‹ Jules MicheletChapitre 14 sur 20 · FRAGMENTS D'UN JOURNAL INTIME · texte numérisé non relu

FRAGMENTS D'UN JOURNAL INTIME

M. et Mme Michelet nous ont raconté eux-mêmes, dans le volume singulier, touchant et admirable; intitulé : Lettres inédites de J. Michelet à Mlle Mialaret, comment ils se connurent, comment naquit, entre cet homme de cinquante et un ans et cette jeune fille de vingt-trois ans, l'amour le plus enthousiaste, le plus passionné, le plus persévérant que nous offre l'histoire des gens de lettres. Jamais union intellectuelle et morale ne fut plus complète ni plus durable. Pendant vingt-cinq ans, jamais ne se démentirent ni ne se ralentirent l'amour brûlant et anxieux, la sollicitude minutieuse et tendre jusqu'à la puérilité, l'adoration religieuse de Michelet pour la femme fragile, d'une sensibilité si vibrante, d'une intelligence si fine et si pénétrante, qui était devenue sa compagne, sa collaboratrice, le miroir de son esprit et de son âme, en qui il se retrouvait « tel qu'il voudrait être, et plus lui que lui-même ».

Il ne faut pas croire pourtant que cette union si parfaite se soiteonsommée sans orages, que l'harmonie se soit établie dès le premier jour entre ces deux êtres si bien faits pour se comprendre, mais si différents

quand ils se rencontrèrenl : l'un, véhément, immodéré, livrée toutes les tempêtes de l'enthousiasme intellectuel, à Ions les emportements du cœur et des sens; l'autre, raisonnable, sérieuse, rendue ivscrvrc et craintive par la maladie, la souffrance el l'isolement. Ce sonl les épreuves supportées en commun, douleurs privées el catastrophes publiques, les sacrifices

mutuels, qui onl peu à peu mis à l'unisson ces deux

natures d'une originalité si particulière et si forte.

Les deux premières années de leur mariage furenl marquées par deux crises décisives: la naissance el la mort de leur unique enfant en 1850; les persécutions politiques de 1851, qui enlevèrent à Michèle! ses fonctions d'archiviste et de professeur, et le réduisirenl a une gêne voisine de la misère. < m sait avec quel courage il se retira dans la solitude près de Nantes, y acheva sa Révolution, puis, sous l'inspiration de sa femme, qui avait été son refuge et sa force dans ces jours de détresse, trouva dans les études d'histoire naturelle une merveilleuse diversion aux amertumes de la politique et de l'histoire, un renouveau de jeunesse, une source magique de vie, de fortune et de gloire. On ignore par contre le douloureux drame domestique de 1850, momeni décisif dans la vie intime de M. et Mme Michelet. Nous pouvons en reconstituer les traits essentiels avec les notes de leur journal intime. Il y a des épreuves qui unissent ou séparent à jamais. C'est dans les larmes et sur la tombe de leur enfant que M. et Mme Michelet fondèrent l'unité de leur vie morale et religieuse.

Leur mariage avait été célébré le 12 mars 1849. Michelet avait abandonné la rue des Postes où il habitait avec ses enfants, son vieil oncle Narcisse, et le

vieux M. Dumesnil, père de son gendre, pour s'établir avec son oncle aux Ternes, route de Villiers, 15, presque à la campagne. Il écrivait le 26 mars à sa tante, Mlle Millet, qu'il vénérait comme une mère :

26 mars 1849.

Ma chère tante.

Je suis marié et établi dans ma nouvelle maison, hors de Paris, mais à la porte. Cette situation, plus solitaire, qui me délivre d'une foule de visites inutiles, me sera très favorable dans mes travaux.

J'ai eu, comme je vous l'ai dit, ce rare avantage, de trouver une personne, formée entièrement par mes idées, par mes livres, par mon enseignement, et. qui, ayant en moi tonte sa vie intellectuelle, se trouve le plus utile auxiliaire ipie je puisse avoir jamais. Laborieuse au plus haut degré, pleine d'ordre et d'économie, aimant les occupations domestiques autant quel'étude, très capable de surveiller, et, au besoin, de tout faire.

Vous savez ce que vaut une femme dans une maison, quand elle a ce caractère. Il se trouve ici, de plus, que cette ménagère excellente peut être a certaines heures un secrétaire admirable, a qui il suffi! d'un mot. et qui peul réaliser, seule, les choses les plus difficiles.

Ne croyez pas que mon attachement ne me laisse voir que les bons cotés de la situation. Ma femme en a deux. qui seraient embarrassants avec toute autre personne. Elle esl for! jeune et fort maladive; je crains extrêmement «pie celle vie si chère ne s'éteigne dans mes mains. Sa précocité extraordinaire, son caractère triste et doux, celte perfection même en toute chose qui esl si peu naturelle, ne promettent pas une longue vie.

On pense qu'elle mourrai! si elle avait un enfant.

.le vous ai dit ma situation tout entière, mon bonheur et mes inquiétudes.

l'ourle présent, toul va à merveille. Je n'ai jamais tanl t ravaillé. Ma santé esl excellente.

Vol re lils cl neveu.

•I. MlCHELET.

240 IULES MfCHELET.

La santé de Mlle Mialarel n'étail pas seulement pour Michelet un sujet de cruelles inquiétudes; elle ajoutait quelque chose «le plus exceptionnel encore à ce mariage déjà paradoxal cuire un cinquantenaire dont I âge n'avait éteint aucune des ardeurs, et celle jeune fille émue d'abord d'une passion tout intellectuelle. Quelques passages du journal <pi ils ont écrit ensemble, datés du lendemain de leur mariage, nous disent ce que fut cette union d'âmes :

Voici d'abord quelques lignes de Michelet, d'une étrange intensité de sentiment.

Versailles, 13 mai. — Notre visite, très courte, au parc, n'en fut cpie plus solennelle. Je la conduisis sur la plate forme, lui montrai de la l'ensemble de cette grande chose, les escaliers gigantesques, surtout la majestueuse Ici rasse de l'Orangerie, devant la pièce d"eau des Suisses couronnée de bois sombres. La retraite battait au loin : on entendait finir les derniers bruits de la ville. Rien n'était plus mélancolique, mais rien plus grand, plus digne de cette grande circonstance, de l'inauguration d'une union éternelle, du contrat de deux volontés. Elle entrevit le jardin du Roi, s'arrêta un peu devant l'Andromède qui jamais ne m'avait paru plus charmante et plus sensible. Elle goûtait la majesté de ce grand parc, sérieux, mais qui, tout dépouillé qu'il fût par l'hiver, ne semblait nullement triste. Ces grands arbres, dans leur longévité, semblaient rajeunir, sur son passage, de cette apparition d'amour. Au dîner, la passion eut une prise si vive sur moi, que toutes mes facultés étaient suspendues; je la regardais, rien de plus; je ne pouvais parler, ni manger... Et maintenant, à deux pas de moi, elle dort encore sur son lit virginal, douce et calme comme un petit enfant1.

Mme Michelet a dit à la lin du volume des Lettres 1 Cl'Uc dernière phrase ;i été écrite par Mme Michelet.

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intimes avec quelle délicatesse Michèle! sul ménager la fleur fragile qui lui «Mail confiée :

En prenant possession de notre désert, il nous sembla si doux de n'avoir désormais qu'un seul foyer, que nous y vécûmes six mois, tout près l'un de L'autre, «huis le travail et la sagesse, comme deux purs esprits.

Mais cette sagesse avait à lutter chez lui contre les élans tumultueux d'un cœur insatiable. Nous lisons dans un fragment du mois de mars :

.le me jetai dans ses bras, je la pressai, ma chère entant, contre ma poitrine haletante et l'inondai des plus pures et des plus brûlantes larmes qui jamais, je pense, aient été versées en ce monde. Un peu plus, j'aurais défailli, oppressé à la fois de tant de sentiments divers. L'impossibilité de les exprimer épuisa mes forces, et sécha nies larmes, me laissa triste un moment... 0 barrière des cœurs, commeni te franchir? Elle était là. elle m'aimait. Kl moi, de toutes mes puissances, je me précipitais vers elle; quelque chose était entre nous. Je l'eusse possédée, que eetle barrière, reculée un peu plus loin, n'eût pas encore disparu. Grand et terrible mystère! qui reste au fond du bonheur.

C'est le cri du poète :

Oh! bien malheureuses les âmes!

Elles ne se confondent jamais.

Elles ressemblent à des flammes Ardentes sous un verre épais.

Ace cri de passion la jeune femme répondait, avec

la foi que lui donnait sa pure tendresse :

Dieu a voulu que l'homme puisât ailleurs que dans une satisfaction commune a tous les êtres vivants la vraie flamme (\(^ cœurs, le saint lien des âmes. Ce qui fait la Légitimité, le caractère divin du mariage, ce n'est pas la

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bénédiction des prêtres, mais bien la fusion morale de deux êtres nés avec les mêmes aptitudes et les mêmes sympathies; c'esl là aussi ce qui lail la durée el la solidité <lc nos sentiments... Les attaches durables vienneni de ce qui es! seuldurable: l'âme. Pour moi, je serais moins sûre d'aimer mon ami comme il le mérite, si Dieu m'avait mise dans mu* situation autre que celle où je me trouve. Peutêtre lui-même serait-il moins confiani dans nu m affection.

