‹ Jules MicheletChapitre 10 sur 20 · juillet · texte numérisé non relu

juillet

Je ne puis dire assez combien ce luxe récent de Munich, ce Versailles impuissant et abandonné de Schleissheim, me semblait dur, en regardant cette pauvre campagne, cette orge maigre, ces pins jetés au hasard, ces gens sans bas, ni souliers... Dur et cruel orgueil, prétention ambitieuse, exagérée, depuis le Max ' de la guerre de Trente ans, dont on voit le plâtre â Schleissheim, le bronze à Munich, un politique, un penseur, un guerrier — ni cœur, ni âme, comme les généraux de la guerre de Trente ans (sec, fin, dur â effrayer, dans le tableau du vestibule de la Pinacothèque .

Dimanche. 10 juillet.

Messe â la cathédrale, foule dans l'église et aux tribunes, 3 évèques — montés inutilement aux tribunes — grande musique, vaste et bruyante, peu d'accord, puissante pourtant par son effet populaire... beaucoup de tableaux estimables, d'un ton chaud el deux, bien harmonisés avec l'église. Tout autour, bas-reliefs funéraires, épitaphes. M. de Klenze, le grand faiseur d'ici — grec d'inclination, byzantin par ordre; classique, mais contre Cornélius pour Kaulbach -.

' Maximilien Ior. le Grand.

- Léon de Klenze, peintre el architecte, a construit le Kœnigsbau, la Glyptolhèque, la Pinacothèque, etc.

Lundi il.

M. Schmeller1, bibliothécaire (qui a fa.il un livre sur les Selle communi), nous montre un manuscrit avec dessins d'Albert Durer, doux. lin. populaire, renard jouant flûte,

pour "/tirer poules.

Mardi, 12 juillet.

Enfin sortis de Munich — l'ennuyeux Schleissheim nous poursuit de sa vue pendani trois lieues. Nous courions par la plaine déserte, sous un berceau do vieux arbres. Le souille stérilisant s'arrête avec la grande plaine, à Freising : beau couvent, château sur hauteur, eaux courantes, arbres, fleurs, etc.; puis, mont»'1, plongé sur l'eau ei sur jolis paysages variés.

l-'orl ému de mes souvenirs... Qu'elle m'ait mis ainsi tout son destin dans le creux de la main! Hélas! son destin passé, elle me confia... l'irréparable!

Affection mêlée de doute; il y avait aussi de la religion; j'éprouvais ce sentiment, quand elle entrait dans mon cabinet, cette personne si souffrante, sur laquelle j'avais un si triste pressent iment.

A Mosbourg, la demoiselle de l'Auberge, qui tient Ja poste, nous montre toute la maison en détail, les vastes étables en voûtes gothiques, les murs de la ville avec meurtrières qui font le mur du jardin, un beau chalet pour les buveurs du dimanche, qui toute la semaine est solitaire pour les rêveries de la jeune fille, quand elle regarde, avec la longue-vue, la route, l'isàr et la vallée qui se prolonge, aimable et sérieuse; prairies, moissons au bas; sur les hauteurs, arbres du Nord.

Pauvre fille, point jolie, mais intéressante, piquée au cœur du ver de l'ennui, des vaines pensées; à la maison, ce fut elle qui, à midi, lut la prière aux bonnes gens qui buvaient là.

1 .1. A. Schmeller, 178j-1852, philologue, professeur à l'Université de Munich eu 1825. sous-bibliothécaire en 1840 à la Staatsbibliothek. Il s'occupa spécialement de la langue dite des Cimbres, des Sette et Tredeci communi. Son Bayerisches Wœrter-, buch en 4 vol. 1827-1836. est remarquable.

Le long de l'Isar, à Landshut. son château si bien posé sur la hauteur, au milieu des bois et de la verdure, la flèche de la cathédrale qui atteint la hauteur i\u château.

Suivi l'Isar, puis quitté; Tout le long de la route, ayant, on vue les collines demi-boisées, demi-moissonnées qui dominent le fleuve, j'essayais en vain de recueillir. d'amasser en moi, ces forêts, ces champs qui fuyaient devant moi. spectateur immobile au fond de ma voiture. qui fuyaient., coulaient devant moi, comme le fleuve, comme ma vie.

Mercredi, 13 juillet.

Couché à Ergolsbach et très mal. Landhwer exercée. Et, le soir, je vis incomplètement. d'Ergolsbach à Ratisbonne, un pays peu varié, médiocre; seulement le château féodal des Princes de la Tour-Taxis ; de grosses boules dans des niches, au lieu de statues; toujours le genre Schickardi barbara. Sur la route, causé de MM. Fercop, Renard '. Mon amertume était extrême, en songeant, aux médiocrités ennuyeuses, au milieu desquelles elle a dépensé sa vie. Je lui en voulais un peu d'avoir toujours vanté ce passé tel quel, tandis qu'elle était juste, parfois sévère, pour un présent qu'elle-même jugeait meilleur. Sans doute elle justifiait sans peine ce passé, l'irréparable; au contraire, elle voulait améliorer le présent. Je souffrais encore davantage par le regret des années perdues. L'inaction de la voiture ajoutait à la fixité de cette douleur.

Je ne m'en arrachais qu'en me disant qu'enfin il étail trop dur que toul ce passé, don! d'autres profitèrent, retombât sur moi eu douleur... Ce que j'étais, je le suis encore; ma force n'esUelle pas la même?... Une mon prochain livre soit donc, comme fut l'Introduction à VHistoire Universelle, un jel d'airain!... Une je redevienne L'homme d'airain que je fus '.

' Personnes de l'entourage de Mme Dumesnih

R.ATISBONNE

La noble église el son puils '. beaux vitraux modernes; au portail l'Adoration du Veau d'Or, comme les Vierges folles à si rasbourg.

Salle hassc, obscure, de la Diète2. Table de bois blanc, où Charles-Quint but en 1532 ; fauteuil de cuir des empereurs3'; pois de vin; costumes; Theresiana, 1769, livre des tortures pour la Bohème, l'Autriche, etc.; descendu aux cachots; chambre des tortures, tout en place, et prêt pour recommencer, s'il le fallait; la grille derrière laquelle le juge caché écoutait. Ces horreurs, qu'on retrouve au reste partout, témoignent ici de la rude justice par laquelle les villes d'empire rassuraient leurs sujets, leurs marchands, contre les violences des brigands. Squelette1 d'un brigand, pendu il y a quatrevingt-dix ans. Drapeau des Hohenstaufen. Château ruiné (1032) par Gustave-Adolphe, près du Walhalla.

Jardin du prince de la Tour-Taxis. Le beau cygne en fureur, repoussé par un jardinier dans l'eau. Sur un banc, l'enfant maladif et studieux.

