RELATIONS ÉTABLIES AVEC VICTOR HUGO
j'ai prises là-dessus! » Et comme l'auteur ne s'endormait jamais, il ajoutait: «Mais je les publierai! En attendant, voici de remarquables dessins; leur accent me révèle un caractère qui peut se passer d'autre recommandation. »
La cordialité que Victor Hugo commença dès lors à lui témoigner touchait Laurens au plus profond de l'âme et faisait vibrer toutes les fibres de son cœur. Je n'entreprendrai pas de raconter après lui les journées trop courtes qu'il passa dans l'intimité du proscrit, les promenades qu'il fit à ses côtés, les séances de dessin en plein air pendant que le poète déclamait des vers, les conversations pleines d'attraits qui se renouvelaient constamment, l'affection que marquait à l'artiste la famille d'Hugo, les témoignages d'estime qu'il ne cessait d'en recevoir. Quand il repartit, il avait obtenu le privilège de faire le portrait du grand homme dans sa chambre et il avait eu la satisfaction de laisser entre les mains de sa femme et de ses enfants tous les dessins qu'il avait exécutés pendant le voyage. En revanche, il emportait de Victor Hugo un lavis à l'encre de chine qu'il a donné depuis au Musée de Carpentras; il représente une barque échouée sur le sable par marée basse, sous un ciel chargé de nuages : «Gardez cela par amitié pour moi, lui avait dit son hôte : c'est l'image de ma destinée actuelle, échouée dans l'abandon et la solitude. «
De cette époque datent des relations, qui, d'abord assez espacées, devinrent des plus suivies lorsque le poète fut rentré à Paris. Elles ne devaient être brisées que par la mort de Victor Hugo. Une correspondance même s'échangea, car Jules Laurens s'était offert pour être l'intermédiaire entre le proscrit et ceux de ses amis surveillés par la police de l'Empire. Ces lettres de Victor Hugo, Laurens ne les a pas gardées, car, selon son habitude, il se dépouillait très facilement de ce qu'il possédait (1), mais il a
(1) Il en est passé deux dans une vente d'autographes, l'une datée de 1868, l'autre de 1872. C'étaient, dit le Catalogue de la vente, des lettres de félicitations, pleines d'éloges sur le talent de Jules Laurens.
pris soin de transcrire à la fin de son carnet n^ 5 le texte de trois d'entre elles. Comme elles paraissent tout à fait inédites, elles trouvent ici une place naturelle.
« Marine-Terrace, 3 juillet [1855].
«Trouvez bon, cher Monsieur, que j'use de votre bonne grâce si parfaite pour faire parvenir sûrement le mot que voici à M. de Girardin. C'est une grande perte que nous faisons tous, vous les artistes et nous les poètes, dans cette noble femme qui avait tous les rayons de l'art et toutes les flammes de la poésie. Comme vous, et ce rapprochement me vient du cœur, elle était venue me voir dans ma solitude. Elle avait comme vous le goût des vaincus. Ce sont là les grandes noblesses et les grandes raretés de l'âme.
« Pensez toujours un peu à ces sombres grèves où vous avez fait de
si beaux dessins et laissé de si affectueux souvenirs. Je vous serre la
main ex imo corde.
« Auriez-vous aussi la bonté de mettre à la poste cette lettre pour P. M. ?))(!).
« Guernesey, mardi [janvier 1856].
« Vous seriez, cher Monsieur, bien aimable et bien charmant de faire parvenir à leurs adresses, par la poste tout simplement, les deux petites lettres que voici. Vous voyez que j'use de votre toute gracieuse obligeance- Y recourir toujours, c'est la meilleure manière de vous en remercier.
« Rien de nouveau ici. De magnifiques ouragans, qui ne sont pas nouveaux, mais qui sont splendides. Le bon Dieu se répète et il a raison; il n'y a que les sots qui se lassent du grand et du beau. Quant à moi, j'adore, prosterné et confiant, la monotonie du sublime.
(1) L'original d^ cette lettre appartient à Madame Jules Laurens.
« Si les sinistres ne s'y mêlaient, ce serait merveilleux. Malheureusement la tempête ne va guère sans le naufrage. C'est là l'éternel casus (?) sombre. Le mystère est au fond de tout.
« Je vous envoie mon plus affectueux serrement de main.
« P. M. ne m'a pas encore fait parvenir les beaux envois que vous m'avez si gracieusement annoncés. »
« Marine-Terrace. 24 mai 1856.
« Comment vous remercier, Monsieur? Votre lettre est charmante, les renseignements précieux, tout ce magnifique album d'eaux-fortes et de hthographies ! Marine-Terrace a l'éblouissement et remercie la rue Bonaparte (1), toute Bonaparte qu'elle est. M.Bracquemont est un talent digne de vous, c'est-à-dire de premier ordre. Sa pie, ses chouettes, ses taupes, tout cela est merveilleux de poésie et de couleur. Et la pompe du Pont au Change!
«Votre dessin des rochers avec l'oiseau de mer est tout un poème; les rochers ont quelque chose de sévère et de farouche comme la bête; la mer au fond, cela est admirable. La gravure vous a supérieurement traduit.
« De qui donc est cet autographe persan?
« Je vous envoie ce mot par Bruxelles, pour qu'il ait quelque chance de vous parvenir, et au moment de le fermer, voilà que tout le monde autour de moi me charge d'un gros volume de bonnes paroles pour vous, que je fourre comme je peux dans ces deux lignes. Je vous serre la main.
« Est-ce que vous seriez assez bon pour faire remettre cette lettre à son adresse?
(1) Jules Laurens habitait au n° 13 de la rue Bonaparte, ou « plutôt rue Victor- Hugo », ainsi qu'il se plaisait à dire.