CHAPITRE TU
Les affections de famille et l'amitié onj tenu dans la vie de Michelet presque toute la place qui n'a pas été occupée par le travail. Mme Michelel a tracé, dans Ma Jeunesse, en se servant dos correspondances de famille soigneusement conservées par son mari, un tableau fidèle et charmant de ce village de Renwez où vivaient tous les parents de la mère <\o .Michelel, les Michaux, les Millet, les Lefebvre, la tante Alexis, la terrible taule Hyacinthe, vrai chef de clan, la cousine Célestine. Rien de plus touchant que de voir avec quelle sollicitude, parfois grondeuse, ies tantes suivaient les débuts du jeune professeur, avec quelle fidélité Michelet, même lorsque la célébrité a commencé pour lui, tient ses parents de Renwez au courant de Ions les incidents de sa vie, leur rend visite quand il le peut, se dépense sans compter pour aider ses cousins dans leur carrière.
Il perdil sa mère de bonne heure, quand il n'avait que seize ans, le 9 février ' 1815. Cette morl qui suivait
1 Michelel est morl ;i la même date que sa mère, le '•> février, el au même âge <\nr son père, a soixante seize ans (ITTii 1846; 1798 1874 .
de très près celle de son grand-père lui pour lui un affreux déchirement. Cette mère délicate, nerveuse, maladive, qu'il avait souvent contristée dans son enfance par une certaine dureté disputeuse de Caractère, était devenue pour lui une amie. Sou père lui fut conservé encore trentéet un ans. Jamais ils ne voulurent se séparer H quand son oncle Narcisse, frère de son père, devinl veuf, Michelet le prit aussi chezlui. En commençanl d'écrire ses souvenirs d'enfance, en 1X20, il déclarail : « Je veux vivre auprès de ceux que j'ai aimés. )> Il l'a l'ail, au détriment même de son bonheur, car sa première femme Pauline fut jalouse «le l'affection de Michelet pour son porc, pourPoret, et cotte jalousie l'ut une source de cruelles souffrances pour elle et pour les autres. Si plus tard le second mariage de Michelet amena bien des dissentiments pénibles entre lui et ses enfants, c'est qu'il avait commis l'imprudence d'associer entièrement sa vie à la leur.
Dans son journal de 1820, Michelet juge déjà son père comme il fera vingt-six ans plus tard, après l'avoir perdu : « Papa, écrit-il l, allait chez .M. Duchemin -' de midi à cinq heures, et le reste du temps il soignait maman et faisait, avec la dernière complaisance, tout notre petit ménage. Je ne puis me rappeler ce temps sans sentir de la vénération pour'cet excellent homme. Véritable philosophe pratique que j'ai toujours vu froid dans les dangers, gai dans les malheurs, d'une inépuisable bonté pour tous ceux qu'il aimait ; trompé toutes les fois qu'il s'est confié aux hommes, son cœur s'est
1 .Ii- cite d'après le journal original et non d'après le texte légèrement modifié qu'on trouve dans Ma Jeunesse, p. 125.
- M. .Michelet père était le gérant de la maison de santé du I)1 Duchemin, rue de la Monnaie.
resserré à la longue et toute sa sensibilité s'esl arrêtée à ce qui l'entoure. Pourquoi faut-il qu'il ait trouvé dans sa famille des caractères si âpres, si contraires au sien ? Je puis dire sans partialité que je n'ai vu qu'un défaut dans ce! homme, si actif pour les autres, c'esl d'être insouciant pour lui. Au dehors, il est dur. égoïste. Exprimez devant lui un sentiment tendre, une pensée généreuse, vous voyez une larme briller dans ses yeux. Lorsqu'il lisait quelque chose de vraiment beau, j'ai souvent remarqué que sa voix s'altérait, était prête à lui manquer. La mauvaise éducation et les hommes n'ont pu étouffer cette nature admirable. »
