‹ Jules MicheletChapitre 11 sur 20 · VOYAGE D AU. KM U'.NK · texte numérisé non relu

VOYAGE D AU. KM U'.NK

M. Barreau nous montre ses tanneries el ses cartons : Histoire de la civilisation trouvée dans les langues).

Dans les fortifications, partie Vauban, partie espagnole : dans celle-ci le pont de trois arcades sur deux.

Le soir, revu la chaussée sur roc entre les deux villes basses. Vue étrange, fantastique, inouïe. Un mur immense, bâti sur un pont de rochers, sous lequel on plonge à 100 pieds sur un jardin, escalier de marbre qui descend on ne sait où. C'est la plus sublime vue des Ardennes, les forêts tout autour.

Une des villes basses est Pfaffenthal ; dans l'autre, ruisseau très profond, creusé par des rocs qu'il roule ; dans tel endroit, il a 70 pieds de profondeur.

M. Wurth-Paquet : le droit romain était droit commun (par l'influence de la coutume bourguignonne) ; en suppléait par les usances locales. 11 devait en être ainsi sur toute la rive gauche du Rhin.

Mercredi, 27 juillet.

Partis du Luxembourg, descendus la pente la moins rapide. Exercice des Prussiens, très bien dressés, équipés, très longs fusils; triste campagne, fort analogue à nos Ardennes ; aussi dans tous les temps, beaucoup d'émigrations sans retour. Un douanier belge apparaît... nulle frontière... cet angle de Belgique a une lieue de largeur.

Je cherchais des yeux le nom de France. Je vis seulement à Mont Saint-Martin : Département de la Moselle. Nos verres de Munich prohibés, admis pour usage des voyageurs, avec droit de 30 p. 100.

Déjeunera Longwy : la dame d'hôtel [Cerf d'or), fort réservée, sérieuse, regrette le duc d'Orléans, ainsi que tout le pays semble le faire. 150.000 francs par an pour fortifier Longwy. Triste défense, en face de Luxembourg. Et pourtant Luxembourg a peur; les portes sont fermées à neuf heures du côté de la France, à dix du côté de l'Allemagne.

Et cependant la France m'y reparut tout aimable. D'abord, la propreté de l'hôtel, l'excellent pain, inconnu en Allemagne. La vivacité de nos soldats, leur air intelligent et leste, malgré leurs affreuses capotes grises, qui

•Jli JULES MICHELET.

leur donnent l'air de malades d'hôpital, la manière vive cl originale don! ils sonnenl de la trompette et batten! le tambour. Celui des Prussiens es! toujours un tambour d'enfant.

Les postillons on! aussi une toute autre vivacité. Il ii esi plus nécessaire, pour aller vite, de parler de pourboire.

Entre Longwy el Montmédy, vastes campagnes (entre les bois), peu animées malgré la moisson, nul château, nulle ruine sur les sommets; toul ;i été soigneusement détruii : villages pauvres, mais neufs; nulle ferme isolée.

La citadelle de Montmédy sur son roc, la ville au bas, véritable tableau de Van der Meulen. La roule grimpe pour descendre, puis longe la côte jusqu'à Stenay. Rien de plus triste, sauf quelques pâturages.

Couché à Stenay. Hôtel Cochon. Célèbre pour ses biscuits, etc.

Jeudi 28.

Rencontré en sortant un escadron de lanciers, rnmenant leurs chevaux de l'abreuvoir; la plupart figures intelligentes, martiales, distinguées, de la grâce dans l'attitude. La grâce dans le mouvement, dans la parure, c'csl l'url véritable de la France. Les autres nations sont productives de choses matérielles el tangibles; la France est productive de mouvements, de paroles, etc. Art bien difficile à saisir, à analyser. Tout le monde, au reste, y est sensible. Cette production immatérielle use bien plus que l'autre; elle ne donne pas, chaque jour, le bonheur calme d'un résultat obtenu, que l'on contemple.

