LES DECEPTIONS A L ARRIVEE. /D
pas dans ses déboursés, mais il ne toucha même pas un sou des appointements qui lui étaient dus pour tout le temps de sa mission. En vain, fut-il mis en rapport avec M. de Salvandy; en sa qualité de ministre de l'instruction publique, c'était ce dernier qui avait pris la responsabilité de l'envoi de M. de Hell et de son compagnon en Turquie et en Perse ; le scepticisme de Jules Laurens eut raison de la confiance de ses amis.
On pourrait même dire que ce fut un bien pour lui : il put ainsi garder la collection des dessins et aquarelles qu'il avait exécutés pendant les trois années de son voyage; il y puisa àpleines mains des documents pour les travaux auxquels il se consacra dès lors avec une ardeur infatigable ; grâce à cela, il mérita de prendre une des meilleures places et des plus intéressantes dans la légion des artistes contemporains.
Il sentait cependant qu'un tel labeur, ne pouvant être renouvelé, ne lui appartenait pas exclusivement, que ces croquis documentaires et ces belles planches il se devait de les mettre plus tard à la disposition de tous ceux qui seraient en mesure de les apprécier et de les utiliser. Aussi, avant de mourir, en disposa-t-il au mieux : il remit à la Bibliothèque de l'École des Beaux-Arts à Paris un lot comprenant principalement les motifs d'architecture et d'ornementation, et partagea le reste entre les Musées des villes d'Avignon et de Carpentras. C'était pousser le désintéressement jusqu'aux dernières limites. Mais on verra, dans la suite de cet ouvrage, qu'il était coutumier du fait et qu'en toutes circonstances il considérait comme un devoir de sacrifier son propre avantage à l'intérêt général.
A son arrivée en France, il avait eu une autre déception : sur la foi de renseignements erronés à lui transmis par son frère, il n'avait pas pris ses dispositions pour revenir à Paris prendre part une seconde fois au concours de paysage historique pour le prix de Rome. Il l'avait cru supprimé. Hélas ! il existait encore et Jules Laurens, qui se croyait assuré du succès, eut la véritable douleur d'être informé trop tard. Comme il lui fut désormais impossible de concourir, il en garda le regret toute sa vie : n'envisageait-il pas le séjour de Rome, dans les conditions où vivaient les pensionnaires
76 l'artiste ^'e perd pas courage.
de la villa Médicis, comme une des satisfactions les plus enviables que
pût souhaiter un artiste?
Cependant il fut loin d'être découragé par cette nouvelle déconvenue; il se remit allègrement à l'œuvre et ne tarda pas à mériter les suffrages des meilleurs d'entre ses pairs.