De 4 à 7, Walhalla. Gravité du Danube. A droite, une belle plaine qu'il couvre dans l'eau l'hiver; à gauche, des roches sévères, boisées à demi de sapins dans la manière d'Albert Durer; quelques accidents de ce paysage, entre autres une petite vallée enfoncée brusquement entre deux hauteurs, semblaient des coups de burin sévère, inspiré... Enfin le pic, la haute ruine, habilement ruinée, percée à souhait des boulets de Gustave-Adolphe; derrière ce pic, derrière celui du Walhalla, les montagnes continuaient gravement; au delà du Walhalla, une longue route boisée dominait le Danube et tout

1 II existe, en effet, un puits gothique du xv° siècle, dans l'intérieur de la cathédrale.

2 Les Diètes se tinrent à Ratisbonne, dans le Ralhhaus (hôtel de ville), de 1663 à 1806.

3 Apocryphe.

son rivage très resserré devant elle : Dorsum immane mari summo.

Les entreeolonnements encadraient merveilleusement deux paysages; l'un vers la roche dont je viens de parler, l'autre vers la ruine. C'était tout à la fois l'austérité du Rhin, vers Bingen, et son grandiose dans la plaine d'Alsace.

Nue immense, mais sérieuse... Non pas de ces vues du Midi ou d'Orient devant lesquelles le poète resterait muet, ou crierait avec Rûckert : « ô soleil, ô mer. ô rose ! »

Cette vue du Danube est une vue vaste, noble, héroïque, un paysage vertueux, pour ainsi parler. Elle convient à un tel monument. La montée a travers les rocs, les bois sombres, prépare à merveille. Rude et sombre aussi fut la route des héros pour arriver dans la gloire. La situation était bien choisie, le monument mal conçu, mal exécuté.

Le génie allemand est juste le contraire du génie grécoromain. Il n"est pas non plus Scandinave. Ni le nom du YValhalla, ni l'imitation du l'arthénon ne convenait ici.

J'aurais voulu quelque chose de simple, de grand, de fruste. Une devant l'un des rocs du Danube, que j'ai vus en venant ici, on établît des assises de granit, un portique sauvage, qui laissât un peu douter si la montagne même ne fait pas partie du monument. Au fond, l'Allemagne elle-même, sous la figure de la Vierge, entourée d'animaux, de (leurs, l'enfant dans les bras : l'enfant, la femme, et la rose. Tout cela n'est pas si exclusivement chrétien quTIermann lui-même et tous les héros païens de l'Allemagne ne fussent tombés à genoux.

Je voudrais que. sur le portique de granit, les arbres de la montagne étendissent leurs branches, et pleurassent... que toute la nature sembla! compatir, qu'elle accueillit maternellement ceux qui, après la rude journée de la vie héroïque, viendraient chercher dans ce grand asile, non la gloire, mais le repos, l'amour et la reconnaissance des peuples qu'ils onl servi. Ce n'est point, croyez le, cel éclat olympien qu'ils veulent ni ce temple éblouissant dans le soleil du midi, mais plutôt, fatigués qu'ils sont, une source el de fraîches ombre-.

Jeudi, I i juillet.

De '■> heures à i heures du soir, monté, descendu, de Ratisbonne à Neumarkt.

Ce jour-là, nous avons appris le pays d'Albert Durer, l'ennui de l'Allemagne centrale, sa gravité monotone.

Il fallait goûter, user cel ennui, pour bien voir conimenl l'âme allemande, se tournant sur soi, se cherchanl soi même, atteignit, dans ce grand artiste dans lanl d'autres génies, ce caractère austère, un peu sec et dur, mais parfois sublime de mélancolie passionnée. Los grandes ailes de la chauve-souris sont partout ouvertes; partout VOUS liriez sur ces roches, sous ces sapins, où elle vole dans un crépuscule éternel : « Melancholia* ».

La terre allemande, médiocre à la surface, a pourtant des vertus cachées, si l'on en juge par les eaux thermales qui en jaillissent, mieux encore par l'indéfinissable esprit de vie morale qui circule parmi ces arbres chétifs et ces monts stériles.

Nuremberg, vendredi 10.

Saint-Laurent. Adam Krafi'L dessous et ses compagnons. 1 586 -. Le tombeau de saint Sébald est de 1506-1519. Stalles. Chœur ouvert. Christ, vendangeurs, pape, empereur, brouette.

Hôtel de Ville. — Tournois, fols? Hérauts? — Concert : justice. Mîdas fouetté. Roi chrétien étrangle son fils... Salle des bourgmestres.

Château. Vue du château. Maison d'Albert Durer. Tilleul Saint-Martin.

Cimetière Saint-Jean. Nulle richesse que l'art. Albert Durer, 1528, Pirkheimer, Murs, Chapelle.

Le soir, promenade. Enfants trop emmaillotés, vrais limaçons. Cuisine longuement élaborée.

Ceux-ci n'ayant pas, comme Venise, les rives de la

' Les belles pages <lc la Réforme, sur la Melancholia d'A. Durer, publiées treize ans plus tard, sont ici en germe.

-' vdam Kraft a sculpte sod Sakramentshaeusleîn de 1493 à 1580. Cf. p. 194 e1 L98, note.

VOYAGE D AU, KM VfiNR. [93

Brenta, les campagnes «le Vénétie pour y bâtir leurs palais, n'ayant que « l'ennuyeuse Pegnitz qui ne coule qu'à regret et parce que c'est l'usage ■ (dit Schiller), furent bien obligés de dépenser au déduit*. De là cette accumulation singulière de monuments, d'objets d'art.

La plaine environnante es! stérile, mélancolique, sauf une bien petite banlieue sous les murs. Nuremberg est une île au milieu de la mer des sables, comme Venise dans la nier des eaux.

Le transit des denrées orientales que lui transmettait Venise l'avait enrichie. Venise perdant ce commerce, .Nuremberg diminua. Ajoutez ses guerres des xve et \vr siècles contre ses anciens burgraves, les rudes Hohenzollern de Brandebourg, qui, sans cesse, ameutaient contre elle la noblesse avide et pauvre du Nord. La croisade teutonique ayant cessé, les chevaliers en cherchaient une contre les marchands qui allaient ou résidaient à Nuremberg.

Voilà ce qui explique bien des choses. D'abord ces énormes tours, ces fortifications colossales, indestructibles, éternelles. Elles sont du milieu du w r siècle, lorsqu'on craignait tout, les Turcs. l'Empereur, les princes catholiques, lorsqu'on avait à détendre, non seulement les biens, mais un bien nouveau, la foi, le credo de Mélanchthon,dontonmitici la statue. — Des 1517, llans Sachs disait : o Le rossignol de Wittemberg qu'on entend aujourd'hui partout ».