La France nourrit 400.000 fainéants, très braves', très intelligents, qui se meurent d'ennui.

bibliothèques de régiments? etc.. L'objection faite au colonel Rrac (que le soldat deviendrait trop exigeant.) était fondée. Cet enseignement tout intellectuel n'était pas assez moral l ?

Mme la duchesse d'Orléans pourrai! intervenir utile-

' "m voi'l que la question des bibliothèques régimentaires, «les

salles de lecture (la ils les casernes, pas encore résolue aujourd'hui, elait déjà posée en 1842.

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menl en ce sens, prendre l'ancien rôle de ces Romaines el de Marie-Thérèse : mater legionum. Dans bien des choses, substituer la grâce à la loi, — adresser par exemple, à l'armée d'Afrique, quelques moyens d'adoucir le suri du soldat, quelques pensées de douceur et d'humanité. — Faire faire un manuel d'hygiène, d'histoire, etc., intitulé : L'Afrique. (A ce moment, lettre de mon père reçue à Reims. Mort du Dr Edwards.)

Il faudrait, dans les livres donnés au soldat, honorer surtout le travail. [Mot du général qui, voyant son laquais travailler aux retranchements, lui donne un coup do canne : Coquin, le crois-tu donc soldai ?

Les Romains, qui ont élevé tant de monuments, ont été les bienfaiteurs des nations qu'ils soumettaient (à l'aqueduc de Mayence, chaque brique ou pierre porte le numéro de la légion).

Avant Vouziers, ou Ruzancy, joli château. Le pays s'améliore; les fermes se multiplient, terres plus fortes. Des sorbiers le long des routes.

A Vouziers, église du xv siècle et portail de la Renaissance, roman contrefait, avec des colifichets en sculpt tire.

Curiosité (peu obligeante, inquisitive, tout autre que celle des Allemands). Les ouvriers, les marchandes de modes, grosses, effrontées.

A Pauvres, attendu longtemps les chevaux : cause'' avec les gens du village; gamins très intelligents, énergiques. Nos postillons étaient remarquablement énergiques et forts .dans un pays misérable), ce qui prouve combien la vitalité de la France est indépendante des circonstances locales. Ces gens croyaient que le Roi abdique (pour le comte de Paris ou le duc de Nemours . '■ obligés de passer par Rethel, au lieu d'aller de Pauvres à Isle. six lieues de trop et cela par la route qui mène à Longwy, à Luxembourg! M. Comte a supprimé cette route comme trop peu fréquentée. Finalement il a eu raison, politiquement*? militairement '

Le long du chemin, je voyais les moissonneurs couchés a l'ombre, évidemment ce sont des propriétaires, dos travailleurs oui choisissenl leur- heures.

2l(i IULES MICHELET.

Diné è Isle. Couché à Reims, non sans danger. Chevaux mal dressés, paveurs sans lumière, etc.

Hr.i MS

Vendredi 29.

Le malin, la cathédrale plus sublime que jamais. Le professeur d'histoire, M. Belin, ex-journaliste, semble fatigué; professeur d'histoire depuis deux ans (d'abord à Bergerac).

L'archevêque1 (obligeant, instruit, a fait commentaires sur le code civil), m'offre ses services pour archives de Reims, recommande à M. Belin d'être prudent. M. Berguignoux, beau-frére de Natalis de Wailly, se plaint de l'aristocratie d'argent, du genre anglais méprisant, que prennent les commerçants de Reims. Ici, gens très riches ou I res pauvres.

Ils ne voudraient point que leurs procédés lussent publiés ; ils tiennent à leur routine, etc. Ici les mœurs pires qu'à Paris; les domestiques, etc.

11 me conduit chez M. Giblet. très instruit, juge du tribunal de commerce ; tout occupé de sa mère malade, des sociétés de charité, de Bethléem (maison de travail pour les enfants trouvés, fondée par un prêtre; les enfants trouvés placés dans les campagnes y sont, dit-il, plus mal traités que les animaux).

