CHAPITRE PREMIER
Les destinées de la Franco el de l'Italie so trouvent, à travers toute l'histoire, plus indissôlublemenl unies que celles d'aucune autre nation. A travers tout le moyen âge les deux pays ont constamment agi et réagi l'un sur l'autre. Leur religion, leur politique, leurs arts, leur littérature, leur commerce ont été constamment associés. La Renaissance italienne a exercé sur la Renaissance française une influence décisive, de même que du xvme siècle français et de la Révolution française est sortie l'Italie moderne. Le sang français et le sang italien on! roulé ensemble pour l'indépendance de la péninsule et les sympathies de toute la France libérale on! accompagné, pendant le xixe siècle, les penseurs, les martyrs et les héros de l'Italie, dans les luttes qu'ils ont soutenues pour la liberté et l'unité de leur patrie.
De tous les Français qui ont, au xix0 siècle, aimé l'Italie, compati à ses souffrances, applaudi à son relèvement, aucun n'a senti, exprimé, symbolisé la solidarité profonde qui unit la France el l'Italie d'une manière aussi complète que Jules Michèle! (Test à deux grands
'Cette étude ;i été composée pour le Congrès International d'histoire donné â Rome en 1903.
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Italiens, à Virgile el à Vico, qu'il du! de prendre conscience de son génie, <lc sa sensibilité, <le son imaginai ion el de sa pensée ; presque toute sa carrière littéraire esl contenue entre son voyage à Rome de 1830 el son séjour à Florence de 1870-71. A Rome, en 1830, il concevait le plan d'une histoire d'Italie dont \ ///*toire de la république romaine, la première de ses grandes œuvres historiques, n'était que l'introduction. A Florence, en décembre 1870, il écrivait le dernier de ses chefs-d'œuvre, La France devant V Europe. Entre ces deux dates se place le séjour qu'il fît en Italie dans l'hiver de 1853 54, où il retrouva la santé, alors qu'accablé à la l'ois par le 2 décembre et par le terrible drame de 1793 qu'il venait d'écrire, il sentait la vie lui échapper. C'est à cette renaissance physique et intellectuelle de 1854 que nous devons ces petits volumes de poésie, de psychologie et de science qui ont enchanté le monde, Y Oiseau, Y Insecte, YAmour, la Femme, la Mer, la Montagne. En même temps qu'il recevait de l'Italie de tels bienfaits, des aliments pour son génie, des forces pour son corps, il se préoccupait de lui rendre services pour services ; il se faisait l'interprète de sa pensée, de ses aspirations ; il se liait d'amitié avec ses proscrits, il protestait contre ses oppresseurs, il lui prêchait l'unité comme un devoir, comme l'évangile de sa libération, il s'attendrissait sur les souffrances de sa population et de son sol, il l'exhortait à reconstituer sa richesse agricole en reboisant ses montagnes, en desséchant ses maremmes, en délivrant ses paysans des charges qui les écrasent. Nul étranger n'a aimé l'Italie d'un amour plus clairvoyant, plus reconnaissant et plus désintéressé. Le 1er juin 1854, il écrivait de Turin à un jeune offi-
cicr italien, M. lîuzzi, que ses idées avancées avaient contraint à quitter l'armée sarde :
« Le titre que vous voulez bien me donner de Défenseur de l'Italie, je l'accepte et je crois l'avoir mérité. 11 n'es! aucun de mes ouvrages où je n'aie défendu et glorifié la maternité de l'Italie, notre grande nourrice à tous, et la patrie commune du monde civilisé. Si ma santé se raffermit, je ferai davantage; je défendrai, contre le sentiment de bien des Italiens, le principe sacré de Y Unité de V Italie, seule garantie pour elle de force, de victoire et d'exclusion définitive de l'étranger. Je vois venir avec bonheur, monsieur, les grandes circonstances qui vous rouvriront bientôt la voie où vous étiez entré, dit-on, avec distinction. Prenez en patience ce mauvais temps. Nous touchons à son terme. »
Dans cette lettre où, avec un instinct prophétique, Michelet annonce le mouvement unitaire qui devait éclater cinq ans plus tard, il proclame, comme il n'a cessé de le faire toute sa vie, la maternité de l'Italie. Le 31 mai de cette même année 1854, il écrivait dans son journal :
« J'ai cherché abri auprès de ma nourrice Italie. » C'est d'abord par Virgile que l'Italie l'a nourri, allaité. Il nous a dit, dans la préface du Peuple, écrite en 1846, et dans les fragments autobiographiques avec lesquels Mme Michelet a composé Ma Jeunesse et le Banquet, ce que Virgile fut pour lui dès son enfance même. Sa première lecture, lorsqu'il travaillait, petit apprenti, dans l'imprimerie paternelle, avait été Y Imitation de Jésus-Christ, qui s'harmonisait bien avec la vie de privations et de dure réclusion à laquelle il était réduit. Quand il apprit le latin, d'abord avec un vieux jacobin, M. Mélot, puis au lycée Charlemagno, Virgile
! i IULES MICHELET.
s'empara de lui tout entier. Ce qui le touchait dans Virgile, pendant ces terribles années de guerre et d'invasion de 1810 à 1815, c'était sa douceur, sa mélancolie, sou sentiment profond de la nature, sa sympathie pour les hommes e1 les bêtes des champs, el en même temps les accents fatidiques par lesquels il révèle àRome ses destins. Virgile, don! le moyen âge lit uu prophète el que Dante prit pour guide d'outretombe, fui aussi pour Michelet un guideet un prophète1. « Dès mou enfance, dit-il, Virgile fut adopté par moi el me fut une Bible -. » Virgile éveillait en lui à la fois le sens de l'histoire et le sens de la nature. D'une mémoire rebelle quand il devait apprendre [des leçons par cœur, il sut bientôt Virgile d'un bout à l'autre. Il remportait dans ses promenades solitaires et s'en récitait des chants entiers s. «11 m'arrivait souvent, dit-il, d'oublier l'invisible ami qui me parlait, et de croire que cette voix était la mienne, qu'elle montait comme une faible plainte de mon propre cœur*. » Michelet m'a dit lui-même, qu'à partir de l'âge de vingt ans, il n'avait plus besoin d'avoir un Virgile avec. lui ; il le savait par cœur, et nous voyons en effet pinson journal, qu'à chaque moment, dans ses voyages, dans ses jours d'épreuves, son émotion dans les grands spectacles de la nature ou les graves événements de la vie privée ou publique, faisait remonter des vers de Virgile à sa mémoire et à son cœur. Sa sensibilité d'adolescent a été toute pénétrée de tendresse Virgi-
1 Ma Jeunesse, p. 200.
- Le Banquet, p. 275.
:: Ma Jeunesse, p. 200.
1 Idem, p. 201.
tienne. Par Virgile l'antiquité païenne s'est mêlée pour lui au christianisme de limitation et Virgile lui sein blait une sibylle qui le conduisait d'un monde à l'autre.
Mais ces impressions poétiques de l'adolescence n'étaient point un aliment suffisant pour cette intelligence puissante et inquiète. Elle chercha bientôt une doctrine et une direction philosophiques. Les maîtres du xviii6 siècle, Voltaire et Rousseau, dont le père de Michelet était le disciple exclusif, ne pouvaient lui sutlire. Pourtant Rousseau, par son Contrat social, par son Emile, par ses Confessions, le remua profondément, agita ses sens et son cœur, lui donna le désir de l'action, et ne fut pas étranger, par la Profession de foi du vicaire Savoyard, à la résolution qu'il prit, en 1816, de se faire baptiser. Cette adhésion aux formes traditionnelles du christianisme n'était ni une abdication de la raison, ni une acceptation des dogmes catholiques. C'était le résultat d'un besoin de communion avec les hommes, au sein de l'Église qui représentait à ses yeux la grande tradition religieuse et historique de l'Occident. Michelet avait besoin d'une explication du monde plus profonde, plus complexe que celle que pouvaient lui fournir Rousseau et l'Eglise. C'est alors qu'il connut le penseur qui devait rester pour lui le maître de la philosophie de l'histoire, par qui il crut un instant trouver l'accord de la science et de la foi, et cpii tout au contraire lui fournit plus tard les plus fortes raisons de considérer le christianisme comme une forme à jamais dépassée et périmée de la pensée humaine, Jean-Baptiste Vico. Une note inédite de 1854 nous indique en quelques traits cette action de Vico Sur Sa pensée : « A quinze ans. dit-il, j'ai eu Virgile ;
à vingi ans, j'ai eu Vico, encore un Italien. Il a fait de l'histoire un art. Vico enseigne comme les Dieux s»1 font el se refont, l'arl de taire les Dieux, les cités, la mécanique vivante, qui trame le double lil de la des tinée humaine, la religion el la législation, la foi el la loi. L'homme fabrique incessamment sa terre el son ciel. Voilà le mystère révélé. Vico fait d'étonnants efforts pour croire qu'il est encore un croyant. Le christianisme, religion vraie, reste toul seul comme exception, à qui il fait la révérence. Virgile et Vico sotil non chrétiens, plus que chrétiens. Virgile, c'esl la mélodie plaintive de la mort des Dieux. Vico, c'est la mécanique par quoi les Dieux se refont. Avec le droit, il fait les Dieux. En traduisant Vico, j'espérais encore accorder science et religion ; niais, dès 1833, je posai la mort temporaire du christianisme et, en 1848, de toutes les religions. J'eus par l'Italie une éducation très libre, non chrétienne, Virgile, Vico et le Droit. J'ai passé dix ans (1830-1840) à refaire la tradition du moyen âge, ce qui m'en a montré le vide. J'employai dix ans (1840-1850) à refaire la tradition antichrétienne, antimessianique. »
Michelet n'a pas tort quand il dit que Vico n'es! pas chrétien. Ce qui fait l'essence du christianisme, le Christ et la Rédemption, n'a point de place clans les corsi et ricorsi qui constituent pour Vico la marche providentielle de l'humanité. Et cette action de la Providence n'est, au fond, qu'un autre nom du déterminisme. L'humanité passe et repasse nécessairement par les trois âges : divin, héroïque et humain ; par les quatre phases des sociétés : patriarcale, aristocratique, démocratique et monarchique. Le christianisme, dans cette évolution, n'est qu'un retour à l'âge divin et
légendaire, puisa l'âge héroïque, où tout est Imagination, poésie el symbolç. Au contraire, la phase de l'âge humain, où Vico écrit, est la phase de la monarchie el de la philosophie, où le droit religieux es! remplacé par le droit civil.