Mais avec ces fortifications générales, il y avait les fortifications particulières. Chaque maison, bâtie en bonne pierre, sans crainte de l'incendie, bien et solidement voûtée, forl peu ouverte par en lias, hasardait, au second étage, une jolie tourelle, qui surveillai! la rue et voyaii venir... Enfin, au plus haut, la maison, décidément rassurée, se parait gracieusement d'un riche et fantasque pavillon, comme une femme, vêtue simplemenl quant à la robe, mais coquettemenl coiffée! G'esl dans ce dernier étage, orné de sculpture, de peinture, de (leurs, que le soucieux marchand, que la femme craintive et pâle, que les enlaidi sérieux (sans espace pour jouer), s'égayaient un peu le soir.

194 IOLES MICHELET.

Cela se retrouve aussi ,-iux fortifications de la ville, dans la promenade couverte qui les couronne, dans le long corridor qui servait toul à la fois à respirer sans sortir, et à surveiller la campagne. Ce corridor esl pour la ville entière ce que la tourelle supérieure esl pour la maison du particulier.

Partoul l'art, mais l'arl sérieux, le goût du grave, du simple, du durable. On est frappé, au cimetière, devoir ces pierres liasses et humbles, richemenl masquées de bronze, d'un bronze souvent admirable. Combien simple, combien coûteux, combien aristocratique dans la simplicité apparente !

Changement rapide et fort. A Saint-Laurent, Adam Krafft s'est mis sous son monument, a scellé l'ouvrier sous l'œuvre. A Saint-Sébald, Vischer s'est mis, en tablier, marteau à la main, sans attitude de prière, au point culminant de son monument (1506-1519).

Albert Durer, tout autrement sérieux, flotta entre les deux esprits. S'il ne fut pas, comme Michel-Ange, un Titan de l'art, il en fut un Christ; il en eut la passiân. Le grand penseur dut, à cette torture, d'échapper à toute condition du temps, de trouver ces figures éternelles, la Melancholia, la Madeleine de la passion a Nuremberg.

Saint-Sébald. — Animaux (tortues, chèvres). Sirènes. Apôtres saint Pierre, saint André, saint Jean.

L'Enfant clef de voûte.

L'artiste comme corps, comme âme.

Ancienne porte dans l'ancien chœur (Wenceslas).

Au dehors, bas-relief : Madeleine passionnée sous le Christ qu'elle embrasse.

Maison d'Albert Durer : escalier, cuisine sur petite cour (humeur de la femme).

Le gros commerçant, M. MerckeP. Denrées coloniales. Christ sanglant d'Albert Durer (fiel à la bouche) et son œuvre (ridicule dans les copies). Surtout, nature aboutissant à la reconnaissance : les 3U.00Û portraits, œuvre d'Albert Durer.

1 M. Merckel et M. Forest étaient de riches commerçants qui possédaient des œuvres d'art.

Musée : Histoire de la peinture en quatre tableaux : \ .-m Eyck, Meniling, Isaac de Mekenem : amour, accouchement. Albert Durer : la Madone qui porte parfum... non affligée.

Le vieux petit M. Ch. Forster. Ses croix, jabot, 2 esca liers, galeries, boiseries, armoires. Petites boites, montres, squelettes. Rocaille, cour où l'on prend le frais.

Mélanchthon, admirable; pointu, barbe rare.

Musée, Vénus de Lucas Cranach.

Le soir, reconduit M. Brochier. Les maris allemands voient peu leurs femmes, s'absentent le soir. Revenu par le château. De nuit, bizarre, improbable, un Kremlin. Le soir, rien vu. Le matin, promené : lierre vivant aux tours, lichens vivants. Cabaret, Dans les tours ; ouvriers; oOi'p veilleuses pour 3 liards.

Dimanche 17.

Après Nuremberg, Furth, les Juifs.

Lundi 18.

Le désert, la grande épée de Wurtzbourg, aux mains des évèques. Masse du palais (Versailles) i ; prolongement italien en portiques a jour. Quatre saisons, des Turcs, salon de glaces, 1737, par l'évèque Schœnborn. Évêques princes, fiers, spirituels.

Van Dyck (passage à Rembrandt). Caves du Roi.

Cathédrale, 1119 2. Colonne du temple. Serpents enlacés (Wurtzbourg. Wurtz? sic? Worms).

Chapelle. SaintMacaire, Irlandais3. Le chevalier rêveur, petit, grande tête.

1 Construit de 1720 a 1714 en style rococo. Michelet fait ensuite allusion aux peintures murales de Tiepolo qui représentent non les quatre saisons, mais les quatre parties du monde.

* Commencée au ix° siècle, consacrée en 1189. La cathédrale a été remaniée au x\ui° siècle.

3 Michelet a confondu saint Burchard, anglo-saxon, à qui est consacrée une église romane, avec saint Macaire qui était égyptien.

196 JULES MICHGLET.

Château. Chapelle. Aujourd'hui, malheur à qui n'es! pas défendu par l'art; on marche dessus. Balcon; eau solitaire. A côté, chapelle, deux capucins; pas assez. puni' vivre ni pour mourir. Dans le lointain, couvents magnifiques.

Mardi 19.

Nous avons passé des sapins aux chênes. Les vignes (-1 les bois. Le Mein passé en bac, devanl un vaste château <>u couvent : poteaux, justice seigneuriale, justice royale. Après le déjeuner les bois. La Franconie cesse deux lieues avanl Aschaffenbourg , qui es! aux électeurs de Mayencé. Beau petil cloître roman. Chevaliers du XVIe siècle et docteurs très fins (conseillers de l'électeur). Château de 1600; tableaux dans l'obscurité. Vue du .Mein, du pont. Gracieux demi-cercle du fleuve. Promenade : bel effet du profil sombre du château. Le roi y fait bâtir une maison dans le goût de Pompéi. Sur la place, conversation de l'officier et des capucins.

L'Ouviueh

Kissingen, près Wurzbnarg.

Dimanche, 17 juillet 1842.

Je n'ai presque rien écrit à Nuremberg, et c'est ici, seulement, au momentoù mon hôte (si bouffonnement ridicule) m'apprend la lugubre nouvelle de la mort du duc d'Orléans, ici, dis-je, que je me mets a recueillir quelques souvenirs. Toute la journée d'hier, dimanche 18, s'est passée à rouler dans les campagnes peu intéressantes de la Franconie; mais, dans cette longue journée, je rêvais a -Nuremberg.

.le rêvais à l'ouvrier allemand, au cimetière de Saint- Jean de Nuremberg, au dur oreiller de pierre où dort Albert Durer, le grand ouvrier... Grande histoire que celle de l'ouvrier allemand !

