‹ Jules MicheletChapitre 7 sur 20 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Si Ton considère du dehors la vie de Michelet pendant les années de 183'.) à 1842, il semblerait que cette période eût été une des plus heureuses, la plus heureuse peut-être de sa carrière.

En 1838, il est appelé à remplacer Letronne au Collège de France, dans la chaire d'Histoire et Morale, illustrée par Daunou. C'était depuis longtemps l'objet de son ambition; son père, sa famille des Ardennes, qui avaient toujours eu une foi aveugle en son avenir, lui prédisaient le Collège de France avant même qu'il fût professeur à l'École normale. Ses premiers cours sur Paris (1838;, sur la France au xive siècle (1839), surla Renaissance (1840-1841) avaient soulevé l'enthousiasme de la jeunesse, attiré la foule au Collège de France et excité dans la presse de tous les partis une admiration presque unanime. C'est seulement en 1840 et 1842 que quelques voix un peu discordantes commencèrenl à se faire entendre : en 1840, Douhaire dans VUnivers, qui déclarait le IVe volume de Yllistoire de France sorti dune immorale inspiration; en 1842, Cochul dans la Revue des Deux Mondes, qui refusait à Michèle! •■ les qualités essentielles qui font la noblesse el l'utilité 'In genre historique». C'est aussi en 1843

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que le parti clérical, devinanl par le cours sur la Renaissance que Michèle! allait entrer en lutte ouverte avec l'esprit du moyen âge el l'Église elle même, entrepril contre lui une gu srre d'abord sournoise, puis bientôt ouverte, qui commença par des manifestations hostiles à ses cours el des lettres anonymes, pour aboutir, en 1843, aux dénonciations furieuses du chanoine Desgarets dans son Monopole universitaire dévoilé. Maison ne pouvait prévoir en 1842 les polémiqu 's que les cours et les œuvres de Michèle! dcvaienl soulever à partir de 1843. Toul semblaitlui sourire, el aucun écrivain ne paraissail entouré d'uneaussi universelle bienveillance. Chateaubriand et Lamennais, Villemain el Sainte-Beuve, Victor Hugo et Lamartine, Guizol et Sismondi, Montalembért et Cuvillier- Fleury, l'abbé Cœur et Ad. Guéroult, catholiques el libres penseurs, légitimistes, orléanistes, et républicains, le comblaient à l'envi de louanges. 11 trouvait auprès de la Quotidienne et de la Gazette de France, où Nettement parlait de ses livres, la même faveur qu'il avait rencontrée auprès de Y Avenir et du baron d'Eckstein, cet ami de Montalembért, qui qualifiait les rédacteurs de la Gazette de « canailles dans le présent, le passé et l'avenir, d'exploiteurs du royalisme». Michelet était l'objet de la part du roi et de la reine, des princes et des princesses des attentions les plus flatteuses. Le roi, la duchesse d'Orléans, le diw d Aumale, le roi et la reine des Belges, venaient assister aux leçons qu'il donnait à la princesse Clémentine. 11 était fréquemment invité aux Tuileries et à Neuilly. Depuis qu'il était monté dans la chaire du Collège de France, il avait chaque année publié un volume de son Histoire de France; en 1839, le tome III qui raconte la

période de Philippe lit à la mort de Charles Y ; en 1840 le tome IV, tout entier rempli par le règne tragique de Charles VI; en 1841, le tome V, consacré à Charles VII el illuminé par la ligure de Jeanne d'Arc. A chaque volume l'admiration et le succès allaient grandissant. Pour la première fois, la sainte de la patrie apparaissail dans son naif et attendrissant héroïsme, et « la pitié qu'il y avait au royaume de France » faisait, après quatre cent ans, pleurer avec la bergère de Domrémy tous les lecteurs de Michelet. La puissance du génie de l'historien se manifestait d'autant plus éclatante qu'entre le second volume de Y Histoire de France et le troisième il avait publié deux ouvrages d'un tout autre caractère, les Mémoires de Luther et les Origines du droit, une biographie tirée des écrits mêmes du réformateur et une œuvre à la fois d'érudition et de poésie qui éclairait d'une vive lumière, par un choix ingénieux et savant des formules juridiques française et allemande, le premier essor des civilisations et les éléments constitutifs de la famille et de la société humaines. Et enfin, l'année même où paraissait Jeanne d'Arc, il publiait aussi le premier volume d'un gros recueil de documents sur le procès des Templiers, prouvant ainsi qu'il savait allier le labeur patient de l'archiviste et de l'éditeur de textes aux dons d'imagination et de style de l'artiste et de l'écrivain.

