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ATELIER DE LA RUE BONAPARTE

en la rue Bonaparte, vis-à-vis l'École des Beaux-Arts. Il y apprécia fort l'avantage d'avoir son logement et son atelier sur le même palier qu'Alfred de Gurzon. On se rappelle qu'il avait fait la connaissance de ce peintre, au caractère si sympathique, dès 1842; pendant que lui-même voyageait en Turquie et en Perse, de Gurzon remportait au concours de paysage historique un second prix de Rome avec une Mort de Milon de Crotone et obtenait, sur la demande de l'Académie des Beaux-Arts, de jouir des avantages d'un premier prix. D'Italie, il était passé en Grèce avec l'architecte Charles Garnier et le normahen Edmond About; il avait rapporté, lui aussi, de ses excursions des impressions et des souvenirs qui devaient resserrer ses liens d'amitié avec Jules Laurens. Dès 1854, ils devinrent des inséparables; travaillant le plus souvent ensemble, prenant leurs repas dans les mêmes restaurants, fréquentant la même société, ils ne se quittaient encore que rarement dans leurs excursions hors de Paris.

Jules Laurens a tracé, comme des ateliers d'Isabey et de Pradier, un amusant croquis du sien. Bien qu'il l'ait déjà publié, il est impossible de ne pas le rapporter ici : « Sur le manomètre rougissant bout dans la marmite bâloise l'eau où sont jetées, infusent et macèrent des écorces d'oranges. On va y adjoindre deux kilos de sucre et on y versera un litre de cognac; puis à l'aide d'une cuiller de bazar, chacun puisera une sorte de curaçao plus ou moins classiquement doré, mais pas du tout désagréable. « Chacun », c'est, entrant et sortant au cours de l'après-midi, Bracquemond, porteur de sa dernière eau-forte misé à la retouche, et l'imprimeur Delâtre, se rendant chez celui-ci, rue Saint-Jacques, pour tirer de nouvelles épreuves d'essai; Davillier, qui vient de brocanter un vieux marteau de porte et me demande si je n'aurai pas à lui indiquer, pour un ami, le prince russe X..., un beau château qu'il voudrait acheter et habiter ilhco dans les environs de la Fontaine de Vaucluse; Jules Didier, s'installant à l'exécution sur pierre lithographique, d'après des costumes de mes dessins sur nature, d'un portrait d'actualité, celui de Schamyl, enfin capturé; l'imprimeur Bertauts, qui l'a commandé et s'en

informe avec impatience; un troisième imprimeur, Lemercier, que j'envoie vite chez un bric-à-brac de la rue Grégoire de Tours, acheter une très importante et rarissime planche d'après le Saint Symphorien d'Ingres; Henri Monnier, rentrant de l'enterrement d'un frère de Gérôme, je crois : « Comment, lui avait dit un sceptique de profession, Henri Monnier à «un enterrement! — Je prends bien part, répondait Prudhomme offensé, « aux plaisirs de mes amis; c'est doublement que je voudrais le faire àleurs «peines». Puis, le jeune de Boispréaux,m'approvisionnant d'une corbeille de pommes de sa campagne et d'un pot de confitures; l'Austro-Hongrois Obermayer, correspondant de revues et journaux viennois et secrétaire de Laurent Pichat...; Jacques d'Ortigue, musicologue et feuilletoniste spécial aux Débats, en succession de Castil-Blaze et de Berlioz ; il s'éprend de ma vareuse, la palpe, demande l'adresse du marchand, veut en avoir une exactement semblable, séduit surtout de ce qu'elle est « bien ignoble ». C'est Beulé, alors secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts en attendant d'être ministre, qui apporte des billets pour la représentation aux Français de Giiillenj, de notre ami commun About, représentation menacée de cabale par la jeunesse clérico-dorée ; l'architecte Thomas, l'archéologue de Guillermy, Edmond Saglio, les deux frères Marcille, etc. » Quand l'atelier était trop encombré, Jules Laurens avait la ressource de déverser le trop plein chez de Curzon. Ah! Il avait bien raison de penser que son intérieur constituait un milieu très rare de haute culture intellec. tuelle et esthétique. Et il ajoutait, après cette tirade : « On ne s'ennuyait pas, tout en y piochant ferme, dans ma turne, — oh! pardon — de la rue Bonaparte, n^ 13. »

Edmond Saglio, About, le sculpteur Perraud, le baron de Guillermy, Beulé, ci-dessus nommés, avec Paul Baudry, Ravaisson, Léon Belly, Chenavard, Gérôme, Emile Michel et Mézières, avaient été amenés dans le cénacle par Alfred de Curzon. Les amis les plus particuliers de Jules Laurens étaient Cabanel, Hippolyte et Paul Flandrin, Eugène Cicéri, Adalbert de Beaumont, Théophile Gautier, Bellel, Jules Didier, Henner, le baron Charles Davillier, Henri Monnier, Auguste Barbier, Bracque-

niond et Gustave Doré. J'ajouterais bien à cette liste le nom d'Ingres, si, vis-à-vis de ce maître, Jules Laurens ne s'était tenu sur une réserve qu'expliquait son admiration vive et profonde et que commandait son humilité devant le peintre de la Stratonice et du Portrait d'Armand Bertin. Je m'arrêterai encore ici sur le nom de Gustave Doré, de celui dont Jules Laurens était fier d'être l'ami et qu'il qualifiait d'artiste génial. « Doré est de plus en plus, écrivait-il à Bruyas, la proie, la victime naturelle de son organisation. C'est un homme de génie. Hélas! Priez pour lui ! » Sous certains rapports on ne pouvait rêver caractères plus dissemblables : l'un obéissant à une imagination déréglée, l'autre discipliné; l'un dévergondé et ne pouvant s'astreindre à l'étude, l'autre de tendances classiques, se rattachant aux grands maîtres; l'un bohème, vaniteux, vantard, égoïste, plein de contrastes, d'une inégalité fantastique, l'autre au contraire, timide, doux, obstiné dans ses résolutions, sachant d'ailleurs vouloir et poursuivant sa route sans heurts; l'un vivant dans un nuage de fumée, l'autre ayant le tabac en horreur. Mais tout cela ne les empêchait pas de se fréquenter et de s'estimer grandement l'un et l'autre : « A Jules Laurens, Gustave Doré, à la vie, à la mort », telle était la dédicace que celui-ci signait sur une de ses épreuves. Laurens lui rendait bien cette amitié, le défendant avec acharnement contre ses détracteurs, et chantant ses louanges sur un ton dithyrambique dans une série d'articles que publiait le Conciliateur de Vaucluse à la fin de l'année 1858 et au début de 1859. Ils n'avaient qu'un point de contact, le goût des plaisanteries, des charges amusantes, des gamineries, que Doré poussait quelquefois malheureusement jusqu'à la férocité. Un certain voyage qu'ils firent ensemble jusqu'au Havre était resté célèbre à ce point de vue dans le monde des ateliers. Jules Laurens passait cependant pour retenir Doré dans ses excentricités un peu trop fortes, pour être son Mentor dans diverses circonstances. En tout cas, il fit l'impossible pour le faire valoir : « Tôt ou tard, écrivait-il à Bruyas, le 27 septembre 1858, vous aurez une étonnante chose à visiter ici : l'atelier de M. Doré, de Doré, qu'on ignore plus ou moins et qui est si grand. Mon admiration, favorisée

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