Sur les murs de Nuremberg, si bien drapés de lierre, et fleuris de toute plante, s'accrochent aussi des plantes

d'une espèce particulière) des lierres animés, des lichens vivants. Dans ces magnifiques tours du xvie siècle, dans les petites maisons qui semblent avoir poussé là, connue des mousses, habitent de pauvres créatures, qu'on ne voit jamais dans la ville, qui jamais ne sortent, qu'un moment le samedi pour rendre l'ouvrage. Ce sont eux qui font des veilleuses (13 boîtes de 365 veilleuses chacune, pour 9 kreutzer ou 6 sols), qui font les petites trompettes de bois et autres jouets d'enfants. Certains jouets sont sculptés au couteau; ils ne manquent ni d'adressé ni de sentiment des proportions. Les bottiers, les tailleurs allemands sont recherchés partout en Europe; ils ont l'instinct de la forme vivante, mobile.

Lorsque l'apprenti allemand a été longuement, durement élevé, rabote par son maître, lorsqu'il est devenu compagnon, il l'ait son tour d'Allemagne, en travaillant, en mendiant. Il s'arrête volontiers à songer sur la grande route, comme j'en ai vu plusieurs; il s'asseoit sur la lisière de la forêt, coupe une écorce et taille des lettres c'esl l'origine de l'imprimerie aux l'ays-bas), coupe une branche et y taille une figure d'homme; c'est le commencement de la sculpture en bois, du véritable art allemand.

Si son petit homme réussit, il le barbouille de couleurs; une bonne femme l'acheté pour son enfant ou pour elle : dans ce dernier cas. c'esl un saint. Pins on avise que le chêne sans couleur est d'un bel effet; l'ouvrier ne comptant plus sur le secours de la couleur, s'attache d'autant plu- a perfectionner la forme et la sculpture en bois fait son chef-d'œuvre, dans la cathédrale d'Ulm.

Syrlin et le bois, puis Adam K ral'ft et la pierre, puis Peter Vischer et le bronze. .Matières de plus en plus difficiles, l'artiste de plus en plus ouvrier. Syrlin et Kralït n'ont pas leur grand tablier; mais Vischer ne l'a point quitté: il le porte même dans son immortel périrait; le fondeur si libre, si hardi dans un art plein d'entraves

esl préoccupé du métier autant que de l'art.

L'art se continue alors dans les formes distinctes, plus libres, plus légères pour ainsi parler, de la peinture, de la prravure. Allierl Durer, c'est le cuivre encore, mais le

cuivre à peine effleuré, autant de matière toul juste que le demande le service de l'esprit.

Ce passage d'un métier ;i l'autre, d'une matière à l'autre, depuis la figure du huilier jusqu'à la Mélancolie d'Albert Durer, étail chose simple en Allemagne. Nulle limite entre l'ouvrier el l'artiste; c'est bien plus tard qu'on a remarqué, comme singularité, que le forgeron d'Anvers1 fût devenu peintre. La serrurerie du moyen âge était peut-être alors le premier des arts, égal à tous les autres, pour la beauté des formes; il avait de plus le mérite de la difficulté vaincue, celui de dompter et de rendre agréable et souple à L'oeil la matière la plus rebelle.

Grands ouvriers libres ! fiers el humbles, rien d'amer dans leurs ouvrages, rien de haineux, comme dans l'œuvre de l'ouvrier sacerdotal (Voyez Sabina de Steinbach). Grandes natures; exemple, Syrlin, à la dernière place de son œuvre, mais la contemplant, la créant incessamment de son regard. Adam Krafft, à genoux, portant toute la pyramide sur son épaule; à genoux, mais si noble dans son profil busqué, la tête si noblement relevée, portant dans les yeux plus d'aspiration qu'il n'y en a dans la flèche de 100 pieds. Peter Vischer, dans son plus humble costume, dans sa forme toute vulgaire, comme pour dire par ce contraste ironique : « Qu'importe la forme à l'esprit? » A l'opposé, le saint Sébald, le pèlerin emportant son église dans l'éternel pèlerinage, c'est encore l'artiste, son âme ici (l'autre figure est son corps] : c'est son sublime férouer, tel qu'il voulait l'être, tel qu'il se voyait en pensée 2.

Chacun d'eux a mis dans la cathédrale du moyeu âge

' Quentin Matsys.

' Adam Krafft a sculpté pour le chœur de l'église Saint-Laurent un Sakramentshieuslein, tour de 20 mètres de haut, terminée en crosse épiscopale, destinée à servir de tabernacle pour le saint sacrement et formée de sculptures représentant la vie du Christ. Adam Krafft et deux compagnons sculptés en dessous supportent le monument sur leurs épaules. Dans le chœur de l'église de Saint-Sébald, on trouve le monument en bronze, élevé par Pierre Vischer et ses cinq fils pour les reliques de saint Sébald.

une petite cathédrale moderne, qui pourtant est plus grande que l'autre: chacun a dit : .1 moi seul une cathédrale. Ce ne sera plus l'œuvre des peuples ei des siècles; ce sera l'œuvre d'un homme, ce sera un homme vivant.

Conscience, patience, voilà le grand ouvrier allemand. Ajoutez-y ce qui ne se traduit point : Gemùth. 11 y a tout cela dans le noble et solennel Albert Durer de vingt-huit ans (1500). à la Pinacothèque); tout cela, et de plus le fier géomètre, le maître des proportions, dans l'Albert Durer en pied sous un portique [quarante ans". Toul cela encore et de plus le vieux lion, dans le profil d'Albert Durer sur bois, un bon. Hit et doux lion d'Allemagne (sans mélange de doggedness anglaise), cinquante et soixante ans (*?). Mais combien a-t-il souffert, le vieux lion! Comme on lui a tout arraché, ongle par ongle, dent par dent, tout arraché, la famille, la foi hélas! et la vie bientôt. Son dur oreiller de pierre est déjà tout taillé au cimetière de Saint-Jean.

Ici. la famille; et comment l'artiste allemand la met partout dans son œuvre, et dans l'œuvre politique : hôtel de ville d'Augsbourg (Augsbourg cuisinière) et dans l'œuvre religieuse : Vierge accouchant dans l'uglise (ibidem), et l'Holbein de Bàle. Poésie hollandaise. Jésus épluchant (Overbeck). Jésus balayant.

L'enfant est, pour l'Allemagne comme pour le tombeau de saint Sébald, la clef de voûte universelle.

Et cependant, besoin d'une famille artificielle et plus large (Allemands ne boivent que le soir, sans femmes, avec leurs amis). Amitiés d'Albert Durer, d'Holbein. Tristesse de la femme (celle d'Albert Durer), besoin d'idéalité solitaire. Combles de la maison d'Albert Durer démolies; La. la Melançholia, 1504, et enfin la Madeleine, dans le tableau de Nuremberg.

Le traitai tlt'* mains, je l'ai éprouvé, est une grande animal ion pour Vesprit, du moins pour l'imagination. Mme Dumesnil avait besoin, pourdonner a la pensée toute

son activité, de faire de la tapisserie. On se trompe,

quand on croit que la pluparl «les métiers entravent l'intelligence. Le progrès n'es! pas toujours dans une seule vie d'homme; mais du père au fils, au petit-fils; par exemple le fils d'un cordonnier (celui de notri portier de

la rue de l'Arbalète ou le père de M. Couture, ou le père du peintre Gendron), devienl lettré, artiste ou père d'un artiste.