Certes il étaii confiant, et doux, H attentif.

Nos i\i~\\x chambres, écrit-il, n'en faisaient qu'une : je laissais la porte ouverte, el de celle où j'écrivais, avanl le lever, j'avais le bonheur de l'entendre dormir, respirer doucement, de l'entendre ensuite se lever, aller, venir; jamais elle ne me dérangea. Au contraire, le bruit de ses pas m'avivait, me rafraîchissait le cœur, donnait parfois à ma pensée un charme de candeur, d'amour.

Et pourtant, dans cette nature dominatrice, absorbante, exclusive, le sentiment de ce qui manquait à son bonheur le rendait souvent d'humeur inégale, triste, orageux et môme injuste. Dès le 16 mars il écrit :

Ma chère mie. si fine et si tendre, avait le sentiment de toutes ces pensées sèches et tristes, qui me traversaient l'esprit, l'intelligence de la passion profondément exclusive qui souvent me rend injuste... Elle entend l'herbe pousser sous la terre, et voit distinctement ce qui n'est pas même encore; combien plus, au fond de ce cœur transparent, limpide, qui est véritablement sa chose, qui est elle-même... Le soir, elle m'enfonça la tristesse au cœur, disant : qu'elle ne vivrait pan. Moi aussi j'ai eu ces pressentiments, tant que je fus jeune. Et je vis encore, je suis plus vivant que jamais...

Nous retrouvons, dans le journal de Mme Michelet, la

trace de ces orages, nés d'occasions futiles, et dont elle avait peine à démêler la cause profonde.

7 avril L849. — Je rentre après avoir l'ait mes visite- <lr noces. J'ai le cœur bien gros. Mon mari l'a peut-être aussi et pourtant c'est bien à tort. Jamais il ne fut plus aimé de moi. Cette jalousie qu'il manifeste après quelques jours de mariage et à laquelle je n'ai point voulu donner sujet me laisse bien des craintes pour l'avenir. Que fautil que je fasse pour tranquilliser son âme? J'ai demandé la solitude la plus complète et j'y vivrai tant qu'il le voudra parce que ma détermination à cet égard a été réfléchie, et que je me suis senti la force de n'exister toujours que pour lui et nos études. Orne Dieu récompense la pureté de mes intentions et de mes sentiments en nous donnant à tous les deux la paix !

Les orages trop fréquents brisent ou livrent le cœur à des angoisses trop cruelles. Ce n'est pas vivre que de boire sans cesse à une coupe aussi amère!

10 avril 1849. — Encore une nouvelle maladresse de nia part et une nouvelle séparation de cœur. J'ai dit avec étourderie un mot avec lequel je croyais simplement plaisanter, et il en a été blessé jusqu'au fond de l'âme.

Je suis allée dans son cabinet pour m excuser et lui témoigner mon repentir. 11 l'a accueilli extérieurement et puis m'a dit maintes paroles qui m'ont navre le cœur. Il était calme, presque doux et par cela même tout ce qu'il disait était plus pénétrant, plus douloureux pour moi. Je me suis sentie glacée et je n'ai pu rester davantage auprès de lui. Mon Dieu, je suis près du désespoir!

11 avril, an malin. — Je n'ai pu dîner h ici-, ni lui non plus. Nous étions tous les deux trop émus. Je voulais me contenir devant mon oncle; une parole qu'il m'a adressée froidement m'a enlevé mon courage et j'ai pleuré. Il ne m'a donne aucun signe d'attention et s'est retiré avant la lin du repas. Je l'ai suivi presque aussitôt le visage baignédelarmes ]>■ ne puis m'empêcher de pleurer encore en écrivant ceci). En me voyanl ainsi désolée, il m'a prise dans ses bras et m'a dit de ne point mal trister. Les sanglots me coupaient la voix, je n'ai pu parler. Après

2 il IULES MICHELET.

m'avoir embrassée, il s'esl ;issis el ;t laissé échapper des paroles qui pèseront à jamais sur mon cœur. « Ce que tu as dit change bien des choses entre nous. » G'étail trop me punir de ma faute involontaire, je voulais mon pardon, .le me rapprochai du feu el mes regards cherchèrenl son regard; ils l'obtinrent; alors je m'élançai vers lui et je protestai de mon innocence. Il paru! me croire et m'aimer, .le fus en paradis, dans ce momenl de réconcilia^ lion, Je m'assis à ses pieds et je posai ma tète sur ses genoux. Pour me distraire, il me parla d'une infinité de choses él rangères à notre situai ion. Je lui sus gré de cette délicatesse. A sept heures el demie mon oncle descendit.

12 avril. - Nous étions tous les deux gais ce matin. L'intimité régnai! entre nous; l'orage d'hier semblait ne pas avoir laissé de I races, mais oc soir il est rentré triste et silencieux. Il s'est remis presque aussitôt à l'étude, tandis que les autres jours il me comblait de caresses et ne reprenait ses travaux qu'avec peine. Je sais bien que souvent il peut avoir des motifs de trouble et d'agitation sans que j'y sois mêlée. L'âme du véritable historien est faite d'émotion et de douleur; mais pourquoi n'en parlerait-il point?

Je suis associée d'avance à toutes ses idées et mon bonheur serait de penser, de sentir, de souffrir même avec lui.

Il est allé voir ses enfants ce matin et au retour il m'a dit qu'Adèle s'habituerait difficilement à son absence.

Je ne suis point égoïste et pourtant je serais profondément attristée s'il était vrai que le souvenir du passé, des tendresses de ceux qui sont aussi mes frères et sœur lui fît songer au présent avec amertume.

Ah! je sens que je l'aime et que mon amour grandira à mesure que je souffrirai par lui. De lui désormais dépendra le bonheur ou l'épreuve. Je ne saurais vivre ailleurs.

Le 14 avril 1849. — Hier encore mon mari n'est pas allé dans Paris, malgré qu'il fût beaucoup mieux que la veille. Nous avions encore besoin l'un de l'autre, de ce têle-àtète où nous savons si bien nous dire les douces choses du cœur. Cependant, après une matinée des plus intimes, je l'ai trouvé triste. Il s'est assis près de la fenêtre, tandis

YVES-JEAN-LAZARE MICHELET. 2 1 : i

que je cousais des franges à une couverture nouvellemenl achetée. II y avait un moment qu'il n'avait parlé lorsqu'il me dit avec amertume : « Il est douloureux pour un historien qui tient tout un peuple dans sa main pour le faire agir ainsi qu'il vous plaît, de n'être pas roi ailleurs et de trouver des obstacles. » Cette réflexion était à mon adresse, je l'avais provoquée sans doute par quelque résistance légère, car je n'en fais jamais sur les points importants. Je voulais lui donner la sérénité par de tendres paroles., mais je n'en eus pas le loisir; un affreux mal de dent me prit tout à coup et ne me laissa que vers quatre heures du soir. Dans cette douloureuse crise, malgré qu'elle fut toute physique, j'avais besoin de son affection et je la lui demandais en m'appuyanl sur son épaule ou sur son' visage beaucoup plus frais que le mien. II parut alors tout oublier et, dès que je lus plus calme, il me proposa une petite promenade sur notre charmante route de Villiers.

« Semaine fort orageuse, écrit-il de son côté dans son journal ; j'admirai sa patience, son égalité d'humeur, si touchante chez une personne nerveuse au plus haut degré, aimée (railleurs, un peu gâtée ; en quoi elle abuse si peu. »

Avec tant de bonne volonté de part et d'autre et tant d'amour, l'harmonie devait chaque jour devenir plus complète. 11 a le bonheur de voir sa jeune femme s'épanouir avec le printemps.

26 mai 1849. — Je me suis mis aux pieds de l'enfant, pour la prier d'être et de vivre, de revenir à la nature; je lui ai donné pour médecin moral et physique un mari très tendre... le seul, vraiment, dont je puisse garantir le cœur.

El j'ai l'extrême bonheur de voir une métamorphose étrange et soudaine : son cœur a molli, s;i tète a penché, elle s'est retrouvée femme et faible; mon diamant est redevenu ce qu'il devail être, une fleur. Grâces soient rendues à Dieu !

246 M l.l> WICHBLET.

Je désire profondément, pour elle autant que pour moi. qu'elle ne fleurisse pas seulemenl près de moi, — mais s'associe ;i moi • qu'elle vive peu à peu d'une grande vie. Je le désire pour elle, dis-je, parce que je crois profondément, el tout intérèl à part, que son harmonie est en moi. La passion pouvait être ailleurs aussi, sans nul doute ; l'harmonie est en moi seul. Pourquoi1? parce qu'en moi se trouve ce dont sa jeune vie a besoin : la continuité, ii variété d'un mouvement fécond.

