ENCORE MOHAMED-SCHAH
Tedjrich, je cheminai quelque temps au milieu d'un misérable cimetière... en société d'une singulière cavalcade. C'étaient d'abord des fauconniers, bêtes au poing, un intendant, le personnel d'un harem composé d'une dizaine de femmes et d'un eunuque, et plusieurs lévriers. L'eunuque, du plus admirable cirage, abritait son teint d'un énorme parasol indigo, de Caen ou Pontoise certainement. Le mouvement du galop était parfaitement défavorable à la tournure des dames qui, cousues comme toujours dans leurs tchadirs, sautaient avec la désinvolture d'un sac mal rempli. L'air, chaud déjà, enveloppait de brume oscillante l'immense plaine gris-jaune et aride, brillantée çà et là d'un groupe de blanches tentes faisant écho de couleur et d'aspect au Foyer des neiges du Démavend...
>.) A huit heures et demie, après m'être orné d'une casquette et d'une redingote noires, je montai un nouveau cheval pour me rendre auprès de Mohamed-Schah avec son médecin et son premier drogman. Le Schah venait, depuis deux ou trois jours, de prendre possession d'un magnifique palais, que son premier ministre Hadji lui a fait élever en deux mois... Nous montâmes une échelle et traversâmes des monticules de mortier pour entrer dans l'antichambre de la pièce où dormait encore le Roi des rois. Quelques pages, à peu près dormant aussi, gardaient seuls le sommeil ou plutôt « l'insomnie du tyran ». Qu'ils étaient charmants, à peine de six à douze ans, roses et habillés de soie! Un courant d'air, soulevant par instants la portière de l'appartement royal, me découvrait le Cousin de la lune et Parent des étoiles, couché... sur le ventre.
ft Peu à peu, arrivèrent successivement le nazir (intendant), le barbier, l'échanson et tous les grands officiers royaux, causant, riant, fumant avec un sans-façon qui, probablement, ne régnera jamais au lever de notre futur président... Enfin Sa Majesté ouvrit les yeux et on se précipita autour d'elle, tandis que seize plateaux, chacun de la charge d'un homme et recouverts de cachemirs, venaient encombrer le tapis d'un déjeuner indescriptible... Quand je me présentai, elle dut faire écarter quarante bras et autant de mains présentant des sachets pleins de pétitions. Puis, m'étant avancé d'après son geste jusqu'à côté d'elle, j'exhibai une
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à une les feuilles de ma collection. Le Roi regardait et causait beaucoup... « Oh! dit le Roi, en voyant une tête d'étude d'un Mazendéranien, voilà « bien ces sauvages ! » Tout le monde, moi compris, ne sourit que du bout des lèvres à cette apostrophe d'un kadjar issu, comme on le sait, d'une tribu de cette contrée. Plus loin, quand il vit une vue intérieure de Laskirt, il s'écria : « Vous êtes donc entré là! Pour mon compte, je « suis passé plusieurs fois au pied, mais je ne me suis jamais senti votre « courage! »
« Je vins, en sortant, déjeuner avec Cloquet, [le médecin du Schah], qui invita dans la rue, presque à sa porte,un très respectable et honorable convive. Il ne dévora rien moins qu'un mouton entier... Les déserts de l'Arabistan, aux environs de Schouster, ont rarement produit un plus beau lion! »
A la suite de ses courses dans le Mazendéran et les déserts du Khorassan, M. Hommaire de Hell ne prit qu'un repos insuffisant. Sa santé était cependant déjà fort compromise, et le D^ Cloquet insistait vivement pour qu'il retardât son départ. Par une sorte de folie inconcevable, il décida de reprendre immédiatement ses expéditions et d'aller jusqu'à Hispahan, « à travers le sol et les ruines Mèdes et Parthes ». Tout, même le voyage en pleine canicule, sous un ciel de feu, sur une terre atrocement brûlée, valait mieux, croyait-il, que l'inaction à Téhéran, où il se démoralisait. D'autant plus que ses rapports avec M. de Sartiges étaient assez tendus. Il se mit en marche, le 2 août 1848, avec son escorte habituelle, et s'avança résolument dans les « immenses et arides plaines dont le sol, insensiblement ondulé, paraît avoir été lavé tout dernièrement par de fortes inondations salines, au dépôt blanchâtre ». Mais, presque aussitôt, aux environs de Koum, « la ville sainte au dôme doré », des
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accès de fièvre, des douleurs de poitrine et la dysenterie vinrent l'affaiblir tellement que le voyage ne fut qu'un long martyre. Plaintes fois, la caravane fut obligée de s'arrêter, pendant que le malheureux agonisait à l'ombre d'une ruine, sur le bord d'un ruisseau salé.
Malgré l'affreuse inquiétude qui le tourmentait, Jules Laurens trouvait encore le moyen de travailler. L'aspect de Gaschan, notamment, l'avait séduit à l'arrivée. C'était le soir : la ville, endormie le jour, se réveillait; des tourbillons de fumée, des réverbérations de flammes s'élevaient dans sa noire enceinte au-dessus des coupoles et des tours ; l'élégante sévérité des grandes lignes offertes par les constructions du fond et par celles de l'avenue conduisant à la principale porte, alors rouge comme la gueule d'une fournaise, certains détails décoratifs à peine entrevus, l'étrangeté du spectacle, tout en un mot semblait faire revivre une scène des temps les plus reculés de l'histoire. Et l'artiste croyait voir Sodome s'embrasant dans le feu qui devait consumer la ville; il la voyait avec une émotion telle, que plusieurs années après, il n'eut qu'à copier ses documents pris d'après nature, en y ajoutant les figures bibhques essentielles, pour exécuter son tableau deV Incendie de Sodome, qui est au Musée d'Orléans.
Quatre jours encore de marche nocturne au milieu d'un nuage de poussière et sur un terrain volcanique que secoua un tremblement de terre, et l'on put enfin traverser Hispahan, l'ancienne capitale de Schah- Abbas si merveilleuse jadis, admirer au passage les infinis bazars, la place du Meïdan-Schay, « l'allée du Tcharbag tant rêvée du lecteur de Chardin », pour s'installer au faubourg arménien de Djulfa. M. Hommaire de Hell se coucha dès l'arrivée : c'était pour ne plus se relever. Son compagnon lui prodigua des soins, l'entretenant longuement pour détourner sa pensée des plus sombres pressentiments et lui faire oubHer son mal, ne le quittant que pour dessiner à la hâte les points de vue les plus curieux. Il tomba, un jour, « avec une inexplicable surprise, au miheu d'un vaste et solennel cimetière, dont une trentaine de tombes, d'une pierre gris de plomb fortement veinée de blanc », portaient des inscriptions qui lui^furent à la fois chères et sinistres, car elles contenaient des noms de