Dès 1830, Michelet, dans sou Introduction à l'histoire universelle, marquait le caractère plus humain que chrétien de la conception de Vico quand il écrivait : " Vico est le prophète du monde nouveau. Il a le premier montré le rôle de la Providence, s'exerçant, non dans les cadres étroits d'une religion, comme chez Bossuet, mais dans le système harmonique du monde civil, dans l'homme s'humanisant par la société. » Il y avait une affinité profonde, et comme une harmonie préétablie, entre le syncrétisme grandiose, obscur et poétique de Vico et l'esprit de Michelet. Ce n'est qu'en 1824 que son attention fut fixée sur Vico par Cousin et par ce qu'en dit Dugald Stewart dans sa Philosophie de l'esprit humain, et pourtant, dès 1819, il avait conçu l'idée d'un livre sur le Caractère des peuples trouvé dans leur vocabulaire, qui aurait été une philosophie historique des langues et une préface à une logique et à une métaphysique de l'histoire. Or Vico lui expliquait le rôle et le sens des traditions poétiques des temps primitifs, la portée des recherches étymologiques pour l'étude des origines, le caractère symbolique des faits et des personnages de l'histoire, le rôle prépondéranl des besoins el des instincts des masses dans le développement de la civilisation. Michelet introduira dans le déterminisme providentiel de Vico une modification essentielle: il fera de la liberté humaine luttant contre les fatalités de la nature le ressort principal de l'histoire : mais il restera disciple de Vico par l'importance
qu'il attachera toujours à l'action des masses, par la recherche du sens symbolique des grands événements et des grands hommes, par ses efforts pour séparer dans l'histoire le régulier de l'accidentel, par la préoccupation de découvrir simultanément dans le droil et la poésie les manifestations essentielles de l'étal social d'une époque el d'un peuple.
Michèle! a dil vrai quand il a dil : « Je suis né de Virgile el de Vico. » Sa sensibilité a été éveillée par Virgile et sa pensée par Vico. Toutefois il antidate I influence exercée sur lui par Vico quant il la fait remonter à sa vingtième année, et diminue ainsi sa propre originalité. Il avait, comme nous venons de le dire, dès 1819, à vingt et un ans, pour ainsi dire deviné, pressenti Vico en traçant les linéaments d'une philosophie de l'histoire. Ce n'est qu'en 1824 que, sur les conseils de Cousin, il entreprit de traduire la Scienza naova en l'abrégeant et en la clarifiant. Une première édition, précédée d'un Discours sur le système et la vie de Vico, et complétée plus tard par la traduction d'opuscules du philosophe, parut en mars 1827. Michelet projetait en même temps d'écrire un livre intitulé : La lettre et V 'esprit. Cerlum et verum, où il eut montré, conformément aux idées de Vico, dans les religions, les formes symboliques de la pensée humaine, dans la jurisprudence, la manifestation pure de l'esprit.
Michelet fut détourné de ce projet par les obligations nouvelles que lui créait le double enseignement de la philosophie et de l'histoire dont il fut chargé dans cette même année 1827 à l'Ecole normale, appelée alors École préparatoire. Il publia également en 1827 son Précis cl" histoire moderne, lit un voyage en Allemagne en 1828. commença ses Mémoires de Luther et
ses Origines du droit, où il s'inspirait à la fois de SHco el des Antiquités du droit allemand de Jacob Grimm. .Mais ses préoccupations juridiques comme son enseignement devaient le ramener vers l'Italie et Rome, source par excellence du droit. Dans ses cours d'histoire, il revenait invinciblement vers Rome, centre du monde antique, mère du monde moderne par le droit et par le christianisme. Voir Rome était un rêve qu'il nourrissait depuis bien des années. « Il doit en rester, écrivait-il en 1823, des inspirations pour toute la vie i. » En 1830, surmené par le travail excessif auquel il se livrait depuis dix ans, il fut condamné par les médecins à un repos absolu. Un voyage était Je seul moyen de l'arracher à ses livres. On lui ordonna un séjour en Italie. Ce voyage, qui ne dura que deux mois, mars et avril 1830, lui rendit la santé et exerça sur lui une profonde impression. Il y était préparé par sa merveilleuse connaissance de l'antiquité, par l'étude de Niebuhr, de Gibbon et de Yico. Son esprit, qui ne pouvait jamais rester inactif, s'était posé en descendant en Italie une série de problèmes sur l'agriculture antique, sur le droit romain et canon, sur les causes de la mort de l'Italie des Césars. Nous n'avons plus, malheureusement, les lettres qu'il écrivait, d'Italie, à son élève, la fille de la duchesse de Rerry, à qui il inculquait l'admiration de la grandeur romaine. Mais Mme Michelet, dans le volume intitulé Rome, rédigé d'après les notes et les conversations de son mari, nous a donné une idée très fidèle des émotions esthétiques et des visions d'histoire que Michelet a eues dans sa course rapide à travers Gènes, Pise, Florence,
* Rome, p. 27.
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Rome, Bologne «'l Milan. La Rome chrétienne l'émut anlanl (jnc la Rome païenne, «'l il baisa pieusement la croix du Colisée. Il lil une riche moisson de faits èl d'idées; il lil la connaissance d un grand nombre «maliens éminents, Rossi à Genève; l'abbé Gazzera à Turin; Niccolini, Capponî et le général Coletta à Florence; l'abbé Scarpeilini et le père Ventura à Rome; Mezzofante et le marquis Pépoli à Bologne; Romagnosi, Cattaneo et Manzoni à Milan, bien d'autres encore; el tout en étudiant les causes <pii avaient ruiné le Latium, puis Rome même, il rêvait la résurrection de l'Italie moderne.
« Ali! cette vieille terre italique, écrivait-il à un ami. sur quelque point que vous touchiez, la vie frémissante en jaillit et la jeunesse éternelle! Si l'on vous redit qu'elle est morte, n'en croyez rien. La mort n'est ici qu'une apparence. Qui porte en soi une force aimante éternellement ne peut mourir. »
Il revint à Paris juste à temps pour assister à la. révolution de Juillet et, au lendemain de cette révolution, il écrivit un des morceaux les plus éloquents qui soient sortis de sa plume, son Introduction à V histoire universelle . Cette large esquisse d'une philosophie de l'histoire fut inspirée autant par les souvenirs du voyage d'Italie que par les événements de Paris. La France lui apparaît prédestinée à conduire le monde moderne par son intime union avec l'Italie et l'Espagne, avec l'Italie surtout. « L'Italie, dit-il, appartient de cœur à la France. Les deux contrées sont sœurs. Il y a un double écho dans les Alpes. La fraternité des deux contrées fortifiera le sens social de l'Italie, et suppléera à ce qu'elle laisse à désirer pour l'unité matérielle et politique. » Bonaparte est alors à ses yeux un symbole
MIÇHELET ET L ITALIE. 21
prophétique de l'union future dé l'Italie e1 de la France. Il rappelle le rôle de l'Italie dans la civilisation, l'œuvre grandiose d'unité humaine accomplie par Rome antique, qui « aspirait les peuples et les respirait par ses colonies, » la variété infinie de l'Italie moderne, idéaliste et spéculative dans le Midi, sensualistc et active dans le Nord, artiste en Toscane, politique à Rome, et partout poursuivant, avec l'esprit juridique, la recherche de la cité idéale. La civilisation italienne est, dit Miçhelet; une civilisation urbaine. Dante est un architecte de la cité invisible. Vico conçoit l'histoire de l'humanité comme le développement de la cité. De là le morcellement de l'Italie, mais aussi l'indomptable personnalité, l'originalité qui isole et grandit les individus et les villes. Il proteste en faveur de l'Italie contre les mépris de l'Allemagne. « La grande, la savante, la puissante Allemagne n'a pas le droit de mépriser la pauvre Italie. Laissez-lui le temps, à cette ancienne maîtresse du monde, à cette vieille rivale de la Germanie. » Il s'indigne des ridicules déclamations sur la mollesse italienne. « L'Italien, répond-il, sait mourir pour une idée. » 11 termine par ces mots :' « Quiconque veut connaître les destinées du genre humain doit approfondir le génie de l'Italie et de la France. Rome a été le nœud du drame immense dont la France dirige la péripétie. » Aussi forme-t-il à ce moment le projet d'écrire simultanément une histoire d'Italie et une histoire de France. Ses deux volumes vin' la République romaine, parus en 1831, œuvre d'art incomparable, remplie de vues originales et profondes, et qui, à bien des égards, n'a pas été dépassée, étaient le commencement de celle histoire d'Italie restée inachevée. En 1<S.':>.'> paraissaient les deux premiers
22 IOLES MICHELET.
volumes de ['Histoire de France au moyen âge, qui devait pendant dix ans absorber toute L'activité intellectuelle «le Michelel.