Fécond pour elle, par la maternité! un enfant est i

longue carrière de sentiments el d'idées. El pourtant...

Fécond par l'étude el la pensée. Elle est, je le crois, à la fois ardente el persévérante. Si elle l'a montré, dans le vide du vieux mysticisme, où l'âme n'ayant rien à moudre, se moud elle-même, que sera-ce dans une voie où elle trouvera sous ses pas l'inépuisable trésor du Dieu sans fond de la Nature, Ja richesse illimitée de la pensée moderne !...

Michelet touchait là un autre point sur lequel il pouvait naître en eux quelque disharmonie. Mlle Mialaret avait été élevée sous de fortes influences religieuses, elle avait failli un moment chercher dans le couvent un refuge contre ses agitations antérieures. Son passage dans un couvent dcBayonne et la fréquentation de quelques ecclésiastiques lui avaient ouvertles yeux sur les vices de l'institution monastique et de la discipline catholique; mais elle gardait un fond de mysticisme et d'attachement à la vieille église. Elle n'avait pas renoncé sans douleur à lui demander la consécration de son mariage ; et dans les premiers temps qui suivirent, elle allait encore à la messe. Elle parlait sans cesse à son mari de ses incertitudes, de ses fluctualions religieuses.

Le soir, lisons-nous dans le journal du 26 avril, conversation religieuse, où sa jeune âme, sérieuse et tendre,

parut toul entière. Elle me parla de son père, de ses tendances religieuses, delà difficulté qu'il y a à marcherpar une voie si étroite, comme sur le tranchant du rasoir, entre le passé et l'avenir.

Le 27, il revient sur ce combat de deux esprits qui se livre en elle :

Je voudrais ne rien ôter à son cœur, mais retendre, sans diminuer sa force, la placer dans un point de vue supérieur, équitable et bienveillant.

Le 25 juin elle écrit :

Jusqu'à une heure et quart j'ai lu le Dante et j'ai pensé à toi dont il faut que je sois digne. Maintenant je pars pour la leçon d'Alfred. Je serais bien heureuse si je te rencontrais sur ma route, mais il fait chaud, je ne veux pas que tu marches par ce s^rand soleil. Adieu, à ce soir. Ta fille1.

Le 20 juillet elle écrit encore1 : « Ce qui me touche, ce n'est pas seulement de voir mon mari s'attacher tous les jours à moi davantage; mais de savoir qu'il s'occupe à ses instants de loisir de mon perfectionnement moral. Admise comme disciple à la communication de sa pensée et de ses travaux, j'ai encore le bonheur de recevoir de sa main le pain de vie qu'ailleurs je ne trouvai jamais. 11 le dépose avant de partir sur une page écrite dans un élan d'amour et de foi. Et pendant des longues heures de son absence je m'en nourris, j'en fais un cordial qui me soutiendra et me fera courageusement aborder la vie. Oui, cher ami, l'eau vive esl au dessous de la surface aride. Je le sens à l'émo-

1 Michelel ;i lu cette feuille, l'a épinglée dans Bon journal e1 y a ajouté: « Lu el baisé la petite page, avec attendrissement »

JiS FCLES MICHELET.

lion qui me pénètre en lisant tes feuilles. Celui quj a Ir don des larmes n'es! pas disgracié de Dieu. »

Dans un voyage qu'ils firent en Belgique au mois d'août et dont Mme Michèle! a écril la relation au jour le jour, nous retrouvons à chaque pas la trace de ces troubles dé pensée et de conscience. Nous la voyons écoutant au béguinage de Gand les (liants des femmes à l'office «In soir :

J'étais attendrie de les entendre et satisfaite de prier

avec elles. Mon ami, qui sent, si bien tout ce qui est du cœur, priait aussi avec nous, et je lui en sus bon gré. Dans les choses de religion et de sentiment, je désire n'avoir avec lui qu'un même cœur et une même foi.

Situation singulière que la leur ! Elle, souffrant de s'arracher à l'Église et pourtant pleine <lo doutes sur Dieu même et sur l'âme ; lui, résolument hostile au catholicisme, au christianisme même, mais homme de foi inébranlable, croyant trop en lui-même pour ne pas croire à l'âme.

29 septembre. — Elle m'exprima l'autre jour, avec tristesse, ses doutes sur l'immortalité. Cette foi est très forte en moi, à mesure que je vois s'en approcher l'expérience, a mesure que les grandes ombres du soir tombent du haut des monts, comme dit Virgile. Plus la vie est pleine, forte, ou du moins pleine d'efforts, et plus on s'affermira dans l'espérance qu'elle continuera au delà de ce monde... Pour moi, l'unité de la personne ne m'apparaissant dans aucune de nos fonctions, je suis porté à croire que celte muté réside en une force, une cause, que j'appelle âme, et qui continue de vie en vie. Et quand même un tel être n'existerait pas de nature, il faudrait encore que, d'acte et de volonté, Dieu le fît exister, le conservât durable pour réparer l'injustice du monde dans un monde suivant. Sinon, Dieu est injuste...

rVGS-JEAN-LAZARE MïCHELET. 249

Le soir, avec une grâce charmante, elle me mil en main une page écrite en mon absence, où elle s'attristait de

ses tristesses sans cause, et se réfugiait dans mon sein. en quelque sorte. Je fus singulièrement attendri; je lui dis que, puisqu'elle n'avait de confident que moi au monde, elle pouvait verser son petit cœur dans le mien, que si ses nuages venaient de quelque souvenir d'amour, elle pouvait tout me dire, que je l'accueillerais avec douceur et tendresse, que j'étais bien sûr d'aimer davantage. « Non, dit-elle, rien de tout cela. Plutôt santé, faiblesse physique, retentissement des chagrins passés. »

Nous causâmes religion, et j'abordai le sujet de la prière, et de la prière formulée et de la prière improvisée, variée selon les besoins de chaque jour. Rien ne me serait plus doux que de m'unir avec elle dans la pensée de Dieu.

La veille, elle avait écrit en effel dans son journal :

Pour mon mari. Je me suis levée ce matin le cœur comblé de tristesse, incapable de tout, ne cherchant qu'à m'absorber dans ma souffrance! Et pourtant rien ne m'était advenu de nouveau, mon bonheur me restait tout entier. Pourquoi donc alors être triste! Je ne le sais moimême qu'après avoir réfléchi sur la vie que j'ai eue pendant vingt ans. 'toujours la douleur et les tempêtes ; rarement avant mon mariage, j'avais une éclaircie dans mon ciel orageux. Est-il étonnant qu'aujourd'hui encore j'en ressente les dernières rumeurs ? Commela mer après une nuit d'orage, je reste1 (''mue et t roublée au moindre souffle. Oh! que mon âme se fortifie, maintenant que je suis dans la voie de Dieu. Va. mon âme, et, puisque tu es faible encore, marche sans regarder en arrière. Sois fermedans les luttes que se livrent encore ton passé et ton présent , Il faut que je pleure, et les larmes peuvent me soulager, mais non que je perde courage. Cette épreuve vient de Dieu. Quand les révolutions de l'Europe commençaient, j'ai senti naître celle de ma foi. Tons ont l'espoir dans la résurrection du monde. Eh bien! pourquoi ne pas l'espé rer pour mon âme? Mais pour arriver à celle foi simple et forte qui me rendra la \ ie et le repos, cher ami, il faut

250 IULES MICHELKT.

que lu me tendes La main el que noua marchions en semble. Avec toi, je ne craindrai plus; je pénétrerai toujours plus avant dans la grande lumière de la vérité. Fais cela pourta femme et ta fille à la lois; mon amour pour toi s'agrandira de ton dévouement.

L'atccord profond, définitif, de leur cœur, de leur être toul entier, auquel aspiraient avec angoisse ces âmes orageuses, leurfui donné parla crise qui marqua pour eux la période d'octobre 1849 à octobre 1850, par la naissance, la brève existence et la morl de leur fils.

Le M septembre lNii». jour anniversaire de la naissance de M. Mialaret, fut une date solennelle dans leur vie, la véritable date de leur mariage. On lit à cette date dans le journal :

Le même jour, j'eus le même bonheur dans les rhoses de l'esprit. Elle me demanda un plan, une leçon, pour une chose qu'elle écrivait. Le directeur des directeurs, du reste, qui précéda tousles autresen ceci, celui auquel je ne puis rien envier, c'est son père, ce père tant aimé de moi, qui pourtant ne l'ai point connu. Son portrait m'a porté bonheur. La douce impression de le voir a complété l'harmonie de -sa fille, a achevé de détendre son aimable organisation, toute dominée par le moral.. Certes il m'aimerait aussi, s'il avait su avec quelle extrême tendresse j'ai ménagé sa princesse...