Un dernier bonheur allait embellir pour Michelet cette année 1841. Edgar Quinet, à qui il était uni, depuis 182o, par une étroite communauté d'idées et d'aspirations, avait été appelé par Villemain, alors Ministre de l'instruction publique, à occuper au Collège de France une chaire d'Histoire des Littératures du midi de l'Europe, et Michelet, qui avait éner-

giquemenl patronné la candidature de Quinet, allait avoir en lui, dans ce Collège où il avait déjà des amis fidèles, Eugène Burnouf, Mickiewicz, un véritable frère d'armes.

Il ne faui pas que tous ces succès, que cette gloire chaque jour accrue nous fassent illusion, nous fassent croire que Michelet fût heureux. Certes, ni le succès ni la gloire ne lui étaient indifférents, mais il avait l'âme trop haute et le cœur trop tendre pour trouver le bonheur dans les satisfactions de l'ambition et de l'orgueil, même dans le noble orgueil de se sentir influent ei populaire par le rayonnement de ses idées, Jamais Michelet ne fui pins triste, plus sombre, pins désolé que pendant ces années 1831) à 1842. Découragements, doutes, déceptions, regrets, remords, s'unissaient pour l'accabler. Tout lui paraissait douleur, dans le passé, le présent, l'avenir, pour lui et pour le monde, et il vivait littéralement dans la méditation de la mort. Il a lui-même réuni sous le titre d'Amertumes, une série de pensées et de souvenirs des années 1839 à 1842. Le thème fondamental de cette funèbre harmonie, je le trouve dans une note du 11 mars 1841, écrite au retour du Père La Chaise, où il avait été avec son fds visiter la tombe de sa femme : «Printemps subit et doux après le plus rude hiver (depuis 1829), chaud, ardent, mais chauve... arbres sans feuilles. Je suis vaste en comparaison de 1829; mais alors j'étais complet. Aujourd'hui, je me sentais semblable à cette immensité -.m- feuilles, immense, il est vrai, mais on y voit d'autant mieux les tombes. » C'était pourtant aux entrailles mêmes de la mort qu'il devait arracher le secret de la vie, comme la renaissance sortit du moyen âge.

Je laisserai de côté les tristesses accessoires qui, pendant ces quatre années, accompagnèrent les grands deuils : la déception qu'il éprouva en 1840 quand, à la mort de Daunou, on nomma Letronne directeur des Archives du royaume; les graves inquiétudes qu'il éprouvait pour plusieurs jeunes gens, pour Dargaud, pour Yanoski, qui allait bientôt mourir, pourRavaisson qui crachait le sang; la conversion au catholicisme et la mort du Dr Edwards, son intime ami. Ces amertumes ne faisaient que rendre plus amers les sentiments qui l'agitèrent pendant les deux drames qui bouleversèrent sa vie en 1839 et 1842 : la mort de sa femme et la mort de Mme Dumesnil.

Pauline Michelet mourut le 24 juillet 1839. Michelet l'avait épousée le 20 mai 1824: mais, depuis six ans, il existait entre eux un lien si intime que Michelet parla toujours des vingt ans que dura son premier mariage. Ce lien s'était formé presque de lui-même, dans la libre familiarité de la pension bourgeoise tenue de 1818 à 1827 par MmeFourcyetM. Michelet père, dans la maison de Sedaine, rue de la Roquette. Pauline, déjà âgée de vingt-six ans en 1818, dédaignée par une mère noble qui l'avait eue, pendant la Révolution, de son union avec le chanteur Rousseau, et qui vivait dans une intimité plus qu'équivoque avec son fils, M. de Navailles, né pendant son premier mariage, était demoiselle de compagnie dune vieille dame. N'ayanl ni instruction, ni besoins intellectuels, maltraitée et négligée pendant toute son enfance, elle était d'une extrême bonté, gaie, insouciante, tendre à l'excès, désireuse d'appui et de protection. Michelet, avide, lui aussi, de tendresse et tourmenté de bonne heure par une sensualité tyrannique contre laquelle il lutta el à laquelle il s'aban-

