‹ Jules MicheletChapitre 6 sur 20 · C. Correnli l à J. Michelet · texte numérisé non relu

C. Correnli l à J. Michelet

Florence, 20 février 1871.

Cher et vénéré maître , pardon si j'ose m'inscrire parmi vos disciples. Bien des fois, j'ai désiré passer quelques instants avec vous; mais il y a deux mois que nous sommes sur la brèche de Home, et j'ai vainement attendu une heure de loisir pour visiter avec vous

sapientium templa serenà,

et parler des destinées de la ville éternelle avec l'éloquent interprète de Vico. Vous avez lu dans le grand livre de l'histoire les signes précurseurs de la chute du monde actuel. Vous avez annoncé l'espoir d'une glorieuse palingénésie. Vous avez illustré avec une prédilection prophétique la véritable gloire de l'Italie, cette insurrection littéraire contre le moyen âge, la Renaissance. Agréez donc, monsieur, un souvenir de ce grand siècle, et du plus grand homme de cette [génération titanique, que vous avez illustrée avec tant de génie, et qui, torturé par la conquête barbare, et par les anathèmes du Concile, attendait et rêvait un monde nouveau et éternisait dans les

' Ministre de l'instruction publique. 11 offrait à Michelet la série des reproductions des fresques de Michel-Ange à la Sixtint'.

visions funèbres de la Sistiria, les angoisses et les remords du catholicisme. Aujourd'hui, monsieur, L'Italie sort de l'enfer; elle en est à sa quatrième résurrection. Il y a des nations qui appartiennent plus à l'histoire naturelle qu'à l'histoire humaine : ce sont les nations-races. Mais l'Italie, et permettez-moi d'y ajouter la France, ne sont pas des races; ce sont des esprits et les esprits sont immortels.

-/. Michelet à F. Sabatier.

Florence. 21 février 1871.

Jamais la France n'a été plus admirée que dans cette résistance (tellement imprévue) de cinq mois.

Que pensez-vous de la brochure de Schuré sur l'Alsace1^, n'est-ce pas aussi un admirable cri de résistance ?

F. Sabatier à J. Michelet.

Florence, 22 février 1871.

Ce que je pense de la brochure de Schuré? Que c'est le cri «l'un noble cœur, la voix de la conscience même d'un peuple; et que si l'on se souciait le moins du monde de la vérité et de la justice, ce seul témoignage devrait décider le procès. Mais la sentence était écrite d'avance, et il s'agit bien de justice et de droit devant les juges de Berlin ! Mais si l'Allemagne couvre de ses clameurs la voix de ces irrécusables témoins, et si l'Europe assourdie n'entend point les débats, l'histoire la recueillera, et, malgré le triomphe de la force, auquel nous assistons, je crois encore à l'humanité et à la raison, et notre jour viendra. Quand ? Voilà la douloureuse question à laquelle je ne sais pas de réponse.

Les ténèbres sont épaisses autour de nous, ténèbres de passions haineuses et de sophismes intéressés. Vous

' L'Alsace et les prétentions prussiennes, réponse d'un Alsacien aux Allemands, parut à Genève en 1871.

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savez jeter la lumière dans le chaos de préjugés qu'on appelle l'histoire. Vous direz la vérité; on La rejettera d'abord, et puis elle finira par s'établir. La vérité H la justice doivenl triompher; et, si elles ne triomphenl pas

(huis le inonde des faits, il l'aul que les hommes de la justice les gardenl dans leur cœur. Sans cette espérance,

sans celle foi, vaudrait il la peine de vivre"?

.1/. imarî à J. Michelel.

Florence, 20 mais L871.

J'ai été au Sénat presque en permanence, me proposant de combattre un article de notre nouvelle loi militaire qui donne une certaine exonérai ion aux séminaristes. J'ai été battu samedi dernier...

Du reste je n'ose écrire des nouvelles de Paris. A l'heure qu'il est, vous avez lu peut-être les dépèches qui nous consternent dans ce moment-ci au Sénat et qui détournent notre attention du grave sujet de nos discussions. Le cœur saigne en vue des calamités qui s'accumulent sur la France. Mais elle est immortelle !

Pasquale Villari à Madame Michelel.

Florence, 20 avril 1871.

Je ne vous parle pas des nouvelles de France. Chaque fois que je lis les journaux, je pense à vous, et je souffre avec vous. Mais j'ai foi dans les grandes destinées de la France, et je suis sur que bientôt nous pourrons revoir l'aurore après une nuit sanglante et obscure. C'est une espèce de fatalité qui pèse sur le monde. La raison, l'humanité n'ont pu empêcher ce grand crime. Et cependant la raison et l'humanité doivent triompher.

.1/. Amari à ./. Michelel.

Florence, 26 avril 1871 .

