VIE INTELLECTUELLE ET MORALE
à son entourage, ce qui aurait été cruel ou de mauvais goût. Et pourtant il notait qu'il devenait « volontairement, de jour en jour, plus recueilli, taciturne et même muet ». En revanche, sa pensée était toujours en action : dans les moments de loisir que lui laissait l'exercice de son art, dans les longues insomnies que « la bonne nature » lui octroyait « comme rallonge aux derniers jours de sa vie », il lisait beaucoup, il réfléchissait encore plus et il éprouvait le besoin, en écrivant assidûment, de formuler ce qu'il pensait et ce qu'il éprouvait, plutôt que de « l'émietter, déformer, compromettre ou déshonorer en paroles ».
Il vivait donc une vie morale intense, où les souvenirs, le culte de l'art, l'affection pour les disparus tenaient une place de plus en plus grande. Le recul que lui procuraient les années de la vieillesse ne lui était-il pas profitable pour asseoir davantage ses jugements, pour leur donner plus de pondération et de justice? « Ainsi que tout vieillard, écrivait-il vers la fin de l'année 1897, je ne vis plus guère qu'avec une société de morts à peu près tous inconnus des vivants qui m'entourent; et je ne puis... parler d'eux qu'avec eux dans cette nécropole ignorée que je porte en moi, où je viens seulement encore comme en visites, mais de plus en plus longues, et d'où je ne reviendrai plus demain. »
Écoutons encore cette invocation qu'il adressait, un peu plus tard, à ses chers disparus : « 0 tous mes morts, où êtes-vous? Que faites-vous? Qu'êtes-vous devenus? O mes morts connus depuis mon enfance jusqu'à hier , ensemble ou successivement ; ô morts connus vivants dans la lumière et dans l'action du milieu qui a été ma propre vie; morts, à demivivants encore en moi, par moi, avec ce que vous aviez d'essentiel et de plus significatif; ô morts, à mon heure crépusculaire, je vous porte toujours et vous continue dans mes os et dans ma chair, dans mon esprit et dans mon cœur... Mais demain je disparaîtrai à mon tour et ne pourrai même plus penser à vous. Alors, oui, véritablement, vous serez tout à fait morts. Et c'est pourquoi, je me demande soudain, peut-être une dernière fois : 0 tous mes morts , où êtes-vous ? Que faites-vous ? Qu'êtes-vous devenus ? »