Michelet n'a pas cessé pendant toute sa vie mous le voyons dans son Journal), de répéter qu'il a dû d'être ce qu'il a été, de faire ce qu'il a fait, aux affections admirables, désintéressées dont il a été entouré, ses parents, Mme Hortense (Mme Fourcy), ses deuxfemmes, Mme Dumesnil. Parmi ces affections, aucune n'a été plus ardente, plus égale, plus active que celle de son pi'ic Jean-François Furcy Michelet ne ressemblait en rien h son lils. Tandis que celui-ci était avanl tout homme d'imagination, de sentiment et de passion, prenant toutes choses au sérieux ou même au tragique, emporté parles enthousiasmes poétiques et mystiques de l'époque romantique, Jean-François Furcy restait homme du xvm" siècle, prenant gaîment la vie en dépil de la pauvreté, des persécutions, des déboires de toute nature, railleur el sceptique, rationaliste jusqu'aux moelles, disciple de Voltaire et d'Helvétius en philosophie et en morale. Mais il croyait en son (ils ; il avait foi eu son avenir et eu son génie ; el il ne se permettait pas de le contredire, même quand il ne pouvait ni le comprendre ni l'approuver. 11 le laissa, sans mol
dire, en 18161 demander le baptême el faire profession de catholicisme, en is^'i épouser Mlle Rousseau, jeune fille sans fortune, sans beauté el sans culture intellectuelle, plus âgée que lui de près de sept ans, en ISil recevoir dans sa maison el prendre à sa charge .Mme Dumesnil atteinte d'une maladie mortelle, el un peu après se laisser entraîner à une liaison peu digne de lui. Furcy Michelet ne vécu! que pour son fils, pour Le débarrasser de toute préoccupation matérielle <|ui aurai! pu nuire à son travail. Il était son intendant, son factotum, s'occupait du ménage, <l<'s installations domestiques, des enfants, dos règlements de comptes, des rapports avec les bibliothèques el les éditeurs : il écartail les importuns, entretenait les relations avec les amis, copiai! les manuscrits de sou lils. Par amour paternel, il était devenu, malgré son indolence naturelle, un homme d'affaires acharné au travail, avait pour ainsi dire supplanté dans la direction de la maison sa belle-fille, sans se douter du mal qu'il lui faisait, en la réduisante une funeste oisiveté.
Jules Michelet, absorbé dans sa pensée et son travail, laissait l'aire. Il se rendit compte trop tard, quand Pauline Rousseau fut atteinte de la maladie qui remporta, des torts qu'il avait, eus envers elle et envers sa iille, en laissant à son père toute l'administration de sa vie domestique. Mais il sentit encore mieux, pendant les sept années qui s'écoulèrent depuis son veuvage en 1839 jusqu'à la mort de son père en 1846, retendue de ce dévouement paternel, absolu, absorbant, aveugle -.
* On trouvera dans Ma Jeunesse, p. 211, l'acte de baptême du 23 juin 1S1G.
Michelet a conservé de nombreuses lettres de son père. Elles
Le ."> novembre 1846, Furcy Michelet, qui avail alors soixante-seize ans, et qui avait joui presque constam-
ii it m il de la plus robuste santé, tomba subitement malade d'une congestion pulmonaire. Il fut atteint avec une grande violence et, le lundi 9, Michelet, qui était absorbé par la composition de son récit de la prise de la Bastille, écrivait auprès du lit de son père les lignes suivantes, où il voit déjà la mort certaine :
ce Ma fui !
« Qu'elle me soit acquise, solide, et ne meure point en moi ! Car le reste meurt.
« Mon père, enveloppé dans le manteau de Mme Dumesnil ;
« Et elle-même, je l'ai vue mourir presque dans le fauteuil de Pauline.
« Que me veux-tu donc, ô Mort ?
« Et vous, fragiles, Alfred, Adèle... Charles même, Mienne '...
« Je me sens à peine posé, comme l'oiseau sur la branche.
bohI longues, abondantes en nouvelles, en recommandations pratiques, en détails minutieux, comme des lettres de femme, pleines de lu plus touchante sollicitude pour son lils. .le ne cite rai que ces dernières lignes d'une lettre «lu ~u aoûl 1.823, adres Renwez, OÙ se trouvai! alors Jules Miehelet : « Tu vas sans doute dire que c'est bien barbouiller du papier pour rien. mais je t'observerai .pie je suis d'aulanf plus excusable de h, litre en ee înoineni un peu la canjpagne, que c'ist la première loi- depuis vingt-cinq ans que je nie trouve séparé de loi et que j'attends ton retour avec la plus vive impatience... Crois moi pour la vie. ton meilleur ami, Michelet. Connue je me fais une fête d'aller au-devanl de foi. o'oublie pas, de- que ta place sera retenue, de m'écrire par quelle voiture tu reviens, et à quelle
heure elle arrive, soit île jour soil de nuit. »
1 Le lii- d'Alfred el d'Adèle Dumesnii-
JJi JULES MICHELET.
(i Mes feuilles tiennenl à peine encore... un coup de venl va venir. ..
