RÉCOMPENSES ET DISTINCTIONS OFFICIELLES
jury (non pas qu'il réclamât des faveurs injustifiées, ce qu'il n'aurait jamais consenti à faire, mais il voulait éviter des distractions qui leur fussent préjudiciables), enfin pour l'obtention des récompenses officielles méritées par leurs efforts.
Ce n'est pas que lui-même cherchât ces distinctions; bien au contraire, il aurait voulu les abolir. Il avait obtenu de ce côté à peu près toutes les satisfactions qu'un autre aurait pu désirer et s'il n'eut pas mieux encore, c'est qu'il ne fit jamais rien dans ce but.
Pour ses expositions de lithographies, il avait mérité, au Salon de 1853, une médaille de troisième classe; à celui de 1859, un rappel de cette médaille; en 1861, une autre de seconde classe; pour ses peintures,il avait reçu une médaille de troisième classe en 1857, un rappel de cette distinction en 1859, et la médaille de seconde classe en 1867 seulement. Mais l'année suivante il était décoré de la Légion d'honneur, et Gabanel, son grand ami Cabanel, pouvait lui écrire justement : « J'apprends que non seulement tu es à Paris, mais que tu as enfin la récompense que tu mérites depuis si longtemps, que ton habit est orné de ce petit chiffon rouge qui va si bien au talent qui cherche trop à se cacher toujours. Reçois donc, mon cher ami, pour cette bonne nouvelle et mes féhcitations et mes embrassements. »
Il faut songer aussi que ses idées politiques étaient extrêmement hostiles à l'Empire, et qu'il ne les dissimulait en aucune façon, son voyage à Jersey en est la preuve. Aussi lorsque le maréchal Vaillant, grand-maître de la cour impériale, l'invita au dîner auquel étaient conviés les nouveaux décorés, n'eut-il rien de plus pressé que de se sauver dans la forêt de Fontainebleau, où il éprouvait des joies plus intenses que dans les palais, quitte à s'excuser au dernier moment par un télégramme. Même il n'avait pu dompter sa sauvagerie (le mot n'est pas trop fort),
pour assister aux séances publiques de distribution des récompenses. Il détestait les cérémonies et les parades et ce n'est pas parce qu'il y aurait figuré avec honneur qu'il aurait renoncé à son parti pris d'abstention.
Les récompenses officielles n'ajoutaient rien à sa valeur personnelle, il en avait l'intime conviction et cela est bien vrai; elles consacraient cependant son talent aux yeux du public et des artistes, elles donnaient plus d'autorité à ses jugements. Dès 1870, il était porté comme candidat pour le jury dans la section de gravure et lithographie au Salon : il ne fut élu pour la première fois que trois ans après, mais ses pouvoirs lui furent renouvelés en 1874. Avant la réorganisation de la Société des artistes français, il eut encore l'honneur de faire partie, en 1879, du jury qui avait à examiner les œuvres de peinture.
Lorsqu'en 1875, il fut question d'élaborer un projet de constitution pour la Société des artistes français, il fut autorisé à faire entendre sa voix. Faisant partie de la commission consultative instituée par le directeur des Beaux-Arts, il prit à ses travaux un rôle des plus actifs. Il était, en effet, partisan convaincu do l'annualité des Salons et il déplorait que jusqu'ici les expositions aient été trop encombrées (que dirait-il aujourd'hui?), que les décisions du jury d'admission aient été obligatoirement trop rapides et souvent injustes, faute de temps pour un examen sérieux, que les exempts se soient emparés en général des quatre cinquièmes de la place, barrant ainsi la route aux nouveaux venus.
Ces idées, il les défendit dans une lettre ouverte au Directeur du Courrier artistique. Non content de cela, il déposa un projet de constitution et de règlement des Salons, qui doit être ici reproduit :
i^ Le Salon est annuel du l<^i' mai au l^r juillet.
2^ L'État continue sa subvention à la Société des Artistes français et le prêt du local habituel.
3° Il prête aussi, comme commis, hommes de service, gardiens, etc., un personnel spécial à la Direction des Beaux-Arts, payé, entièrement ou non, avec les recettes du Salon.
