JOURNAL DE M. MICHELET
l'1' novembre 1849. - Dans ce jour solennel, elle me demanda ce qu'on pouvail lire pour les morts. Je lui dis: tout ce qui meurt, tout ce qui pleure, les psaumes des Juifs, et ceux des Irlandais, des Polonais, de toutes les nations qui meureni et pleurent, si elles ont fait des chants. Nous allons chez Mickiewicz... Revenus à trois heures, rêvé devant le l'eu. Elle tricotait pour moi. Calme doux, silence profond. Mille pensées me revinrent : mon père et M. Mialaret.
Elle se mêlai! ainsi à tout.
15 novembre. — Il est impossible d'être plus judicieuse et mieux née, d'avoir le sens et le cœur plus droits. Je le sentis a ses remarques sur mon chapitre de Vendée..". Mercredi soir, je lui demandais à quoi elle avait songé dans sa petite promenade aux Champs-Elysées. Elle disait: « Aux moyens de m'élever l'âme. »
12 décembre. — Elle me dit ce matin un mot bien intelligent : « J'ai le temps de t'aimer davantage. » Sans doute, j'ai l'inconvénient des distractions forcées; mais j'ai l'avantage aussi des retours d'autant plus vils: je m'y attendris beaucoup, par instants, resaisissant avec bonheur cette chère et unique personne, si jeune et si sage, qui se laisse si doucement former à ma ressemblance. ..
±ù décembre. — Nous passâmes le jour de Noël dans une harmonie profonde, et peu a peu la migraine me laissa. Elle s'était remise à moi, pour le choix d'une lecture pieuse. Je pris l'Évangile de Lamennais. Le texte, le commentaire, et celui que j'ajoutais moi-même, prenaient comme un ensemble d'aliments religieux fortement harmonisés; tous les trois répondant â des temps, à des états d'esprits différents. Ma chère mie le sentait très bien, et comme je lui dis qu'un jour elle répéterait
ce commentaire à son fils, elle entra en pensée de ma mort et laissa tomber quelques belles larmes.
21 janvier 1850. — Elle me disait dimanche soir: Je me reproche de ne point penser à Dieu ; mais souvent j'oublie... Je suis si amoureux de sa perfection morale el désireux de la voir meilleure que moi. que souvent je lui parlerais de Dieu: mais je crains de diminuer la spontanéité du cher jeune cœur. Il faut qu'elle déploie ses ailes dans la parfaite liberté.
6 février. — Indépendamment de mon attendrissement passionné pour ce cher enfant qui vit dans uni main. j'éprouvais encore une compassion douloureuse, en songeant que sa jeune vie, si dure dans l'enfance, si dure dans la première jeunesse, n'a respiré un peu que depuis notre union. J'ai vu qu'elle souffrirait moins, une fois qu'elle était enveloppé de mon cœur... Je me fie à sa jeunesse, à son courage et à Dieu.
21 mars. — A travers son indisposition de divers genres, elle refleurissait pourtant, reprenait l'éclat de la vie. Vie très seule, renfermée, intime, qui mènerait aisément à un monachisme voluptueux. Mais nous sommes tous deux avertis de plus d'une façon. La nature d'une part, qui nous sépare encore, le monde de l'autre part qui. lointain, ne nous envoie pas moins la voix de ses souffrances.
De la mon réveil matinal, l'impatience de faire et d'aider. Marche, marche !
J'éprouve aussi le besoin de donner à cette chère personne, qui regarde en moi, — et non autre part, — de lui donner un aliment moral et religieux. Que puis-je. sinon me donner, si j'en étais digne '.'
Dans ces grands jours où la religion antique dispose (te moyen- si puissants, el moraux et matériels, — heureux qui pourrait, sans secours matériels, et sans aide que son cœur, donner Dieu au cœur (pie l'on aune .
:il mars. Jour de Pâques. — Ma chère femme me demanda mon avis sur la prière. Je lui dis ce que je pense depuis longtemps, qu'aujourd'hui plus que jamais, elle doit être commune il est vrai, mais en même temps spét
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commune d'intention avec nos frères, spéciale, diversifiée selon uns besoin, nos situations, etc. : spontanée surtout, el sortani de notre élan personnel", pour prévenh les divagations el rêveries, il vaul mieuxécrire.
Avril 1850. — Tous ers jours-ci, je poursuivis le second chapitre (Robespierre), avec un extrême acharnement; je perdis de \ ue entièremenl les hautes régions de l'amour. Je n'eu «mis, dans cet intervalle, qu'un momenl trèsvif. Quelques papiers me tombèrent sous la main, qui me rappelaient la violente agitation de ma chère petite, à d'autres époques. J'en restai plein df rêverie. Tout ••cla calmé .' La voilà établie dans la nature ? Mais suis-je donc la nature ? Suis-je suffisant à son cœur ?
Il avril. — Tous les malins, en partant, je laisse mon travail aux mains de ma chère petite, pour me remplacer el me continuer prés d'elle. Ainsi, l'union morale nous revient sans cesse...
Une face nouvelle s'est révélée chez elle de plus en plus: très enfant, très positive, selon les moments. La tension poétique et douloureuse a disparu ; une autre poésie apparaît, à l'horizon, douce et tendre (non de moi, quoiqu'elle m'aime), mais de son enfant, qu'elle pressent, cherche à deviner, qu'elle forme et raisonne déjà.
10 avril. — En rentrant, elle me donna à lire la plus •touchante effusion : « Raconte-moi à moi-même mes souvenirs1. » Mais quels, chère amie? Aucun que lu ne puisses verser dans mon sein. Et quand ce serait un souvenir d'amour ? Pourquoi ne le dirais-tu pas?
N'es-tu pas sûre de trouver en moi un cœur infini. — Non, non, ce n'est pas cela. — Eh bien ! alors, c'est le culle qui te manque. Eh ! ma chère, il faut bien, chaque jour, dans cette éclipse, entre l'ancien et le nouveau, que chacun, chaque jour, se fasse son culte.
7 mai. — Le mardi soir, très touché, et plus que jamais peut-être, de ma femme, de tant d'innocence, tant de
1 Voyez le journal de Mme Michèle! du 1er mai. Elle voulait que >on mari lui reparlât de leurs relations épistolaires de 1847, au lieu de parler elle-même de sa personne.
JTVES-JEAN-LAZARE MICHELET. ^T.'î
gentillesse el de raison. Sa santé lui conserve un charme d'innocence el d'enfance : avec cet esprit sérieux propre
a sentir les plus grandes choses, elle n'en vit pas moins volontiers avec ses bestioles, comme Geneviève de Brabant avec la biche de la foret.
.le me reprochai la vie âpre, tristement laborieuse, qui m'empêche do jouir de ce bon petit moment, cette saison, cel te maisonnette solitaire, cette enfant charmante qui vit seule, et de ma pensée!
28 mai. — Sa vie. Voici comment, en moi-même, je datais sa vie :