EN ROUTE VERS LA MER CASPIENNE
de longs mois, peut-être de longues années de voyage; mais il résolut de terminer les recherches qu'il s'était proposé de faire en Perse.
Un des objectifs principaux de sa mission était la mensuration du niveau de la mer Caspienne et la recherche des communications qu'elle dut avoir jadis avec la mer Noire. Bien que sa santé laissât beaucoup à désirer, par suite du surmenage auquel il se livrait et par l'effet du chmat, bien qu'on l'eût menacé de fièvres inévitables dans le Mazendéran, il quitta Téhéran, le 17 mai, avec son fidèle compagnon. Il avait à franchir les montagnes du Démavend, traverser les forêts du Mazendéran, joindre la mer Caspienne, toucher les frontières de la Tatarie et revenir par les plaines du Khorassan et le grand Désert salé.
Quatre-vingts grands dessins, sans compter les pochades et les esquisses, furent le produit de cette nouvelle expédition. Mais quelle variété de pays, que de beautés différentes s'étaient offertes aux voyageurs! Derrière le mont Démavend, ils étaient descendus par une « corniche de deux ou trois pieds de largeur, en un état pitoyable, entaillée au flanc de montagnes à pic sur des torrents », et cela pendant quatre jours, « au bruit assourdissant des cascades écumantes et des cris des muletiers». Dès que le ravin s'ouvrait et s'abaissait, se présentait « une végétation, qui aboutissait bientôt à son expression la plus luxuriante »; au milieu nichaient des mosquées ou tombes de saints, semblables aux petites basiliques byzantines des bords du Danube. Ils traversèrent ensuite des rizières : Jules Laurens y retrouvait le souvenir de Nicolas Poussin et de Dupré. « Pourquoi Poussin et Dupré, se demandait-il, pourquoi? » Et il répondait : « C'est qu'ils sont nature, encore plus par leur pensée que par le choix de leurs sujets : ils ont du génie. »
Après des forêts vierges, « dont le peuplier blanc est roi », ils débou-
6U A. ASCHREFF ET ASTÉRABAD.
chèrent « sur un terrain de sable borné de dunes». Au bout se trouvait la mer Caspienne, « plage grise couverte du banal cardium, de débris de silures et de canots primitifs du Volga... Cinq à six barques de cabotage stationnent dans un petit port; à côté, au milieu d'ormeaux et de jardins d'orangers, pointent les toits d'un village tout picard »
Et ce furent encore au retour des rizières, des forêts d'orangers, les rives gracieuses et pittoresques de petits fleuves. Mais le site qui parut le plus enchanteur fut celui d'Aschrefï : là, cinq ou six palais étaient «perdus dans les caprices de la plus élégante végétation », mais hélas! tout était délabré. Après Aschrefî, des villages, « tellement enfouis sous les arbres qu'on ne voit jamais à la fois qu'une de leurs maisons en bois et de leurs hautes cabanes où couchent les habitants pour se garantir d'une incroyable humidité et d'une foule de bêtes malfaisantes »; puis, une forêt « fantastiquement belle » : « c'était, dans certains passages, un chaos de verdure infini, sublime, où la lumière n'arrivant qu'à travers mille voûtes de feuilles... se répandait d'une façon étrange et mystérieuse... La mousse avait envahi tous les troncs, toutes les branches et toutes les lianes, un fin gazon ondulait sur les terrains. Le hêtre, l'érable, le peuplier blanc, le noyer, le charme surtout, ont là des proportions inconnues. » Êden ravissant, si l'on n'y avait craint de voir bondir à chaque pas des tigres, ou si l'on n'avait croisé çà et là des cavaHers turcomans, d'une mine terriblement suspecte.
A Astérabad,un modèle peu ordinaire s'était offert aux crayons de l'artiste : une amazone, Fathmé-Serdar, qui apportait encore «de temps à autre à Mohamed-Schah quelques têtes de la tribu turcomane»,à la destruction de laquelle elle s'était vouée. Après avoir laissé à la porte de la maison son cheval couleur chair et son escorte sauvage, elle s'était présentée devant Jules Laurens : « Je ne connais pas votre langue, lui avait-elle dit par l'intermédiaire de l'interprète, vous ne savez pas la mienne; nous ne pouvons donc rien nous dire. Mais écoutez-moi et vous comprendrez suffisamment nos chants de guerre et nos complaintes du désert. » Et elle s'était naise à chanter de la voix la plus vibrante, pendant que
FATHMÉ-SERDAR.
Portrait aquarelle, exécuté à Astérabad (Perse), le lo juin i{