donna tour à tour, déchiré entre la passion individuelle qui l'entraînait vers la femme el les passions intellectuelles qui, comme il dit, dévorèrent sa jeunesse, se

laissa aller à cette affection naïve, désintéressée, qui

lixail sa vie, loul en lui permettant, dans la solitude de la rue de la Roquette, de se livrera un travail forcené el de jouir de l'amitié de Poinsot et de Porct. Plein de respecl el de compassion pour la faiblesse féminine, convaincu que le mariage est la l'orme nécessaire de toute vie complète et saine, Michelet fut, pendanl de longues anné(^s, pour Pauline un mari très dévoué, assidu, et, pour les deux enfants qu'elle lui donna, une tille, Adèle, en 1824, et un fils. Charles, en 1829, le père le plus tendre. Si l'on jugeait de leur bonheur conjugal par le ton habituel de leur correspondance, on pourrait croire que jamais ménage ne fut plus uni ni plus heureux. «Toi, écrivait Michelet de Bruxelles le 4 juillet 1837, il faut que je t'embrasse plus longuement. Tu me manques bien, je t'assure; je regrette à chaque instant de ne pas t'avoir emmenée. Je n'aurais pas eu avec toi les singuliers accès de tristesse que j'éprouve chaque jour. Tu as bien tort d'être jalouse, car lorsque je t'ai avec moi, j'ai tout, ma maison et ma famille. Quand je suis éloigné de toi, j'ai une avidité incroyable de savoir tout ce qui te regarde (je dis/os, et non pas la maison), ce que tu penses, ce que tu fais à chaque heure. » Et Pauline lui écrivait : «Tu connais ta Pauline, elle n'aime que toi, ne pense qu'à toi, ne vit que pour toi; je ne te parle point du bonheur que j'aurai de te serrer dans mes bras. Et ton Adèle ! » Et pourtant, il y avait divorce dans ce ménage en apparence uni. Michelet ne donnait presque rien au monde ; il vivait enfermé entre ses livres, ses élèves.

MICHBLET DE 1830 a 1842. 71

ses archives, sa femme, son père, ses enfants; mais il ne partageai! pas avec Pauline ce qui faisail la noblesse de sa vie, il ne lui donnait rien de sa pensée ; il ne l'aimait même point par ce qu'il y avait de plus élevé dans son âme et qu'il réservait pour ses amis, pour sa patrie, pour l'humanité. Pauline n'avait pas la force ni la capacité de conquérir sa place dans ce domaine supérieur, mais elle souffrait. el sa souffrance se manifestait par une jalousie désordonnée contre tous et contre tontes, contre le père de Michelct, contre Poret, contre la petite Adèle elle-même. Les exigences de sa tendresse d'épouse diminuaient la dignité du foyer. Son humeur s'aigrissait; les querelles avec son beau-père, qu'elle avait pourtant soigné avec un admirable dévouement en 1834, devenaient fréquentes ; enfin, ce qui acheva cette lamentable décadence, elle se laissa aller à une faiblesse qui ruina son caractère et sa santé. Toute jeune, avec son amie Mlle Scellier, elle s'amusait à faire entrer dans le couvent de Meaux, où elle était pensionnaire, des gourmandises et des liqueurs. Plus lard, soutirant de maux d'estomac, elle crut trouver un remède dans ces excitants dont elle avait gardé le goût et, par une pente insensible, contracta des habitudes qui jetèrent le désordre dans son organisme. Depuis 1837, sa santé était très ébranlée ; mais ce n'est qu'en avril 1839, pendant que son mari voyageait en Bourgogne, que se déclara la phtisie galopante qui devait l'emporter. Le 6 juin elle fui transportée dans la maison de santé Meyer, de Passy, et, malgré les soins dr< plus illustres praticiens, Baroilhet, Maurel, Troussel, Ftécamier, Aupépin, elle expirait, le ~'t