Seulement, il arrive souvent que les habitudes de l'ouvrier se retrouvent dans l'artiste; même les bonnes habitudes de l'un sont parfois les défauts de l'autre. Les ouvriers artistes de l'Allemagne onl ce caractère: ils ont martelé des vers, forgé des peintures (le forgeron d'Anvers), pioché des gravures, etc. D'où vient cela ? L'ouvrier n'a pas autour de lui un nu unie élégant, il n'a pas eu une en l'a ncc élégante. De plus, la nécessité de produire chaque jour, même sans inspiration, cette pari de la fatalité qui se mêle à l'activité, ôte aux œuvres d'art que fail l'ouvrier le charme du spontané, de l'imprévu, e1 souvent le réussi. Enfin, la conscience extrême qu'il apporte aux détails, le respect, la religion qu'il a pour un art si haut l'empêche souvent de dominer I ensemble; il n'est pas maître de son art; son art est maître de lui; il respecte un cheveu, un léger pli, il l'exagère; et successivement il exagère tout.

Les Allemands, presque en tout, sont des ouvriers. Même dans l'art militaire, ils ont eu. de fort bonne heure, d'excellents soldats, consciencieux, sans inspiration, de véritables ouvriers de guerre; lenteur, routine, préoccupation du côté mécanique, automatique de la guerre. Quand l'imprévu apparaît, un Gustave-Adolphe, un Frédéric, un Napoléon, la routine manque, et il ne reste plus rien.

Mardi, 13 juillet.

Entre Wurtzbourg et Aschaffenbourg, dans cette jolie roule, sans événements, sauf le petit trajet du .Moin, nous nous nourrissons de poésie allemande ou latine : « Partent aliquam, venti, divum referatis ad aures » — « Mneia nutrix..., au 7'" livre; le père au 6e, la nourrice au 7U et le joli arguto tenue* percurrens pectine telas. Une cette belle main exerce une telle domination! « Vincla recusantum... »

Fhaxckout

Partis a 6 heures d'Àscbaflènburg; temps Irais, pas un mot dans les lu lieues; je songeais pour eux un hiver en Italie.

Hôtel d'Angleterre3 visité M. Steingasse, qui l'ail venir sa femme el ses enfants: le petit ïomy.

Maison de Ville : salle des électeurs toute changée1.

Cathédrale : La savante horloge, l'orgue célèbre : église ;i 4 bras égaux; tombeaux de saint Pern (?), de Lameth.

Place, hors du chœur, où l'on faisait l'empereur. Maisons du père de Goethe, des Rothschild (rue des Juifs), où la mère est encore (quatre-vingt-treize ans).

Laid monument à la mémoire des Hessois morts en 1791. Le cimetière, à une démi-lieue de la ville; bas-reliefs de Thorwaldsen puni- le monument de Bethmann : 30. 000 florins (le jeune homme qui s'est noyé en voulant sauver un enfant'. Chambre des morts où les parents qui n'ont pas de place les font veiller (affreux égoïsme, impatience de se débarrasser2)1? Beau lieu en vue du Taunus, admirablement sombre et majestueux par le temps d'orage.

La Bibliothèque de M. Bœhmer3, qui m'indique Loeher, Histoire de Neuss; Rommel, Hesse; Serrarius, Mayence; Chmel, Œsterreichische Materialien. Sa figure, pleine de bonhoxfiie sardonique, me rappelle M.Jung, (les figures ironiques dos villes impériales font bien mieux comprendre le grand Méphistophélès de Francfort.

Attitude militaire dc^ troupes de la ville; l'habitant sans doute obligé d'être plus que soldat, en présencedes soldai > él rangers

Jeudi, il juillet.

Déjeuné au salon de l'Hôtel. La dame anglaise à che-

' Depuis le voyage fait, en 1828, par Michelet, en Allemagne.

- Nullement, c'est une précaution destinée a éviter l'inhumation trop hâtive avant les signes décisifs de la mort.

; Célèbre érudit, bibliothécaire de Francfort depuis 1830, né en 179a. mort en 1863

202 IULES MICHBLEï.

veux noirs, qui ressemble grossièrement à Mme Dumesnil. Pas une boutique ouverte à ï heures; hiersoir,à huit, en été, la plupart étaienl fermées.

Lu tous les journaux anglais, extraits dans le Galignani; deuil hypocrite de l'Angleterre1.

Francfort

Jeudi, il juillet 1842.

une ferai-je en «clic ville toute renouvelée, en cette auberge des nations, sinon de regarder en moi, de me résumer ?

En un mois, j'ai coupé un morceau dans l'Allemagne; j'ai touché toutes ses électricités du Sud-Ouest : Rhin, Bavière, Souabe, Franconie. .Mais combien j'ai plus encore développé la mienne! Combien j'ai voyagé en Jules Miche- Ut, plus qu'en Allemagne.

D'abord, sur la route poudreuse, je me nourris quelque temps de l'impossible passé; cela finit par la jalousie, avant Ratisbonne. Puis venait, croissait le désir de réalités vivantes, presque aussi impossibles. Il est, temps que tout ceci se calmedans la prose qui m'attend: et que s'opère l'ancien partage (le corps ici, et là le cœur), pour mes livres et pour le monde?...

L'apogée de ma pensée, quant à l'année qui finit, n'a été atteint qu'au 14 juin, entre Saverne et Strasbourg : Trop tard, trop loin, ces deux mots comprennent toute la tragédie du monde. J'appliquai ceci, des individus aux nations, source immense de passion historique... Tantôt une jeune nation épouse une vieille, tantôt, etc., viol, divorce, entre nations, etc. « 0 felix, una ante alias, Priameia Virr/o! »

La femme et l'enfant m'apparurent aussi avec une netteté, une profondeur, une tendresse que je n'avais jamais atteintes... Le médiateur de la famille, est-ce la femme, estce l'enfanta Cela reste toujours indécis, de même que dans la Trinité, on n'a jamais décidé si c'est le Fils ou le

1 Pour la mort du duc d'Orléans.

voyage i) Allemagne: -20:\

Saint-Esprit qui esl l'amour. La lin suprême de l;i

t'a in il le serait, ([n'entre 1rs trois personnes, il n'y en! plus ni sexe, ni âge, que le fils fut le père de ses parents, l'époux de sa mère, etc.

