RÉFLEXIONS A ROME
lou cadieraire, et Pierre Bonbon, lou courdounié, je me suis trouvé un jour au milieu des ruines du Forum romain, avec une carte d'entrée permanente sur le Palatin! » Mais qui donc était plus digne d'obtenir cette faveur, de l'apprécier et d'en jouir avec plus de dévotion?
Il faut citer encore quelques extraits de ses lettres et de ses carnets, car ils font pénétrer, mieux que n'importe quelle analyse, dans le tréfonds de ses pensées; ils le dépeignent lui-même, dans ses aspirations et dans ses goûts, mieux que quoi que ce soit : « J'ai à peu près fait, écrivait-il, le 17 décembre 1882, tout le tour, tantôt de près, tantôt de loin, des murailles de VUrbs Roma, avec parfois des boues, des inondations, des sauvageries de solitude vraiment effroyables. Mais, grands dieux de la nature, de la légende, de l'histoire, de la poésie et de l'art! que c'est incomparable et beau, au Mont-Sacré, au pont Nomentano, à l'Acqua acetosa, à la villa Madama ! »
Il parcourait sans relâche les environs de Rome, il y exécutait de nombreux dessins, quelquefois jusqu'à deux grands sujets extrêmement poussés dans la même journée, et il notait : « Cette terre de la campagne romaine, elle a tant avalé d'humanité durant des siècles! Elle se rend en bœufs et buffles monstrueux, en reptiles, en fièvres, en aigles, éperviers, corbeaux et corneilles, dont les croassements parlaient aux augures, et en frondaisons vénéneuses de toutes sortes. Je n'y ai pas la sensation de choses géologiques et botaniques, mais bien d'une pâtée pétrie de sang, d'un humus humain, et quel humus! celui d'un peuple engraissé pendant mille ans de l'univers romain. » Et encore : « Dans la cité, c'est le temple, le cirque, le palais ou l'antre impérial, l'égout où l'on égorge. Dans la campagne, derrière ce pli de terrain, au fond d'un terrier, c'est le tigre des tigres, Néron, qui rugit et râle son agonie. »
« Je vais assez souvent au Palatin, écrivait-il le 10 février 1883, où travaillant en semaine, l'on se trouve seul, des heures, dans un état excep tionnel d'admiration et de pensées. » Mais là, comme au Forum ou à la via Appia, « maintenant admirablement dégagée », ainsi qu'il l'annonçait à Henner, il en arrivait à éprouver un tel vertige qu'il lui fallait se
BEAl'TÉ DES MONUMENTS DE ROME 119
« calmer les sens avec la vue et l'exécution du croquis aquarelle d'un chrysanthème, de simples dans un verre d'eau, sur le fond gris d'un mur d'atelier ».
Ce n'était pas seulement l'antiquité qui retenait et captivait son attention, car il était loin d'être exclusif et son intelligence se nourrissait de tout ce qui était digne d'être vu et apprécié : « Il y a à Rome, en chiffres ronds, disait-il, de trois à quatre cents églises... Eh bien! ne négligez jamais... de pousser la porte, fût-ce de la plus petite de ces églises, de celle à l'aspect le moins engageant. En outre que vous la trouverez souvent à l'intérieur très remarquable en elle-même, dix-neuf fois sur vingt, vous y découvrirez pour votre admiration stupéfaite un chefd'œuvre hors ligne, une merveille quelconque, et toujours vous y recueillerez pour votre émotion et votre esprit un souvenir historique, une étude, une acquisition particulière et nouvelle, qui vous feront vous dire en sortant, satisfait et reconnaissant : Je l'ai échappé belle en ne pas manquant d'entrer là! Cinquante fois, rue du Quirinal, j'étais passé devant une église quelconque, un Saint-André apôtre, peut-être bien. Un jour, j'entre enfin, sans même y penser en quelque sorte. Et voilà que j'ai à admirer une magnifique et ravissante ornementation de voûte ovale gris et or, de nombreuses sculptures d'une étonnante verve décorative, deux ou trois tableaux, entre autres, dignes d'un musée, quoi encore par dessus le marché? et que j'entends exécuter avec chœurs et soli excellents une messe véritablement musicale. »
D'ailleurs pour quelqu'un qui sait voir, tout est sujet d'étude : « Dans le vaisseau, sous les voûtes, les coupoles et le dôme de Saint-Pierre, il se produit, surtout sans doute en hiver, de véritables effets de grande atmosphère : effluves de température et de clair-obscur, brouillards, éclaircies, jeux constants de rayons diversement colorés et colorants comme en pleine nature... C'est qu'effectivement, disait-il, Saint-Pierre est plus qu'un monument, c'est un site. »
Un tel régime d'études et d'émotions aurait été accablant si son esprit, toujours épris d'humour, toujours amusé aux particularités de la vie