juillet

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Michèle! fui foudroyé par celle catastrophe qui bouleversai! sa vie; il sentil loul à coup combien il avait aimé e! surtoul été aimé, el aussi combien il était responsable de ce qui avai! manqué à sa vie domestique. Il n'avail pas l'ail participer Pauline à sa vie morale, el il l'avait laissée désœuvrée, car c'étail M. Miehelel père qui dirigeai! toute la maison, el Pauline n'élail pas assez cultivée pour s'occuper activemen! de l'éducation des enfants. Michèle! l'avait délaissée pour une rivale absorbante. « Ma seconde femme l'Histoire, écrit-il le 2 mars 1841, est survenue peu avant 1830. La première, la pauvre Pauline, a été bien négligée. De là tout ce qui a suivi. » El ailleurs : « Je pris pour maîtresse, cette grande maîtresse, Y Histoire. 11 ne me fallait pas moins à aimer que l'Humanité entière. Rome y passa, et la France primitive. Mais que de traverses encore dans ces nouvelles amours ! Qui me donnera la fécondité; la subtilité de Pétrarque pour donner un rythme à mes soupirs, pour philosopher mon anxiété, mes douleurs ? J'aimais, j'allais, je vivais de la grande vie du monde. Souvent je pleurais tout le jour, et, le soir, me retrouvant à mon foyer, près des miens qui me demandaient ce qui était arrivé, je m'apercevais que l'objet de mes pleurs était oublié depuis deux ou trois mille ans. » Peut-être même l'Histoire ne fut-elle pas la seule rivale de Pauline !

Le jour même de la mort de Pauline, Miehelel sentit le besoin de crier à lui-même ses remords. Voici ce <pie nous lisons dans son journal. « Cette morl pi nie lourdement sur moi ; peut-être aurais-je pu modifier cette pauvre âme, si je m'étais sérieusement attaché à le faire. Ou'est-elle devenue, celle

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malheureuse partie de moi-même, tandis que l'autre errait dans la science et la pas-ion! Ce pauvre moi qui meurt aujourd'hui, je l'avais réduit à n'être (jiie mon moi sensuel. Si je l'avais mise en rapport avec toute mou âme, elle eût été heureuse, elle aurait vécu.

« Toutefois, ii faut le dire, la chose n'eût pas été facile, tille d'une telle mère, si peu soignée, dans son enfance, puis au couvent, etc.. Elle avait gardé de tout cela une originalité charmante dans ses bons moments, une vivacité d'ancienne France qui l'eût mise au niveau, ignorante et peu élevée qu'elle était, du monde le plus élevé... C'était éminemment une Française, une vive et indépendante personnalité. Et, avec tout cela elle a été fidèle. Combien, sous plusieurs rapports, clic valait mieux que moi!

« Dans mes années de travail (jusqu'en 1834), elle s'est maintenue encore. Dans les dernières, elle a fléchi, elle s'est abandonnée elle-même. Hélas ! je me suis moi-même trop livré dans ces années aux vains caprices d'imagination qui m'éloignaient d'elle, .le rentre aujourd'hui au foyer que j'ai délaissé. Je le trouve brisé pour toujours.

« Je vous prie, mon Dieu, de me compter ses péchés, car vraiment ce sont les miens.

« si le mariage eût été <•<■ qu'il devait être pour non-, une éducation, une initiation, elle fût restée çe qu'elle était, selon sa nature heureuse et élevée.

« Séchée cl stérilisée, je l'ai laissée à elle-même, au vide de son esprit. Elle a pris alors les défauts (\o< solitaires, (\i-< abandonnés.