Sur l'enveloppe du journal d'octobre je lis ces lignes tracées le 2 juillet 1850 :

C'est alors que j'eus le plus grand bonheur de ma vie, ma couronne et ma récompense . Elle était dans un état de coeur bien pur, et très digne de concevoir. Elle disait, 1 ' octobre au soir : « Mon Dieu, je vous donne mon cœur, et à mon mari. » Le dimanche 7 octobre nous fûmes enfermés tout le jour et tout le jour seuls. La pluie dan-

YVES-JEAN-LAZARE MICHELET. ^:»l

tomne tombai! abondante et continue. J'écrivais le commencement du tome IV (de la Révolution) seconde partie (nov. (.»:2. Le monde se donne à la France). J'étais du jury et le 15 octobre je rédigeai la demande en grâce pour le condamné Pigeon l. « Que ces deux choses te servent, cher enfant, fils de la (irâce! puisses-tu rendre ta mère heureuse ! puisses-tu servir la France, le monde, et vivre selon le cœur de Dieu. »

Mme Micheïet a raconté plus tard, en écrivant l'histoire de Mouton et de Minette 2, les deux chats de son mari emmenés de la rue des Postes aux Ternes, ce que lut sa vie dans VÈden Solitaire de la route de Villiers, les longues journées qu'elle passait seule pendant que son mari était aux Archives, ornant leur modeste logis, chantant les chansons de son pays, n'ayant, avec le vieil oncle Narcisse, d'autres témoins et d'autres con-. iidentsde ses joies et de ses peines que ces deux bêtes allée l ueuses et discrètes, qui étaient pour elle des personnes amies, puis les retours de Micheïet. chargé de {liantes pour le petit jardin où ils travaillaient tous deux avec une ardeur inégale, elle ardente à soigner ses fleurs, lui, oublianl l'arrosoir ou la bêche pour admirer sa jeune amie, si gracieuse, si adroite de ses mains, si habile à embellir leur demeure et leur vie, et qui, peu à peu, dans cette communion avec la nature, retrouvait la force et la santé.

C est le journal même de M. el de Mme Michèle! qui

Ouvrier de M. Delessert, qui, en étal d'ivresse, avait commis un meutre, croyanl venger la mort d'un militaire, assassiné par un de ses chefs.

8 On trouve ce récit des premiers temps du mariage de M. et Mme Michèle) dans le volume les Chats, paru en I9uia la librairie Flammarion. La première partie du volume es1 consacrée à Mouton et a Minette.

JULES MICHELRT.

va désormais nous faire connaître toutes les péripéties

de celle .innée décisive de leur existence.

JOURK M. DE M VDAME MICHELET

15 octobre 184',). — Le jury va finir: nous allons nous rejoindre; de ma part, <■<• n'est pas sans bonheur, .l'ai beaucoup souffert, beaucoup langui pendant <ts quinze jours d'absence. Seule, en Face de ma pensée «'I de cette nature triste déjà, s'apprètani nu sommeil de l'hiver, rien m- me venait nu cœur que le deuil. Et pourtant, si j'avais été raisonnable, je me serais réjouie de celle circonstance, nui procurait à mon mari l'occasion do faire des actes d'humanité. Il y a des jours, il est vrai, où je me suis sentie fière et heureuse de l'entendre dire que, par ses généreux efforts, il avait amoindri, aux yeux dos jurés, la culpabilité de tel ou tel accusé, et par conséquent abrégé le temps de sa détention ; mais, alors encore, je faisais bientôt un retour sur moi-même, je me disais : me voilà plus séparée de lui, car le jury lui donne des impressions que j'ignore, une joie intime dont je n'ai que le retentissement. 11 faut que désormais notre vie soit une. Ses travaux sont œuvre d'art, dit-il. ils ne peuvent appartenir qu'a un seul. N'importe, jelesuivraiVle loin et j'entrerai, autant que possible, en communauté de son travail, de ses pensées. Il me faut cela pour rétablir l'équilibre rompu par l'affaiblissement de la vie physique. Les forces de l'âme se conservent encore, mais elles s'en vont par mille sentiers... Hier, en me rappelant que c'était l'anniversaire de la mort de mon père, j'eus un violent accès de douleur, je me noyai clans mes larmes. Sans tenir compte de mon bonheur présent, je me plongeai dans le passé; j'en revis toutes les souffrances, et il me sembla que je reprenais la lourde chaîne que, sept années durant, je n'ai cessé unseuljour de traîner après moi. L'attendrissement de mon mari, son amour si visible, me remirent surtout, car je sentis se dissiper un nuage qui, depuis une semaine, ajoutait à ma tristesse. J'avais douté de son affection, mais sans le trouver cou-

ÏVES-JEAN-LAZiVRE MICHELET. 253

pable, puisqu'il ne m'est pas possible encore de lui donner tout mou être, de le laisser s'absorber en moi. Peutelre. me disais-je, il est fatigué d'attendre, el sa pensée va ailleurs. J'ai vu hier qu'il n'en était pas ainsi, que je restais l'unique objet de sa pensée, de son désir, et mes larmes ont cessé. J'ai pleuré doucement l'ami qui m'a quitté, mais qui, d'en haut, nous regarde et nous bénit. Maintenant que tu sauras cette révélation de mon âme, il ne faudra plus que ma tristesse te trouble. Pour le cœur, le passé ne m'est rien et tous mes désirs sont satisfaits. Je veux passer ma vie avec loi, pour grandir et me fortifier, afin que, dans le monde qui suivra, notre union d'esprit et de cœur soit encore plus forte.

■1' '' décembre 1849. — Tu t'es étonné ce matin, cher ami, de ma tristesse; tu ne sais donc pas combien je dépends de loi en toute chose. Depuis et même avant notre mariage, je n'ai voulu vivre que de toi et pour toi. Riend'extérieur ne s'est mêlé à mon existence. De toi, de mon amour, j'ai reçu toutes mes impressions, tantôt la joie, tantôt la tristesse. Je ne me dis pas plus sensible que beaucoup d'autres femmes, mais de plus qu'elles j'ai la solitude, et lorsque mon cœur est oppressé, c'est à mon cœur que je le dois. Delà, double mal qui me meurtrit souvent des jours entiers, et que je ne puis te confier, tellement je suis émue. Ce que tu m'as dit hier était peu de chose en réalité, un mouvement vif que toujours on ne peut réprimer, et pourtant je me suis sentie suffoquée en entendant tes paroles. J'ai étouffé mes pleurs dans un rire nerveux qui me faisait plus souffrir encore. Ah ! si je ne t'avais pas tant aimé, l'impression eût été bien différente. Je t'aurais répondu et aurais passé outre. .Mais pour toi est mon culte, mon respect, el c'esl surtout en public, que je veux toujours montrer que je te suis soumise parce que lu le mérites. Il m'est doux d'inspirer aux autres, par mon exemple, les sentiments qu'ils doivent avoir pour toi, si digne d'amour el d'admiration. Il faut que dans ces instants de courtes épreuves, tu m'apprennes a me jeter dans tes bras. ;i y chercher mon refuge.

.laurier 1850. — Je te remets, cher ami, ce compte; non par intérêt; tu vois combien pour moi je suis économe,

mais pour que, sans te fatiguer à chercher, tu voies, id'un coup d'œil, la situation matérielle. En prévoyant, je désire t'épargner les embarras d<v l'avenir. Tes charges ont été grandes cette année; moi même j ai été la principale, en n'apportant pour dol que mon cœur, Je dois dire cependant que si je n'ai pas ajoutée tes intérêts, je ne les ai pas non plus diminués par dos dépenses inutiles. J'ai toujours agi, tanl qu'il a été en mon pouvoir, pour que personne ne souffril de notre mariage. Toutes les lois qu'on m'a demandé, j'ai dit de bon cœur : donne, .le dois toutefois te faire observer qu'avec toute ma bonne volonté el mon ordre, tu n'aurais pu suffire aux dépenses, du dehors surtout, sans la somme prise sur tes renies et l'envoi du notaire de Renwez '. Si je n'eusse pas été ta femme, n'aurais-tu pas eu besoin de cet argent? cela me parait douteux. Le paiement de Thann, la conscription de Charles, son voyage récent, celui des Ardennes, auraient toujours subsisté quand même. Ce sont ces réflexions qui me rendent quelquefois moins triste de ma pauvreté. Et puis, j'ai l'espoir qu'en arrangeant toute chose pou,r le mieux, en arrangeant pour cette année un budget invariable relatif à ton revenu et à tes charges, nous ne serons point dans la nécessité de prendre sur un capital dont toi-même plus tard tu peux avoir besoin.

Mars 1850. — Cher petit, qui n'es pas né encore, mais que je sens vivre en moi, qui seras-tu, quelles seront tes destinées? Si mes vœux, mes pensées, mes désirs pour toi, laissaient dès mon sein une trace dans ton cœur, influaient sur ton âme, si pure, si semblable à Dieu, je ne t'interrogerais pas, car je te saurais d'avance, sachant le père dont je te veux l'image. Mais tu viendras au monde avec deux mélanges; ta mère aussi laissera son empreinte. Hélas! ce ne sera pas la meilleure. Battue des orages pendant de longues années, seule pour former mon âme. j'ai senti bien souvent ce qui lui manque pour

' Michelet eut, en 1849, de grosses dépenses à faire pour ses enfants Dumesnil qui ne vivaient pins avec lui, et surtout pour son fils Charles, qui avait fait des dettes, et a qui il fallut acheter un remplaçant.