Saint-Remi, la plus vaste église de moines que j'aie jamais vue, récemment dégagée. Elle apparaît immense, imposante, dans son mélange de roman et de gothique.

De l'autre côté de la ville, les promenades d'ormes, immensément hauts, sont dignes de la cathédrale et de Saint-Remi. Au milieu, la porte Mars, noble arc de triomphe romain. Visité MJImes de Wailly et Berguignoux.

La visite utile, importante, fut celle de M. Derodé-Géruzez, neveu de l'historien de Reims-, et qui lui a fourni

' Mgr Gousset, archevêque depuis 1840, plus tard cardinal. - François Géruzez, génovéfain, publia en 1817 une Histoire de Reims.

VOY VGE D ALLEMAGNE.

des notes sur l'histoire de la fabrique de laine, pour sa description.

Sainl Louis dit dans .Im'nville qu'il a songé qu'il allait à la Terre sainte vêtu d'étamine de Reims. En 1499, l'archevêque demande aux bourgeois s'ils veulent université ou manufacture.

On transporte les machines ailleurs, mais non la race de tisserands; ils filent fin dès leur enfance: mais les premiers bourgeois filaient-ils fin ? C'est que l'habitude de hier lin existait déjà dans les campagnes de Reims; de filer la laine aussi fin qu'on filait le lin ailleurs.

Les femmes, dans les veillées, filaient fin, à l'envi. Encore a la dernière exposition, on a vu 18 aunes de toiles pesant 2 livres, ouvrage d'une même fileuse (dernière et touchante réclamation de cette pauvre industrie domest ique qui expire).

Reims autrefois fabriquait toutes les mantes noires pour l'Espagne, avec les laines espagnoles qu'elle faisait venir et renvoyait travaillées. Aujourd'hui encore, elle fabrique voiles de religieuses, robes de juges (le Mans en l'ait aussi un pou . Reims faisait des habits variés, voyants, pour le Portugal : le tremblement de Lisbonne a interrompu le commerce. On tissait alors admirablement, mais on n'avait ni dessins ni teinture (en comparaison d'aujourd'hui). Les produits restaient grossiers. Aujourd'hui, il n'y a plus de savoir, ni de savoir faire. Le manufacturier ne l'ail rien. Le mécanicien, le chimiste, sont tout. L'ouvrier alors (Mail beaucoup. M. Dérodé s'est bien trouvé de laisser ses ouvriers inventer de> gilets à leur fantaisie : les meilleurs dessins étaient les leurs, .le regrette de n'avoir pas conservé dc^ cartes d'échantillons; il voudrait qu'on en gardai dans les chambres de COttlmerce.

L'excellence de cette race d'ouvriers me frappa dans la manufacture de la maison Henriol que je visitai (maison honnête . Les femmes étaienl proprettes et intelligentes; les enfants plus intelligents encore. Au rez-de-chaussée, je vis assis, a un métier a la Jacquart, un ouvrier assez chétif de trente ans, qui ni' bougea de son métier cl ne paru! pas nous voir. A notre départ, il regarda sournoi-

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JULES MICIIKI.I'.T

semenl de côté. « C'est, cous dil l'associé * I » ^ .M. Henriot, un ouvrier distingué, chercheur, qui passe les dimanches à dessiner, à rêver au perfectionnement, a

Il veut devenir conl remaîl re : si j'en crois sa Qgure, il sera I rès dur pour les ouvriers.

Ni la maison Henriot, ni aucune autre, ne peut obtenir la fermeté des flanelles anglaises; cela tient à la laine des moutons du pays de Galles. Reims fabrique 'les tissus plus doux. Aussi les mérinos sont-ils d'origine rémoise, ei se font-ils mieux à Reims. Au contraire, les stoffs, étoffe toujours un peu sèche et raide, sont essentiellement anglais.

Je remarquai dans celle maison comment les eaux pluviales d'une part, d'autre part celles qui proviennent de la machine à vapeur, sont employées utilement (pour leur douceur) au dégraissage des laines.

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