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Un tel culte est touchant. Il l'était d'autant plus qu'il s'exerçait modestement, presque en cachette, et que par conséquent il n'avait rien qui pût froisser ou offusquer les vivants.
De tous ceux dont il portait ainsi le souvenir, celui auquel il avait été le plus attaché, celui à qui il avait voué non seulement la plus chaude affection, mais encore une des plus vives admirations, était certainement son frère Bonaventure. Il voulut que son souvenir fût toujours présent à la mémoire des artistes, des lettrés et surtout de ses compatriotes. Il ne se contenta pas de la notice que M. Emile Durand lui avait consacrée ; il réunit à son tour des documents, il puisa à pleines mains dans la correspondance si curieuse et si intéressante de son frère et composa une biographie détaillée, qu'il fit imprimer à Carpentras, en 1899, sous le titre de : Une vie artistique. Laurens, Jean-Joseph Bonaventure {i^ juillet 1801-29 juin 1890). Sa vie et ses œuvres.
Sa pensée se reportait également vers tous ceux qu'il avait fréquentés dans sa vie, les personnalités les plus éminentes qu'il avait eu le privilège d'approcher, surtout Victor Hugo, Ingres et Gustave Doré. Il condensa ses souvenirs personnels sur eux, recueillit les anecdotes qui les dépeignaient au vif, analysa leur œuvre, en fit le sujet de ses longues méditations, rédigea enfin à leur sujet des pages copieuses et fort originales, qu'il livra au public en partie. Mais ce programme s'élargit rapidement : depuis au moins 1875, il avait eu le projet de fixer sur le papier, pour lui-même, pour ses amis ou pour un public plus grand, tout ce qu'il savait de particuUer sur les artistes peintres, sculpteurs, graveurs ou musiciens, sur les littérateurs et critiques, sur les hommes politiques mêmes, avec lesquels il avait vécu sur un pied de familiarité plus ou moins grande. Après bien des hésitations, il le réalisa et ce fut une des dernières occupations de son existence de mettre sur pied et de faire imprimer la Légende des ateliers.
NOTATION DES SOUVENIRS d'aUTREFOIS 131
Jules Laurens se plaisait à se remémorer les divers épisodes de sa vie, les impressions les plus fortes qu'il avait ressenties, surtout devant les spectacles de la nature. On en retrouve quelque peu dans les récits de la Légende des ateliers, mais combien plus dans les notes restées manuscrites de ses dossiers! Et puis, dans ces souvenirs, d'un caractère d'originalité si peu commun, il trouvait tant de matières à des réflexions philosophiques, morales ou esthétiques! « Pour le voyageur, écrivait-il, surtout artiste ou sentimental, il se fait un tel mélange, il y a une telle empreinte avec tout ce qu'il voit [et] connaît, [avec tout] ce dont il vit en passant, mais si sensationnellement, qu'il se demande, le reste de sa vie, si encore qu'il en a emporté une partie avec lui, il ne leur a pas laissé une partie de lui-même, que le souvenir va soudain y retrouver, comme [s'il allait visiter] une personne restée à part de notre vie courante. Quand, par exemple, je pense à Diarbékir, cette grande belle ville, comparable, mais supérieure sans doute à Jérusalem, en architecture, en pittoresque et en caractère intime, mais perdue, comme ignorée dans son désert sur les bords du Tigre coulant vers Ninive et Babylone, [où] là partout, autour de ces remparts, [dans] ces sentiers et vergers de la banlieue, [dans] ces rues, bazars, coursdemosquées, intérieurs de maisons... j'ai erré, dessiné, rêvé, échangé des affections, c'est de mon individu actuel comme une rencontre d'un moi de jadis, d'une réalité aussi qui me fait éprouver ce qu'aucune langue, excepté peut-être la niusique, ne pourra exprimer, et me berce dans une nostalgie des plus émues, comme entre la vie et la mort. »
Il éprouvait donc un charme tout particuHer à rappeler tous ses souvenirs, à noter, quelquefois cinquante ans après les avoir éprouvées, des émotions jadis ressenties, à jeter ainsi les bases d'une autobiographie. Mais c'était toujours avec la discrétion qui le caractérisait, sans aucune pose, ni surtout sans préoccupation de se faire valoir. Il ne tenait même pas à ce que l'on sût autour de lui qu'il s'en préoccupait.