VOYAGES EN SUISSE
de documentation pour une suite de tableaux qu'il avait exposés de 1859 à 1876 concurremment avec des sujets orientaux.
Dans les dernières années de l'Empire, il reprit ses voyages à l'étranger : à défaut de l'Espagne, où il eut le regret de ne pouvoir accompagner les deux frères Davillier et Gustave Doré, ce fut une excursion rapide en Suisse, qu'il exécuta au mois de septembre 1868, en passant par Strasbourg, Bâle, Schaffouse, Zurich, Lucerne, Interlaken et Berne. « Qui n'a pas vu le lac des Quatre-Cantons, disait-il plus tard, ignore un des spectacles types de la nature, à la fois le plus beau et le plus ravissant. A part la différence des éléments du décor, on pourrait peut-être le comparer avec le Bosphore. Surtout au détour du coude qu'il fait à Fltilen, entre la chapelle dite de Guillaume Tell, le rocher de Schiller, les monts à pic et les forêts, tout... vous emplit l'esprit de la plus sublime émotion...» Cette « limpide profondeur des lacs », cette « immaculée hauteur des monts », il sentait que l'homme était impuissant à les dégrader, c'était une joie pour sa philosophie sceptique d'éprouver combien la nature est belle lorsqu'elle est entièrement affranchie de l'homme. Est-ce le voisinage de Nietzsche, accompagnant alors Richard Wagner sur les mêmes rives, qui inspirait à l'artiste des idées désolantes sur ce qu'il appelait « les forfaits de l'égoîsme, du crime et de la fohe » humaine?
Le temps consacré à ce premier contact avec la grande nature alpestre avait été trop court pour que Laurens n'eût pas le désir d'un second voyage. Il s'y décida dès l'année suivante et passa presque tout le mois de septembre en Suisse. En traversant Dijon, il nota cette jolie phrase sur un de ses calepins : «Les vieilles maisons sont comme les vieilles gens : elles rabâchent, radotent, bavardent, mais racontent ainsi, avec quel intérêt ! toutes sortes de vieilles histoires». Je n'insisterai pas sur ce deuxième voyage, même pas sur la course nocturne et fantastique que l'imprudent explorateur fit seul, au péril de la vie, à la recherche des glaciers du Rhône; je noterai seulement, car cela répondait mieux à ses aspirations d'artiste, qu'arrivé au lac Majeur, il ne put s'empêcher de se retremper dans l'atmosphère de l'art italien, dont il avait constamment