« Ellem'aimait infiniment; elle voulait l'infini, ou rie a La moindre part faite aux autres l'éloignait et

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l'irritait. Hélas! je me trouve avoir perdu en elle 1 infini, tel qu'il peut être dans le cœur de l'homme. Au fond, c'est le seul péché pour lequel je demande grâce pour elle. Ce qu'elle a l'ait de mal, elle l'a fait par suite de cet attachement excessif et déraisonnable, ou par le désespoir de voir que j'y répondais

peu.

(( Quelle chose dénaturée <il dure est-ce donc que l'arl ou la science, pour que nous délaissions ainsi ceux qu'au fond nous aimons beaucoup! Que de longs dimanches je la laissais seule, tandis que loulcs les familles allaient ensemble chercher des amusements honnêtes!... Hélas! c'est aux dépens de son bonheur et de sa vie que j'ai fait tout ce que j'ai fait. Si j'avais quelque gloire, ce serait à ses dépens. .J'en retrouve amèrement la compensation, au jour de sa mort. »

Michelet ne se contentait pas de s'accuser vis-àvis de lui-même. Il s'accusait aussi auprès de ses amis. 11 écrit à Quinet à la fin de juillet : « J'ai le cœur malade de remords, autant (pie de regrets. L'avoir négligée, délaissée ! N'avoir rien fait pour cultiver et fortifier cette heureuse nature !... Ah ! mon ami, je ne m'en consolerai jamais. » Et il reprend encore quelques jours après : « Mon chagrin va creusant, comme la petite vérole, après la crise... La solitude et le travail violent sont peut-être ce qu'il y a de mieux. J'ai senti la mort si intimement que je m'y laisserais volontiers gagner. Il est très pénible de cacher cet état, comme je fais, et c'est une misère de le montrer. Donc, il faut, comme les animaux blessés, se tenir dans un coin, seul, et attendre. Je n'ai guère vu personne encore que je

ne m'en sois trouve'1 plus mal. Une telle perte est une chose trop spéciale pour que les consolations générales fassent autre chose que blesser. Comment en parler ? Kl d'autre part, comment parler d'autre chose ? J'irai vous voir, si je vais mieux. Je lis dans ce judicieux Commines qu'il n'y a dans ces choses que Vespecial ami. Tuus. » Quinet cherchait à calmer la conscience de son ami. Il lui semblait que, dans sa douleur, Michelet s'exagérait ses torts : « Que vous dirai-je ? mon bon et cher ami, lui écrivait-il le 1" août. Que je partage la cruelle perte que vous venez de faire ? Vous le savez déjà. Votre femme était pour moi une amie que j'étais accoutumé à ne pas séparer de vous. 11 me semblait qu'elle était de ma famille et je me sens frappé avec vous. Du moins, elle a été heureuse comme on peut l'être ici-bas, cl je puis vous assurer que je n'ai jamais surpris en elle aucune atteinte de tristesse profonde. Si ses derniers moments n'ont pas été trop douloureux, sa vie aura été douce et sereine. Je ne lui ai jamais connu un sentiment amer; elle était tout cœur et tout dévoûment, et elle vous absout elle-même des reproches que la douleur vous crée. Elle a été heureuse par vous et par vos enfants, n'en doutez pas. A quoi lui eut servi la triste science de notre temps? Nous lui auriez communiqué nos incertitudes, et, au contraire, elle aura vécu près de la science, sans en avoir connu les poisons... Ah ! ne l'en plaignons pas! Adieu, cher ami, c'est elle qui nous ouvre le cl ici h in. »

Michelet ne voulait pas être consolé. 11 s'acharnait sur sa douleur, la creusait, voulait en savourer tout l'amertume. 11 écrivait au commencement d'août :

« Puisse je garder ce chagrin, je ne le donnerais pas pour toutes les joies.

« — Avoir goûté ainsi si parfaitement la mort, c'est une grande avance pour celui qui a aussi à mourir...

« — L'avoir vue, pour ainsi dire, fondre et disparaître dans mes mains, cri le pauvre chair de ma chair. que j'avais si souvent baisée, c'est être mort aussi soi-même

<( — Hélas ! sentir que la répugnance vient pour ce qui fut moi autant que le moi qui survit, c'est là un cruel divorce...