Que ferai-je? Je continuerai, agrandi, enrichi de douleurs et d'idées nouvelles, ma tâche de rude travailleur. Ici encore, le voyage m'a aidé à me comprendre. L'ouvrier, partout incomplet, n'a son développement ([n'en Allemagne. C'est à Nuremberg que j'ai compris comment le bottier, le tailleur, avaient pu, sculptant leurs formes, leurs mannequins, devenir artistes. De même le faiseur de jouets; sculpteur en bois, ce qui est le véritable art allemand : Syrlin, Ad. Krafft, Yiseher; tous en Albert Durer,

I. L'ouvrier isolé, le compagnon voyageur (la route, la forêt, klink klank, pi'nk pank).

II. L'ouvrier marié et maître (la famille comprend l'apprenl i .

III. La grande famille du compagnonnage, se continuant entre les maîtres; de la leurs réunions sans femmes.

IV. Enfin par-dessus tout cela, l'Idéalité solitaire : Mélan cholia. Mélancolie résignée, harmonisée dans la .Madeleine d'Albert Durer a Nuremberg. La nature en crie, à gauche; la sauvage destinée porte l'urne, à droite; mais au milieu, dans le lointain, la rivière n'en coule pas moins, la terre n'en verdoie pas moins. La ville et la vie vont leur train.

Au milieu, debout, la Madeleine marche, pensive, emportant d<<^ parfums pour embaumer la mort du monde; embaumer .' ressusciter?

Moi aussi, travailleur, ouvrier laborieux, je vais portant l'urne, mais non les parfums... Pour les taire, il faudrait (li^ fleurs; e1 il n'en fleuril guère en moi.

Maintenant il faul que j'explique mon métier, mes procédés.

Tout cela e-t plus nécessaire encore, dans l'isolement

très prochain OÙ je me vois. Celle famille se dissout, au

moment ou elle semblait se compléter. Pour en faire une

autre, il est, lui il !

2Ui JULES MIUHELET

Encore Fr ^ncfort

millcl

Anselme Rothschild1 (il avail d'abord pour prénom Vogel, oiseau, comme d'autres Juifs onl HWf et autres noms d'animaux). — Les pieds sur un banc de bois blanc. Pa villon (|ui domine trois rues comme la maison de Jacques Cœur. Cette maison grouille d'hommes, d'écus; et nul embarras : précision, simplicité de moyens. Sombre médiateur des n;ilious. qui parle la langue commune à toutes : l'or, et les force par là à s'entendre entre elles, mieux qu'elles ne s'entendraienl elles-mêmes. Dans la l'ace el les yeux, un peu de la mobilité du singe, mais cette mobilité n'est qu'activité: rien sans but, passion âpre évidemment; pour l'argent1? Je n'en sais rien, mais certainement pour l'action. A la longue, {'habitude d'aller à un but est plus forte que le but même.

M. Rothschild sait l'Europe prince par prince, el la bourse court ier par courtier. Il a leur compte à tous dans la tête; il le leur dit sans consulter ses livres, — le compte des courtiers et celui des rois; — il dit a tel : « Votre compte se réglera mal, si vous prenez tel ministère-; (par exemple le ministère Bassano)2. 11 n'est qu'une chose qu'ils ne prévoient point, c'est le sacrifice. Ils ne devineront pas, par exemple, qu'il y a, à Paris, dix mille hommes prêts a mourir pour une idée. Ils furent surpris en juillet.

La vieille mère, qui a quatre-rvingt-treize ans, occupe toujours, dans la rue des Juifs, la noire maison ou ils ont commencé leur fortune. C'est une belle superstition chez les Juifs, que le père, la mère, restant assis au foyer primitif, portent bonheur à la famille; tout serait perdu s'ils changeaient. Au cimetière des Juifs, il est impossible de

1 Anselme Rothschild était l'aîné des cinq fils d'Amschel Mayer, le fondateur de la banque Rothschild, né en 4743, morl en en 181:2. 11 fut le principal artisan de la richesse de la famille el l'ut fail baron de Rothschild, par l'empereur d'Autriche, en 1815.

- Le ministère présidé par Maret, duc de Bassano, dura trois jours (10-13 no\ embre 1834).

vol \i;k 1) ALLEMAGNE. 203

distinguer les Rothschild; à chacun une pierre, rien de plus.

Dans la journée, ma voiture croisa rapidement celle de M. Rothschild, si vite que je ne pus le saluer; son profil de singe intelligent me frappa comme une ébauche de Rembrandt, un coup de crayon qui dit tout...

Je sortis frappé de cette grande image du mouvement moderne; j'étais plein, débordant; la conversation reprit entre nous après un silence de deux jours.

Musée de Francfort, fort petit, fondé par un particulier; trois portraits de patriciens et patriciennes de Francfort, uns et secs, figures mercantiles; intelligents et négatifs. {X . plus haut Bœhmer, et à Strasbourg, Jung.)

Sur les limites des deux mondes, la fécondité n'est pas doublée, comme on croirait. Les nations se comprennent peu par le bord; Gœthe même n'a pas senti la France.

Beau portrait du prophète de Munster^Knipperdolling1 ? Autre de Guicciardini, appuyé sur le coude, grande figure abattue, avachie par en bas, ne s'appuyant plus que sur les livres.

Musée Bethmann; [/Ariane de Dannecker, très coquettement éclairée, peu sévèrement étudiée, la tète trop petite et peu agréable, mais bien lancée sur son tigre, la jambe lestement pliée sous elle, ce qui fait que la fesse ne pose pas; celte lourde partie de la femme devient gracieuse, en se détachant et se laissant caresser de l'œil dans s;i rondeur. La tète, vivo et fore, semble dire : « Thésée s'est rendu justice ; j'étais faite pour les Dieux ! ->

La statue représente très bien l'élan de la femme qui passe d'un amour à un amour supérieur; le premier amour aidait qu'un degrépour monter /-/as haut.

'A heures. Chemin de 1er dit du Taunus; enfermés dans les voitures une demi-heure d'avance (on eut blessé Francfort ou Mayence en prenant le nom de l'une ou de l'autre). La belle chaîne toujours en vue, h' Moin de l'autre coté. Les vignes, les bois, la moisson.

' Knipperdolling n'était que le lieutenant du prophète Jean de Loyde. Il l'ut supplicié en 1536,

20G IULES MICRBLET.

Le soir, arrivés à 4 heures à Mayence, hôtel de l'Europej el visité la cathédrale, que nous étudierons demain, Puis, promenés sur le «piai; belle soirée; lune admirable. Le soir. Alfred me parle pins franchemenl du vide naissant qu'il éprouve, de l'idée d'un hiver en Italie.

Mayence

Vendredi, 22 juillet 1842.

Le Rhin, fleuve romain, fleuve du monde, autant et plus que fleuve allemand ; même les monuments gothiques bâtis sur des substructions romaines ; les châteaux sur des castra, les églises et couvents sur d'anciens temples. El qu'est-ce que ces grands archevêques de Mayence, Cologne, Trêves, Strasbourg, sinon les continuateurs du dmit romain au sein de la barbarie germanique ? La proies! alion de la raison antique sous forme chrétienne ? Ce saint empire romain, dont ils étaient chanceliers, etc., avait, par eux. une chancellerie imitée de celle de l'ancien Empire.

