‹ Jules LaurensChapitre 87 sur 230 · INSTALLATION A CARPENTRAS · texte numérisé non relu

INSTALLATION A CARPENTRAS

retirer à Carpentras. Il y habita une villa, sise à l'extrémité orientale d'un magnifique cours ombragé de merveilleux platanes, d'où l'on domine une plaine aux larges ondulations. « Là, sous moi, à partir du pied de ma maison, écrivait-il, s'étend jusqu'à un cercle de montagnes la plaine du Comtat, et j'y ajoute, par l'évocation du souvenir et de la pensée... ce paysage de Vagro romano, dont chaque relief, chaque pli du sol constitue comme un masque moulé sur la figure du plus grand cadavre qui soit de l'humanité et de l'histoire. Je puis y ajouter encore les sites de Constantinople, de Téhéran, dePersépolis...mais c'est davantage comme un rêve. »

N'est-ce pas là, dans cet horizon borné par le Ventoux, qu'il avait toujours désiré vivre avec une simpHcité correspondant à son caractère? Aussi savourait-il avec déhces le bonheur qu'il s'était ainsi créé : « La voilà atteinte cette fameuse année 89, lui écrivait son frère Bonaventure quelques années après son installation. Eh bien! je te la souhaite bonne! Mais précisons, je te souhaite ce dont tu jouis pleinement en ce moment : la solitude, la vie paisible, beaucoup de jours de pluie, des excursions sans pâtés ni vins fins, un morceau de fromage dans la poche et des figues pendantes aux figuiers plantés aux abords des chemins. »

Assurément il ne regrettait rien de la grande ville : « Paris est fort beau, déclarait-il à son ami M. Emile Durand, je l'apprécie et le goûte autant que nul autre; seulement, puisqu'il faut opter, pour le fond de la vie, je préfère à sa place de la Concorde les moires de bleu-paon promenées sur les flancs roses du Mont- Ventoux par les ombres des nuages. » Aux séances du jury du Salon, il préférait encore, de combien ! celles plus famihères et plus paisibles de la commission de la Bibhothèque et du Musée de Carpentras. Il y fut admis dès le mois de mai 1881, en qualité d'exécuteur testamentaire de Barjavel, un des principaux bienfaiteurs de la Bibliothèque. Depuis longtemps, il affectionnait de cœur cet établissement, qu'il sentait être le conservatoire de toutes les gloires, de toutes les intelhgences, de tous les souvenirs de son pays, et il avait pris l'habitude de l'enrichir de ce qu'il avait de plus précieux. Ces humbles fonctions auxquelles s'ajoutèrent, en 1883, celles de membre de la Commission de

lie SÉJOUR PROLONGK A ROME

surveillance et de patronage de l'École municipale de dessin, suffirent pour l'attacher encore davantage à sa ville natale et lui permirent de rendre les services que nous dirons plus loin.

Les premiers temps de son affranchissement, j'allais dire de sa libération, il voulut les consacrer à un séjour plus prolongé que les précédents à Rome, la ville unique. Différentes circonstances ayant retardé son départ, il ne put se mettre en route que le 2 décembre 1882. Trois jours après il était à Rome. Il avait noté jadis le ravissement de sa première arrivée à Florence, mais ce n'était rien auprès de celui qu'il éprouva lorsque, un matin, il se trouva à son réveil « sur le pavé de la rue Quatro- Fontane, libre d'aller sur la gauche à Sainte-Marie-Majeure, au Moïse de Saint-Pierre-ès-Liens, au Colysée; sur la droite, à l'Académie de France, au Pincio, à la villa Borghèse. Partout, écrivait-il, autour de moi... s'offrait sans réserve aucune cette Rome que déjà deux visites m'avaient fait adorer, où je revenais plein de souvenirs, doté d'un programme développé et exalté de toutes sortes de désirs d'âme et d'esprit. Cette Rome... six, huit mois durant, nous allions donc nous appartenir, nous posséder... ! Un jour je monterai à Tivoli età Subiaco ; de là, pédestrement, au couvent de Saint-Benoît, à la sauvage Cervara ; je reviendrai à Olevano, à Palestrina et Valmontone; une autre fois, ce sera par Frascati,à Rocca di Papa, Nemi, Albano; puis encore, à Porto, traversant l'île sacrée du Tibre, fouillant les ruines d'Ostie... dévot, ému, vibrant à tout, étonné... ! »

Mais n'avait-il pas pris soin, à peu près à cette époque, d'avertir «que le voyage, dès les premiers pas, par ses spectacles nouveaux et infinis», le « jette dans une véritable griserie de corps et d'esprit, qui ne » le « quitte plus ». « De même, ajoutait-il, dans une écriture un peu embarrassée, que tels buveurs ont le vin tendre à l'opposé de ceux qui l'ont misanthrope et méchant, j'ai l'impression et l'absorption physique et esthétique

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