Si par hasard, dans le deuil où vous êtes à cause des événements de Paris, vous faites attention a nos disons-

sions du Sénat, vous vous imaginez sans doute l'excitation fiévreuse dans laquelle je vis depuis quelques jours. Un certain nombre de sénateurs, parmi lesquels plusieurs de mes amis, et même ce bon M. Ruschi, réunis par des motifs différents, onl proposé quelques articles additionnels à la loi papale et ecclésiastique, assez absurde déjà d'elle-même.. Ils voudraient nous inoculer Tespril clérical belge. El déjà leurs orateurs se plaignent de la tendance philosophique de notre enseignement.

J. Michelel à M. Amari.

27 avril [871.

Cher ami. vous seul êtes dans le vrai, je vous remercie. A quoi s'amuse-t-on dans l'écroulement d'un monde? La Prusse victorieuse est suppliante à Saint-Pétersbourg contre la Hollande, qui veut vivre encore. Car elle est au fond, avec l'Angleterre, le monde civilisé. Voilà la situation. Et la Russie dit : « Je ne puis tarder. La Bohême m'appelle, et le démembrement de l'Autriche. » Questions énormes, mon ami, et qui vont se décider. Il faut que l'Italie s'arme, et oublie le pape, oublié de toute l'Europe. Où est le roi? A San Rossore, à Gênes1? Il devrait être aux arsenaux. Comment ne s'arme-t-on pas ? Demain. la bataille du monde!

M. Amari à J. Michelet.

Florence, 6 juillet 1871.

Cher monsieur el confrère, oui, car l'Académie, comme vous le savez peut-être, vient de me nommer associé étranger, à la place de l'abbé Peyron. Vous êtes incorrigibles, vous, les Français! Il se trouve, même à l'Académie des Inscriptions, une majorité assez mécréante pour admettre dans son sein un de ces geôliers du Saint-Père, de ces brigands qui ont mis Home a feu et à sang-, pour lui arracher le don de Charlemagne ! . ..

M. Correnti. que je viens de voir, me charge de vous

offrir des témoignages de vive amitié de sa pari. Il a la tète encore troublée tics ovations Frénétiques que le roi el le gouvernement onl reçues à Rome. Le voici condamné, lui et ses collègues, de choisir pour domicile le chemin de fer pendant toul l'été el nue partie de l'automne, Ces messieurs von! déjeuner un jour à Naples, pour diner ensuite à Rome, dormir en chemin de fer, donner un coup d'oeil à leurs bureaux à Florence el aller tenir conseil à minuit à Turin. N'importe! Le Vatican vienl de subir un autre échec fameux, le ~ juillet '. Nonobstant toutes ces Furies, clergé, internationale, empereurs et ex empereurs, le xixe siècle marche el il triomphe !

Madame Michelet à M . Amari.

Paris, 21 avril 1877.

Cher monsieur et ami, je viens d'écrire à M. Mancini. Je vous saurais gré de le voir, de causer avec lui et de vous associer à ma pensée. Par le cœur et par votre mariage, vous êtes France et Italie, comme il était Italie et France2; vous devez tenir à ce que sa mémoire soit honorée par sa seconde patrie. Il s'agit du monument à lui élever, d'une fontaine où tous pourront puiser pour donner à boire aux fleurs des sépultures. Je désire que l'Italie prenne part à ce monument.

Madame Michelet à M. Amari.

Paris, 20 juillet 1882.

.Mon cher monsieur Amari, si nous n'avons pas pu dans ce beau jour d'inauguration saluer le roi gentilhomme qui a souhaité que le silence fût fait sur son hommage à l'un des vrais fils de l'Italie, nous avons au moins

1 L'entrée solennelle du roi à Rome.

- Michelet étail mort le 9 février 1874. Le monument élevé au cimetière du Père La Chaise fui inauguré le 14 juillet 188i\

acclamé la nation sœur de la France. On ne pouvait la

séparer de ses sœurs latines. J'ai vu des larmes couler dos yeux d'hommes bronzés par les épreuves de la vie; vous auriez partagé cette émotion. La fête a été à la fois superbe et intime. Tous ceux qui étaient groupés autour de son tombeau et la foule qui remplissait le cimetière battaient d'un même cœur pour lui. Il y avait pour le saluer toutes les nations, toute la jeunesse.

Nous avons tous été bien émus de l'hommage royal et bien touchés aussi de ce que vous avez fait avec M. Mancini. J'ai regretté que Renan ne fût pas là pour le dire... Un seul mot d'allusion eût soulevé un élan universel d'enthousiasme. La France est tout naturellement éprise de ce qui est chevaleresque1.

1 Le roi Humbert, malgré la situation diplomatique, alors assez tendue, entre la France et l'Italie, avait fait parvenir, par M. Mancini, une généreuse offrande au Comité du monument Michelet.

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