S'il renonçait à continuer son histoire romaine, il n'oubliait pourtant pas l'Italie. Il y revenait sans cesse dans ses cours de l'Ecole normale; pendant vingt-cinq ans il ne cessa de scruter l'œuvre de Michel-Ange, qui lui était apparu, à la Sixtine, dès 4830, comme un prophète jetant la malédiction sur le passé et prononçant des paroles d'espérance et de délivrance pour l'avenir. En 1838, au moment où il venait d'être nommé professeur au Collège de France, se sentant las du grand effort que lui avait coûté son Histoire de France, il reprit le chemin de l'Italie et alla en juillet et août voir Venise qu'il ne connaissait pas. « Dès Lugano, écrivait-il plus tard, je me sentis, aux cheveux, au visage, un souffle mystérieux, comme une haleine d'amour, celle de la grande mère Italie, toujours jeune et rajeunissante, aimante éternellement. » La beauté de Venise, la somptuosité de ses palais, de ses églises, de ses œuvres d'art, l'enivrèrent, mais en même temps il sentit, plus profondément encore qu'en 1830, les souffrances de l'Italie, et avec son grand cœur, il cherchait les moyens de les alléger, de ressusciter ses villes mortes. Il étudiait les projets de digues, de voies ferrées qui pouvaient rendre à Venise sa prospérité. Dans un esprit de haute équité et avec sa belle sympathie d'historien et d'homme pour toutes les nations, il cherche même à consoler l'Italie de sa servitude temporaire en lui montrant ce qu'elle peut y gagner « pour l'amélioration de son âme ». En passant à Côme, il avait été touché d'entendre un batelier lui dire : « Ghi è tedesco resta tedesco, ma chi è italiano
puô divenire fràncese, e chi è francese puô divenire italiano. » .Mais il proteste à pari lui en faveur de l'Allemagne. « L'Italie, écrit-il dans son journal, déjà trop française au dernier siècle, aurait perdu encore sous l'influence de la France. L'Italie avait besoin sans doute d'être en contact avec une nationalité moins analogue à la sienne. Le monde s'est complété plusieurs fois par ce mariage violent des deux moitiés les plus hostiles, l'Allemagne et l'Italie. »
Dans les années qui suivirent. Michelet s'occupa constamment de l'Italie. Ses cours du Collège de France de 1840 et 1841 furent presque entièrement consacrés à l'histoire de la Renaissance italienne et, en 1841, c'est sur ses instances que le gouvernement de Louis-Philip] ><> appelait Edgar Quinet au Collège de France pour y enseigner les littératures du Midi de l'Europe. Quinet allait, en racontant les Révolutions d'Italie, appeler les Italiens à secouer le double joug qui les avait opprimés pendant tant de siècles, la Papauté et l'Empire allemand. Michelet, lui, étudiait surtout dans l'Italie le pays de la Renaissance, celui qui avait arraché l'Europe à la théocratie et au mysticisme du moyen âge en libérant la raison humaine par le retour enthousiaste à la nature et à la culture antique. Michelet venait d'achever les six premiers volumes de son Histoire de France, où il avait exprimé la touchante aspiration du moyen âge à la réalisation sur terre de la Cité de Dieu, avec tellement de force et de sympathie qu'on pouvait voir en lui, par moment, un fidèle de l'Eglise. Mais ce n'étail qu'une piété d'historien, qui identifie pour un instant son âme à celle des hommes dont il ressuscite la vie et les rêves. Quand il arriva au xve siècle, il se retourna brusquement contre
le moyen âge; il montra l'arl italien avec Brunelleschi prononçanl l'arrêl de morl de l'architecture gothique; l'âme religieuse de l'Italie annonçant, avec Joachim de Flore, et plus tard Savonarole, une réforme où dispapaîtraienl la loi ancienne el les Formes antiques de la hiérarchie; la pensée italienne délivrée de la scolastique par le platonisme; l'Italie, en un mot, enseignant
au inonde la réconciliation de l'art et de la raison, le mariage du beau el du vrai. Mais, en même temps, il mollirai! l'Italie retombant au xvie siècle sous le joug de l'Eglise el de l'étranger, du conventionalisme artistique et littéraire el de la frivolité mondaine, et laissant ;'i l'Allemagne et à la France la tâche de continuer l'œuvre de la réforme religieuse el du rationalisme. Le volume de l'Histoire de France intitulé Rc puissance ; qui ne devait paraître qu'en LSo.'i, était déjà conçu et en partie écrit dès 1843. Il est tout entier consacré à l'Italie. Quand Michelet y décrit la découverte de l'Italie et de Rome par les Français de Charles VIII, ce sont ses enthousiasmes de 1830 qu'il raconte; sa préface est un long hymne à l'œuvre libératrice de l'Italie pour la pensée humaine, le livre luimême est une éloquente lamentation sur l'écrasement de I Italie par l'étranger et la Papauté. Ses chapitres sur Savonarole et sur Michel-Ange gardent, après cinquante ans, non seulement toute leur beauté, mais toute leur valeur historique. Les savants qui, depuis 1850, ont étudié la vie du grand prédicateur et celle du grand artiste nous ont sans doute apporté une foule de documents nouveaux et nous ont permis de comprendre beaucoup mieux leur personne et leur œuvre; mais si l'on veut éprouver le frisson qui secouait les Florentins à la voix de Savonarole, si l'on veut entendre
MICHELET ET I. H Al. II.. 1>
avec toute leur puissance mystérieuse les accents fatidiques des prophètes et des sibylles de la Sixtine annonçant la mort du vieux monde et la lointaine aurore des temps nouveaux, c'est encore Michelet qu'il faut relire.
L'année 1853 fut marquée pour Michelet par la connaissance d'Amari dont l'amitié devait tenir une si grande place dans sa vie. Nous lisons dans son journal, le 2 janvier: « Reçu aux Archives M. Amari qui a renouvelé l'histoire des Vêpres siciliennes, fugitif. » Far Amari, comme aussi, mais à un moindre degré, par Libri dont il se défia bientôt, et par la princesse Christine Trivulcc de Belgiojoso, Michelet entra en relations intimes avec le monde de l'émigration italienne. Les deux idées qui l'absorbent à ce moment sont la lutte contre l'esprit jésuitique, qui représente pour lui l'asservissement de l'âme, et la prédication des idées démocratiques, seule source de régénération pour une bourgeoisie dépravée par les jouissances matérielles. En 1843, il publie avec Quinet les leçons qu ils viennent de faire au Collège de France, sur les Jésuites ; en 1845 le Prêtre, la Femme et la Famille ; en 1846 le Peuple. En même temps il commence son Histoire de la Révolution. Il se trouvait ainsi en sympathie profonde avec les révolutionnaires italiens, qui luttaienl pour la liberté contre la réaction religieuseet politique. Amari encourage Michelet, en L843, quand il professe ses leçons contre les Jésuites, et veut qu'on dniine ;i celle p< »lénii< pie une portée européenne.
La révolution de Lévrier arrive. Michelet salue d'un cœur ému, sur les marches de la Madeleine, en mars 1848, à côté du drapeau tricolore de France, le drapeau I ricolore de sa chère Allemagne el le drapeau tricolore
de sa chère Italie. Il les v<>il déjà toutes deux affranchies des despotismes qui les oppriment. Nous savons par son journal avec quel enthousiasme il apprit Les révolutions de Milan, de Naples, de Venise, de Rome, avec quel désespoir, quelle indignation il vit l'Italie écrasée à Novare, à Venise, à Naples, à Homo, et la France s'associer à l'Autriche dans celle œuvre dé réaction. Dans l'Europe entière d'ailleurs la réaction triomphait, à Francfort, à Vienne, à Berlin, eiî Pologne, comme à Paris. Michelet reprochait aux hommes de lettres, il se reprochait à lui-même de n'avoir pas assez travaillé à l'éducation du peuple, de ne lui avoir pas assez enseigné ce qu'on doit faire pour conquérir et conserver la liberté. 11 entreprend en 1850 d'écrire un martyrologe européen, dont il ne put achever alors que la partie consacrée à la Roumanie, à la Pologne et à la Russie, mais où l'Italie devait avoir une large place, à côté des héros de la Révolution française. C'est seulement après sa mort, en 1877, que parut, à la fin du volume intitulé : Les Soldats de la Révolution, la touchante, l'admirable biographie de Mameli, composée en 1851 et pour laquelle Mazzini avait fourni à Michelet des renseignements personnels. Tonte la douloureuse et grandiose épopée de la défense de Rome est résumée en quelques pages dans la figure de cet enfant héroïque, poète et soldat, qui avait, à quinze ans, senti s'éveiller son génie en apprenant la mort des frères Bandiera, et qui tomba en chantant sous les murs de Rome, laissant à sa patrie la Marseillaise de l'unité italienne, le Fratelli d'Italia.
Deux ans plus tard, dans l'automne de 1853, épuisé, malade de l'ébranlement moral causé par les événements de 1851-5:2 et de l'énorme effort exigé par Taché-
vemeni de sou Histoire de la Révolution, c'esl encore vers l'Italie que Michelet se tourne. « Je me fiai à l'Italie, dit-il. cette seconde mère et nourrice, qui. jeune, m'allaita de Virgile, et, mûr, me nourrit <l<v Vico, » et dont il avait éprouvé deux fois, eu 1830 et eu 1838, les vertus réparatrices. L'Italie répondit à sa confiance. En un seul hiver, le soleil et l'air salin de Nervi, les boues chaudes et vivifiantes d'Acqui rendirent à Michelet des forces nouvelles, une seconde jeunesse, qui devait, pendant l<*s seize années qui suivirent, produire toute une floraison de chefs-d'œuvre. Mais ce n'esl pas à la nature italienne seulement queMichelef dût la santé el à qui s'adressa sa reconnaissance; c'est aussi aux hommes, au peuple italien et aux patriotes italiens réunis à Gênes pour y attendre el y préparer la renaissauce de l'Italie libre, et qui reçurent comme un frère le républicain français, victime du 2 décembre. C'est Amari qui avait préparé les voies à Michelet enl'adressanl aux frères Orlando, ces énergiques Siciliens, amis deMazzini, fervents unitaires comme lui, mais qui travaillaient par d'autres voies à la création d'une grande Italie. Ils fondaient à Gènes leurs vastes ateliers de construction maritime et donnaient à l'Italie les moyens de pourvoir par elle-même aux besoins de sa marine. M. et Mme Luigi Orlando reçurent M. et Mme Michelet, sur la recommandation d'Aman, comme de vieux amis, et dès ce jour commença une intimité que la nioil seide devait dissoudre. Autour des Orlando el. grâce aux Orlando, Michèle! coinuil à Oeiies. puis à Turin en 1854, beaucoup des hommes qui devaieni marquer dans l'œuvre de la libération; le jeune et malheureux Pilo Rosolino Capacci, Valerio, Mancini', Speroni, Brofferio, Ausonio Franchi, «qui m'hébergea,
nous dit-il, ei nie nourri! de ma propre pensée clarifiée o. Mais surtout il connu! à Nervi le peuple italien, cette poiiera gente, que la misère empêchai! de mettre en œuvres ses admirables qualités. Pauvre lui-même cl malade il communia avec lui dans le jeûne que sa santé lui imposait. Et, par un touchant miracle de sympathie, il retrouva la santé en s'oubliant lui-même pour ne songer qu'aux maux d'autrui. Comme en 1838 il voulait ressusciter Venise, c'est l'Italie elle-même qu'il veut guérir de tous ses maux, et il écrit d'une main fiévreuse les fragments d'un livre puissant et tendre, publié en 1877 par sa veuve sous le titre: Le Banquet. 11 nous apprend dans une note du 10 avril 1854 1 comment il se reprit à la vie : « Je m'occupai de la guérison de la montagne, et plus de la mienne ; de la guérison de l'Italie, et plus de la mienne. Cette terre altérée et chauve aura rafraîchissement; mon sang en était rafraîchi. Ses sources coulaient en moi ; j'en sentais la fraîcheur. Cette population malade reprendra vigueur morale, s'épurera au feu de la liberté. Dans la solitude, j'aimai d'autant plus ma pauvre nourrice Italie. »
En effet, il commence par analyser les trois plaies de l'Italie : l'esprit particulariste, l'oppression fiscale, la mauvaise organisation agraire ;ilen étudie les remèdes, puis élargissant sa pensée, s'élevant de sa misère à celle de Nervi, de celle-là à celle de l'Italie, et de l'Italie au monde, il conçoit le rêve idéal de l'universel banquet où tous les peuples communieraient dans la fraternité, où tous les hommes seraient assurés d'avoir non seulement le pain du corps, mais le pain de l'âme,
1 Voir Le Banquet, ch. x.
«1rs fêtes, des chants, une foi commune. Pour réaliser cet idéal social, il l'ail appel, non à la force ni aux appétits, mais à l'esprit de devoir et <le sacrifice, et il voit flotter au-dessus de son rêve, à côté des trois couleurs de France et d'Allemagne, le sublime drapeau de l'Italie : «vert d'une espérance éternelle. » Ce banquel du sacrifice, qui doit sauver le monde, c'est à ses amis italiens qu'il le prêche d'abord, s'ils veulent sauver leur pays. 11 leur montre l'Italie, à toutes les époques, ruinée par l'excès d'individualisme, d'esprit local. Les grands génies italiens sont des titans isolés, qui passent dans la vie comme des exilés. 11 reproche à ses amis italiens de se consumer, au lieu d'agir ensemble, dans les querelles de clocher, de rêver pour leur pays un régime suisse ou américain, de se défier de la France, de lui prêter des convoitises chimériques, de se défier d'eux-mêmes autant que de la France, de vouloir, avec les Giobertistes, une révolution superficielle dont le Pape serait le chef. Michelet leur cric ' : « Nous ne nous sauverons qu'ensemble. Le cœur de la France est pour le parti unitaire italien. L'unité de l'âme italienne a été faite, à partir du xiv" siècle, par l'unité de la langue littéraire, de l'art, de La musique, de la législation. Si les Italiens restent non centralisés, ils seront inférieurs ; ils ne se sauveront que par le sacrifice et la grande amitié. »
On comprend, quand on lit ces notes de 1854, où il exprime avec cette énergie sa foi dans l'avenir unitaire de l'Italie, qu'il ait ouvert les bras à Manin et à Montanelli exilés, qu'il ait salué avec joie l'alliance
1 Tout ceci est pris dans des notes écrites à Turin en avril, mai et juin L854, après des corn ersations avec Brofferio, Mancini, Valerio, etc.
