A MON PÈRE
Imprimeur-libraire de 1794 à 1812, Né en 1770, mort en 1816.
« Je ne I ai pas quitté quarante-huit ans — el je l'ai quitté hier.
« Il m'a fallu mettre dans la terre celui <|iii m'aima uniquement.
« Aujourd'hui, nous voilà à part.
« Lui dans la terre, où il a déjà reçu la froide pluie de novembre ;
« Moi près du feu, à cette table où j'écris ceci.
« Dure, amère opposition !
« Me voilà vieux d'aujourd'hui. « C'est moi qui « maintenant, disait Luther dans un jour semblable, « c'est moi qui désormais suis le vieux Luther. »
« Vieux, souffreteux, maladif, je reprends la plume, je reviens à mon travail, je retourne à mon histoire, mon refuge habituel, la Lemnos de ce Philoctète. « Cher antre, douces fontaines qui me fûtes si amères. « recevez votre blessé ! »
« Le premier jour étourdit et Ton sent à peine le coup ; les jours qui suivent l'approfondissent ; la mémoire revient, elle creuse la blessure, y marquant lentement, fortement, d'un burin profond, tout ce que nous avons perdu.
« Mon père a été mon père, ma cause ci ma raison (I être, dans un sens plus spécial que ce mot même ne dit. Je suis sorti de sa foi.
« Il eut en moi, dès ma naissance, sans raison et sans motif, une foi si naïve et si forte, qu'elle m'en donna à moi-même. Sans contrainte, avec l'éducation la plus indulgente, la plus faible même, celle foi de mon père à ma destinée m'obligea de la faire telle qu'il l'avait imaginée ; elle m'imposa des efforts opiniâtres et acharnés, un travail ardent, persévérant, qui ne m'a pas failli un jour, — que je retrouve en ce jour même comme refuge et consolation, lorsque je perds celui qui fut indirectement la cause de tout ce que j'ai pu faire. Je dis : indirectement ; lui-même n exigea jamais nul travail de moi ; il ne lui venait pas en pensée que ces efforts me fussent nécessaires ; il croyait que j'atteindrais tout par la force de ma nature. .le n'en jugeai pas de même ; moins il exigea, plus j'ai fait.
« Lui-même fut le lils de la grâce ; jamais il n'a bien compris l'homme de travail, celui que j'étais. Ce travail de tous les moments, travail solitaire el presque sauvage, me tenait séparé de lui. Je vivais près de lui. avec lui, et pourtant ne le voyais que par moments.
« C'est pour moi un grand regret; — j'ai trop peu profité de ces irréparables jours
« Avec lui, bien des choses ont péri, non seulement pour le (ils, mais pour l'historien même.
« Il avait vu l'ancien régime, la Révolution, l'Empire, la Restauration, et Juillet, et la ruine de Juillet... Il étail la trad.il ion
"Il l'était, spécialement pour le xviir3 siècle, el
"- i i JULES MICHELE I ,
pour la Révolution. Il étail né huit ans avant la morl de Voltaire ; il avail vingl ans en 1790. Son meilleur temps lui celui des dernières années de la République, «If I794à 1798. Cette année 98, qui esl celle de ma naissance, vil commencer la langueur, la morl de la presse, la ruine de ITmprimerie, anéantie sous Napoléon Je veux dire qu'avant 1800, i i père commence
à mourir en lui, à vivre en moi, dans la foi de mon avenir.
« 11 appartenail essentiellement au xvnr siècle, au siècle de Voltaire et de Rousseau. Ce qu'il avait d'opinions ou d'habitudes d'esprit, il le tenait de ce temps, et ne s'en écartait guère. Témoin presque indifférent de ce qui se passa depuis, il laissait couler le monde. Les plus terribles catastrophes, privées et' publiques, même sa ruine personnelle, n'altérèrent pas sa sérénité. Souvent on s'en étonnait; on n'en devinait pas la cause ; c'est qu'il ne vivait pas en lui. ni dans le présent, mais dans l'avenir, eu moi.