« — Et le moment, la dernière demi-heure, oùlarespiration s'arrêtait par intervalles, jusqu'à ce qu'en approchant les sels, je la fisse recommencer et renouasse la vie... c'est là aussi un souvenir de douleur et de pitié....

« — J'y vis, à travers mes larmes, les grâces tendres de la mort que je ne soupçonnais pas ; tendres, mais si douloureuses, que j'en suis resté ébranlé dans les profondeurs de mon existence...

« — Elle n'avait jamais pu voir souffrir. Ah ! puisse cette honte lui avoir été comptée, pour l'adoucissement de ce cruel moment, où l'air a manqué à son cœur...

« — Mais., ce qui me trouble encore plus au souvenir, c'est lavant-dernière matinée (de 4 à 8), si fendre et si douloureuse. J'ai su là tout ce qu'il y a dans l'amour et la douleur. Que m'apprendrait maintenant la vie ! Elle ne parlait plus ; elle ne se faisait plus entendre que par de faibles cris d'enfant qui souffre. Cette enfance, au moment suprême, est quelque chose qui émeut et qui trouble. Quelles pouvaient être ses pensées ? Le regret de nous quitter sans doute.'

MICHEL ET DE 1839 A. lSi-. 7"

Elle ctail visiblement triste, mais sans larmes. Ses grands yeux, ses longs regards entraient dans mon cœur, son amour aussi... hélas ! je ne pouvais lui donner ma vie en retour. »

Le -- août, il revient sur ses torts envers Pauline sur ses remords. Dans son besoin de torture et d'expia lion, il en arrive à parler des peines de la vie future, lui qui alors ne croyait pas à la survivance de la personnalité.

« Oui, je l'aimais pour ses défauts...

« D'abord, on aime tout de l'objet aimé...

« Puis, malheureusement, ses défauts étaient les miens, — au moins, c'est de moi qu'ils lui venaient...

« Peut-être est-ce pour cela que nous sommes séparés... J'aimais en elle le mal que j'y avais mis... Chose cruelle, je lui avais donné des défauts que je n'avais pas moi-même...

« Hélas ! faut-il penser que cette pauvre âme emporte le poids dont je l'ai chargée, qu'elle va maintenant... appesantie d'une fatalité qui vient de moi, de celui qu'elle a tant aimé.

« Se souvient-elle de moi.1 — Alors elle me hait peut-être! Mais cela ne se peut pas.

« Et si elle ne s'en souvient pas, c'est qu'elle a sans doute perdu le souvenir de cette vie. Elle souffre alors sans savoir pourquoi...

« Au reste si les peines sont proportionnées à la responsabilité, la sienne est- légère, la mienne grande. Elle n'a guère voulu qu'en moi. »

Ce n'était pas encore assez. Une dernière épreuve lui restait à subir, pour qu'il pût goûtera fond l'horreur sublime et terrifiante de la mort. Il dut, le mercredi i septembre, exhumer Pauline pour la transporter

;.s IULES MICHELET.

dans le monument préparé pour elle au Père La Chaise. « Rude épreuve... hélas! je n'ai guère vu que des

vers...

« — On <lil : vendre à la terre... c'est une figure. . celle matière inanimée réanime nue matière vivante. C'esl là le côté hideux à l'œil, dur comme humiliation chrétienne, grand, cruellemenl poétique et philosophique pour l'esprit...

a — Quelle expiation... et pour l'orgueil de la beauté, el pour la tentation du désir...

« Que moi, qui venais le cœur plein d'elle, tout troublé de pitié et d'amour, avide de revoir ses traits, au moins une minute, je n'en aie pu supporter la vue...

« Ce cimetière, parmi les roses et les chèvrefeuilles, semble un paradis... Quelles laideurs terribles dessous!...

« — Toutefois, quand je regardais d'en haut celle fosse béante, je sentais puissamment (comme sur l'eau ou du haut d'une tour) l'attraction de la mort : 0 mihi tum quant molliter ossa quiescant. J'y mis pourtant un gage (de mes cheveux dans une feuille de l'écriture de son tils, de plus une croix métallique; en attendant que j'y vinsse tout entier...