franco italienne et la guerre de IS'iitcl que Villafranca ail été pour lui une cruelle désillusion ; qu'il ait poussé un cri de victoire en 1866 quand il a vu Venise « cette chère fleur d'Italie, réunieà sa couronne ' » ; qu'il ail
épousé foules les (''motions de ses amis d'Italie pendant ces années 1860-1870 qui virent l'expédition des .Mille, Aspromonte, la convention de septembre, Custozzà, Mentana, Rome rendue à l'Italie, enfin Garibaldi apportant à la France vaincue et envahie le dernier effort de sa valeur militaire et de son grand cœur.
Michelet était en Italie quand ces derniers événements se produisirent. Quand survinrent les premières défaites de la France, en août 1870, il rentra à Paris pour partager le sort de sa ville natale et animer, s'il le pouvait, le courage de ses défenseurs. Mais le déplorable état de sa santé et de celle de Mme Michelet l'obligèrent à quitter, le 2 septembre, Paris pour la Suisse, puis pour Florence. 11 y retrouvait son ami Amari, et un Français devenu Florentin, M. Sabatier, dont Amari avait épousé la fille adoptive. C'est grâce à ses amis, et à quelques Italiens éminents, Dall'Ongaro, Mauro Machi, Mancini, Pasquale Villari, qu'il dût de traverser vivant les épreuves de ce terrible hiver. « Italia mia ! — écrit-il clans son journal le 6 novembre, après la visite des Orlando, accourus de Livourne pour le voir à son arrivée — salut, chère Italie ! dans ton sein se réfugie la France deuil. » Mais sa pensée et son cœur étaient en France, et tous les coups qui meurtrissaient la patrie retentissaient dans tout son être. Tandis que Mme Michelet travaille à un
1 Lettre à Amari du 1S novembre 1866. Carteggio di Michèle Amari, publié par A. d'Ancona, t. II, p. 193.
MICHELBT ET L ITALIE. 31
livre sur la nature el réunit de l'argent pour les ambulances, pour réquipement de la légion garibaldienne, Michèle! se met, le 8 décembre, à écrire La France devant l'Europe, douloureuse protestation patriotique en faveur de la France, élevée, par un apôtre de la fraternité des peuples, auprès des nations qui assistent indifférentes ou muettes à son écrasement. Achevé le 23 janvier, le livre, imprimé à mesure, parut le 25 à Florence chez les frères Le Monnier. Ce travail acharné de quarante-cinq jours, et la nouvelle de la capitulation de Paris avaient anéanti Michelet. La fièvre le prend le 9 février. Il espère retrouver la santé à Pise, où il se rend le 7 mars; mais là de nouvelles catastrophes viennent l'atteindre : la révolution de la Commune, la France se déchirant de ses propres mains. Il ne peut y résister. Le 30 avril il était frappé d'une attaque d'apoplexie. Les soins dévoués et habiles de sa femme le relevèrent assez vite ; il put, le 13 mai, retourner auprès de ses amis de Florence. Mais le 22, à l'annonce des scènes terribles qui se passaient à Paris, il perdit, par une nouvelle attaque, l'usage de la main droite et de la parole. Ce fut miracle, s'il put revenir à la sauté, retrouver encore assez de forces et de vie pour achever, pendant les trois années qui suivirent, les les trois volumes île son Histoire du XIXe siècle. Sice miracle s'accomplit, ce fut avant tout grâce aux soins de sa femme, mais aussi grâce à ceux d(> ses amis de Florence, et à ce ciel qui toujours lui parlait de renaissance. 11 quitta l'Italie pour la dernière fois le 23 juin 1871, pour achever de se guérir en Suisse.
Mais l'Italie ne le quittait pas. Elle le suivait en Bonaparte, qu'il conduisait à Toulon et en Italie. Il écrii ;i Aiu.iri. en aoûl 1871, que son Bonaparte sera
loul italien, qu'il est un condottiere italien du moyen âge, que la famille el le parti de Napoléon on1 obscurci ses vraies origines, que ce Messie esl un italien, disciple d'un autre italien, Masséna, ligurien comme Gar-ibaldi et Mazzini. Pourtant, il n'est pus, aux yeux de Michelel, de la grande Italia. il est mélangé d'africain.
Quand Michelel mourul à Hyères, le 9 février IS74, la première couronne apportée sur sa tombe le fut par Luigi el Maria Orlando. L'Italie prit généreusemehl pari à l'érection «le l'admirable monument qui fut élevé à Michèle! au Père La Chaise. On peut aujourd'hui, sans indiscrétion, dire tout haut que, parmi les souscripteurs anonymes, se trouvait le roi Humbert Ier. Quelques années plus tard, l'Italie consacrait à Home un autre monument au biographe de Mameli, en élevant un mausolée dans le Campo Verano au jeune héros qu'il avait célébré dans des pages d'une immortelle beauté. Elle réalisait ainsi un des vœux les plus chers de l'historien français, qui considérait ses pages sur Mameli comme une dernière offrande de sympathie pour tous les bienfaits qu'il avait reçus de l'Italie.
Quelques-uns se demanderont peut-être, en ces jours de nationalisme aigu et soupçonneux que traverse l'Europe, comment les hommes de 1830 et de 1 8 V8 pouvaient concilier dans leur cœur l'amour des nations étrangères avec celui qu'ils devaient à leur propre pays ; quelques-uns les accuseront peut-être d'avoir été trop peu patriotes. Poser une telle question., élever un tel soupçon, c'est méconnaître ces hommes et ce qui a fait la grandeur de la France du xixc siècle. Les, Français attachés à la tradition révolutionnaire avaient gardé dans leur cœur la foi que la Révolution avait créé une Europe nouvelle, une Europe de peuples
MICHBLET ET L [TALIE. 33
frères, dans le cœur de ceux qui étaient attachés aux mêmes principes de liberté. Quand la Révolution fut vaincue en 1849, cette foi s'accrut encore par la solidarité qui unissait toutes les victimes de la réaction. « La patrie Européenne, écrivait Michelet, est constituée par la souffrance, l'exil, l'émigration. » .Mais, comme il aurait protesté, si quelqu'un avait osé suspecter son patriotisme, à lui qui avait écrit dans le Peuple qu'il fallait enseigner aux Français la France comme dogme et comme révélation ; à lui qui avait mis Jeanne d'Arc sur un autel, comme sainte de la pairie, plus digne encore d'adoration que les saintes de l'Eglise ; à lui qui écrivait après le 2 décembre : « Je prononce à demi-voix ces deux syllabes, ce mot qui si souvent me tira des larmes, ce mot aimé : France ! » ; à lui enfin qui avait consacré sa vie presque entière à reconstituer toute l'histoire de la France, à faire revivre l'âme de son peuple ! Mais il ne croyait pas que cet amour enthousiaste, pieux, pour son pays, dût le rendre injuste el ingrat pour les autres nations, lui l'aire méconnaître ce que lui-même et la France leur devaient. Rien n'est plus louchant et plus beau que les noies presque identiques écrites à diverses époques, en 184S. en 1854, en 1860, en 1870, 1871, où il revient avec insistance sur cette dette contractée envers les pays (M rangers et qu'il voudrait acquitter. Il les fait ^iens pour ainsi dire et ne craint pas de les appeler mon Allemagne, ma Pologne, ma Russie, ma Roumanie, ma Hongrie, mon Angleterre" ; il les fait siens par ce qu'il leur adonné et parce qu'il a reçu d'eux. «De l'Allemagne, dit-il, j'ai reçu la force scientifique qui m'a fait pousser à fond les questions. Elle est le pain des forts, elle m'a posé sui' Kanl. m a héroïsé, agrandi par
Beethoven, Luther, Grimm, Herder que Quinel traduisait au moment où je traduisais Vico. » L'Angleterre, pour qui il fui parfois sévère jusqu'à l'injustice, il l'aime pour lui avoir donné Shakespeare , la Pologne lui ,-i donné pour ami Mickiewicz ; la Russie, Herzem Il a glorifié les martyrs russes de 1825 comme les martyrs polonais de ITiii» el «le 1830. Sa seconde femme, fille d'une créole delà Louisiane, était un lien entre lui et l'Amérique. Mais, parmi tous ces amours, toutes ces reconnaissances, s'élève, domine l'amour de l'Italie. D'elle sont venus ses éducateurs, Virgile et Vico ; ses amis les plus chers après ses amis de France, Amari et Orlando. C'est la destinée, les malheurs de l'Italie qui ont le plus profondément ému sou cœur; c'est elle, héritière de Rome, ancienne maîtresse du monde, qui doit, avec la France, apôtre de la Révolution, enseigner au monde l'unité morale. A elle seule il donne le nom de seconde mère, de seconde nourrice. En 1853, il arrive en Italie malade, mourant, et la trouve divisée, le parti unitaire affaibli. « .le cherchai en moi, écrit-il, l'unité, et, croyant mourir, j'adressai mes dernières pensées à l'unité des deux peuples, à l'unité du monde. » Que les deux peuples, associés par lui dans un même amour, recueillent ce vœu de Michelet comme un testament auquel ils doivent rester fidèles!
Après avoir retracé dans cet article l'action profonde exercée par l'Italie sur le génie de Michelet, et les témoignages de reconnaissance que le grand historien ne cessa de prodiguer à celle qu'il appelait sa mère et nourrice Italie, on nous saura gré, je pense, d'ajouter quelques textes justificatifs à notre étude, des fragments de journal de Michelet et des extraits de sa correspondance avec ses amis italiens.
Fragments du journal
Voici tout d'abord les notes identiques écrites en 1854, 1860, 1870, 1871 sur ce qu'il a dû aux peuples
étrangers.
1854, 4 avril.
