‹ Jules MicheletChapitre 18 sur 20 · JOURNAL DE M. MICHELET · texte numérisé non relu

JOURNAL DE M. MICHELET

■2't août 18o0. — Mort de mon petit (Yves-Jean-Lazare. Jour de la Saint-Barthélémy, veille de la Saint-Louis). La maladie éclata le 2i ; 22, visite de M. Blache, gendre de Rf. Guerfaut ; ni l'un ni l'autre ne devine.

Le 24, double blessure.

Ma femme manifesta le désir qu'il fût endoyé : j'obéis a l'instant, j'avais hâte de le faire. Si la mort de l'enfant eût précédé l'arrivée du prêtre, le cœur troublé de la mère eût pu attribuer la morl au défaut de la cérémonie religieuse, ou douter de son salut. Au contraire, la chose exécutée, elle éprouva un reflux en sens inverse, elle en eul presque regret. Pour moi, quelle que fût l'amertume d'un acte qui m'isolait de mon fils, je devais suivre sa volonté dans une telle circonstance. J'ai le sentiment d'un devoir accompli.

.'s i ni ES MICHELET.

Dimanche 2b août. — Qui oserai! dire un mol contre le cœur d'une mère, lorsque, dans son déchirement, il lui revienl cette terreur d'enfance, d'un dogme exécrable qui damnai! l'inhocen! qui meur! sans baptême 1

Il ne reste qu'à obéir.

Malheur pour tou! l'avenir, si elle gardai! ce nuage !

Il irai! se fortifiant, prenan! corps en son esprit.

Elle rêverai! «le l'enfan! souffran! par sa faute. Il vaut mieux qu'elle ail dit cette pensée, qu'elle l'ail jetée au puits <liv l'oubli ; satisfaite, l'idée s'esl évanouie.

Elle aurait cru qu'elle croyait. Elleavu, rassurée, qu'elle ne croyail pas réellemen! ;'i celle abomination, e! s'es! retrouvée dans la foi humaine ê! juste.

Pour moi, au moment imprévu où je vis mon ennemi, le vieux système, se dresser de celle embuscade, el me prendre par le côté d'où je l'attendais le moins, je n'eus pas uni- minute d'hésitation. Aux balances de là justice, la mère pesé tellement contre le père, elle a laid d'autorile sur l'être qui l'a tant fait souffrir (et la fera tant souffrir, hélas! par le regret et le souvenir), que je décidai vivement, franchement, contre moi. Je me jetai sur ce calice amer, avec une avidité sauvage, m'empressant de combler la douleur par la douleur.

L'orgueil se tut ou fut nul. La justice, le droit maternel, régna souverainement, sans réclamation ni dispute. Dieu fut content de moi. je crois. Jamais je n'ai été plus digne de la foi que je professe qu'au moment ou je sem biais ladémentir. Qu'ils rient démon inconséquence apparente, que mon autorité morale en soit même diminuée, à la bonne heure; ma valeur réelle en a augmenté.

Ecarte cette vaine tristesse d'avoir fait rire tes ennemis. Quel est le fonds de leur triomphe ? De lier si bien les générations naissantes au dogme affreux d'un Dieu barbare, que jamais elles ne perdent une impression de terreur. Elles gardent la trace funested'un enseignement impie, elles croient s'en affranchir, par la culture et la réflexion, qui ramènent à l'idée d'un Dieu bon, clément, et le jour où elles faiblissent aux atteintes de la nature, ce dogme dénaturé en profite et reparait. Facile et barbare triomphe d'une force perfide qui d'abord saisit l'âme

sans défense, dans son sommeil d'enfance, s'empare lâchement de la raison endormie, el une fois glissée Là, elle dort, elle attend son jour. Ce jour-là, défendez-vous, si vous le pouvez, raisonnez avec la douleur. Ce serai! une barbarie. Il faut céder, on ne saurait lutter sans crime. Vous ne combattriez l'ennemi qu'a travers ce pauvre cœur déchiré, qu'en y mettant un germe d'infinie douleur pour tout l'avenir. Dieu parle ici pour la mère ; qu'elle soit respectée, obéie. il nous pardonne ce consentement apparent au dogme outrageant pour lui, d'un Dieu féroce pour qui l'innocence ne serait pas l'innocence, d'un Dieu insensé qui mettrait aux balances du jugement l'enfant qui n'a rien fait encore !

