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J. LAURENS, FONDATEUR DE LA CIGALE

Ce n'est pas seulement à l'organisation des Salons qu'il prit une part active, mais encore à la formation du groupement, qui devait réunir en une association amicale tous les méridionaux « exilés à Paris », se réclamant d'art ou de littérature :

c'est pour ne pas perdre l'accent Que nous fondâmes la Cigale !

On parle cent à la fois, cent :

C'est pour ne pas perdre l'accent.

Mais cette Cigale, on le sent, De rosée à l'ail se régale.

C'est pour ne pas perdre l'accent Que nous fondâmes la Cigale.

Ainsi rima l'un des plus spirituels amis de Jules Laurens, le poète Paul Arène.

Ce qu'est maintenant la Cigale, cette franche et cordiale assemblée d'écrivains et d'artistes, je n'ai pas à le rappeler; la place qu'elle occupe, je n'ai pas à le dire, mais il importe de transcrire ici le nom des sept fondateurs : Eugène Baudouin, Jules Troubat, Xavier de Ricard, Maurice Faure, Jean Aicard, Jules Gaillard et Jules Laurens. C'était Eugène Baudouin, le peintre montpelliérain, qui en avait eu l'idée et en avait pris l'initiative. Jules Laurens avait accueilli son projet avec un scepticisme souriant et bon enfant; et cependant qui fut bientôt heureusement surpris?

Les adhésions arrivèrent, en effet, très nombreuses et la nouvelle Société fit rapidement parler d'elle : ses expositions, ses concerts, ses fêtes à Paris, à Sceaux, en Provence et en Languedoc, surtout ses agapes mensuelles, eurent le plus grand succès. Jules Laurens, quelque ennui qu'il éprouvât de se mettre ainsi en vedette, dut accepter, avec une viceprésidence, une place d'honneur à côté du président Henri deBornier.

Lithographie originale pour une réunion Je la Cigale en l'honneur d'Aicard et d'Auzende.

MARIAGE DE l'aRTISTE 111

Cela lui valut d'être, en 1885, membre du jury artistique des jeux floraux organisés par la Soiicietà jelibrenco "de Paris. Mais ce qui lui fut le plus agréable, ce fut devoir la Cigale, « désireuse de contribuer pour son humble part au mouvement intellectuel qui se produit en Provence», publier, en 1880, un volume de vers, de prose, de gravures et de musique, qui offrit un intérêt puissant. 11 ne manqua pas d'y coopérer et fit insérer dans ce recueil, qu'il illustra de deux eaux-fortes, un chef-d'œuvre d'observation et d'humour, le Chat Angoula.

La même année, la Cigale organisait à Paris une exposition de beauxarts. Naturellement Jules Laurens qui avait provoqué cette manifestation, y prit une part active; mieux que cela même, il s'en fit le chroniqueur et en publia un long compte rendu dans une revue parisienne et le Journal de Montpellier.

L'existence toujours un peu bohème d'un célibataire avait, pour notre artiste, des avantages en ce sens qu'elle lui laissait une liberté complète d'allures et la faculté d'être « sauvage » à souhait; elle avait fini cependant par lui peser. Déjà, le 9 juillet 1861, il écrivait à son intime Alfred de Curzon : « Après avoir marié Brun, je viens de marier Vernier. Donc, j'ai enfin vu Pasini, Trémaux, etc., etc., dans leurs ménages, ce qui m'attriste passablement de me voir indéfiniment ou définitivement rester au clou et d'avoir ainsi à devenir fatalement, comme tous les vieux garçons, irritable, cynique et personnel jusqu'à la maladie. » A vrai dire, c'étaient là des défauts les plus éloignés de lui et il n'y avait guère de crainte à le voir sombrer de ce côté.

Ce fut l'année suivante, pendant une excursion à la Grande Chartreuse, avec son frère Bonaventure, qu'il vit pour la première fois celle qu'il devait un jour épouser. Elle était alors mariée et habitait dans la Drôme; depuis longtemps Bonaventure la connaissait et l'appréciait; il venait

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même toutes les semaines de Montpellier, pour avoir le plaisir de faire de la musique avec elle et de lui entendre chanter ses mélodies. Après leurs courses dans les montagnes du Dauphiné, les deux frères reçurent l'hospitalité pendant un mois chez le jeune ménage; Jules inaugurait ainsi des relations auxquelles il ne tarda pas à s'attacher. Aussi, lorsque Madame Juge devint veuve, il sollicita et obtint sa main.

C'était au mois de mai 1870 : quelques semaines plus tard, la guerre avec l'Allemagne était déclarée. Par un concours assez heureux de circonstances, les nouveaux époux se trouvaient hors de Paris, quand l'investissement des ennemis y rendit impossible toute rentrée. Ils se réfugièrent à Montpellier, d'où ils partirent, au m^ois de février suivant, pour le voyage d'Italie dont il a déjà été question. Quand ils revinrent, attristés par les événements douloureux qui s'étaient accomplis, ils trouvèrent dévastés le logement et l'atelier qu'ils venaient d'installer en la rue d'Assas; l'appartement avait été détruit en partie par l'explosion d'une poudrière établie par la Commune dans les jardins du Luxembourg; plus d'une cinquantaine de toiles complètement achevées avaient été crevées et pouvaient être considérées comme perdues. Quand il eut le moyen de se faire indemniser de sa perte : « Estimons-nous heureux, dit Jules Laurens, d'avoir sauvé notre vie, nous pouvons bien payer cette chance-là!» Et il refusa net toute démarche.

Les amis qui avaient fréquenté l'atelier de la rue Bonaparte apprirent vite le chemin de la nouvelle demeure. La grâce et l'entrain de la jeune femme y mettaient encore plus de cordialité et de gaieté, si possible* Chaque mardi, en toute simplicité, peintres, lithographes, musiciens, littérateurs, se retrouvaient dans ce milieu de parfaite sympathie : parfois même, des bals costumés se donnaient dans l'atelier, débarrassé de ses tables et chevalets. Madame Favart y arrivait, au sortir de la Comédie-Française, dans le costume de Marion Delorme, escortée des camarades qui lui avaient donné la répUque au théâtre; Lhermitte y figurait avec l'habit d'académicien qu'il devait revêtir pour de bon cette fois, quelque vingt-cinq ans plus tard; MM. Lôopold Flameng, Topfer, Paladilhe, Dardoize, Benner, Bour,

PORTRAIT DE MADAME JULES LAURENS Dessin aux cravons de couleur.

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