La patrie européenne, constituée par la souffrance, l'exil. l'émigration. Exemple : aux Etats-Unis, les ('migres allemands, aux dépens de leur sang, ont chassé Badini, l'un des bourreaux de l'Italie. A Londres, les ouvriers anglais ont puni Haynau pour la Hongrie1, et l'émigration russe a placé son foyer dans la librairie polonaise.
Haynau après s'être signalé par -a férocité en Italie, surtoul
Ainsi. le rêve «le Danton, de Chaumette... agrandi. J'ai vu une table dressée, de l'Irlande au Kamschatka; convir ves absents, présents, une même communion.
Mon Italie, ('.uniment hébergé d'Orlando, si occupé, situation si flottante... pauvre cyclope, dans ces mauvais jours de1 novembre. — Comment hébergé de Bonavino, qui me nourrit de ma propre pensée clarifiée. Oue ren-
drai-je à l'Italie'.' Nourrice. Klevé sur les genoux de Virgile, pour la seconde fois par Vico.
Mon Allemagne. Force scientifique qui m'a fait seule pousser à tond les questions. Pain des forts... m'a posé surkant. Beethoven, foi nouvelle. Héroïsé, agrandi par Beethoven.
Mon Luther, mon Grimm, mon Quinet, jeune traducteur d'Herder, alors que je traduisais Vico.
Ma Hongrie... De Gérando, etc.
Ma Roumanie.
Ma Pologne, l'aînée du malheur, la première aujugement, étant la première au sépulcre.
Faut-il le dire enfin? Mais la Pologne le veut ainsi... Ma Russie, la plus malheureuse peut-être... Fraternité de Bakounine et d'Herzen. J'ai glorifié Rijléief, Pestel, etc. *.
Donc, siégez tous, mes convives, à ce banquet de mon cœur! Siégez, frères! Hors une seule, nous briserons toutes les coupes.
Note non datée, mais de 1860 environ :
Ce que chaque pairie m'a donné... Chacune fut une éducation.
Je les aime toutes, les trouvant en moi, par leurs diversités.
à Brescia en mars 18 i9, se montra, la même année, plus atroce encore en Hongrie, à Raab, Pest, Arad. Dans le voyage qu'il fit en Angleterre, un peu plus tard, il fut reconnu à la brasserie Barclay à Londres, et maltraité par des ouvriers. 1 Voir les Légendes démocratiques du Nord.
Quid retribuam vobis*? Mon Allemagne (Luther, Beethoven . — Mon Angleterre (les flancs des nations). — Ma Pologne (l'idée du sacrifice). — Mon Italie : Virgile, Vico. Profond mariage d'Italie et France. M'a guéri en 1830, guéri en 1854. Ecrit [le Banquet] à Nervi, à la Valteline, devant les Alpes, attendri de nos incertitudes et de nos communs malheurs. L'àme de Virgile rentra en moi.
La France, l'autel des fédérations, révélée comme religion. Ephémère? Non. L'absolu est en toi. — [C'est une] halte, l'entrée d'un monde barbare à la perception des choses.
Ami de l'Allemagne,
non, comme Cousin, Guizot, pour en tirer des objets d'arts à la marque française;
ni, comme Guignaut, Maury, pour en tirer une érudition plus forte :
ni, comme la plupart, pour trouver dans Goethe un Voltaire de Francfort ;
mais par un amour sincère. Plus allemand que l'Allemagne, d'abord par Luther, puis les Nibelungen, puis les Weisthùmer de Grimm, puis Beethoven et Fiente, tous deux contre Napoléon, [herit pour L'avant-propos de l'Histoire du XIXe siècle.]
14 septembre 1871.
Mes amis de toute nation.
Mes éducateurs: Italiens : les morts. Virgile, Vico; Aniari, Orlando. Allemands : Grimm, Gans? Beethoven, Pestalu/.zi, Frcebel, Mmo de Marenholz.
Fils : Hongrois : les De Gérando, etc.
Amis : même Anglais : Edwards ', Shakspeare.
1 Naturaliste el médecin qui exerça sur lui une grande influence,
38 IULES MIGHELET.
Amis : Slaves, Polonais : Mickiewicz; e\ Russes : Herzen. Amérique : ma femme.
Aujourd'hui beaucoup son! morts. Je les compte Ions morts el vivants.
Ausonio Franchi
Michèle! dit, dans la note de 1854 publiée ci dessus, que Bon avino (Ausonio Franchi) le nourrit desapropre pensée clarifiée. Pourtant Michèle! étail loin d'être toujours d'accord avec lui. On le voit dans une analyse critique de la Religione del secolo XIX, écrite à Nervi en décembre 1853, et quia pour épigraphe: Un peuple mangé des prêtres et des poux.
Voici cette page :
Préface, p. ix [À. Franchi écrit] : « Le malheur dé
l'Italie n'est pas l'étranger, ni la Papauté, c'est l'ignorance. » Mais comment chasser l'ignorance, si l'on ne chasse ceux qui maintiennent l'ignorance"? Donc il ajoute à tort : « N'entraînons pas les peuples, encore aveugles, dans une révolution politique. »
P. 389. A. Franchi a tort de reprocher à la Convention ses lois contre les prêtres, ignorant que le clergé d'alors n'était pas simplement un clergé, mais la conspiration flagrante du royalisme. On voit qu'il s'imagine qu'on peu! laisser les choses dans la vague liberté américaine, ayant en face des adversaires qui, tout d'abord, font des Vendées et nous tirent des coups de fusil. Exemple, la vallée d'Aoste, 1853-54.
P. 445. 11 s'efforce encore de séparer Yaction bienfaisante du christianisme naissant, et V action mauvaise du catholicisme, ne voyant pas que le catholicisme est la réalisation logique du christianisme, la monarchie d'un Sauveur-Pape résultant du dogme de salut par un Sauveur-Dieu.
P. 449-459. 11 critique amèrement la formule de Mazzini : Dio e popolo, formule heureuse pour l'Italie, selon
moi. Mazzini .1 torl de dédaigner la nôtre : Liberté, égalité, fraternité. Voyez sa brochure Agliltaliani, citée par i'Italia e popolo, février 1853. Franchi cite cl semble adopter tous les programmes dos socialistes, qu'ils se contredisent ou non.
Le défaut général du livre, c'est de rattacher une infinité de choses vraies, ingénieuses, éloquentes, à la réfutation d'ouvrages que le temps a déjà emportés. Exemple : un certain Balmès, qui apparemment se lit dans les séminaires d'Italie. Montalembert lui-même en valait-il la peine ? Oui, peut-être, par l'excès de l'insolence, l'odieux de ce cri de victoire dans l'alliance de sang avec l'empire [après le 2 décembre].
Au commencement Franchi établit que le rapport de la religion à la philosophie, c'est la subordination de la religion a la philosophie, du sentiment à la raison. Mais le sentiment ou l'instinct n'est que la raison en germe, c'est la raison même. Peut-on dire que la raison instinctive doit toujours être subordonnée à la raison réfléchie? On ne peut le dire toujours. L'instinct est la matrice, où tout doit couver d'abord. Il fallait dire que la philosophie, la raison, la libre raison, la liberté, la révolution, la justice sont elles-mêmes nue religion, la religion des temps mûrs.
[Franchi est fataliste, il dit] : « Les transformations de la société ne se font pas à coup d'étal ; c'est le lent travail des siècles, le développement organique des forces humaines, l'explication progressive de cette loi suprême, fatale, toute-puissante, chc voi solete chiamare Prowidenza, e nui Natura. » On ne fera jamais, au nom du fatalisme, les œuvres de la liberté.
Extraits de i.a correspondance de Michelet
avec ses amis maliens
J. Michelet à M. Accursi.
lo mai 1851 .
Que de remerciements je vous dois, mon cher monsieur. pour m'avoir prêté Mameh par Mazzini). II y a là les
40 Ji LES MICHELET.
éléments d'une légende d'autan! plus riche qu'elle amène naturellement la pluparl des événements de la guerre lombarde et romaine, el qu'elle permet d'y mêler quelques morceaux d'éclatante poésie.
.le voudrais bien avilir quelques renseignements sur les amours du jeune poètej si l'on en sait quelque chose, comme vous me l'avez dit. Du reste, je serai I rès discret, et ne parlerai exactement que dans la mesure que vous autoriserez vous-même.
Mazzini qui m'a fait l'honneur de m'écrire, aimerait mieux que je fisse ['histoire que la légende, l'ourle moment, je ne le pourrais. Je dois me borner aux légendes; j'en ferai même Ires peu. Le sixième volume de la Révolution françaiseme presse horriblement. Il faut que je l'écrive avant mai 1802.
Je\ous serre la main affectueusement,
J. Michelet.
Croyez-vous que vous ayez bientôt ['Histoire du siège de Home, par Saffi?
./. Mazzini à J. Michelet.
28 juin 1851.
Je suis si accablé de travail que je n'ai pu répondre à vos questions sur Mameli. J'ai d'ailleurs et malheureusement très peu, presque rien à vous dire. La femme que Mameli aimait... est lombarde; mais c'est à Rome, où elle vivait après la chute de l'insurrection lombarde, qu'il la vit pour la première fois. Je la connais; bonne, patriote ardente, très vive, un peu légère. Je crois qu'elle aimait moins qu'elle n'était aimée, mais sa blessure la rendit meilleure, et elle mit dès lors plus de sérieux clans son affection. Elle le soigna constamment, elle le pouvait sans se trahir étant parmi les dames qui avaient donné leurs noms pour soigner les blessés dans nos hôpitaux... Elle présida aussi quelque temps à un établissementoù des femmes du Trasteverefaisaientdes cartouches. — Je ne me rappelle pas, en ce moment, si, dans les quelques pages écrites par moi sur Goffredo, j'ai parlé de sa mère, Adèle Zoagli, pa-
trjcienne génoise, mariée à Mameli, né en Sardaigne et haut gradé dans la marine militaire du Piémont. Je l'ai connue enfant elle-même, âgée de quelques ans, je crois, de plus que moi. Nous jouions ensemble ; nous faisions des tableaux, c'est-à-dire de petites représentations mimiques (pie d'autres devaient deviner. Je me. rappelle qu'elle cherchait à être toujours du côté où j'étais, soit représentant, soit devinant. J'avais pris une étrange affection d'enfant pour elle. Je la revis une ou deux fois, étudiant, et toujours avec émotion. Elle se maria, et je la blâmai intérieurement de s'être mariée à un officier du gouvernement, que nous regardions comme notre ennemi. Je la perdis de vue, En 1848, une lettre d'elle me recommanda (loffredo, qui était alors volontaire : « Je ne prétends pas, me disait-elle, le soustraire à un seul danger utile au pays; mais toutes les fois que sa présence au sein de l'actionne sera pas réclamée par les besoins de la cause, gardez-le auprès de vous. » Plus tard, je lui écrivis pour la consoler de sa perte. Elle me répondit une lettre pleine de dévoûment, en me disant qu'elle donnerait sans hésitation tout enfant qu'elle aurait pu avoir, pour la cause de l'Italie. Rendez-nous le service de tracer quelques pages éloquentes, comme vous savez les écrire, sur la croyance au nom de laquelle Mameli mourut. Elles seront un appel à notre jeunesse, pour qu'abandonnant tous les fantômes monarchiques et fédéralistes, elle se rallie de plus en plus autour de notre drapeau républicain unitaire. Et cet appel, venant de vous, sera un service réel rendu à la cause pour laquelle nous combattons.