Mon opinion sur l'innocence, quedis-je. sur l'excellence des enfants, s'est accrue dans ce long jour passé en face de la douce et solennelle figure de mon pauvre petit mort !

.l'y sentais si bien la grâce du moment ineffable et saint qui lui a donné la vie ! Le charme d'un si grand amour !

J'y sentais la parfaite honnêteté, la loyauté, la pureté de la mère !

.l'y sentais son progrès futur, hélas ! tous les germes des grandes qualités qu'il ne développera point... Du moins en ce monde, car Dieu me garde de penser qu'ayant tait cette âme, l'ayant suscitée de nous, il ne lui trouvera pas son lieu, son emploi ailleurs! Je ne croirai jamais qu'il ait tait une œuvre inutile, qu'il ait créé pour la mort.

Que dire de l'idée impie, effroyable, qu'il ait créé cette pauvre âme innocente pour lui demander compte des fautes qu'elle n'a pas faites ! L'horreur pour ce dogme inqualifiable augmente en moi non seulement par mon attendrissement, mais par mon impression, juste et rai- 5< nnable (j'en suis sur,, de sa touchante innocence. Al) ! comment croire que Dieu, qui til celle créature aimable et douce, ne la lit pas pour le bonheur !...

Hélas ! il s'en va toul seul, sans sa mère, sans moi, abandonné, déshérité delà vie qu'il a touchée a peine, nue serait notre désespoir si nous ne le remettions aux mains paternelles .' Dieu de justice et d'innocence, recevez de nous notre enfant.

J'ai au moins ceci, dans un tel moment, de n'avoir pas le plus léger doute

La sérénité de son visage est elle-même un signe. Je crois de toul mon cœur que Dieu l'a repris de nous. Que le père du monde te reçoive donc et te rende heureux ! Pourquoi sérail iltoul puissant, si ce n'étail pour donner le bonheur à l'i nnocence .'

l 'nu r nous, que nous souhailerai-je ? valoir mieux — nous rapprocher de l'idéal (non réalité! hélas!) qui est devant nous. Puisse son innocence nous rester, comme héritage, qu'elle soit en nous de la vertu !

El moi. avancé dans la vie. que ce jour donc m'achemine, m "a Hennisse ; que d'artiste, je devienne hofnme. Bien dire r est peu. Mais bien l'aire !

Dimanche, 25 août. — La révélation de la mort ! Ses traits une fois fixés sont devenus plus significatifs ; les ressemblances heureuses qui étaient en lui se sont dévoilées. La mère les pressentait ; moi, je ne les voyais pas, sujet d'éternelle douleur!... Si j'avais su, peut-être j'aurais pu...

J'avais toujours été aveugle pour les enfants. La nature m'a donné ici une ou deux leçons. Je comprends mieux combien la génération est chose sainte et sérieuse, tragique même, dans ses chances rapides. A chaque instant, nous nous jouons de cette chose terrible, l'amour et la mort. Nous ouvrons, à l'aveugle, dans le moment le moins lucide, la source des pleurs qui ne tariront pas !

A mesure que la guerre sociale s'aigrit, il y a péril à se confier ainsi à une nourrice; c'est se livrer à l'ennemi. La nourrice, aussi bien que la domestique, devient impossible.

Nullité de la médecine ! Il est facile de prévenir les maux en entourant d'extrêmes précautions cet être faible, mais qui apporte tous les moyens de la vie. Pour guérir, les chances sont faibles; tout est mystère ici, tout est obscur ; la vie et la mort se taisent. Les révolulions intérieures sont muettes, rapides, terribles; elles gagnent de vitesse les traitements les plus prompts. 20 août 1850. — Le Dies irae pour un enfant ! Dans l'office funèbre « pour un homme, une femme, un

I \ i IEAN NAZARE m km ll.l r

enfant », ils onl mis indifféremmenl li Dies irae ! Ce fatal dimanche du 23 août, ma femme si rai onnablc, ayanl cédé .1 ma prière, se priva <!•' voir encore son enfant, J'avais crai ni pour elle cette cruelle i m près ion, l horreur du moulage, de l'ensevelissemenl ,

Elle resta seule quelques heurei pendant que je faisais les courses indispensables, el elle voulut prier

Son bon sens parfait, si droii el si juste, lui fil voir, au premier coup d'oeil, que son paroissien complet ne •■unie liait aucune prière convenable pour les enfants.