« Vous donc, enfant tardive <le mon élude, tille de mes jours d'automne,
« ma foi !
c< ne m'abandonnez point.
a Si je pouvais vous fonder, vous replanter dans le cœur du peuple oublieux,
« sans doute j'aurais ma récompense...
« Mais, pour que je puisse le faire, il faut que vous me souteniez dans les grandes épreuves de l'homme. Il faut que l'homme, l'individu, se soutienne, si vous voulez qu'il soit le soutien des autres.
« ... Soutien? Lorsque je me sens écouler, connue de l'eau.
a La prise de la Bastille,...
« La mort de mon père. »
On trouve dans la préface de Y Histoire de la Révolution le commentaire direct de ces deux dernières lignes : « Comme tout se mêle en la vie ! Pendant que j'avais tant de bonheur à renouveler la tradition delà France, la mienne s'est rompue pour toujours; j'ai perdu celui qui était pour moi l'image et le témoin vénérable du grand siècle, je veux dire du xviuc; j'ai perdu mon père avec qui j'avais vécu toute ma vie, quarante-huit années.
«(Lorsque cela m'est arrivé, je regardais, j'étais ailleurs, je réalisais à la hâte cette œuvre si longtemps rêvée. J'étais au pied de la Bastille, j'arborais sur les tours l'immortel drapeau... Ce coup m'est venu, imprévu, comme une balle de la Bastille... »
Le 13, un mieux se produisit. Michelet n'était pas seul à soigner son père. Sa fille et son gendre, qui
vivaient avec lui clans sa maison de la rue des Postes ii 12, étaient constamment auprès du malade, tandis qu'il continuait à remplir ses fonctions aux Archives et travaillait à son Histoire de la Révolution. Le 18, ou croyait M. Furcy Michelet sauvé, quand il fut enlevé par une syncope. Mme Dumesnil écrit à Eugène Noël le 10 novembre : «Cher Eugène, mon grand-père est mort subitement hier à deux heures. Je venais de le quitter, il y avait un quart d'heure, et de lui lire les journaux; il y avait pris beaucoup d'intérêt et avait beaucoup causé. Victoire1 est venue près de lui quand je le quittai, lui apportant une petite tasse de bouillon de poulet. M. Serres, le trouvant beaucoup mieux, lui en avait ordonné quatre; il en avait déjà pris la veille, et cela lui avait fait beaucoup de bien. II but ce bouillon lentement et avec plaisir; après il causa pendant dix minutes avec Victoire, lui recommanda l'économie dans la maison. Victoire, qui est très enrhumée, lui dit qu'elle avait froid, qu'elle allait chercher son châle dans sa chambre. «Dépèchez-vous, lui dit mon grandpère, j'ai beaucoup de choses à vous dire. » Elle alla dans sa chambre qui est tout près, et, quand elle revint, il était mort. La pauvre lille appela la garde qui ne senti! plus ni le cœur ni le pouls. Victoire arriva cliez nous foui effarée, criant. « M. Michelet est mort!» Je venais de le quitter si bien portant! J'accourus, n'y c royant pas. Sa figure n'a éprouvé aucune contraction ; on voit qu'il a été frappé d'une manière foudroyante. Figurez vous, cher Eugène, le retour de mon père qui l'avail quitté le matin bien portant et plein d'espoir.
' La domestique de Michelet, qui tinl une place trop impor tante dans sa vie de 1844 a 1 ^ * T . el qu'il songea un instant i\ épouser.
Il Interrogeai! chaque personne disanl : « N'est-ce pas que c'est impossible, que cela esl faux? » e! il le baisai)...
«Quel vide, quel chagrin pour mon père!...1 »
Le 19, pendant que le corps était exposé, deux religieuses vinrenl demander d'un air gai si c'était M. Jules Michèle! qui étaii mort. Michèle! douta si c'étail de leur propre mouvement, ou poussées par une haine naïve, ou par ordre, pour savoir si on donnerail au mort (\i^ obsèques religieuses. Il rapproche cette visite de celle que lui lit l'abbé Bertaud après la mort de sa femme. « Ils tâchent ainsi, écrit-il, de me surprendreau moment où l'on raisonne le moins. »
La question des obsèques religieuses ou purement civiles fut l'objet d'un désaccord pénible entre Miche let et sa fille.
