ACHATS DE J. LAURENS POUR BRUYAS
Telle était la délicatesse qu'il apportait dans ces relations qu'après avoir consenti à vendre plusieurs de ses tableaux à Bruyas, il avait refusé de continuer, pour ne pas paraître recevoir quelque bénéfice des services rendus par lui. Et malgré cela, une légende s'accrédita que le célèbre collectionneur n'aurait cessé de venir en aide au peintre. Mais tout dans leurs relations s'élevait contre une telle allégation. Il suffit d'ailleurs de connaître Jules Laurens pour deviner combien elle est fausse. Elle était parvenue cependant à ses oreilles et elle le piqua tellement au vif qu'il crut devoir présenter sa défense dans la Légende des ateliers.
Veut-on un exemple caractéristique de la façon dont il agissait avec Bruyas pour le plus grand profit de celui-ci, qu'on lise cette lettre du 14 février 1868: « ...Voici que, il y a quelques jours, m'apparaît à la montre d'un marchand, rue Notre-Dame-de-Lorette, une toile d'Eugène Isabey, datée de 1825 ou 35 et surtout marquée du caractère de cette grande époque romantique, à laquelle vos récentes lettres rendaient un si juste hommage et exprimaient tant d'intérêt. Les deux coups de crayon cijoints vous diront à peu près le sujet. Quant au style et à l'exécution, je puis, comme donnée comparative, prononcer les noms de Ruysdaël, Géricault, Delacroix, Bonington, et comme impression poétique, je ne connais pas de sujet de ce genre plus étonnant. C'est effroyable etsublime... J'ai dit S,U,B,L,I,M,E. Quoique par l'abus qu'il en a fait, le changement de genre et de manière, le talent d'Isabey soit dans une baisse relative, je pensais que cette toile, même d'occasion, devait être vendue de 1,000 à 2,000 francs. Bref, sans vous raconter les détails de cette petite affaire, c'est-à-dire vous étaler ma canaillerie diplomatique, j'ai pu faire mettre en question un prix de 800, puis de 7 et 6, et enfin vous l'avez pour 500 francs. La toile, sur simple châssis, et la peinture ont un peu souffert, mais d'une manière nullement compromettante. Une autre fois, j'espère savoir quelques détails sur l'histoire de cette précieuse épave. On m'assure, et je le crois bien, que Th. Rousseau tenait ce morceau en très haute estime. Maintenant, comme il est possible que de visu, ou même déjà a priori, mon acquisition ne vous convienne pas suffisamment, je vous prie.
LITHOGRAPHIE CONSACREE A BRUYAS. 99
bien entendu, comme je l'ai faite de mon seul chef, de ne vous gêner nullement pour me dire simplement non. D'abord, la somme (que j'ai payée comptant) n'est pas assez importante pour me grever, en attendant que je puisse, très facilement sans doute, revendre l'objet. Ensuite et surtout, pour rien au monde, je ne veux embarrasser notre ancienne et si complète cordialité d'homme et d'artiste... Si vous gardez l'Isabey et le voulez de suite, je vous l'expédie sur votre ordre. J'ai môme une caisse toute prête à votre disposition.
« Adieu et mille bonnes pensées.
« Jules L. »
Dès 1857, Jules Laurens reproduisait en lithographie les tableaux les plus excellents de la galerie Bruyas. J'exposerai plus loin l'œuvre absolument remarquable qu'il accomplit ainsi, sans aucune subvention de son ami. Je noterai seulement ici une autre composition qui porte le titre : Le Rêve dans la vie, qu'il exécuta en 1856, sur un thème étrange donné par Alfred Bruyas lui-même, et fort embarrassant. Voici la description de la planche, reproduite par les procédés lithographiques. En haut, Bruyas, avec sa grande barbe et ses longs cheveux, est représenté à mi-corps sous trois aspects et avec trois expressions différentes, dans le sérieux et la tristesse : au milieu, de profil ; à gauche, assis et le bras droit appuyé sur le dossier de sa chaise ; à droite, le même bras appuyé sur un livre, avec immédiatement au-dessous la reproduction de la tête du Christ, par Verdier; au milieu de la planche et tournant le dos à ce Christ, le buste d'une femme très brune, les épaules nues, les seins cachés par une étoffe ramenée par la main gauche, des fleurs dans les cheveux et un voile sur la tête ; au bas, deux scènes d'après Tassaert, à gauche l'Enfer, à droite le Ciel. Les légendes sont elles-mêmes caractéristiques. Au-dessous de l'encadrement, juste au milieu, se lit celle-ci : « Encore enfant et esclave, l'homme n'a pu comprendre le Ciel que par un Enfer ». A gauche : « Oubli. La Force et la Hardiesse du jeune homme, seules, succomberont bientôt aux peines