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PROJETS DE NOUVEAUX VOYAGES

aurait ainsi explorées et il aurait satisfait ses désirs intimes dans les meilleures conditions. Mais il était alors engagé dans la publication du Foî/age en Turquie et en Perse, dont il va être question dans un instant; il déclina donc les propositions de M. Bourée et se contenta d'indiquer à l'aimable ministre d'autres artistes, tels que Tesson, Berchère et Pasini.

Dauzats l'avait emmené un soir chez les Bixio, où une société des plus distinguées s'était enthousiasmée de ses aquarelles et dessins. Les Bixio l'avaient même prié de leur laisser momentaném.ent son portefeuille. Quelques jours après, Dauzats lui annonça que le tout était entre les mains du prince Napoléon au Palais-Royal : celui-ci en était tellement charmé, qu'il avait décidé d'emmener l'auteur dans son exploration du Pôle Nord. Jules Laurens, dont les sympathies pour celui qu'il appelait « le cousin du Coup d'État » étaient plutôt fraîches, eut beau s'en défendre, il se vit un moment dans l'impossibiMté d'esquiver un honneur dont il se souciait fort peu. Heureusement le projet n'aboutit pas. à sa très grande satisfaction.

Il avait prêté l'oreille beaucoup plus volontiers à une proposition que Raffet, l'illustre lithographe, lui avait faite, après avoir admiré lui aussi les portefeuilles de Turquie et de Perse. Il s'agissait d'aller passer une année entière aux Monts Ourals, dans les mines des Demidofî, avec le sénateur Leplay. Le célèbre économiste se proposait d'y recueillir les éléments d'une grande publication sur les populations ouvrières. Jules Laurens avait accepté, tout était prêt, rendez-vous avait été pris à Stettin où les deux voyageurs devaient se retrouver, quand la mort de l'intendant de la région à explorer, sur la collaboration duquel on comptait, vint déranger l'expédition et retarder le départ. Les circonstances firent ensuite que ce projet fut définitivement abandonné.

Il en fut de même de celui qu'imagina M. Thiers, réduit à l'inaction par la proclamation de l'Empire. Il s'agissait d'aller jusqu'en Chine et de recueillir en route tous les documents archéologiques qui lui permettraient d'écrire sa fameuse Histoire universelle. Doué d'une vive imagination, Thiers s'échauffait pour ce beau rêve et tâchait de communiquer son

ardeur et ses espoirs à Jules Laurens. Mais celui-ci trouvait décidément que c'était trop beau, par conséquent irréalisable; son scepticisme ne lui permettait pas de croire qu'on pût exécuter autre chose qu'une faible partie du vaste programme élaboré. Il avait raison : l'exploration projetée ne servit qu'à alimenter les conversations pendant de longues années, car Thiers aimait à fréquenter l'atelier de Laurens et venait souvent sans façon frapper à sa porte. Quant à être entreprise, c'était une autre question. On n'alla pas jusqu'à Moscou, ni même jusqu'à Vienne, où s'était, à la fin, rabattue l'ambition de l'homme d'État.

L'utilisation des divers matériaux rapportés d'Orient, telle était l'idée fixe à laquelle Jules Laurens s'était attaché. Déjà il avait fait comprendre à ceux qui savaient les apprécier, l'intérêt qu'ils présentaient, lorsque le Ministère de l'instruction publique se décida à intervenir. Il prit à sa charge l'édition d'un compte rendu de la mission, que rédigea Madame Hommaire de Hell d'après les notes de son mari, et la reproduction en un album de cent planches des dessins ou aquarelles jugés les plus caractéristiques par une commission scientifique.

C'est avec joie que Jules Laurens se mit au travail lorsqu'on lui demanda de préparer lui-même les pierres lithographiques. Il ne manquait pas de raisons d'être satisfait : il assurait la diffusion de son œuvre; l'atlas devant être placé par les soins du Ministère dans les Bibliothèques publiques les plus importantes, il acquérait la certitude que son nom ne périrait pas; ses dessins contribueraient à perpétuer à travers les âges les émotions que lui avait procurées le spectacle des merveilles admirées.

Cette publication s'exécuta de 1854 à 1860. Elle fut annoncée dans V Illustration, par une série d'articles anonymes, ou signés X. Hommaire de Hell et Jules Laurens. En réalité, tous étaient uniquement de Jules Laurens. De nombreux bois gravés d'après ses dessins rendaient son récit encore plus attachant. C'était comme un résumé du voyage en Bulgarie, Molda^^e, Bithynie, Arménie et Perse. Pendant plusieurs années, les abonnés de V Illustration s'habituèrent à en lire des fragments, même après l'achèvement de l'entreprise ministérielle.

82 UTILISATION DES DESSINS ET AQUARELLES d'oRIENT.

Le choix très limité que l'on avait dû faire dans son œuvre pour l'atlas du Voyage en Turquie et en Perse, ne l'avait d'ailleurs pas contenté entièrement. Son idéal aurait été d'éditer intégralement ses documents sur l'architecture et l'ornementation monumentale en Turquie et en Perse. Il estimait, en effet, qu'il serait fort avantageux de les faire connaître à nos architectes et décorateurs contemporains. A défaut d'Adolphe Thiers et de son utopique Histoire universelle, il avait compté sur son compatriote l'éditeur Morel, pour lequel il exécuta des travaux assez nombreux, et il avait arrêté avec lui le plan d'une très importante publication. Il avait même composé une douzaine de planches quand des commandes urgentes vinrent le détourner de ce travail. Comme tant d'autres, hélas! ce projet se trouva renvoyé à plus tard : il fut abandonné complètement lorsque Morel décéda brusquement.

Il restait à Jules Laurens la ressource d'employer ses dessins et aquarelles d'après nature pour la confection de tableaux et de planches lithographiques. Je dirai plus loin tout le parti qu'il sut en tirer, et il fut loin encore d'épuiser une mine aussi riche et aussi variée. Il est certain que bien des artistes, des archéologues même, troubleraient maints sujets d'études dans les portefeuilles déposés à l'École des Beaux-Arts de Paris et aux Musées d'Avignon et de Carpentras. Je n'en veux pour preuve que l'exemple de l'éminent architecte M. C. Forrnigé : il a su s'en inspirer fort heureusement pour plusieurs de ses compositions les plus remarquées à l'Exposition universelle de 1889, sur les coupoles émaillées et les frises en terre cuite.

Quelque abondante qu'elle fût, Jules Laurens n'était pas homme à s'abreuver à une seule source. Il sentait du reste que son éducation artistique devait se perfectionner constamment et qu'il fallait multiplier ses études, connaître de visu les contrées inspiratrices des maîtres paysagistes qu'il affectionnait le plus. Sous quel ciel avait travaillé par exemple

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