«Un coup frappé si près de moi, écrit-il dans son journal le ^2 novembre, m'obligeait à réfléchir. L'opinion du défunt, qui m'était bien connue, m'assurait qu'aucune manifestation de culte, de forme, d'extérieur ne lui semblait nécessaire. Quinet disait : «Consultez le défunt»; mon gendre et mon tils : «Consultez-vous vous-même»; et moi : «Irons-nous surprendre une bénédiction de privilège? »
« Restait une autre difficulté, très grave, qu'élevait ma fille : « L'Église est le lieu d'assemblée, le seul lieu où les hommes prient ensemble, bénissent ensemble. Pourquoi refuser au défunl cette bénédiction fraternelle? »
« Pourquoi?
1 Celle lettre est publiée dans le livre ù'E. Noël, Michelel et
ses enfant*.
a Parce que ce n'es! point la bénédiction fraternelle, mais celle du prêtre, celle du père selon la grâce.
«Et la grâce, qu'est-ce? la faveur, non méritée (je l'ai dit de tout temps), ou, si elle est méritée, c'est par celui qui a cru, qui crediderit in me... Celui qui a cru. de nos jours, je ne l'ai pas trouvé encore. <>n trouve assez de gens qui croient croire, qui affirment pour se persuader. Qui peut croire aujourd'hui que Dieu sauve selon la faveur? que le salut soit un privilège arbitraire et capricieux?
« Le monde croit aujourd'hui, quoi qu'on dise, etd'une foi ferme, il croit à la justice, à la justice égale, sans privilège. Plus d'élus! — «C'est donc un retour à Papinien, à la justice de César?» Non, ce n'est plus le praetorium, empreint de dureté militaire, n'obtenanl l'équité que par l'effort de la ruse. Ce n'est plus les responsiones des doctes jurisconsultes. C'est une justice humaine, administrée par des hommes-, humaine, c'est-à-dire mettant toujours en balance les faiblesses de l'humanité, les fatalités de la nature.»
La dépouille mortelle de M. Furcy Michelet fut donc directement conduite au Père-Lachaise, le 20 novembre 1846. Mais au retour, son fils éprouve une sorte de fureur sauvage, comme il lui était déjà arrivé après l'enterrement de Pauline, en songeant à cette .•ilïreusc sépulture chrétienne, qui au lieu de donner le mort à l'élément purificateur, le feu, le livre à la pourriture el aux vers. En revenant du cimetière, à cinq heures du soir, il fit son journal confident de son ressentiment, et jeta sur le papier les idées qu'il devail développer dans l'Introduction de sa Révolulion française:
(< Le christianisme a pris le genre humain esclave.
Qu'a I il l'ail ? Il le laisse esclave.
« Des adoucissements ôn1 eu lieu, pendant cette religion. A cause d'elle ? .le ne le crois pas.
« D'abord sépulture d'esclave. Elle a fait descendre l'humanité libre à ce niveau. Mieux valait élever les esclaves aux libres.
« Quelle différence de disparaître sous une main aimée, ou d'être baisé des vers ! Un jouet, mangé, dévoré ! L'homme périssait par l'homme, par la main, la volonté humaine.
« Juvat igjiibus atris inseruisse manus...
« Vous le livrez à la nature. Est-ce par fraternité ? Non. vous êtes ennemis de la nature. Vous méprisez la terre ; vous haïssez la verdure ; vous voyez un diable dans la voix du rossignol (Concile de Bâle).
« Ni héroïsme, ni naturalisme. Quelle idée ? Un ascétisme bizarre, qui ne va presque à personne ; combien moins à mon père, qui fut la sérénité même. « Tant mieux, nous voulons la briser, cette nature orgueilleuse — pour l'améliorer, l'élever. Nous brisons le corps et nous sauvons l'âme. » — Grande promesse ! Si vous sauvez l'homme ailleurs, apparemment vous lui êtes utiles ici-bas. Alors, montrez vos résultats.
« Le monde vous a été livré 1500 ans. Qu'en avez-vous fait? Vous avez été complices et de l'impérialisme romain, et de la féodalité, et aujourd'hui de la banque. Qu'êtes-vous devenus vous-mêmes ? In gouvernement de jésuites, allié au gouvernement des rois banquiers, et des banquiers rois. Religion des esclaves, de quelle tyrannie n'avez-vous pas été complices ? Religion de la grâce, du privilège, vous
avez engendré, justifié, exalté le gouvernement de la Grâce, c'est-à-dire de la faveur et de l'injustice,
« Aujourd'hui par exemple, que pourrais-je contre votre ligue ? Étais-je libre de donner à mon père autre chose que cette hideuse sépulture chrétienne, la seule que l'État permette ?
<( Mon regret, je ne dis pas mon remords, car j'étais de bonne foi, c'est d'avoir donné l'idéal de cet affreux moyen âge. Idéal vrai : telle fut sa poésie, son aspiration. Mais combien peu en rapport avec la réalité !