«Moi-même, il me regardait, dans ma vie préparatoire, m'agiter, nager dans le flot des temps et des opinions. Sorti duxviu" siècle, je m'en écartais parfois un moment, pour y revenir toujours. Toujours je retrouvais mon père, c'est-à-dire la vraie Fiance de Voltaire et de Rousseau. Mes velléités étrangères ne l'inquiétaient jamais ; il les voyait avec indulgence. Le lil^ auquel il avait foi ne pouvait s'éloigner de lui. puisqu'il le portait en lui-même.
« Cette indulgence, cet espoir facile dans ma future sagesse, éclata deux fois dans deux circonstances que je dois mentionner aux dépens de mon amourpropre.
« La première fois, à dix-huit ans, le cœur attendri
LE PERE DE JULES MICHELET. 23b
par cel âge d'amour et d'imagination, je souffris de ne point m'associera la grande association chrétienne,
la seule qui existe encore... »
Le morceau s'arrête sur ces mots, soit que Michèle! n ail pas continué le récit de ses souvenirs, soit que l,i suite ait été détruite par lui-même ou par sa veuve ; car ce journal, où il disait tout avec une rage de sincérité qui laisse loin derrière elle celle de Rousseau, ne nous est parvenu que mutilé.
Michelet ne reprit son travail que le 25 novembre. Mais, comme il le dit dans les pages (pie non.'- venons de citer, la pensée de l'œuvre qu'il écrivait, de la lutte qu'il entreprenait contre le christianisme du moyen âge, lui était un cordial, une eau de Jouvence. Dès le ~2\ au soir, il écrit :
«Hier, par une froide pluie de novembre, je mis mon père dans [a terre. L'horreur de la saison ajoutait à l'horreur de cette forme affreuse de sépulture.
« On l'a supportée, tant qu'on a pu croire aux promesses du christianisme; aujourd'hui qu'il n'est qu'un obstacle, il est. dur, odieux, de subir cette sépulture d'esclave...1
« L'indignation de tout ceci, réveillée par les accessoires durs el mercantiles du convoi, me rendit quelque vigueur.
« Je m'en allais, vieux de la morl île mon père. toussant, souffreteux... L'indignation me releva. Je revins à pied.
a Qu'ai-je fait lorsque j'ai embelli l'idéal du moyen
1 Michèle! répète ici une partie de ce qu'il écrivait le 20 novem lue. Nous supprimons cette redite.
âge, caché le réel? J'ai travaillé contre moi, contre le progrès du monde.
« Combien il est essentiel que je vive encore pour affaiblir les préjugés funestes <|ue j'ai appuyés, sans m'en apercer oir. »
Le il, Michèle! achevait le récit de la prise de la Bastille. Le 28, il donnait le premier bon à tirer de la Révplution et il regardait, apaisé, raffermi, vers l'avenir, Il avait été le il au l'ère La Chaise, el il écrit le 28 : « Hier chez Quinet, et au Père La Chaise avec Alfred. Un fonds vaste, immense, de mélancolie, qui déborde tout, avec tant de raisons extérieures, intérieures, de se remettre... Tristesse donc, mais vaste ; un brouillard sans borne, un océan gris, où toutes choses, même les plus aimées, les plus colorées, sont contenues... Et de toute part, le brouillard déborde encore. La prise de la Bastille ! Mon succès imminent, l'affaire de Quinet i. Rendons grâce à la Providence, et doucement, acheminons-nous vers l'autre contrée... J'ai déjà fait un grand pas, je sens que j avance. »
Le 8 février 1847, Michelet achevait le premier volume de Y Histoire de la Révolution et le plaçait sous l'invocation de la mémoire paternelle.
1 Le différend entre Quinet et le ministère, à la suite duquel Quinet se détermina à renoncer à son cours el se lit suppléer par Alfred Dumesnil, puis par Damas Hinard.