Le christianisme, très doux dans la forme, est amer dans son principe. Pour motiver la nécessité du salut de tous par le clins! (qui esl la base unique du christia nisme, comme religion), il suppose tous le homme . dé l,i naissance, mauvais, coupables et perdus. Coupables tous, celui même qui n'a pu rien l'une encore, coupable du péché d'un autre, coupable de la culpabilité étemelle de la nature. La nature, si l'on suivait ce principe à la rigueur, sérail un péché de Dieu Pourquoi avoir créé

relie ll.illll'e <|lli <le\;ill el le el enn I leinell I ec m | >;i I île '.'

Pour nous, «'Ile n'est |>i>ini coupable, elle esl la fonction du divin amour qui s'épanche <'n elle, aime en elle et aime « ■ 1 1 nous.

Les secs el durs logiciens du sacerdoce qui onl bâti ce système (longtemps après l'Évangile), étaient imbus de l esprit stérile du vieil empire romain, de son amour du célibat el de la stérilité, Dans ce monde mourant, 1res digne 'le mourir, qui ne demandait plus que la tombe el le silence, la vie, la production, la création, semblaient choses mauvaise et qu'il fallait expier. Ils n n aient dire que Dieu s'était trompé, avail pèche en créanl le monde, ce qui eût été logique dan une doctrine de mort, Ils disaient que la vie, une fois créée en tdam, livrée ;i elle même, avail eu cette horrible puissance <lr se souiller à jamais, se vicier, tomber dans la mort, pour la faute <l un moment, pour le péché d'un seul homme !

Qu'c i ce que l'enfant, dans cette doctrine ^ I n mauvai fruit il un mauvais arbre, d'un arbre gâté à la racine, dont l,i sève est le péché même Le désir d'engendrer, de perpétuer la nature qui est mauvaise, étant un mau

2ss IULES MICHELET.

vais désir, le fils dju désir, l'enfant, esl le péché de son père

J'ai mis ceci en lumière dans un chapitre de mon livre du Peuple, et personne n'y a répondu.

« Laissez venir à moi les petits », belle et douce parole de l'Evangile. Le Chris! n'avail pas deviné le christianisme qu'on iil après lui. Son principe, sans lequel il u esl plus une religion, mais une simple philosophie, son principe enveloppe toute la nature humaine. Venfanl même, dans la damnation encourue par le péché d'Adam. Tous mauvais et damnés pour la [unir d'un seul, et tous sauvés parunseul. Si vous supprimez la première proposition, la seconde n'est plus nécessaire ; le christianisme s'écroule comme dogme; qu'en rcsle-t-il ? le meilleur, le divin qui est humain en même temps; il garde le mérite immense d'avoir formulé, enseigné ce qu'on sentait el disait vaguement: «Aimez-vous les uns les autres, aimezvous en Dieu. » Par cela seul il garde une grande place entre les religions ; il n'est pas toute la religion, il en est une part notable.

Malheureusement, l'époque historique où il a pris son point de départ, l'esprit stérile du vieux monde, l'espril mystique et scolastique de la nouvelle religion, son mépris exagéré de la nature et de la terre, son effort pour prendre des ailes et s'envoler au-dessus, ont empêché le christianisme de remplir sa destinée. Il n'a pu embrasser fortement ni l'État ni la famille.

Quand nous lui demandons des prières dans les grandes nécessites du cœur, que nous donne-t-il?

1° Un élément antique, tiré des sombres Juifs, pleins d'àpreté, d'un souffle de guerre. Et encore, ils perdent le mouvement prophétique, l'élan d'avenir, la lueur d'aurore, en entrant dans le christianisme qui voit tout dans le passé, croit tout consommé et n'enseigne que limitation;

■1" Un élément du moyen âge, l'esprit même du prêtre, impérieux, menaçant, armé des flammes temporelles, spirituelles (ex. : le Dics irae) — ou bien encore, son élan vers la femme, non point la mère, mais la vierge, élan plus poétique que fécond, qu'utile au monde. Le nom de

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Notre-Dame ne peut l'aire illusion : nulle part elle n'es! consacrée comme mère, mais comme vierge.

