‹ Jules LaurensChapitre 58 sur 230 · DERNIER SÉJOUR A TÉHÉRAN · texte numérisé non relu

DERNIER SÉJOUR A TÉHÉRAN

gardes de nuit et la dent des chiens féroces; il s'élance, par une brèche des remparts, dans la direction approximative du nord. Haletant, il marche, il court vers Téhéran, mais son exaltation tombe, il doute s'il est dans la bonne voie; désespéré, il se couche plutôt qu'il ne s'assied au bord du lit desséché d'une large rivière, qui blanchit sous la clarté d'une nuit endiamantée d'étoiles. Mais voici qu'une silhouette fort inquiétante se meut devant lui, l'ombre gémit et pleure, elle vient à lui, s'agenouille : « Saap, seigneur, dit-elle, je t'ai vu partir, je t'ai suivi, sachant que tu aurais besoin de secours. Saap\ Sois bon pour toi-même. Retourne à Koum avec moi. Je te jure que nous en partirons de suite. » Ainsi se lamente Ali-Acmeth, son domestique. Désemparé, vaincu par cette douce pitié, Laurens se laisse emmener.

Enfin, voici Téhéran, Téhéran déserté par les missions et le monde officiel qui étaient partis sur la route de Tauris, au-devant du nouveau Schah Nazer-Eddin, Téhéran où les amis de Jules Laurens vivaient dans la plus cruelle incertitude à son sujet. L'accueil qu'il y reçut après une telle odyssée le décida d'abord à y rester jusqu'au printemps de 1849; il ne reprendrait la route de France qu'après la fonte des neiges imminentes et l'apaisement des troubles politiques de la Perse. Confortablement installé chez le D^" Cloquet, puis chez le comte de Sartiges, passant son existence dans un miheu « pittoresque et commode », « cajolé de tous, ayant couvert mis à trois tal)les de ministres et ambassadeurs, et n'ayant, pour accepter le titre, peu les fonctions et parfaitement les bons appointements de peintre du Schah, qu'à céder à des sollicitations », il semblait devoir passer un hiver des plus agréables.

Mais à ses joies se mêlaient le regret de la perte de son excellent chef de mission, les préoccupations de son avenir et surtout la nostalgie de la patrie. « Le dimanche, écrivait-il, je me précipite, poussé par un accès de mélancolie, à errer à travers les excavations et les sinuosités d'anciennes carrières à briques, d'où la ligne informe des murs de la ville, à peine dépassée d'une lourde et fétide spirale de fumée, se présente plus sinistre et plus morne que la Sodome de Corot. Au premier plan.

DANS l'attente DU DEPART DEFINITIF. 71

les lamentations de quelque veuve sur une tombe, une lice en nichée, ou un groupe de chameaux et d'ânes galeux, et au lointain, dans les vibrations de l'air, le refrain intermittent d'un rapsode et la rumeur d'un camp militaire émaillant çà et là la plaine de ses blanches tentes, composent la juste expression vivante de cette scène de grandiose et pittoresque tristesse. Quoique nous soyons dans la neige jusqu'au cou, le soleil de midi n'en ruisselle pas moins, à travers l'azur le plus éclatant, sur la calotte de briques de Téhéran. On ne saurait s'empêcher, alors, de comparer l'ensemble des formes convexes qui constituent la superficie d'une cité persane, au bouillonnement des vagues que présenterait, immobilisée, une mer en ébullition. »

Présenté à Nazer-Eddin, dont il avait déjà fait le portrait du vivant de Mohamed-Schah, il fut encore une fois chargé de reproduire la physionomie du nouveau Roi. Un premier rendez-vous avait été pris dans le palais du Soleil, qui occupe la partie septentrionale de Téhéran. Introduit dans les jardins, Jules Laurens y faisait les cent pas, attendant d'être appelé auprès du Schah ; il le voyait du reste, en dalmatique de brocart de soie, arpenter le vaste salon, élevéde plusieurs marches au-dessus du sol, qui constitue la pièce essentielle de toute habitation dans le pays. Au bout de quelque temps, il s'impatienta; certaines odeurs et certains bruits lui rappelèrent fort à propos que des fauves, plus ou moins apprivoisés, erraient en liberté, il s'empressa de partir, d'enfourcher le cheval qui l'avait amené et de galoper dans les terrains vagues autour de Téhéran. La séance fut ainsi remise à un autre jour.

Des spectacles fréquents divertissaient son ennui, les tazieh ou représentations dramatico-religieuses de la mort de Hussein, les rassemblements des mendiants aveugles de la province de l'Irak, avec « un drapeau noir, un derviche coryphée et un gamin estropié en tête, se frappant à nu le côté gauche de la poitrine aux cris à' Ali, Schire-Ali (lion de Dieu) et allant ainsi bousculés, rués, taloches ou hués par la foule des bazars, implorer à chaque porte de riche les bribes de pilau des saintes orgies de Moharem ». La politique, les livres, revues et journaux qu'il trouvait

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