YVES-JEÀN-LÀZARE MICHELET. -ï.ro

qu'elle suit grande et forte. Le malheur m'abat, je suis craintive, parfois pusillanime. Jamais encore je n'ai su avoir un vrai courage. Défauts d'éducation, travers d'une imagination impressionnable et d'un esprit pas assez agrandi. Parces côtés, ne me ressemble pas, mon enfant, car tu viens au temps des grandes luttes, el des grands sacrifices. Prends la force, le noble, l'héroïque cœur de ton père, ne garde de moi que mon amour pour lui. Mais je te sens tressaillir. Enfant! mes émotions seraient-elles déjà les tiennes ? 0 Seigneur, merci mille fois d'avoir l'ait un temple de mon sein, de m'avoir donné une seconde âme toute pure, toute sainte avec laquelle je puisse monter vers vous et me sanctifier en vous! Que je sois digne d'un tel bonheur; que ma reconnaissance pour vous t'égale! C'est là ce qui doit être la continuelle action de grâces de mon cœur heureux et ému...

20 mars 1850. — M'aimes-tu toujours autant? Je réfléchissais ce matin à ceci, que nos orages d'autrefois ne se renouvellent plus, que ces violentes impressions de tristesse qui arrachaient, à moi des larmes, à toi des lambeaux du cœur, ne se reproduisent pins. Quelle est donc la nouvelle marche qu'a suivi notre amour pour que le calme ait succédé à toutes ces émotions orageuses? .Noire union est plus grande, plus intime, je le sais. 11 a plu à Dieu de resserrer les liens de nos âmes par la fusion complète de nos deux vies, et, à dater de ce moment, les troubles de ton cœur ont cessé, car tu avais tout de moi. Mais cette possession entière, et que tu désirais tant, n'at-elle pas diminué la ferveur de tes sentiments1? N'as-tu pas senti que tu atteignais alors la limite du bonheur que je puis te donner"? J'ai toujours su m'apprécier, cl je ne me suis que bien rarement fait illusion sur ce que je vaux.

La culture de l'espril me manque; j'ai moins d'aptitude au travail que tu n'espérais peut-être, et partant, je suis inouï- capable de remplacer i;i personne qui, avanl moi. étail Ion confident, ton ami. le complément de ta vie morale. Je me dis souvent toutes ces choses, el je maltriste de ne [tas valoir mieux pour el re enfin plus sûre de Ion affection. Si je ne te suis point utile, même indispen-

256 il LES UICHELEÏ.

sable, l m le partageras plus aisément, lu en trouveras de plus dignes. Oh! sûr, ils seront plus dignes, mais non pas par le cœur, par la force constante de la volonté. Je marche sous la bénédiction de Dieu, dans la lumière qu il répand autour de ceux qui veulenl vivre de sainteté, de devoir. Mais pourquoi cette justification près de toi, qui me connais si bien, qui sais ce que je suis par le cœur1? Il est loul mon mérite peul être1? Si ce pouvaH être assez*? \h\ si un jour tu te sentais trop refroidi pour i, touche*

le ce etcur, presse-le contre le lien, lu trouveras de quoi

réchauffer les cendres les plus mortes. \a, ne crois pas qu'un ;uil re puisse te donner mieux. Aux heures où je ne

te semble1 pas la personne que I u as rêvée, peul èl re suis je la plus digne. Il me manque encore de savoir mettre

mon aine au dehors, mais elle est riche de germes qui par toi, la douce cuLture, vont se dével ipper. Cher ami ! s'il es) vrai que tu ne m'aimes plus comme par le passe, si ton gendre (je dis cela sans jalousie) reprend sa place au détriment de la mienne, dis-le moi sans détour. J'ai encore un moyen de te rappeler à moi, c'est notre enfant . Je saurai te parler de lui ; bientôt je le mettrai dans tes bras; plus tard, c'est la ma garantie, tu sauras ce qu'a pu mon affection, le sentant en tout toi-même. En aimant ton fils, tu aimeras aussi sa mère. Je t'écris ceci, sans en vouloir à Alfred, que j'aime pour lui et pour toi, mais je serais bien triste, si tu revenais au passé par un commencement de tiédeur. Une serait l'avenir'.'

14 aun'Z1850. — Je voulais être gaie et rieuse aujourd'hui; ce matin en me promenant au grand air. je disais à mon âme : « Epanouis-toi comme mes fleurs; sois heureuse du présent, ignorante de l'avenir. » Et je chantais toutes les chansons de ma jeunesse, toutes celles du moins qui me parlaient de bonheur. Mais je t'ai vu partir soucieux, si ce n'est triste, et j'en suis devenue toute rêveuse. Pourquoi ce mécontentement intérieur, cher ami ? De toi seul il vient, à toi seul il retourne; car pour nous, qui te suivons, nous sommes toujours joyeux des trésors que tu nous offres à pleines mains; ces trésors sont la foi, et avec la foi, la vie.

S'affaiblirait-elle en toi au moment où tu nous la donnes .'

TVES- JEAN-LAZARE MICIIELET. 2ii7

Non, sûrement: elle surabonde en ton âme, et jamais nous ne l'avons mieux sentie que dans ton dernier volume et ton dernier cours1. Après cela, est-il étonnant que tu reposes aujourd'hui, si tu as créé hier? Dieu, qui se l'ait visible a nos yeux à chaque renouvellement d'année, ne disparaît-il pas aus^i, comme pour s'absorber en luimême et goûter un instant le sommeil réparateur, avant le grand réveil et la grande action*? Même chose pour toi, qui es son fils bien-aimé, parce que tu accomplisses œuvres.. Ne t'afflige donc jamais lorsque la nature fait appel a ses droits et réclame en toi le repos. C'est peutêtre le moment ou s'opère dans ton esprit et ton cœur la mystérieuse élaboration de cette pensée généreuse et fraternelle qui demain, courant a travers le inonde, portera dans toutes les âmes la grande consolation de l'espérance. Que la foi en toi-même ne te manque donc jamais, puisque Dieu t'a chargé de nous enseigner la notre ! Le trouble peut encore appartenir aux disciples, mais non pas à celui qui les éclaire. Et que dcviendraije, moi. pauvre inutile de ce monde, qui me perds en toi pour trouvei' que j'ai raison de vivre, si je te vois perdre le sentiment de ton mérite et de ta puissance*? Que me restera t-il? .le ne suis que par ton aide. C'est un devoir à toi de me donner, par ton exemple, l'affermissement de ma foi.

A ce soir, dans notre jardin. J'aime lorsque nous nous retrouvons ainsi, seuls dans la nature; je me sens alors poète par le cœur.

1er mai 1850. — Voilà plus de quinze jours que je n'ai plus écrit un seul mot de journal, a cause de mes maux de dents. Bien (\o± choses se sont pn.-sér?, du ii avril au 1er mai. Les feuilles se sont entièrement développées; les lilas vont fleurir. Ce n'est plus l'espérance, c'est presque la possession. En nous, en moi surtout, dans le coin religieux de mon âme, il y a eu du trouble, de l'agitation,

1 Le tome IV de la Révolution Française et le cours de l'hiver 1849-1850 sur l'Éducation de la Femme et parla Femme. Michèle! projetait, dès 1849, d'écrire un livre sur la Femme. Il en parle dans son Journal le 26 juin 1849 ci en donne le plan.

des regards vers le passé, la crainte pour l'avenir. Sans que je l'aie voulu ou cherché, mon coeur esl monté ardemmenl vers Dieu pour le prier et l'adorer. Profond sentiment de religion que depuis longtemps je n'avais

ressenti ! Larmes et soupirs, je confondais fout dans ma prière. Mais alors j'ai craint d'aller à Dieu ; il m'a semblé que je n'en avais plus le droit depuis cette époque qui comptera à jamais dans ma vie, OÙ, lisant au fond de la solitude les ouvrages de Rousseau (la Profession de foi du Vicaire savoyard surtout), Voltaire, Michelet (le Prêtre et les Jésuites), j'avais tout rejeté de mes croyances antérieures, et je m'étais fait une religion de l'incrédulité. Gela venait de la difficulté qu'il y a pour un jeune esprit, ardent, inquiet, et qui embrasse beaucoup d'idées à la fois, de choisir le bien en toute chose.