« — Il ne faut pas pourtant se laisser aller. Que deviendraient-ils? Elle-même craignait tant délaisser sa fille.

« — Adieu, il faut que je me prive même d'écrire sur ce triste et trop attirant sujet; il faut, pour lui obéir, que je me force d'amortir mes regrets mêmes, que j'y pense moins, afin de vivre et de continuer sa pensée, sa providence sur ceux qu'elle laisse.

« — Pauvre âme!... je méfie pour elle en deux choses qui doivent adoucir ses épreuves, où qu'elle soit.

D'abord, elle était préoccupée de la pensée élevée de conserver sa fille pure; puis, elle avail pris des senti ments doux et bienveillants pour ceux don! elle était

jalouse. Evidemment elle ne les haïssait plus. »

Le 12 septembre, Michelet revient encore vers « ce trop attirant » sujet dont il ne peut distraire sa pensée; mais déjà son point de vue s'élargit. II s'élève, par l'essor naturel de son esprit, du particulier au général ; seul, l'accent de ses paroles laisse deviner les révoltes de son cœur et de sa chair meurtris.

« Quel bouleversement pour noire esprit que la mort d'une personne!... Que de choses reviennent en mémoire!... Combien on examine ce qu'on fut pour elle!... Le jugement commence alors pour nous, et l'accusation intérieure... On la jugeait sur chaque moment avec aigreur. On la juge sur l'ensemble, sur la vie entière. Combien elle gagne ainsi! (Ah! puisse Dieu la juger ainsi!) 0 Unie beaulifier of thingsî Mais c'est, qu'en cela, le temps n'est pas mensonger, ni la mort. C'est la vie qui était mensongère; elle exagérait le mal.

« Pourquoi la pensée de Dieu est-elle peu consolante ? C'est (pie le Dieu chrétien jugera celte àme; elle se survivra, mais pour souffrir! Le Dieu du panthéisme lui donnera le repos, mais en l'absorbant...

« Pourquoi regrettons-nous les amis vicieux plus que les autres? 1° Nous le sommes nous-mêmes. Nous pleurons en eux notre propre nature; 2° nous nous sentons souvent en partie causes de leurs vices; 3° nous sommes plus inquiets pour leur destinée à venir1.

1 Une noie étrange de cette année 1839 nous montre qui* Michèle) étail hanté par l'idée, non de l'enfer, mais de la mêtempsychose : « Goethe haïssait les chiens, craignail que sa

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ci Que <l f.fcit s/'s pourtant ;'i présenter à Dieu, quand on s'explique que le mal esl le plus souvenl l'effel d'influences extérieures.

o Quel révélateur que la morl ! Comme «'Ile tire les paroles de la poitrine ! Faisons tant nue nous voudrons les braves*... Eripitur persona, manet res. Immense auxiliaire de la charité, elle nous apprend celle grande vérité qu en chaque homme il y a plus de bien que de mal.

« Nous croyons, nous croyons croire. Mais que le coup porte près dé nous, nous de venons matérialistes... « Oui. dit Satan dans Job, mais touchez à sa peau, vous verrez... » Alors on baisse la tête. Que saint Paul ait cru aussi Tort qu'il parlait, je ne puis vraiment le croire.

« J'ai vu le plus lier spirilualiste, quand ou avait touché à sa peau, comme dit Satan, mené invinciblement par les puissantes attractions de la tombe... s'y attacher, poursuivre avec une avidité douloureuse la terrible laideur du sépulcre

« Ah ! c'est qu'il faut convenir (pie ce ne sont pas de vaines paroles! Vous devenez même chair. Communion de foyer, de pain, de couche, d'enfants. Grand Dieu! quoi de plus? Vivre l'un de l'autre, l'homme apportant la subsistance, et la femme la lui donnant;

monade y lui absorbée! .le me rappelle combien je fus touché de l'effroi de Zémire, qui me parut alors une personne malheureuse. L;i figure de Mirza me fil un jour horreur! C'étaient des yeux vx'aimenl humains. Ces apparitions me troublent... Hélas '. relie pauvre àme, où est-elle? Je ne l'ai pus cultivée. Peut être, ;i cause de moi, est elle tombée à quelque état inférieur. Dieu ait pitié d'elle, et de moi — ou, du moins, que j'expie seul ! »