40 Toutes les délibérations, la direction, les règlements, l'organisation, les élections de jurés appartiennent à l'initiative des artistes.
5° Est électeur pour nommer une commission générale, composée de soixante membres, tout artiste ayant exposé trois fois de suite. A cette commission seront adjointes également par élection générale, dix personnalités choisies dans le monde des hauts fonctionnaires, amateurs, critiques d'art, etc.
6° Sont éligibles pour faire partie d'une commission executive permanente composée de trente membres, les artistes hors concours, membres de l'Institut, grandes médailles d'honneur, prix de Rome.
7° Est éligible par voie de tirage au sort, comme membre du jury [d'admission] composé de quarante-sept jurés (quinze peintres, huit sculpteurs, huit graveurs, huit architectes, huit artistes industriels), tout artiste réunissant les qualités ci-dessus.
8° Ce jury a la faculté de s'adjoindre, sur l'élection des deux commissions réunies, générale et executive (soit cent électeurs), huit membres choisis parmi les artistes ayant les mêmes qualités; dans ce cas, il comprendra cinquante-cinq membres.
9^ Le jury des récompenses est à nouveau tiré au sort, parmi la collectivité des éligibles ci-dessus, l'avant-veille de ses opérations, qu'il doit terminer dans une même séance et au scrutin de liste.
10° Il ne peut être fait par tous les artistes autres que les hors concours qu'un seul envoi dans chaque genre.
11° Les hors concours ont la faculté do faire deux envois dans chaque genre, mais ils n'ont droit à l'exemption que pour un seul.
12° Le cartel explicatif sur le cadre des tableaux reste désirable, mais facultatif.
13° Les artistes étrangers, exposés ensemble et à part, n'ont droit qu'à des mentions honorables.
14° Des médailles de bronze, sans valeur vénale, des grandes médailles d'honneur, des médailles de première, deuxième et troisième classe et des mentions sont décernées, dont la totalité n'est pas supérieure à quatre-vingts médailles et quarante mentions.
15° Il peut y avoir à chaque Salon une ou plusieurs grandes médailles, d'une valeur intrinsèque purement honorifique, attribuées aux divers genres. Les œuvres ainsi distinguées doivent rester à la nation, à un prix établi en réunion des jurys, que l'auteur est tenu d'accepter.
16° Après l'attribution des récompenses, au 1" juin, toutes les œuvres médaillées sont réunies et exposées à part.
17° Le prix du Salon est aboh, comme désorganisant le prix de Rome.
18° Il n'est toléré, sous aucun motif, aucune entrée gratuite.
19° Le prix d'entrée est fixé à 0 fr. 25, tous les jours après dix heures, y compris les dimanches; à 2 francs tous les jours, excepté les jeudis, de huit heures à dix; à 3 francs les jeudis, aux mêmes heures.
Dans un autre projet, Jules Laurens a modifié ainsi cet article : Supprimer toutes les entrées et cartes de faveur, y compris celles des artistes, membres du jury, journalistes, fonctionnaires, etc. Tous les jours, y compris le dimanche, est perçu un droit d'entrée de 0 fr. 25; le jeudi seulement, l'entrée est de 5 francs, mais gratuite pour les artistes.
20° Pas de carte d'abonnement, pas de vernissage.
21° La recette des entrées, après prélèvement des frais, est consacrée à l'achat d'œuvres exposées, achetées par un troisième groupe de cinquante membres tirés au sort parmi les hors concours, etc., et opérant dans la dernière quinzaine du Salon.
22° Chaque année, il est proposé par l'État aux auteurs, sur la décision des trois jurys réunis (réception, récompenses et achats), l'acquisition de cinq ouvrages de peinture ou dessins, cinq sculptures et deux objets d'art industriel, qui sont placés au Luxembourg.
Certes, ce projet peut être discuté en plusieurs de ses parties; on est en droit d'exiger qu'il soit plus explicite sur certains points, mais il n'en témoigne pas moins des intentions de son auteur à vouloir augmenter la qualité des Salons en restreignant le nombre des admissions, réduire les privilèges, aider les nouveaux venus à se montrer, diminuer