On sont trop, dans ces prières, un dogme peu ami de la nature et de la génération. Deux choses manquent ici. qui sont le cœur même du monde, qui en font et le charme et la fécondité morale, deux choses, la mère et l'enfant.

C'est une des grandes misères de ce temps. Le monde cherche îles prières. Il n'en trouve point.

Dieu veut qu'il n'en trouve point afin qu'il en fasse.

Il veut que du cœur déchiré sorte son propre remède.

Quoi donc ! quand toute la terre est gémissante (douleur d'hommes! douleur de classes ! douleur de nations !) comment la prière manque-t-elle?

Pourquoi?... Cette génération n'est pas plus impie que celles qui ont précédé. Mais ceci tient à une chose : c'est que Dieu ayant voulu que l'homme devint de plus en plus l'artisan de sa destinée, son créateur secondaire, son Prométhée en quelque sorte, l'homme moderne a l'habitude, dans ses nécessités, de s'implorer d'abord lui-même, de taire appel à son énergie ; il n'attend plus, dans l'inertie, que le secours matériel vienne d'en haut.

Il a raison, et il a tort. Raison d'agir, raison d'être énergique. Tort de ne pas regarder en haut. C'est d'en haut toujours que vient le secours moral. Un regard de l'homme au ciel, un éclair du ciel à l'homme, c'est dans la rencontre de ces deux électricités qu'est toujours pour nous la force pour l'action et la force pour la patience.

La prière est toujours la grande nécessité du monde, comme harmonisation de l'homme avec Dieu. Elle reconstitue notre unité avec lui.

« La prière, d'où la tirer? — Tous les livres sont finis... » — Tant mieux, tirons-la de nos cœurs.

Pour moi, dans ma grande nécessité d'hier, en face de ma douleur, eu face du pauvre jeune cœur qui cherchait, al terri', et ne trouvait pas, j'accomplis dans sa simplicité la fonction sainte du sacerdoce domestique ; je donnai ce que j'avais moi-même, ce qui est moi plus que mon - ang, ma parole, ma pensée, mes larmes. Je la pris avec moi, cette mère, el réunis ensemble dans la douleur et l'espérace, nous donnâmes notre enfanl à Dieu.

290 JULES MICIIKI.I T.

Je pris un congé de quinze jours el m'enfermai ayec elle.

Sauf ce nuage d'un moment, elle fut admirable de cœur el de raison, toujours prête, dans les moments même de grande douleur, à monter aux hautes pensées.

Le plâtre, que nous . ûmes enfin le 29, me causa un renouvellement de douleur. Je le trouvai admirable, touchant au plus haut degré. C'est le mouvemenl d'un enfant aveugle el d'un enfant de génie qui avance vers la lumière. I>e la lumière, Seigneur! plus de lumière encore '

Quelques jours après, Michelel emmenait la pauvre mère désolée à Fontainebleau. Il avait toujours eu une

prédilection pour ce « paysage d'automne, le plus original, le plus sauvage et le plus doux, le plus recueilli... délicieux dernier nid pour reposer et boire encore ce qui resterait de la vie l ». Il y était allé avec Pauline; il y était allé avec Mme Dumesnil mourante; il y venait de nouveau avec sa jeune femme, confiant dans la vertu consolatrice de ces ombres silencieuses, sans murmures de sources ni chants d'oiseaux, où il évoquait « le génie de la Renaissance, fuyant et mobile, entre le jour et l'ombre. » Ils y passèrent une semaine, du l"1 au 7 septembre. Ils n'y trouvèrent pas encore la force qu'ils cherchaient. Lui, sans doute, revint au travail, qui était sa vie. avec le désir d'être, plus que jamais, « le lien des temps par sa sympathie impartiale et par sa volonté aimante pour le monde à venir»; mais il se sentait « trop peu de vie au cœur », et sa Pvosalinde.au sortir «h4 ces bosquets shakespeariens, reprenait le chemin de leur solitude de la route de Yilliers. lame plus lasse

1 ilis/nirc de France, f. VIII. p. :;..i.

cl plus souffrante '. désireuse pourtant de croire ci d'agir.

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