Veuillez remercier M. Quinet des quelques lignes qu'il a bien voulu m'adresser par l'entremise de M. Bratiano. Ses aspirations sur la question religieuse sont les miennes; et il saurait que le christianisme n'est pour moi que la phase la plus récente et la plus avancée de l'évolution religieuse éternellement progressive dans l'humanité, s'il avait pu jeter les yeux sur un petit livre de moi imprimé en I8:r> sous le titre de Foiet Avenir. Dieu est Dieu et l'humanité est son prophète : c'esl là toute ma formule. Et si j'ai parlé quelque pari de concile, ce
ii Csi pas du concile chrétien, c'esl du concile de tojia ceux <|iii croienl profondément à un avenir religieux el m oui étudié les symptômes. C'esl un appel de l'individu au collectif que j'ai voulu faire : If même appel que nous faisons Ions sur le lorrain politique, sous le nom de souveraineté nationale. Car oc n'es! pas une prévision d'homme <lo génie ou l'affirmation d'une petite église de précurseurs qui constateront la morl du dogme chrétien ; ii no peut sortir de la qu'une philosophie, une hérésie, c'est-à-dire une semence de progrès. Une religion, c'està-dire la synthèse el la [manifestation d'une étape nouvelle dans le progrès religieux ne peut sortir que de la conscience collective du peuple '
J. Michelel à M. Amari.
1850. Aux Thèmes i:i, rue de Villiers.
... J'entreprends une croisade. Je veux écrire le niartyrologe de 1848 et 1849. Je commence par les femmes, Mnios Garibaldi, Manin, etc. Celles de Messine n'ont-elles pas montré un courage extraordinaire?
« A la veille des grands événements que l'Europe doit attendre, je crois faire une œuvre utile et qui mérite d'êl re aidée.
J. Michelel à M. Amari.
Nervi, 16 décembre 1853.
... J'ai été très malade; je suis encore très faible, .le resterai à jamais votre obligé pour m'avoir fait connaître l'excellent et obligeant M. L. Orlandô, qui a été pour moi comme un frère, a négligé ses affaires pour s'occuper de nous et de notre installation. Le climat de Gênes, qui esi un des plus variables et des plus mauvais de la tefre, m'était extrêmement hostile. C'est encore M. Orlando qui,
' Les mois entre crochets oui été suppléés, n y a une déchirure dans la lettre. — Michelel écrivit en effet une biographie
LETTRES ET DOCUMENTS INÉDITS. i:i
par lui et ses amis, nous a trouvé un nid sur la côte mieux abritée de Nervi...
Au total, si j'ai souffert beaucoup dû pays et du climat, j'ai eu infiniment à me louer des hommes et très spécialement de vos aimables émigrés siciliens. Si j'avais eu besoin de resserrer encore les liens qui m'unissent à l'Italie, ce voyage l'aurait fait.
.le lis (mi ce moment plusieurs livres italiens de 1853, dont je suis charmé : la Religione del xccolo XIX d'Ausonio Franchi, l'Annuario cconomico, la Révolution sicilienne de voire compatriote La Masa, livre admirable, malgré son injustice pour Mieroslawski.
J. Michelet à ***.
10 décembre 1S54.
Nous avons fait des pertes graves de famille. Ma femme est lies souffrante et ma fdle malade. Moi-même, malgré les maux d'entrailles, les rhumes, etc., je travaille eu désespéré. Mon plus grand mal encore, c'est la France. Toi mal •> lu France, (le traité, qui garantit, les possessions de l'Autriche, et va, dit-on, nous constituer, en Italie, les gardiens de l'Autriche, est un coup qui m'achève1. Uni eut jamais prévu cela? Nous disons à chaque pas : c'est le dernier; et faisons encore un pas dans cet ensevelissement de la France.
de. Mameli. un pur chef-d'œuvre qui n'a été publié qu'en 1877 par .Mme Michelel dans le volume des Soldats île lu Révolution. Elle y a donné eu appendice une autre lettre de Mazzini a Michelel sur le jeune héros. M. Barrili, éditeur des Scritti editi e inediti <li Goffredo Mameli n'a pas connu le Mameli de Michelet.
1 La France el l'Angleterre demandaienl la coopération de l'Autriche contre la Kussie. L'Autriche exigeail des garanties-
Cavour, par un coup de maître, lit entrer le Piéi I dans
l'alliance anglo Française, le 26 janvier 185a.
ii JULES MIC.IIKI.KI-.
.1. Brofferio à ./. Michelet1.
TorinOj 19 marzo 1856.
Chiarissimo signore,
t'a messagiere alato venne a portarmi le suc salutazioni ed a farmi testimonianza di gentil soyvenire. I" lo accolsi coq riconoscejjza c con festa : passai seco moite ore e ne ho ranima ancora grandemente commossa.
Ella, facendo un libro di storia naturale, trovô pure il modo di fare un libro di filosofîa e di poesia ; dira anche un libro di politica ponendo mente al capitolo che ha per intitolazione Città degli Angeli. Che lieto paese ! che felice repubblica ! Oh, chi insegnera a noi pure a fabbricare città in aria per liberarci dai nostri serpenti!
Leggendo L'introduzione tut la olezzante di soavi affetti, trovai alcune pagine ch'io suppongo dettate da Madama Michelet. E impossibile che in cuore di donna alberghino più cari e più nobili sensi. Quei primi amori degli animali e délie piante, quelle memorie cosi maestrevolmente tratteggiate délie gioje domestiche e délie virtù paterne non potevano sgorgare che dalla penna di una donna che ha il doppio privilegio di una mente eletta e di un cuore sublime.
Monsieur et Madame L. Orlando
à Monsieur et Madame Michelet.
Genova, 20 marzo 1858
[De Mme Orlando]. Gli affari vanno piuttosto bene, ora che la erisi commerciale è cessata ; perciô il mio Luigui è un poco più tranquille
lo ho paura che se gli affari politici vanno sempre di questo piede, dovremo andare in America, cosa veramente non mollo piacevole. Abbiamo perduto tutti gli
1 Michelet venait de faire paraître l'Oiseau et l'avait envoyé à Brofferio.
amici, uno dei quali lo conoscete, è Rosolino Pilo. Stiàmo a vedere ciô che succédera.
[De M. Orlando]. Rispettabile aniico, carissime mi sono giunte le vostre parole in quesli giorni di générale dolore. E un conforto in tanta miseria, la voce dell'uomo onesto che vi porgela mano. Ioe la famiglia non abbiamo a lagnarsi del modo corne qui ci han trattato, ne credo si vorrebbe rovinare una famiglia che non ha nulla a rimproverarsi, e cheda 10 anni circa si trova in Piemonte, si è consecrata esclusivamente al lavoro, ed a fare progredire il paese nell'importante ramo délia meccanica. In ogni modo, sereno nella coscienza, son rassegnato a tutto, sicuro che non mi mancherà la considerazione desrli ouest i '.
6?. Montanelli à J. Michelet,
Acqui, 1° giugno 1859.
« Caro e illustre amico, non starà a dirci quanto mi sia stata gradita la vostra lettera. Io sapeva già che voi eravate stato ad Acqui. Passeggiando sulle rive délia Bormida mi è dolce pensare che voi pure e la gentile vostra compagna avete respirate queste stesse aure che io respiro. lo sono qui nel reggimento dei cacciatori degli Appennini in gran parte composto di Toscani. Siamo duemilatrecento e ogni giorno ne arriva. Si diceche saremo fra brève riuniti a Garibaldi. Per intendere il moto attuale d'Italia bisogna vivere in mezzo aquestagioventù che ha lasciate le case per combattere contro l'Austria, e sopporre le durezze délia vita soldatesca con ammirabile annegazione. Vi sono patrizii e popolani, artisti e
1 On trouvera dans le livre de M. P. Levi (Yltalico), Luigi Orlando e i suoi frateUi, p. 105 et suiv., l'explication de cette lettre. Les frères Orlando s'étaient trouvés compromis en 1857 dans le mouvement mazzinien de Gênes et l'expédition de Pisaeane. bien qu'ils eussent refusé d'y prendre part. Cavour prit leur défense, mais déclara à Luigi Orlando qu'ils seraient expulsésè la première tentative nouvelle des mazziniens. Rosolino Pio avail péri pendant l'expédition de Pisacane.
i<'. JULES MICHELET.
scrittori, e l'amore dell'ltalia fa <li lulli una sola famiglia, un'anima sola. I<> era lontano a Parigi dalFimaginarmi i progressi che il sentimento nazionale ha fatli in quest' ultimo decennio. L'idea dell'indipendenza signoreggia tutte le altre ; e perché a capo dell'impresa dell'indipendenza sono un imperatore ed un re, sarebbe considerato corne partigiano dell'Austria chiunque recasse nel moto attuale idée politiche contrarie all'àutorità regia e impériale, si è tanto detto che l'Italia s'è perduta per discordia c indisciplinatezza che ciascunô si l'a come scrupolo di divenire causa di discussione o di scandalo. Queste schiere di volontari, tutte anime bollenti ed entusiastiche sono governate dai capi cou una estrema facilita. Finora i volontari ascendono a 30 mila. .Ma propagandosi il sollevamento in Lombardia cresceranno in grandi proporzioni. Gio che ci affligge noi tutti è la mancanza délie forze di Napoli. Speriamo clic non si facciano aspet tare lungamente.
Giorni sono ad Alessandria ebbi una conférenza coll'Imperatore. Quanto aile que'stioni d'ordinamento politico non miparve disposto a tener conto dell'opinione che su quello manifestera a suo tempo l'Italia. Ma ora è vivamente preoccupato délia guerra. Posso assicurarci che egli fa molto conto di Garibaldi e deïl'elemento popolare. Saprete che già in Lombardia le popolazioni cominciano a sollevarsi. L'Austria terne estremamehte questa forma di guerra...
Conservatemi il vostro affecto. Uno dei più dolci ricordi dell'esiglio è per me quello d'aver conosciuto voi e la vostra gêntilëcompagna...
G. Montanelli à J. Michelet
Fucecchio. 28 juin 1861.
