‹ Jules LaurensChapitre 56 sur 230 · MORT DE M. HOMMAIRE DE HELL · texte numérisé non relu

MORT DE M. HOMMAIRE DE HELL

compatriotes. (( Je m'empressai, dit-il, de les copier sur la marge d'un croquis du bourdj [pigeonnier], où on pouvait ajouter, soixante heures plus tard, à celles d'Alexandre de Rhodes, de Jean Malom,de Charles Dunoyer, de Delestoile, Mercier et autres, datées de 1660, 1646, 1649, 1667 et 1674, celle d'Hommaire de Hell. »

Le malheureux explorateur devait en efîet succomber le 30 août, n'ayant pas encore accompli sa trente-sixième année. Sa mort fut marquée de circonstances qui frappèrent l'imagination de Jules Laurens, bien qu'elle fût inaccessible à toute idée superstitieuse. Voici ce qu'il écrivit, sous le coup de son émotion, à son frère Bonaventure :

« Nous avions pour mihmandar (officier de route), lors de l'exploration des bords méridionaux de la mer Caspienne, un certain petit homme à corps et physionomie de fouine, nommé Schabas-Bey. Sa conduite et ses prétentions pécuniaires, qu'il n'élevait pas à moins de soixante tomans (720 francs) pour un service de cinquante jours seulement, nous mécontentèrent si vivement que M. de Hell le priva, au retour, de la moindre gratification. La mystification parut inacceptable, comme on le pense, et nous valut bientôt, ainsi qu'à tous ceux qui nous approchaient, une telle vexation d'obséquieuses poursuites qu'il fallut s'enfermer et clore portes et fenêtres. La dernière fois que cet homme se présenta, convaincu enfin de l'inutiHté des démarches auxquelles notre départ mettait d'ailleurs un terme définitif, il s'arrêta solennellement sur le seuil d'une allée, au fond de laquelle se trouvait en ce moment M. de Hell, et levant les yeux et les bras au ciel :

« — 0 Dieu! s'écria-t-il, accordez-moi la satisfaction de commander que sa vie ne dépasse pas vingt à trente jours! »

« Et il s'éloigna résolument. Or, vingt-six jours après, comme je dessinais, dans les jardins royaux d'Hispahan, le fameux pavillon de Tcheel- Soutoun, une figure qui me parut, mais que je ne crus pas celle de Schabas-Bey, vint à traverser le fond d'un ombreux fouiUis de platanes, et quand je me levai pour partir, je me trouvai, un peu ému, en face de la même apparition. C'était bien le mihmandar !

« — Où allez-vous, lui demandai -je ? Comment êtes-vous ici ? Qu'y « faites-vous?

« — Eh ! eh ! eh ! ricana-t-il presque, Dieu le sait ! »

« C'est en rentrant alors auprès de M. de Hell que, lui ayant annoncé l'inattendue rencontre de notre cauchemar, je le vis aussitôt saisi des mains de la mort. »

Et Jules Laurens d'ajouter : « Il faut avouer que l'imagination des Hofïmann est bien sobre de fantastique, comparativement à celui dont se mêle quelquefois la réalité. »

M. de Hell reposa donc au pied du mont Sotî, dans le cimetière de Djulfa. Ce « vaste espace ouvert, sans enclos, sans un arbre ni une herbe» où « sont éparses les tombes comme au hasard, dans le désordre et l'incurie d'un complet abandon », est dominé par de curieux pigeonniers, aux « aimables fantaisies », qui s'élèvent sur sa lisière. C'est là que, peu de temps après, le commandant Duhousset, officier instructeur de l'armée indigène, vit, côte à côte avec celle de M. de Hell, la pierre tombale, où il lut, avec stupéfaction, le nom de Jules Laurens, avec la même date du 30 août 1848. Jules Laurens ayant dû repartir précipitamment quelques Jours après le décès de son chef de mission, celui à qui il avait laissé le soin de la tombe de M. de Hell, ne l'ayant plus revu, l'avait cru mort; il avait bénévolement consacré son souvenir par le monument funéraire qui existe peut-être encore là-bas. Il avait été surtout induit en erreur par le fait que M. de Sartiges avait fait inutilement donner l'ordre aux autorités de rechercher le jeune peintre et de lui facihter la route.

Le retour de Jules Laurens à Téhéran se fit dans les conditions les plus difficiles. Il avait d'abord accepté de l'émir Naby-Khan, gouverneur d'Hispahan, des chevaux de poste et un courrier pour se rendre le plus rapidement possible à Téhéran; là il aurait attendu, auprès de M. de

68 RETOUR d'hISPAHAN A TEHERAN.

Sartiges, l'arrivée des domestiques et des bagages de la mission. Mais, ayant le sentiment de la responsabilité qui pesait sur lui depuis la mort de M. de Hell, ne voulant rien exposer au hasard, il prit lui-même la direction delà caravane pour veiller sur les précieux bagages (6 septembre). Bien lui en prit, car après deux jours de marche, en faisant halte près du village de Sohou, il entendit circuler autour de lui les bruits les plus sinistres : « il ne s'agissait rien moins que de la mort de Mohamed-Schah, de l'emprisonnement par le peuple de son premier ministre Hadji et d'une perturbation générale dans tout le royaume. Aussi toute circulation était-elle interrompue et la contrée livrée, dit-on, aux plus nombreuses et terribles bandes de Loutis, Beloutchs et Bacthyaris (les Gédrosiens et Bactriens de Xénophon). » Il fut donc obhgé de « renoncer à un délicieux campement sous les murs du village, pour venir se barricader dans une espèce de cachot », d'où il entendait, « jour et nuit, la fusillade d'une troupe de pillards, en même temps que les cris et les pleurs des assiégés».

A ces contrariétés se mêlaient les détails les plus comiques. En sa qualité de Français, chargé de mission, « j'ai, disait-il alors, plutôt à redouter les ennuis d'une trop haute considération que les attaques de qui que ce soit, d'autant plus qu'on me paraît avoir médité avec succès, ici, le philanthropique vers de Musset :

« Nous savons nous tuer, personne n'en mourra.

« Je suis souvent obhgé de placer à la porte de l'appartement un de mes deux Arméniens, le sabre nu à la main, pour ne pas être obsédé de mille supphcations, fort honorables à coup sûr pour ma nationalité, mais non moins ridicules en elles-mêmes. Juges-en. Un des villageois, qui a eu deux ânes tués, m'en proposait un troisième, son dernier, pour obtenir ma seule promesse de porter ses plaintes au vizir mouctar (ambassadeur) russe. Un autre demandait à ce que je lui cicatrisasse la place vide d'une oreille qui venait de lui être coupée. Un troisième m'amenait, pompeuse-

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