LA FAMILLE DE J. LAURENS
Le Rhône, avec ses rives aux aspects si variés, l'attira également et lui procura de bonne heure des sensations profondes : « C'est avec une indicible épouvante, écrivit-il sur la fin de sa vie, que j'ai, tout enfant, pour la première fois, vu le Rhône du haut du Rocher des Doms, en Avignon. Mes yeux, mon être entier étaient éperdus sur l'abîme mouvant des deux bras du fleuve paraissant entraîner avec lui les plaines et les montagnes depuis le pont Saint-Bénézet jusqu'aux horizons de trois départements. »
Le moindre village du comté Venaissin aura pour lui de vifs attraits et offrira à son crayon des sujets d'étude : il n'en était pas un seul où il n'eût à relever quelque débris de monument ancien, quelque rocher, quelque groupe d'arbres pittoresques; le type des paysans, ses compatriotes, lui fournissait en même temps des réflexions presque toujours sympathiques, tandis que leur langage réveillait son esprit caustique et son humour.
« Nous devons à notre père, disait Bonaventure Laurens à son frère Jules, un incontestable capital, le plus productif de tous, la pauvreté, lorsqu'elle fait travailler, acquérir des goûts distingués, une valeur personnelle et une vraie considération. » Et de fait, il vint au monde, le 25 juillet 1825, dans une famille de situation plus que modeste.
Son père, Louis-Alexis-Sébastien, avait eu une petite aisance lorsqu'il entra dans la vie; mais l'inconstance de ses goûts la lui avait fait dissiper rapidement : « il s'adonna trop volontiers, avouait Jules, à nombre de métiers ou d'occupations fantaisistes, tels que ceux d'orfèvre, de cafetier, de luthier, copiste de cabinet d'avoué, commis de recette particulière, fabricant de filets de chasse et de vin, amateur maçon et cordonnier, écrivain chroniqueur à ses heures, mais surtout musicien, et comme tel faisant partie des petits orchestres qui courent les bals et les fêtes et finissant par être maître de chapelle à la cathédrale de Saint- SifTrein.» Ceci est à noter, car à défaut d'argent, il donna à ses enfants le sens et l'instinct du beau, il les laissa surtout fibres de s'engager dans des occupations artistiques et de s'y lancer même à corps perdu.