Mon cher ami, il y a longtemps que je voulais vous écrire. Mais vous ne pouvez vous faire une idée de la vie affreuse que je mène, et du peu de temps qui me reste pour satisfaire aux plus doux besoins de mon cœur. Ma femme est ici à Fucecchio malade. Fdle va un peu mieux
à présent, niais c'esl une maladie de cœur, une de ces maladie-, donl on ne guéri! pas. Moi je ne fais que courir de Fucecchio à Florence, où j'ai mon étude d'avocat, et rien moins que la direction d'un journal démocratique! I 'est vraiment un miracle nerveux si je résiste aux fatigues et aux souffrances qui m'accablent. Ajoutez à tout cela la lutte que le parti démocratique est obligé de soutenir centre le parti très puissant des modérés qui ne se contente pas de nous exclure ùu gouvernement du pays, et voudrait nous perdre dans l'opinion du peuple, en nous représentant comme des séparatistes, des anarchistes, des communistes, etc., etc. Nous luttons avec le courage et la foi des apôtres. Notre chef, le saint Garrbaldi, nous donne l'exemple du dévôûment. Néanmoins. je dois vous avouer que je ne m'attendais pas à une persécution si violente que celle des soi-disants modérés...
Voulez -vous être assez bon de m'en vo ver le livre dont vous parlez de M. Dumesnil '... Il pourrait envoyer lenies ses œuvres à M. Desanctis, ministre de l'intruction publique, et lui demander une chaire de littérature française... M. Desanctis est bon enfant, il a du cœur... J'ai été très lié avec M. Desanctis. Mais à présentée crois que ma recommandation ne ferait que du mal au recommandé. Vous savez que je suis toujours un professeur destitué par la réaction autrichienne. Le parti modéré n'a pas réparé cette injustice. <lela vous donne une idée de mes rapports avec les puissances du jour.
Madame Montanelli à ./. Michelet.
Fucecchio. 13 décembre 18G2.
Monsieur, Dieu seul peut vous rendre le bien que me font les preuves réitérées île votre affection pour mon pauvre mari2. En m'annonçant que son nom apparaîtra
1 Gendre de Michelet. Le livre donl il est ici question est l.u Foi nouvelle cherchée <inus l'art.
-■ Montanelli était morl le 17 juin 1862.
dans votre livre de manière à rappeler notre amitié inaltérable, vous ave/, l'ail pénétrer une joie dans un océan de larmes...
M '. A mari à J. Michelet.
Turin, 27 octobre 1863.
Mon cher Monsieur Michelet, vous n'oubliez pas vos amis. Il esl vrai que vous êtes sûr qu'ils ne pourront jamais oublier en votre personne ni l'historien, ni le philosophe, ni le patriote, ou, pour mieux dire, le libéral sans peur el sans reproche.
Relégué dans un tourbillon d'affaires el exilé de mes études, sous prétexte de surveiller celles des autres1, votre Régence m'arrive comme1 un doux souvenir, comme une consolation. En échange je vous donne une bonne nouvelle. L'Italie est faite sans retour. Mutilée à Venise et à Rome, tourmentée par le brigandage cléricov-légitimiste dans quelques provinces napolitaines, ennuyée un peu partout par le haut clergé, par la réaction dynastique et par les rouges aveugles, l'Italie se renforce et se consolide tous les jours. Tout le monde, même les partis les plus hostiles, sentent que rien au monde ne pourrait dissoudre l'unité nationale. L'on fronde, mais personne ne renoncerait au gouvernement unitaire. L'unification des conscrits dans l'armée est parfaite. L'instruction populaire a fait des progrès étonnants dans les deux dernières années : c'est elle qui va supprimer le couteau à Palerme et l'escopette à Naples. Enfin, nous n'avons plus de miracles. Les Madones se laissent démolir à Palerme sans le moindre mouvement des yeux. Dans aucun hameau de l'Italie depuis 1859 il n'a été possible aux prêtres de réunir une douzaine de crétins ou de moutards pour faire une protestation en faveur du Vice-Dieu du Vatican. C'est un fait historique, je crois, de la plus haute importance. L'Italie n'est pas et n'a jamais été religieuse. La superstition de ses masses est une espèce de virus
1 Amari était ministre de l'Instruction publique.
qui a perdu toute action délétère. J'ai hâte d'aller signer l'ordre de fermeture pour deux séminaires épiscopaux qui refusent les inspections scolastiques. .le compte pas mal de ces victimes-là depuis dix mois que je suis au Ministère. Entr'autres cette pauvre colonie française des [gnorantins qui élevait les jeunes gens des premières familles de Turin dans la haine des institutions libérales, dans le culte du Pape et dans les habitudes d'Antinous. .Nous avons condamné aux galères le chef de la bande, le frère Théogcr, qui malheureusement s'est sauvé.
./. Michelel à M. Amari1.
Paris, le 17 novembre 1863.
Votre lettre m'a fait un immense .bonheur. Que la grande Italie se comprenne si bien, et la situation ! c'esi magnifique, inattendu. Vous êtes un peuple politique, le premier par le temps, et l'initiateur, le premier par l'intelligence, aujourd'hui le plus positif... Vous êtes avec la France en froid, hélas ! trop légitimement, et cependant ce grand lien ne peut être rompu. C'est l'intérêt du monde. Les dynasties passent, les religions passent, les nations restent. Donc, réchauffons cette vraie, et cette éternelle amitié. [Michelet dans cette même lettre recommande M. Challemel-Lacour pour la chaire de littérature française de Turin]-'.
M. Amari à J. Michelet.
Turin, 27 novembre 1863.
Croyez-moi, le supplice le plus cruel parmi tous ceux que je souffre au Ministère, c'est de refuser ce que me
'.le dois à la gracieuse obligeance de Mme M. Amari la communication des lettres île Michelel à son illustre mari et à M. Sabatier.
! On trouvera plusieurs lettres relatives à cette candidature dans le Carteggio d'Amari p. p. d'Ancona. Voyez aussi la lettre de Challemel-Lacour partie dan- la Revue du 15 janvier 1903, où son dépil s'exprime d'une manière forl injuste.
110 IDLES MICHELBT.
demandenl mes amis ; c'esl de reprendre trop souvent, pour mon compte, le fatal non possumus de Pie l\. de pauvre mémoire. Un témoignage de vous, c'esl bien plus qu'une recommandation, aurail été dans d'autres circonstances un talisman infaillible en faveur de M. Challemel-Lacour. Dans le momenl actuel, les difficultés d'une lin absurde sur l'instruction publique, d'un nombre exagéré d'universités el de professeurs, d'un étal de finances très peu brillant, el de l'opinion répandue dans le pays cl dans le Parlement contre les traitements des professeurs, ces difficultés m'ont- empêché absolument de nommer M. Challemel professeur effectif de littérature française, en remplacemenl de M. Denis, dont la chaire a été déserte pendant plusieurs années. Le nombre des professeurs effectifs étant, d'après la loi, inférieur à celui des chaires, l'Université de Turin a proposé de nommer un professeur de littérature greéque à la place de celui de littérature française. La place de professeur extraordinaire, annuelle par sa nature, et fort mal rétribuée, ne pouvait pas convenir à M. Challemel. Aussi j'ai le regret de le voir partir de Turin très peu content de moi. Qu'il en soit convaincu ou non, c'est un véritable regret. Les deux conversations que j'ai eues avec lui m'ont inspiré de l'estime et de la sympathie. Sans doute M. Challemel souffie par ce qu'il y a de bon dans mon caractère : l'anéantissement de mes passions à moi devant ce qui est ou que je crois l'intérêt du pays. Que du moins mes amis de France me pardonnent, comme ils le feraient à l'égard de n'importe quel saint stylite du moyen âge, qui endurait des tourments en rêvant du ciel. Moi je ne rêve aucune récompense ni dans ce monde ni dans celui que les hommes ont créé au delà du tombeau. Quant à mes amis d'Italie, j'en ai perdu plusieurs grâce à ce culte, peutêtre superstitieux, d'un devoir sans aucune sanction divine, mais je m'en console aisément.
J. Michelet à M. Amari.
Paris, le 15 septembre 1864.
[Recommande à Amari M. Vico, poète]. Dans l'entrai-
LETTItES ET DOCUMENTS INEDITS. 5 l
nemenl extrême de travail où je suis, je n'en ai pas moins les yeux fixés sur mitre chère Italie, sur les obsta clés si pénibles que rencontre votre administration. Vous en triompherez; je connais votre nerf, votre vigueur d'esprit et de caractère. J'ai été absorbé cette année par une œuvre énorme (la Bible de l'humanité), où je montre le genre humain faisant son Testament. L'Inde Védique, la l'erse, la Grèce y sont les versets de lumière, le crescendo ascendant d'énergie, le monde sémitique et le moyen âge sont la nuit ou le clair-obscur, le decrescendo d'énergie, jusqu'au retour victorieux de la lumière. Cela sera senti, je crois, en Italie.
M. Amari à J. Michèle t.
Florence, 6 octobre 1864.
Cher monsieur et ami, le retard avec lequel je réponds à votre bonne lettre du lu septembre, est dû à une petite révolution que j'ai traversée : drame en cinq actes, à savoir, convention du 15 septembre, émeute à Turin, chute du Ministère, déménagement et voyage à Florence. Heureusement, tout en tombant, j'ai pu rendre un petit service à M. Vico, en lui procurant une petite place à 1500 francs. J'étais résolu, depuis trois mois, à me retirer du .Ministère, à cause de la mauvaise mine que la Chambre avait faite — dans une séance après-diner — à mon projet de loi pour la décentralisation de l'enseignement secondaire. Les négociations avec la France et ensuite les événements de Turin ont retardé ma démission jusqu'à celle du Ministère entier.
Maintenant je ne doute pas que ces messieurs de Turin — les gros bonnets — se résignerontà leur sort, et que notre gouvernement attendra a Florence le développement de cette nouvelle période, dont la fin sera de nous installer à Home, avec ou sans le Pape et les cardinaux. J'espère que pendant cette étape; nous pourrons faire table rase des couvents et des bénéfices ecclésiastiques, de manière à ôter toute occasion de désagrément avec notre Sainte Mère ['Figlise à l'époque où nous forcerons la consigne pour l'entrer dans son giron. Je dis
l\2 IULES MICHELET.
nous, par politesse envers la majorité du pays, puisque les el.isscs éclairées ne se soucient pas beaucoup de l'Eglise, soi! catholique, soi! protestante. Aux barbares des campagnes, il faut laisser leurs madones: d'ailleurs, ils ne son! pas difficiles en matière de religion et ils brillent par une absence complète de fanatisme. Le clergé, nonobstant les cris de Rome et notre tolérance peut-être excessive, n'a pas réussi depuis cinq ans a soulever contre le gouvernement un seul village de 2 à 300 âmes. .le reprends ma chaire à Florence et le troisième volume de mes Musulmans de Sicile, que j'espère vous envoyer dans un an ou dix-huit mois, si la politique ne vient me troubler encore une t'ois.
J. Michelet à M. Amari.
Saint-Valéry, 19 octobre 1864.