« J'ai dit de ce principe : Il se transformera pour vivre encore...
« Oui, il se transformera.
«Mais, comme il transforme les morts qu'on lui livre. Passant parla destruction vivante, il continuera en sa matière, périra dans sa forme, dans son nom, tranchons le mot, dans sa personnalité.
« Quand il aura passé par là, quand, dévoré par la critique, digéré par la toute-puissante chimie de l'esprit humain, il sera à l'état d'humus ;
« alors, nous pourrons nous réconcilier avec lui. — Réconcilier? pourquoi ? S'il ne veut être qu'un fait historique, nous l'admettrons parmi tant d'autres faits historiques. Nous le regarderons avec intérêt. Nous en ramasserons la cendre, comme Poussin faisait à Rome, prenant une pincée de rendre, et la mettant dans la main du voyageur : « Tenez, Monsieur, voilà Rome ancienne ! » Nous prendrons aussi une pincée de cendre : « Tenez, voyageur, tendez la main, faites-la creuse et petite. Vous voyez bien ce peu de cendre. C'étail le christianisme. »
« Déposons-le à côté des religions disparues, Il a été un pas sans douté, un âge dans la vie religieuse.
230 JULES uichelet.
Ce qu'il gardait d'éléments barbares l'a l'ail disparaître à sud tour.
c< •!'' me rappelle avec chagrin l'occasion qui me rendit partial pour le christianisme. J'entendis à la salle Taitbout un très éloquenl saint-simonien s écrier: «Croix, tombez des temples ! » .le résistai, au nom de l'histoire, et dis alors: S'est-il élevé un antre autel? Non. Le Saint-Simonisme n'es! pas un autel. Mais ce « non » ne suffit pas.
" Si I ancien autel, sali, vermoulu, empêche à jamais (pi il ne s élève un autel, (pie l'ancien périsse !
c< (Mie serait-ce, si son étroite alliance avec toutes les tyrannies faisait aujourd'hui l'autel du diable de l'autel de Dieu ?...
« Il ne s'est pas élevé un autre autel... Mais il faut (pi il s'en élève un — un plus haut, plus vrai, un qui, pendant quinze siècles, ne nous repaisse pas de songes, comme celui qui s'écroule, parlant toujours d'anciens miracles, pour empêcher les nouveaux, pour empêcher les simples progrès de la raison, de la nature.
« Bonhomme, laisse là les miracles, dont tu as longuement parlé. Nous ne te demandons pas du surnaturel, mais de permettre qu'on avance dans la voie unie du hon sens. Si le miraculeux empêchait le naturel de se produire, le raisonnable d'agir... Alors, sans autre examen, nous dirons avec certitude : ce miracle est faux. »
Le lendemain, 21, il revenait encore sur les mêmes idées :.
« Et voilà encore, ces jours-ci, pendant que j'écris ce livre, pendant (pie j'oublie le présent, pendant
que je recommence la Révolution, et que je prends la Bastille, la grande question du présent vient me ressaisir.
« Me voilà prèsdulitde mon pire expiré, roulant le sombre problème.
« Le monde fera-t-il son chemin, en traduisant le christianisme comme je l'avais cru d'abord, ou bien en le détruisant, comme je le crois aujourd'hui ?
« Détruire ? Entendons-nous bien sur ce mot. Rien ne se détruit. Tout reste en substance, moyennant transformation.
« Mais il est des transformations qui changent si complètement... Celle, par exemple, que le christianisme impose à nos morts, cette cruelle nécessité d'abandonner aux vers ceux que nous avons aimés, l'horreur de nourrir cette hideuse légion — c'est là une des métamorphoses les plus dures et les plus complètes.
«• Faut-il donc que le christianisme lui-même passe par cette épreuve, qu'il soit dévoré, absorbé, qu'il perde toute forme propre, qu'il retombe à l'état de substance inerte, pour être au grand musée nécrologique où dorment les religions disparues, cela dis-je, est-il nécessaire pour qu'un monde nouveau commence .'
« Personne plus que moi n'a résisté à celle idée ; personne n'a fait plus de vœux pour une transformation douce .'I régulière, qui laisserait subsister ce que la forme ;i d'innocent. Erreuret faiblesse ! La vie nouvelle est plus exigeante ; il lui faut l'immolation, la morl de ce qui l'a précédé. La forme a beau réclamer. Elle n'a rien d'innocent, lorsqu'elle fait obstacle à la substance qui va créer une forme. »