Aujourd'hui, vu la tour de Drusus dans la citadelle, et l'aqueduc qui y amenait l'eau de plusieurs lieues, Kœnigsbrunn. Cela indique assez combien le fleuve et les approches du fleuve étaient peu sûrs pour les Romains. Les piles subsistent encore, parées de verdure ; les arcades se sont affaissées.

A côté, sur la montagne, plusieurs pierres funéraires, et tous les jours on en trouve, même des caveaux avec urnes, etc., en creusant les fortifications.

Ce sont les tombes des Romains, de la XIV0 gemina Martia, de la XXIIe légion, qui sont morts en faisant ces grands travaux, loin de leur pays, en vue des barbares. Les travailleurs sont restés là, a côté de leur travail — plusieurs des tombes qui sont au musée ont été élevées par des compagnons d'armes: — l'une à YAquilifcr d'une légion par son frère. Mais il n'y a pas seulement des tombeaux militaires. L'un représente une femme avec un masque tragique; sur l'autre, on lit que le mort, jeune

affranchi, est mort à vingt ans. Servitus, mihi invida non fuisti !

Pierres retrouvées dans le vieux puni, ouvrage des légions, lesquelles représentent le Mein et le Rhin, soit comme hommes, soit comme animaux. Plusieurs pierres représentent la cavalerie barbare, alliée de Rome, foulant aux pieds des barbares barbus, chevelus : Ala Thracum, Ala Noricorum, Ala Hispanorurn. Ainsi l'armée de Rome était celle du monde. Les camps romains sur le Rhin étaient l'avant-garde du monde civilisé.

La récompense du soldat, dans ces grands travaux, c'est que le nom de sa légion était inscrit au monument. Le chiffre de la XIVe se retrouvait sur chaque pile de l'aqueduc de Mayence.

Outre les légions actives, nombre de vétérans recevaient (\e^ terres le long du fleuve, s'y mariaient. Sans doute, aux lieux mêmes où se trouvait le soldat, il y avait moins de mélange; mais là où le vétéran devenait colon, il a dû fonder a la longue un peuple à demi-romain.

Cathédrale. Deux chœurs, x' et xir siècles. Privilège de Mayence de ne point payer de contributions de guerre (accordé de force par Henri Y, qui retenait prisonnier l'archevêque, et qui, lui-même, est enfermé dans Mayence). Ce privilège est inscrit sur les portes de la cat hédrale.

Tombeaux. Fastrada, femme de Gharlémagne: Archevêque peint, couronnant Henri Raspon, landgrave de Thuringe et Guillaume de Hollande. — Peter Aichspalt, couronnant Louis de Bavière, Henri VII de Luxembourg et son fds, Jean de Bohême (il s'appuie visiblement sur ceux-ci . Belle suite de statues du \i\ au sviie siècle, donnant l'histoire de l'art. Archevêque fondateur de l'Université1. — Metternich2. — Le plus compliqué de tous «■si celui d'un évêque de Worms, 1595, mêlé de tout, marbre, or, statues, bas-reliefs, etc. Au cloître, tombe de

1 Dietrich II. comte d'Isenburg, archevêque «le Mayence, fonda l'Université en 1 177.

'Lothar Friedrich von Metternich, archevêque de 147.'! a 1475.

Frauenlob,* refaite au xvm° siècle, conformémeni à l'ancienne ; les femmes qui portent, renversées ni arrière, comme des bacchantes. Nul doute que ce monument n'ait été exagéré dans l'imitai ion.

Au musée, Adam d'Albert Durer, très jeune el rêvant, bouche ouverte ; Eve moins jeune, plus avisée, bouche moins ouverte. - Un superbe Jordaens, Jésus enseignant dans le Temple ; PEnfanl et la Vierge sonl mauvais, le reste admirable; puissant de couleurs, spirituel... — la Tow de Babel, par Paul lirill, une merveille <l;ins l'infinimenf petit; architecture bien trouvée.

Médiocre Guttenberg, par Thorwaldsen.

En revenant de l'aqueduc el du cimetière romain, vue admirable du jardin de la Favorite, qui domine d'une pari la jonction du Mein (bleuâtre) el du Rhin (blanchâtre), d'autre part Mayence, les montagnes lointaines, au pied VViesbaden. Le Rhin, dit-on, porte moins les bateaux que le Mein : du moins les bateaux y enfoncent davantage.

Le couvent et le Palais de la Favorite sont détruits; le vieux palais, à l'autre bout de Mayence, l'est aussi aux trois quarts. Ce qui en reste est d'un style demi italien, du commencement du xvn° siècle, noble, élégant et riche, qui fait penser au château d'Aschaffenburg.

Tous ces évèques de Mayence, à en juger par leurs statues, devaient être la plupart de fortes têtes politiques; plusieurs ont la figure singulièrement fine el spirituelle. Au xiiic siècle et au xivc\ plusieurs, comme Aichspalt, pouvaient encore sortir du peuple. A mesure qu'on s'éloigne des temps féodaux, les statues d'évèques sont entourées de blasons et, sans doute, les évèques appartiennent exclusivement aux grandes familles.

A Ï3 heures, vu la tour de Drusus2, en face du confluent du Mein, très grossièrement maçonnée, nulle régularité, de grosses pierres de taille mêlées aux petits matériaux informes. Le tout semble jeté précipitamment; cela sent

' Henri de Meissen, dit Frauenlob, meistersinger, 1260-1318. - Le mot écrit : citadelle. Autrichiens. Prussiens. Autrichiens ôtani leurs casquettes en faisant l'exercice. (Note de Michelet.)

plutôt la décadence dernière ou même les temps carlovingiens .'

Lèvent était 1res fort; nous ne pûmes guère profiter de l'incomparable vue. Nous l'eûmes, bien moins haute et plus belle, en descendant au jardin de la Favorite.

C'était visiblement une vigie pour surveiller te Mein. Tout près, sous forme de tour basse, le réservoir où venait aboutir l'Aqueduc.

De la Favorite, la vue admirable, éclairée sur Je haut Rhin, Darmstadt dans le lointain et la Bergstrasse. En face, le Mein venant à nous, mais sa barre arrêtée par la force du Rhin, forcée de tourner, de se mettre en flèche pour accompagner le grand fleuve. Le Rhin, tout d'argent vers Mayence qu'il semblait porter ; au-dessus de Mayence, l'or des moissons éclairées par le soleil ; audessus encore la longue ligne, doucement ondulée, des montagnes dans l'ombre (jusqu'au noble roi, le ïaunus). Mayence, demi-sombre, entre la lumière et la lumière, entre l'argent et l'or, se détachait d'un si charmant profil qu'on avait envie de l'enlever sur la main. C'eût été dommage, toutes les parties de ce grand tout étaient trop bien faites l'une pour l'aujtre. Les montagnes regardaient de loin, avec leur majesté douce, avec leurs vignes, leurs bois, leurs moissons, et des villages entre leurs mamelles.