Peut-être cet acte d'amitié [la nomination de M. VicoJ a été le dernier de votre Ministère. Votre éloi^nemcnl i\r^ affaires ne peut être que momentané. L'Italie a besoin de vous, besoin de se montrer à l'Europe par ses plus illustres enfants. Quand paraîtra le troisième volume des Musulmans? Je voudrais que ce beau livre fût traduit en français, avec une préface de vous qui montrerait combien une œuvre de haute érudition peut se rattacher en mille points aux débats actuels, à notre grande guerre contre le moven à^e chrétien.
M. Amari à J. Michelet.
13 mars 1865.
J'adresse la lettre de recommandation pour M. <i rimaux * à mon ami et collègue M. Imbriani, ci-devant galérien avec Poërio. aujourd'hui professeur et recteur de l'Université de Naples, sénateur du royaume, etc.
1 Michelet avait, le 8 mars, recommande M. Gi'imauxà Amari eri vue d'une chaire à l'École polytechnique de Naples.
LETTHES ET DOCUMENTS INEDITS. 53
[mbriani a la haute main dans le microcosme de l'enseignemenl à Naples, et jouit d'une considération bien méritée dans le pays et auprès du gouvernement...
L'institution à laquelle va appartenir M. Grimaux est appelée à jouer un rôle important en Italie. Je suis fier de l'avoir fondée, d'accord avec le général Menabrea, cidevant mon collègue au Ministère. Quoique l'Université de Naples ne compte ni treize ni même sept mille étudiants, elle est la première de la Péninsule pour le nombre des élevés, et se fait remarquer aussi pour l'amour des études. Allez! cette pauvre Italie n'est pas morte, et les provinces méridionales ont déjà déployé une activité dont on ne les croyait pas capables, grâce aux romans des Lazzaroni, etc. Nous allons commencer demain au Sénat la discussion sur les Codes : le mariage civil, qui est établi par l'un des nouveaux articles, va susciter des oppositions de la part des plus timorés pères conscrits de l'ancien Piémont. Ils seront écrasés. La gravitation de l'étoile italienne, c'est-à-dire la foi intime et générale dans notre unité, dans notre avenir, nous sauve dans les moments les plus critiques. C'est bien emmanché, je pense.
./. Michelet à M. Amari.
25 septembre 1866.
Je suis ravi de savoir que vous vous êtes fait un foyer — et un foyer français ' — confirmation nouvelle de notre éternelle alliance — nous, France, Italie — et nous, du même cœur et d'impérissable amitié...
J. Michelet à M. Amari.
15 novembre 1866.
Ma joie a été double de savoir : 1° que vous êtes presque complets, que vous avez Venise, cette chère fleur
1 Amari avait épousé, en octobre 1865. la fille adoptive de M. F. Sabatier.
(I(> notre Italie, qui ferme presque sa couronne; 2° d'apprendre que votre vie si agitée a maintenanl un foyer cl un nid. — Cela, ei la patrie, quoi de plus en ce monde?.. ... Mme Paléologue, qui vient de perdre son mari, n'a rien imaginé de mieux que de se retremper dans notre grande pairie commune à tous, dans l'Italie, et de vous amener ses enfants.
.)/. Amavi à J. Michelet.
Venise. 2:> novembre 1866.
Il me fallait faire une visite à la sœur rentrée en famille après une longue et dure captivité, aussi votre aimable lettre du \'.'> ne m'a pas trouvé à Florence...
.Mon bonheur a été au comble au mois de septembre dernier. En même temps que l'Italie gagnait sa frontière nord-est. ma femme me rendait père d'une belle enfant, qui se porte parfaitement bien et qui verra, je l'espère, la patrie tranquille et prospère. Quant à nous, génération destinée à la lutte, nous aurons encore à subir bien des ennuis et traverses, peut-être bien des dangers. Une partie de l'Europe s'est fichée en tète que Rome et son territoire, plus ou moins étendu, doit subir un esclavage perpétuel, parce qu'il plaît à ces messieurs de croire au péché originel, à la révélation, à l'incarnation, à la Trinité, à la mission de saint Pierre et au vicariat des évèques de Rome, et qu'accumulant absurdité sur absurdité, comme les géants de la fable amoncelaient les montagnes pour escalader le ciel, ils arrivent à la nécessité du pouvoir temporel. El dire que nous vivons dans la moitié du xi\e siècle!
J. Michelet à M. Amari.
11 juillet 1868.
J'ai reçu avec grand plaisir votre volume [le troisième volume des Musulmans de Sicile]; je suis bien touché de ce souvenir. J'admire que, à travers toutes les affaires, vous
restiez fidèle aux éludes, à cette œuvre glorieuse. Quelqu'un qui revient de chez vous me donne de bonnes nouvelles. Malgré îles embarras, notre grande Italie se constitue, s'organise et vaincra. Croyez bien que les vœux de la France la suivent toujours, que nous sommes avec vous de cœur. Voici le mont Cenis ouvert bientôt, et dessus et dessous. Nous en profiterons. Je ne veux pas mourir sans revoir Florence.
M. Amari à J. Michelet.
Florence, 2 août 18G8.
Nous le savons parfaitement, il y a une France, celle du xvme siècle et de l'avenir, une France qui est avec nous de cœur, comme vous le dites. Ce sont les représentants de cette France, et vous, mon cher monsieur Michelet, le plus noble et le plus pur de tous, que nous aimons. Votre cause est la même que la nôtre et que celle de l'humanité. Il faut en finir avec le moyen âge, dont le catholicisme es! le phénomène plus caractéristique, plus persistant et plus nuisible. Le France aura fait un pas de géant vers le progrès, le jour que Rome sera rentrée dans la famille italienne. Je prends acte de votre promesse de venir bientôt à Florence. J'aurai alors le bonheur de présenter a Mme Michelet et à vous ma femme et mes deux filles, dont le sang- appartient moitié à l'Italie et moitié à la France démocratique, acatholique et libérale.
J. Michelet à M. Amari.
Montreux, 1" octobre 1870.
Selon toute apparence, nous nous réfugierons cet hiver à Florence. Vous savez combien j'aime l'Italie. — Il faut bien songer a la vie, même sur les ruines d'un monde, continuel-, si l'on peut, son action, ce qu'on peut faire d'utile. Je ne l'aurais pu en France. — Ici, en Italie. j'espère agir encore à ma manière. Je suis le même pour le
travail '. - ■ Je suis ravi de vous voir enfin à Rome. Hoc erat in votis. Cette belle couronne manquai! à l'Italie. La Papautétirail encore de là un prestige, el smi vide moral l'aisail encore illusion.
M A ma i-i à ./. Michelet.
Florence, 5 octobre 1870.
Votre lettre du lor m'arrive en ce moment. Je la lis
les larmes aux yeux, on vous voyant aussi calme au moment du désastre le plus terrible que vous pouviez vous imaginer. Je me rappelle les premières paroles que j'entendis de vous, au Collège de France, au mois de décembre 1842. Vous faisiez allusion à l'entrée des Alliés a Paris. Vos caractères, que j'ai reconnus immédiatement sur l'enveloppe, m'onl fait tressaillir d'anxiété et de joie, .le n'ai écrit à aucun de mes amis de Paris, de crainte de n'avoir que de mauvaises nouvelles et surtout dans l'intention de respecter leur douleur. Si ma femme ou l'un de mes enfants venait à mourir avant moi., je n'aimerais les condoléances de personne...
Rome, le Capitole ! Je vous assure que mon bonheur est cruellement troublé par le désastre de la France. 11 faut compter parmi les crimes et les fautes de votre exempereur sa comédie de Pépin et son alliance avec les prêtres. Cette conduite a rendu tout à fait impossible le parti que l'Italie aurait dû et voulu prendre dans cette malheureuse guerre prussienne. C'est accablant de penser epue nous sommes à Rome parce que la France est liée mains et pieds.
F. Sabalier à J. Michelet.
Florence, 27 janvier 1871.
Je vous remercie de cœur de votre beau, bon et vrai livre [La France devant VEurope}. Je suis heureux que votre
1 L'effrayante altération de récriture dans cette lettre et dans le journal montre que Michelet était déjà profondément atteint
dans sa santé.
LETTRES ET BOCUMENTS [NEDITS. 57
œuvre soit si complète : elle devrait ètreune lumière pour toutes]les intelligences droites que n'obscurcissenl pas les sophismes de la haine, pour toutes les âmes qUe ne troublent pas les calculs de l'envie, .le suis heureux de tenir de vous ce livre d'humanité profonde, oùl'amourel la raison disent la vérité, dans la plus parfaite mesure, à l'Europe égarée des voies de la justice... Votre livre restera. Le présent le coniprendra-t-il'? Sa sereine équité, sa magnanime douceur sera bien amère pour ces âmes jalouses, si joyeuses de pouvoir nous écraser, ou si satisfaites d'avoir à s'apitoyer sur nous. Vous dissipez les sophismes des faux sages, vous dévoilez le pharisaïsme de ces prétendus justes, vous les forcez à toucher leurs propres plaies, sans dissimuler les nôtres. Pourront-ils vous le pardonner? Voudront-ils renoncer à la jouissance de savourer l'admiration qu'ils ont d'eux-mêmes, leur prospérité assaisonnée de notre malheur? L'avenir vous donnera raison. Comme vous avez été le véridique historien du passé, vous êtes celui du présent. Votre témoignage fera foi.
Puisse voire noble et inébranlable espoir se réaliser! Puisse la France se relever pour le salut du monde! Je ne veux pas me rappeler que la Grèce, qui fut la lumière du monde a sombré pour des siècles. La France vivra, je veux, je dois le croire d'un cœur fort. Les peuples envieux sont indifférents ou hostiles: mais c'est nous qui défendons la cause des peuples en combattant pour la République qui est l'avenir. Les rois sont contre nous; mais pour nous est Garibaldi, le héros pur et désintéressé. Il sera plus heureux que Gaton.
Tant que des hommes comme lui tiennent l'épée, tant que des hommes comme vous tiennent la plume, arme a plus longue portée que les canons prussiens, la partie n'es! pas perdue. Vous livrez le bon combat. Votre parole ranimera plus d'un combattanl lassé, et doublera la vaillance des forts, car elle dissipe les doutes qui font les défaillances. La France vous remerciera de votre livre. Il a été un bienfait pour
Votre reconnaissant et respectueux ami, F. Sabatier.
./. Michelet à F. Sabalier.
Florence, 27 janvier 1 st I .
Votre lettre el votre suffrage m'est instar omnium. Me voilà récompensé. Mon acharnemenl de ces derniers jours méritai! cela. Tous les soirs, je préparais; tous les matins, j'écrivais, el j'y pensais tout le jour. Donc j'ai pu en quarante-cinq jours, dans celle Florence d'amitié, malgré le linceul de neige, et par lui aussi peut-être, verser un fleure du cœur ! .Non. ce n'est plus qu'un torrent, cl trop rétréci sans doute.