‹ Jules LaurensChapitre 67 sur 230 · VOYAGE A JERSEY · texte numérisé non relu

VOYAGE A JERSEY

sur sa génération; aussi a-t-il consigné ses réflexions dans des notes qui disent l'émotion, l'angoisse même qu'il éprouva dans une promenade nocturne sous un ciel chargé de nuages. Cette émotion le tint éveillé la nuit entière et c'est, écrivit-il, avec un sentiment de délivrance qu'il vit poindre les premières lueurs de l'aube. Au verso d'un des deux dessins qu'il crayonna devant le Mont Saint-Jean, il ne put s'empêcher d'exprimer en termes énergiques la profonde horreur qu'il ressentait pour le génie meurtrier de Napoléon. Mais n'était-il pas déjà enthousiaste de Victor Hugo, par conséquent ennemi irréductible de l'Empire?

En 1855, c'est vers la Normandie qu'il se dirigea avec plusieurs de ses amis parisiens, dont Alfred de Curzon, vers la Normandie si pittoresque dans ses divers aspects et ses monuments. Mais il avait principalement l'intention d'exécuter un projet qui lui tenait fort à cœur et qu'il voulait ne plus retarder, même s'il devait en soufïrir dans le monde officiel : c'était d'aller déposer son hommage d'admiration aux pieds de Victor Hugo, le proscrit. Il n'en avait d'ailleurs pas fait mystère et avant son départ de Paris il avait été demander à Théophile Gautier, Edouard Bertin, des Débats, Louis Boulanger, etc., s'ils n'avaient aucune mission à lui confier auprès du grand homme.

Il quitta ses compagnons de voyage après Cherbourg et débarqua un beau matin à Jersey. Quand il eut l'honneur, inappréciable pour lui, de se trouver en présence de celui qu'il vénérait comme un dieu, il eut à subir presque un interrogatoire qu'expliquait facilement la méfiance de l'exilé, il eut même à faire pour ainsi dire violence au poète des Châtiments pour entretenir une conversation tombant dans la banahté. Mais lorsque Victor Hugo eut jeté les yeux sur les croquis du portefeuille que notre artiste portait avec lui, la glace fut entièrement rompue. « Voilà notre langue commune, disait l'illustre écrivain. Quelle joie vous me procurez, Monsieur, en ressuscitant devant moi les aspects de ce cher pays de France! Ah! les adorables silhouettes déchiquetées et les bonnes ruelles tortueuses de ces excellentes villes normandes! Comme vous, je les ai vues. Que de souvenirs vous réveillez en moi! Que de notes

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