De Mayence a la Muselle

23 juillet 1842.

Suivi le Rhin, par les collines; nous l'apercevions par de larges embrasures, immense, superbe, chargé de villes : mais le plus souvent, nous voyions, au lieu du fleuve des eaux, le fleuve des montagnes qui dominent l'autre.

A Bingen, le fleuve rouge (rougi du sang d'Adonis? comme celui de Syrie). Nous le passons, et passons de Hesse Darmstadl en Prusse. Du haut, le beau postillon nous montre 3 royaumes à choisir : sur la rive gauche, lie — et Prusse, sur l'autre Nassau. La vue était triplé,

étrange; ce n'était pas seulemenl le coude du Rhin, comme on le voit d'en bas; c'était aussi, pour les montagnes bornées par le fleuve rouge que nous quittions, c'était uw coude qui, derrière, laissait voir un tout autre paysage, immense, d'un caractère essentiellement différent .

De là, des bois, des rochers; le mélèze dominait, tige inclinée, léger et fantastique feuillage. Hauts fourneaux, fonderies, vastes ateliers, pauvre pays, chênes graves, peu élevés, mais visiblement âgés. L'auberge la plus dépourvue que nous eussions encore rencontrée; puis, à l'approche du soir, dévastes bruyères rousses. Depuis les montées du Rhin, nous avions peu descendu; ces 20 lieues n'étaient autre chose que le sommet d'un mur énorme qui sépare la Moselle du Rhin. Au soir, nous ne finies que descendre et de rampe en rampe, plongeant de l'œil dans une étroite et sinistre vallée., nous roulâmes au galop jusqu'au niveau de la Moselle. Nous ne la voyions pas encore, offusqués que nous étions des fantômes d'une montagne et d'un château en ruines, de deux châteaux, entre lesquels nous tombâmes, puis en tournant dans la Moselle, qui se démasque tout à coup.

Rude poste prussienne, rapide et chère. Routes fortement cailloutées, sonnantes.

Trêves

Dimanche 24.

Passé la Moselle deux fois en bac; suivi le fleuve; pays joli, pauvre, sauf la vigne, le petit vin blanc. Ce n'est plus là notre Rhin. Enfin à midi. Trêves, le palais (briques, énormes piles), les bains (théâtre, pour pantomimes?) L'amphithéâtre, la Porta Mora qui me semble avoir été un praetorium inachevé pour le préfet des Gaules, petit, mais sans doute d'autres bâtiments s'y rattachaient. Nous remarquâmes et pour ce bâtiment et pour les bains, la supériorité de ce style sur le gothique1 ; sa

' On voil apparaître ici cette réaction contre le gothique, si

solidité est plus rassurante que pour le gothique, si labo pieusement étayé. Les fortes et grandes arcades de la Porta Mont, les massives (et pourtant si nobles) assises des bains porteraient des montagnes; nul contrefort, nul travail d'esprit pour le spectateur.

Vers quatre heures, passé le pont sur les piles romaines en basalte; monté sur les hauteurs en voiture; admirable panorama de Trêves, de la .Moselle, non sans rapport avec Wurtzbourg et le Mein. Au bas, la musique militaire : de l'autre côté des jardins et des dames qui s'y promènenl : mais ici, la vue est tout à la fois plus gaie et plus sévère (laetum /'mute severa ingenium), plus gaie parce que la végétation est plus abondante, la vigne est plus verte, ce semble, et plus feuillue; plus sévère, parce que les rocs rouges des bords sont taillés souvent à pic.

La nuit, mal dormi; je songea consulter M. Leclerc sur VéducaHon en Italie y passer un hiver).

Lundi 25.

Le matin, de bonne heure, j'allai voir la Parla Muni. Le professeur d'histoire, qui nous montre le musée, croit qu'elle a toujours été une porte, et que devant, il y avait praetorium et champ de mars. .le me figurais l'imposant aspect du Préfet des Gaules, dans sa toge blanche et rouge, siégeant devant ce monument triomphal, et faisant comparaître les nations. Longtemps, triple église pour le saint ermite qui vécut dans la partie romaine).

Nul monument mithriaque ; mais Mercure. Jupiter, .lu non. Au musée, G 000 monnaies ou médailles. Du musée dépendent encore les bas-reliefs qui se voyent dans l'intérieur de la Porta Mora ; j'j vis aussi nombre d'inscriptions romano-chrétiennes «'I une forte mâchoire garnie de toutes ses dents, qu'on a trouvée dans un tombeau antique 'mort jeune et de mort violente?).

La /'.-;/'/ Mora, la Trêves romaine, se comprennent mieux quand on voit, à deux lieues, le monument du village d'Igel. Sm^ la prédominance d'un personnage

admin par Michelel dans son Saint Louis, qu'il expri

niera dans sa préface île La R< nait tance.

212 IULES MIOHELET.

importa ni (l'Empereur *?) deux autres se donnenl In main; est-ce un traité, un mariage1? Au bas, un festin, des chariots chargés de ballots de marchandises, la Moselle el des bateaux marchands, un bélier qui se termine en queue de poisson. Partout, enfin, les images de l'abondance, de la fécondité, de l'affluence des biens... petits génies d'enfants (sur les pilastres), dans le goût de la Renaissance.

Cathédrale, très antique ei mêlée «le tous siècles, deux escaliers de marbre derrière l'autel. El colonnade avec grille, par où le prêtre entre ou sort, sons le trésor où son! encore des manuscrits du vuc siècle. Beau cloître, l'orgue.

Noire-Dame, tout à la fois ronde et carrée, 1227-43.

Un Metternich, un ange étant délicatement les flèches de saint Sébastien (Guide?)

Bas-relief chrétien : l'arche de Noë.

Le 25 au soir, Luxembourg qui' d'abord nous semble, malgré sa position, une ennuyeuse citadelle ; selon M. Barreau, c'est un petit Paris, en comparaison de Trêves. C'est de là que M. Pescator vend à notre régie, à 1 franc, le tabac qu'elle revend 4 francs.

Mardi 26.

M. Barreau, professeur de poésie latine; M. Paquet, professeur d'histoire; M. Wurth-Paquet, conseiller à la cour supérieure, etc.

M. de la Fontaine (Fontana, famille espagnole depuis 200 ans), gouverneur de la ville depuis un an. Précieuse collection de médailles ; a fait une voie romaine pour conduire à son jardin, et pour la rendre romaine, il y a jeté des médailles romaines.

Le prince de Hesse-Hombourg, gouverneur de la citadelle, 5.000 (?) Prussiens.

Au moment où le Luxembourg retourne à la Hollande, on quitte les formes de l'enseignement allemand pour retourner aux formes de l'enseignement français (il veut avoir faculté). Prédilection du Luxembourg allemand pour la France.

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