.le marchais sur une ligne étroite, ayant de chaque côté un danger à craindre; pour l'éviter, il fallait m; pas abandonner la crête aiguë et fatigante sur laquelle je posais mes pieds. Je ne le pus; et dès lors je devins subtile, je cherchai à trouver dans mes lectures différentes une négation de l'enseignement religieux que l'on m'avait donné. Cet état, pénible cependant pour mon cœur, dura quelques mois avec une force étonnante. Je voulais par instant me faire une nouvelle croyance raisonnable et selon Dieu; mais je n'en avais pas le pouvoir. Dès que j'ouvrais un livre religieux pour m'éclairer, je reprenais involontairement mon esprit critique et je tuais par là mes velléités de retour. J'avais une correspondance sérieuse avec M. Michelet, dans laquelle il tâchait d'élever mon âme, de lui faire prendre un grand essor. Ses lettres étaient pleines de religion ; elles me pénétraient de recueillement pendant des semaines entières; mais elles ne dénouaient pas les nœuds de mon esprit. Comment l'auraient-elles pu d'ailleurs, puisque je ne lui en avais pas parlé ? Les souffrances que j eus à supporter dans les derniers mois de mon séjour à Vienne m'empêchaient de continuer mes études. Je me sentis plus calme de cette abstinence, et je me souviens avoir eu bien des élans religieux clans notre station à Linz. De retour à Paris, trop préoccupée de l'amour que j'inspi-

rVES-JEAN-XAZARE MICHELET. 259

rais et que je ressentais moi-même, pour celui quim'avait toujours soutenue de ses conseils et avait à certaines heures relevé mon courage, je ne pensais guère plus à Ion tes mes pensées antérieures., Te ne voulais que de la vie présente. Elle était douceet belle, même dans les oi

Nous nous sommes mariés et l'harmonie est \ enue bien vite, dans une union tellement assortie. J'ai senti le besoin de remercier Dieu de mon bonheur, et de cette magnifique nature qui pour moi semble le doubler ; mais lorsque je me suis mise à genoux, mon cœur s'est serré ; j'ai eu de nouveaux scrupules, et je me suis demandée si j'étais digne de la prière.

Mou mari a compris que j'étais triste de mon incertitude et il m'a noblement tendu la main pour nie raffermir et me donner la foi avec l'espérance. Si quelqu'un peut faire la lumière en mon àme, c'est bien lui ; et pourtant oserai-je me l'avouer à moi-même ? lorsqu'il parle de sa croyance, je suis toujours sur le point de lui dire : Mon ami, ètes-vous bien sur de votre loi, n'avez-vous pas vous-même le doute? Ah ! si mettant la main sur votre conscience, vous me dites que le fruit de vos immenses études, que l'inspiration de votre cœur si noble, si pur. vous a appris la religion que vous pratiquez, je vous suivrai dans votre voie s;ms détourner la tète vers le passé. Seulement je vous dirai comme l'Inde dit a la nature : Arrête un peu, que je comprenne.

Depuis longtemps tu as atteint le sommet de la montagne et moi je n'en ai encore gravi que le pied. Ne demande donc pas «pie mon ascension soit rapide. Peutêtre qu'il ne me serait pas donné de voir ainsi cette terre promise oii tu as déjà établi le lieu de ton repos. Je me perdrais dans la route. Viens plutôt à moi qui suis ton enfant, enseigne-moi tous les sentiers qui peuvent conduire ;i ce lieu de paix et d'amour. Vois-tu, je voudrais être transformée en loi. afin que nous n'ayons pas seulement ensemble la vie de ce monde, mais celle de l'éter-1 nité. Si je sens (pieu toutes choses, nous ne sommes plus qu'un même esprit, une même âme, je ne serais plus aussi attristée par la pensée de la mort. Dieu ne pourra séparer deux êtres qu'il aura si bien unis.

jfôO JULES MICHELET.

: mai 1850. — J'ai passé, comme à l'ordinaire, le milieu de la journée dans la solitude, ayant pour compagnons le travail et la réflexion, qui bannissent l'ennui, el créent sans cesse pour mon esprit un monde nouveau. A trois heures, mon mari est renl ré des Archives. Comme il voulail me surprendre, il a pris toutes les précautions puni' éviter le bruit. Mais sa petite femme n'a pas été effrayée de la surprise. Elle est toujours sage avec on sans témoins. Apres avoir fait quelques tours dans notre petit jardin et parlé tout le temps de mon intéressante amie (le Vienne (la princesse Cantacuzène), je suis venue me mettre avec mon ouvrage auprès du bureau de mon mari. Il m'a lu une de ses pensées sur le [christianisme, dont l'essentiel (pour moi) consiste dans cette opinion que le christianisme doit périr pour revivre1. Cette lecture a donné lieu à une longue conversation, dans laquelle j'ai demandé où se trouvait cette hase fondamentale, cette pierre angulaire de la nouvelle religion; j'ai demandé aussi où était ce christianisme qui exclut le droit, la justice, et établit la grâce seule comme sauveur du genre humain. Il m'a répondu que saint Jean en avait déjà parlé et que saint Paul dans ses lettres l'affirmait avec une force étonnante. Une telle proposition viendrait-elle de Dieu ? Celui qui est juste avant tout établirait-il des élus et des réprouvés selon son bon plaisir, sans tenir compte de la bonne volonté, de la situation, des actes de chacun ? Mais ce serait une impiété de croire à une telle injustice ; s'il en était ainsi, Dieu ne serait pas Dieu. Les hommes ont fait ce dogme ; je ne les accuse pas d'avoir pendant des siècles tenu sous le joug d'une pareille croyance tant de peuples à la fois; ils ont pu être sincères dans leur enseignement ; mais, encore une t'ois. Dieu n'est pour rien dans une telle institution.

Et je disais encore : « Mais comment savoir si la vérité n'est pas aussi pour lui (le clergé) ? J'ignore s'il ne pense pas comme nous; je n'ai jamais entendu ses discussions

' On trouvera ces pensées exprimées à plusieurs reprisesdans ce queMichelet a écrit après la mort de Pauline, de Mme Dumesnil et de son père. Voir plus liant, cli. u. et iv.

sur dos points aussi graves. Pour me persuader entièrement que le monde est à nous, il faudrait que j'entendisse ses opinions, pour savoir si elles sont logiques et conformes à celles que nous dicte à nous-mêmes la raison, intelligence souveraine de Dieu qui souvent est en nous. » Mon mari me répondait : « La dispute ne sert à rien, si ce n'est à rendre les ténèbres plus épaisses, el les hommes ennemis les uns des autres. Pour connaître où osl la vérité, il faut savoir qui vit, qui fait les œuvres de Dieu. Est-ce le clergé, qui se dit Dieu lui-même et prétend faire des miracles? Non : il est mort ; depuis deux siècles, il est descendu au cercueil et ne bouge plus. Est-ce cette société des grands hommes qu'on dit les ennemis de Dieu, et qui pourtant révèlent les secrets de son ouvrage à l'humanité ? Oui, ceux-là sont les vivants, les bienaimés de Dieu ; il leur adonné le don des miracles. Laissez les morts, suivez ceux qui vivent, et font... »

J'étais émue de ses paroles parce qu'elles venaient d'un cœur vrai et religieux. Je lui ai dit alors : « Plus j'examine toutes les réponses que vous faites à mes questions, plus je trouve que la vérité vous appartient ; mais lorsque je veux former un faisceau de tous ces rayons qui émanent de votre foi et m'en faire une vive et pure lumière qui me conduise dans ma route et me fasse trouver pour moi-même la science de Dieu, je me trouble, je me perds en efforts impuissants et je retombe sur la première borne du chemin. Par quoi donc arriverai-je à la lumière el à la paix don! jouissent les vrais enfants de Dieu ? Est-ce par l'étude des auteurs sacrés ou de la nature '.' ou bien encore, verrai-je plus clair en descendant au fond de mon cœur*? Ah! qui pourra résoudre cette question ! L'abîme est dans l'àme de chaque homme el lui-même en connaît rarement plus que la surface! »

Le soir, après le dîner, j'ai pris un plaisir extrême à lire avec lui la leçon de son Alfred1. J'étais attendrie en lisant les allusions qu'il fait à ses souffrances personnelles. S'il était en mon pouvoir de le consoler, de poser

1 Alfred Dumesnil remplaçait alors Quinet au Collège dé

France

le baume sur sa blessure, avec quel dévouement, quelle amitié je lui ferais ce bien ! Mais il doute, il ne veut pas croire encore que mon mari el moi nous l'aimons avec un même cœur, une même sollicitude. A près s'èt re arrêté un moment sur s,-i douleur, il s'esl souvenu qu'il était un homme, qu'il aurait plus <|ur toul autre le droit de faire entendre sa pensée, el il a pris son essor en se donnant à tous, ru prenant en main la cause de l'humanité. Je l'ai suivi avec admirai ion dans cet élan, cette énergie puissante d'une âme jeune, ardente, passionnée. Il a dit telle parole, il a exprimé telle pensée que mon mari disait n'appartenir qu'à un homme de génie.

8 mai. — Ce mal in j'ai voulu prendre quelques extraits de sa leçon pour les méditer à loisir. Ah! si j'avais ces <lcu\ âmes auprès de moi, que de choses j'apprendrais par leur secours !

