AFFECTION DE J. LAURENS POUR BRUYAS
L'intimité entre les deux amis devint tellement grande que Bruyas fut le confident des peines de Jules Laurens, des accès de découragement, rares il est vrai, qui succédaient à des périodes de surmenage et à un affaiblissement de santé. Bruyas savait les paroles consolatrices et adoucissantes, il ranimait sa volonté et il y avait quelque chose de touchant à voir cet être, plutôt maladif et faible, relever le moral de l'artiste d'habitude si plein d'ardeur au travail et d'enthousiasme pour son art.
Mais le plus souvent, c'était le contraire qui se produisait : Bruyas, par son genre de vie, par ses goûts, par ses habitudes, s'attirait bien des ennuis. Son entourage lui reprochait ses voyages, ses acquisitions, ses fréquentations d'artistes, son engouement surtout pour les œuvres des auteurs contemporains, et quels auteurs! Delacroix, Corot, Courbet, Tassaert, Diaz, Gustave Doré, Troyon,pour ne citer que ceux-là. Sa famille parla même un jour de le faire interdire pour couper court à ses soidisant prodigaHtés. Sur ces entrefaites, Champfleury publia, dans la Revue des Deux-Mondes (15 août 1857), Les Sensations de Josquin, où il tourna lourdement en raillerie l'homme et l'amateur d'art, lui reprochant stupidement de s'être fait peindre lui-même un nombre de fois scandaleusement et méchamment exagéré. Ah! avec quelle énergie Jules Laurens s'éleva contre un tel procédé, avec quelle générosité il prit lui-même hautement le soin, non de défendre son ami qui n'en avait pas besoin, mais de rétablir la vérité et de montrer la hauteur de vues, la générosité^ l'intelligence de Bruyas! Son indignation n'était pas encore calmée quarante ans après : elle se donna hbre cours dans la Légende des ateliers, où il ne se tint pas de relever vertement une dernière fois les odieuses erreurs du critique.
Aussi quel redoublement d'attention et de déférence envers le malheureux Bruyas ! C'est un grand honneur, lui répétait-il dans ses lettres, d'entrer dans son intimité, c'est un honneur pour ses amis dé se faire les aides humbles, dévoués, reconnaissants, de ses actes si excellents, les propagateurs de ses intentions si élevées. Bruyas sentait la sincérité de
telles déclarations et il n'en concevait que plus d'estime et de confiance pour celui qui les lui adressait.
Ce dévouement et cette affection, qui rendaient son amitié si précieuse même à des artistes beaucoup plus favorisés par le sort et plus célèbres (c'est Jules Laurens qui procura à Cabanel la commande du portrait de Rouher, qui devait amener celle des portraits de Napoléon III et de l'impératrice Eugénie. C'est lui encore qui se préoccupait de trouver pour son vieux camarade des modèles d'un caractère tout particulier, etc.), ce dévouement et cette affection, dis-je, ont été ressentis vivement encore par les élèves qu'il forma. Non seulement il leur communiquait toute sa science (à son point de vue, enseigner était apprendre mieux ; c'était aussi terminer sa propre éducation que de commencer celle des autres) ; mais encore il les aidait dans leurs débuts, il les faisait travailler à ses côtés, leur procurait des commandes, les mettait en relations avec des éditeurs ou des marchands. Parmi ceux qui eurent le privilège de suivre ses] leçons, je citerai plus particulièrement le maître animalier Paul Vayson, l'aquafortiste Chauvel, le peintre - explorateur Joseph Eysséric, Pinque, Georges Bellenger, Letoula, Gounon, René Devillario,etc.
Je donnerai une mention encore plus particulière à Jules Didier, son élève et compagnon de voyage, « peintre et lithographe excellent en tous genres, mais surtout paysagiste et animalier hors de pair, ainsi qu'en témoignent son Lac de Trasimène et le Labourage à Ostie ». Jules Laurens estimait tellement ses qualités de composition et de couleur, qu'il l'envoya, en 1857, prendre part au concours de paysage historique pour le prix de Rome. Jules Didier triompha dans toutes les épreuves préhminaires et le voici traitant le sujet final Jésus et la Samaritaine, pour lequel il s'inspirait et des conseils du maître et de ses dessins relevés dans la ville ou la campagne de Téhéran. « Enfin, rapporta Jules Laurens, après l'exposition