10 mai 1850. — Qui pourra dire d'où nous viennent ces mouvements de joie ou de tristesse qui passent dans notre âme pour l'abattre ou la fortifier? Tous nous les avons sentis, mais nul n'a pu en dire le prineipe. Sentiments vagues et rapides comme le souffle et l'éclair, émotions aussitôt mortes que nées, larmes venues a Ilots du cœur et qui tarissent déjà en arrivant au bord de notre paupière! Voilà ce que nous éprouvons à certaines heures et, si l'on nous demande pourquoi nous sommes tristes, nous sommes presque toujours forcés de dire : je ne sais. Ainsi nous allons, comme la nature, tantôt calmes, sereins, réchauffés par la douce chaleur de notre âme, tantôt troubles, orageux, perdus dans l'océan des ombres, ne sachant plus où trouver la lumière de Dieu. Lorsque j'étais en religion (j'appelle ainsi le temps où je me confessais et communiais), étais-je moins agitée, moins battue par tous ces vents divers ? Non, sans doute. Soutenue quelques jours par les paroles et les exhortations du prêtre, trop impressionnée peut-être de sa personne, de ce que m'avait coûté tel ou tel aveu, j'étais comme une machine montée qui va parce qu'une main étrangère lui a donné l'impulsion, le mouvement. Mais le surlendemain, la «avise n'existant plus, je retombais inerte, incapable...

31 mai. — Depuis bien des jours, je voulais laisser là

VVES-JEAN-LAZARE MICHELET. -HY.i

mon ouvrage e( écrire une page pour mon ami. Mais j'hésitais toujours, me disant: Que puis-je lui exprimer qu'il ne sache déjà? En été, sous le bosquel ou dans nos promenades solitaires: l'hiver, à notre foyer, dans les longues heures du soir, j'ai toujours pour lui des instants de tendresse si vive, que mon àme tout entière y passe, qu'il la reçoit avec toutes ses pensées, ses émotions du jour. Et je n'y perds pas. car, à chaque épanchement. il m'aime davantage, trouvant en moi, au fond de toute confidence, une seule chose, mon amour pour lui. La grande bienveillance avec laquelle il accueille mes folies et mes caprices d'enfant, mes tristesses et mes joies de jeune femme, m'ont rendue très expansive; je peux dire aussi que la pureté toujours croissante de mon cœur y a fait beaucoup. Le mariage m'a sanctifiée : la vie forte et laborieuse que nous menons ensemble m'a assise dans le calme et la foi. Je me rappelle lui avoir dit un jour aux Tuileries : tous les six mois, j'ai un orage. Voilà bientôt quinze mois que nous sommes ensemble, et ils ne sont pas venus. J'affirme qu'ils ne viendront pas, parce que je suis dans la voie de Ihcu.

Ce qui fait la légitimité, le caractère divin du mariage, ce n'est pas la bénédiction du prêtre ni les liens matériels communs a tous les êtres vivants, mais bien la fusion morale de deux êtres nés avec les mêmes aptitudes et les mêmes sympathies; c'est là aussi ce qui fait la durée et la solidité de mes sentiments. Ils ont une base bien plus forte lorsqu'ils s'appuient sur l'estime mutuelle, sur le besoin incessant d'entrer en communication d'idées, en unité de vie morale. Les rapprochements où souvent les sens seuls sont émus, n'y font rien ou presque rien. Ilest même ;i craindre qu'une femme qui n'épouse un homme (pie dans la pensée des choses du mariage, ne s'en lasse bientôt, et ne suive l'entraînement de quelque séduction nouvelle. Les attaches durables viennent de ce qui es! seul durable : l'âme. Aussi je dis toujours en songeant que je n'ai pas tout : « Seigneur, que votre volonté soit faite! -I ai reçu de vous tant d'autres bienfaits1. »

1 .Mme Michclct fait ici allusion a ct~ qui a donné a sa \ ie con-

2GJ- IULES MICHELET.

3 .juin ( 850. — Une nuit presque entière d'insomnie, un affreux mal de dents, el la gymnastique continuelle de mon petil lutin, voilà, sans nul doute, ce qui me rend aujourd'hui faible à l'excès. En moi el tout autour de moi, je sens le trouble el l'orage; la pensée d'une morl prochaine me tourmente et m'attriste.

Cette nuit déjà elle m'es! venue, mais avec d'autres caractères; ma sérénité restait la même. Appuyée sur la croisée du cabinet de mon mari, entre une heure et deux, je me suis d'abord demandée où était telle âme qui m'a précédée dans l'autre vie, et, selon mon cœur,jelui assignais pour demeure l'étoile dont j'aimais la lumière. Puis j'ai dit par un brusque retour sur ma propre destinée : ci El moi, Seigneur, où irai-je, si tu me rappelles à toi, si mon enfant me coûte la vie? Sur tant de mondes qui roulent au-dessus de ma tête, lequel choisiras-tu ? Ah ! donnemoi celui qui doit être le sien ! » Cette prière muette, ardente, cette prévision de la fin a duré une partie de la nuit sans que j'en aie été agitée ; seulement, à la fin, je me suis mise à regretter une chose, peu regrettable peutêtre, le jeune corps que les années n'ont pas encore flétri, ce corps qu'il aime et que j'aime aussi, puisqu'il double nos liens. C'est une chose vraiment cruelle que cette prise de possession de la mort sur une créature de Dieu. Etre couchés dans la tombe sombre et froide, n'est-ce pas déjà assez'? Faut-il que six pieds de terre nous couvrent, pour que ceux qui nous ont aimés aient le courage de venir nous offrir des fleurs et des regrets? Quand la fleur de mon jardin se fane et tombe, je puis la ramasser, la garder sur mon sein, en respirer le parfum. Et moi, si je meurs, qu'advient-il? Il faut que mon ami se hâte de me faire disparaître, pour que l'amour ne soit pas pénétré d'horreur. .Mais, cher époux, après moi, il est une partie de mon être que tu pourras conserver toujours,

jugale une beauté dramatique et parfois presque tragique. Mariée à un homme débordant de passion et de vie, elle avait subi dans sa jeunesse des épreuves de santé qui l'empêchaient de connaître d'autres passions et d'autres joies que celles de l'âme.

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c'est ce cœur aimant, dévoué, qui, tnnl de fois, a palpité sur le tien, d'émotion et de bonheur. Si. us ton regard, il reprendra la vie pour continuer de t'aimer. Kl même, si tu viens prier sur ma tombe, il me semble que le reste de mon corps soulèvera la terre sous tes pieds, que tu sentiras ma poussière se réveiller dans un gémissement d'amour.

Fatalité, nécessité! Ne sois pas triste! La vie implique la mort. La douleur naît delà joie. Mais la mort est-elle wnt' peine, une fin ? N'est-elle pas plutôt un recommencement ? Là solidarité des mondes ne nous enseigne-t-elle pas la solidarité des âmes? La chaîne des êtres et des grandes sympathies se renoue éternellement par un anneau invisible. Ce qui est a été déjà, ne peut cesser d'être. Je te le donne, cher ami. ce credo, ce testament d'un esprit simple et pur. Garde-le, si je meurs, comme ma pensée dernière, mon acte de foi indestructible.

27 juin 1850. — Hier soir, je me suis couchée avec de la mauvaise humeur contre moi-même. J'étais si maussade que tu as dû, malgré ta grande tendresse pour moi, en être impatienté. Et ce matin encore, je me suis trouvée dans une disposition pleureuse, tandis qu'au moindre sourire de toi, j'aurais dû m'élancer dans tes bras et laisser mon âme s'épanouir sous le doux rayon de ton amour. Pardonne-moi cette bizarrerie de caractère sans raison et qui semblerait ne devoir appartenir qu'à i\n enfant gâté. Mes sentiments n'en sont jamais altérés, je reste quand même ton amie, ton amante. Dans six semaines. quand je serai remise de mes couches, il faudra que j'exécute une résolution que j'ai prise depuis quelque temps et qui sera ma meilleure hygiène morale: c'est de consacrer invariablement tous les jours quelques heures a l'étude; si elle pouvait se rapprocher des tiennes, par un côté au moins, j'en serais ravie; car elle établirait entre nous le vrai rapport intime, la communion permanente de nos' deux âmes. Les ouvrages de broderie ou autres, auxquels je me livre maintenant, je ne les aban donnerai pas alors, parce qu'ils servent à reposer mon esprit, sans le priver toutefois des avantages d'uni' peu séesoutenue; mais je ne leur donnerai pins mes jour

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nées entières. Souvent lu as été triste de ma pei'sistance en ce genre de travail, el tu m'as laissé comprendre qu'il te serai! plus agréable de me sentir dans une roule plus conforme à la tienne. Je n en ai pas tenu toul le compte que je devais, el c'esl là un de mes remords. La bonne volonté ne me manquai! pas, cependant; j'aurais voulu être assez forte pour "obtenir de moi tel ou tel petit sacrifice de loi loi le qui au rail résulté de la suspension do mes travaux manuels; mais j'éludais, me faisan! des nécessitésdece qui n'étail rien moins que nécessaire. Prends acte de cette confession, je t'en prie, el sois sévère, si. plus lard, lu me vois abandonner trop f'aeilomenl mes sages résolutions. Il faul désormais que je vive do ta vie, que tes pensées soient mes pensées : sans cola notre mariage, quelqu'uni qu'il soit, sera par plusieurs côtés un divorce. Pour que j'aie du courage dans ma besogne, il faudrait que tu me demandes un travail utile; écrire mes pensées, c'est un besoin du cœur lorsque le flot y monte; mais dans mes heures d'aridité (el qui n'en a pas en ce monde?) il me faut une occupation qui m'arrache à ma personnalité souffrante.

Le 2 juillet, naissait le (ils si impatiemmenl attendu. Mme Michelet écrivit elle-même, le 12 juillet, le récit de ses souffrances el de ses joies.

Vendredi, 12 juillet 18'iO. — Voilà dix jours d'écoulés depuis ma délivrance; sans la faiblesse et les vives douleurs <|ui ont accompagné mes couches, j'aurais déjà jeté quelques lignes sur le papier pour me l'appeler à jamais ees moments solennels de ma vie, où mon enfant m'est apparu tout couvert de mon sang et meurtri comme je l'ai été moi-même. Horrible chose que les tortures de l'enfantement, que ces grandes luttes de la nature avec la faiblesse d'une femme pour amener un nouvel être à la lumière! Le souvenir de tout ce qu'il m'a fallu endurer me crispe encore, et je m'étonne d'avoir pu survivre à un tel déchirement! Cela est néanmoins: les forces me reviennent el la vie avec elles. Quel homme aurai! pu

supporter un pareil momen.t ? Aucun, j'en suis sûre. Ils sont le chêne el nous le roseau ; les maux nous accablent, cl ne nous brisent pas. La présence d'espril n'en n'es! même qu'insensiblement altérée. Pour moi, je sais qu'au milieu de mes vives souffrances, je m'occupais du déjeuner qu'on allait donner au médecin; j'ordonnais le dîner, craignant (pie ma bonne, avec sa faible tête, vint a s'imaginer que tout le monde devait à mon exemple garder la diète. El si. dans les convulsions où me jetaient les douleurs imprévues, je donnais quelques signes de décourage ment, bientôt la pensée d'avoir impressionné péniblement mon mari me rendait, sinon le sourire, du moins le calme de la résignation. Le sentiment très net du danger (jue courait mon enfantine revenait aussi et je n'hésitais pas a rappeler mes forces dès que je le pouvais, pour tenter un nouvel effort; mais, épuisée avant l'heure par de violentes secousses, je retombais souvent sur mon lit sans avoir rien fait d'utile. Mon enfant restait toujours au passage, immobile, sans voix, suspendu entre la vie et la mort. Le connaissance de ce qui se passait alors me faisait un mal immense, mais elle a bien profité à mon fils. Si j'eusse perdu la tête, comme cela arrive à tant d'autres femmes, mon enfanl vivrait-il maintenant ? La chose est douteuse. Il ne pouvait naître que par un grand et courageux effort. Je l'ai fait et Dieu m'arecompensée. A V heures moins un quart, je me suis assise frémissante pour le contempler et remercier Dieu ! — La séance avait duré dix-sept heures, — c'est bien long.

Les paroles raisonnables du médecin m'avaient peu encouragée Mon cher et tendre ami a fait beaucoup pour moi dans cette cruelle épreuve, car il m'a beaucoup aimée. A chaque instant, ses yeux se remplissaient de larme-, el je le voyais souffrir de ne pouvoir me soulager. Moi, je t'aimais aussi et, de tout mon cœur, je m '('lançais vers toi pour trouver un refuge dans Ion sein. J'y cachais mes pleurs; j'y reprenais courage. Ah! qu'on ne médise pas que la femme en veut à son mari dans ces instants de douleur. De quoi le trou ver ait-elle coupable d'ailleurs .' Sérail ce de ce qu'à une heure Bacrée il a mis en elle

une double vie el l'a cou l'on née d u beau titre de mère '

El comment t'en aurais-je voulu de m'avoir donné ce gage à jamais précieux? J'ai failli y succomber et alors même je te chérissais. Tu dus le voir dans mon regard : que la vie cul tranché la vie, que l'enfant t'enlevât la mère, c'esl ce qui pouvait bien arriver; je le sentais vaguement ; mais mourir dans les bras, y mourir adorée en te laissant mon image, cela me semblait encore du bonheur et je t'aimais toujours. Dieu m'a réservée pour loi cl mon fils, je lui ronds grâces el suis heureuse, car beaucoup d'espérances couvent dans mon cœur. Je les changerai en réalité. Tes conseils et ton amour m'élèvent, et moi, j'élèverai ton fils, je lui enseignerai Dieu, la patrie et son père. Déjà, il y a deux jours, j'ai appelé sur sa jeune tête les bénédictions d'en haut, et, l'âme émue, les yeux pleins de larmes, je l'ai bercé avec ce chant héroïque et saint : Amour nacre de la patrie.

Jeudi, 25 juillet 1850. — Sombre jour de pluie. Seigneur. ouvre mon cœur à la loi ; je languis dans la tiédeur et ma vie en est diminuée. Qu'ils sont heureux ceux qui croient et marchent sereins dans leur voie, n'ayant aucune crainte de la mort et se sentant toujours prêts à parait re devant Dieu ! Jamais je n'ai ressenti comme aujourd'hui le vide que laisse en moi l'absence du sentiment religieux ; jamais aussi je n'en fus plus troublée. La nuit, au milieu de mes longues insomnies, et quand tout dort autour de moi, je me recueille et je cherche à prier ; mais mon âme reste froide, elle a perdu sa dévotion! Qu'ai-je fait pomme voir tombée dans un pareil état1? Ma vie est pure, remplie par le devoir; ma conscience me rend chaque jour un bon témoignage, mon cher compagnon est heureux avec moi. Ah! que je verse ici des larmes sur moimême! Ces pleurs solitaires, répandus sous le regard de Dieu, bien souvent m'ont rendu des forces; que ne peuvent-ils me rendre aussi ce que j'ai perdu?

Chère petite âme de mon fils, toute-puissante dans ta pureté, viens en aide à ta mère ! Une vie nouvelle doit commencer pour moi ; il faut que je reprenne une foi forte et que nous en vivions tous deux. Je ne veux ni raisonner, ni critiquer ; j'y perds la fraîcheur d'esprit qui me reste: â ce souffle brûlant et malsain je me suis des-

séchée, car j'y axais mis toute mon âme, espéranl y trouver la lumière. Dieu sensible au cœur, voilà ce que je

voudrais pour apaiser mes tourments. Bien souvent, je l'ai vu habiter en toi par de telles manifestations, cher ami! La foi dans l'amour!... Ne reste pas alors solitaire dans ton bonheur; appelle-moi dans tes bras, et que, squs tes larmes (car tu en verses alors), je me nourrisse au moins quelques instants de ta grande foi : la foi en Dieu et en l'humanité !

26 juillet, au soir. — Ce qui me touche, ce n'est pas seulement de voir mon mari s'attacher tous les jours à moi davantage; mais de savoir qu'il s'occupe à ses instants de loisir de mon perfectionnement moral. Admise comme disciple à la communication de ses pensées et de ses linvaux, j'ai encore le bonheur de recevoir de sa main le vrai pain de vie. qu'ailleurs je ne trouvai jamais. Il le dépose avant de partir sur une page écrite dans un élan d'amour et de foi. Et, pendant les longues heures de son absence, je m'en nourris; j'en fais le cordial qui me soutiendra et me fera courageusement aborder la vie. Oui, cher ami, l'eau vive est au-dessous de la surface aride. Je le sens à l'émotion qui me pénètre en lisant tes feuilles. Celui qui a le don des larmes n'est pas disgracié de Dieu, n'a pas le droit de dire : « Je suis dans la sécheresse. » Cet état existerait-il d'ailleurs, je ne devrais point m'en alarmer. Puisque j'en souffre, c'est un acheminement vers un étal meilleur.

Hier, dans notre conversation, tu as dit quelques mots qui ont renvoyé à mon esprit cet éclair de lumière : que l'homme n'est nullement responsable, même aux yeux de Dieu, d'un état qu'il subit, non par un effet de ses actes, mais par une cause supérieure a lui-même. Qu'elle vienne de la nature ou d'en haut, on peut l'ignorer ; mais on n'en est pas moins, je crois, dans la bonne route. C'est là peut-être ce qui réveille en nous le sentiment de la vie et nous rend propre a l'action.

Vivre, c esl agir. Celui qui ne seul pas ne vit pas.

Tout ce petit raisonnement, que je viens de me faire, me console el me l ire de mon abattement. C'est a loi que je le dois, cher ami : que le bien qu'il me lait soit la récompensé.

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