' ci Faisons tant que nous voudrons les braves, voilà la lin qui attend la plus belle vie du monde ». Pascal, Pensées.

se confier chaque jour sa pensée, trouver l'un dans l'autre un si doux oubli de soi-même, mourir et créer ensemble, être ensemble Dieux!...

« Tout ense??ible, puis rien ensemble...

« C'est mourir, plus que si tous les deux étaient morts. »

Un mois plus tard, le 20 octobre, un dimanche, Michelet alla au Père La Chaise voir la tombe et l'inscription qu'on y gravait. Les souvenirs classiques s'y i khi vent mêlés aux sentiments chrétiens et une citation d'Horace ' précède un verset du psaume XL.

Au retour il visita la maison de la rue de la Roquette. « Ma maison, où je me suis mari*'', où ma lille est née. où j'ai été heureux, quoique d'un bonheur si orageux, si mal ménagé, où j'ai perdu dans une vie sauvage tant d'irréparables jours, lorsque le bonheur était près de moi...

« Mon cabinet octogone est le même, ainsi que la place de ma pauvre petite bibliothèque d'alors, et celle où je couchai par terre sur des matelas lorsque je crachai le sang, en IS^T. lorsque ma femme me soigna si bien...

«La chambre où je couchais avec mon pire, celle où mourut .Mme l'ourey. sont changées. C'est dans la première que Poinsot demeura un an avec moi, dans la première que ma femme coucha plusieurs mois près de moi, sur le lil que mon père lui avait cédé. Là se

1 Voici l'inscription complète : Paulina Rousseau — Michelet — Julii Michèle! — Uxor — Mater dilectissima 11 liberorum — aegrotantis quondam viri — salus — levamen laborum — perpétua in utraque fortuna — félicitas — MDGCGXXXIX — siée i ne dividil amara — mors — Quousque Domine — Beatus qui intelligil super egenum — el pauperem — in die mala liberabil eum — Dominus.

passa cette scène bizarre de nuit, lorsqu'elle me crut fou, parce que je m'étais levé pour regarder celle nui! fantastique «le printemps...

« Le petit jardin de Pauline esl tout enterré, humide. Le petit hangard n'esl plus, ni par conséquenl la place où nous nous assîmes par terre, un dimanche soir, loul

le monde étant sorti.

« Sous la terrasse était notre cuisine, et la chambre de Mme de Girard, où je me trouvai mal en 1N27 (dans ma grande maladie après le Vico), lorsque je dis à Pauline : ci Pauline, adieu... » Qui m'eût dit que je sur vivrais ?

0 Je prie Dieu de me donner plus de résignation. j> Michelet croyait son cœur usé et flétri, à force de

souffrir. Son cœur allai! bientôt rajeunir, et refleurir, mais pour souffrir davantage encore.

Jamais Michelet ne s'était senti si las, si bas qu'en 1839, de mai à novembre. « Je languissais, dit-il, comme un marais sur une vaste surface, sans trouver mon cours. )> Il s'efforçait de réparer sa négligence envers Pauline, en recherchant avidement tous les souvenirs qu'il pouvait retrouver d'elle, et il ne rencontrait dans cette recherche que de nouveaux sujets de tristesse. Le 24 août, il va avec ses enfants faire une visite à Meaux, à l'hôpital, où il est conduit par Mme Scellier, mère de l'ancienne compagne de Pauline, et où il retrouve, au palais épiscopal, un ancien camarade devenu évêque, Mgr Allou l, et le souvenir de Bossuet. Ecoutons-le raconter cette double visite : « L'une des beautés des terrasses et du jardin épis-

1 Auguste Allou. né à Privas le 27 janvier 1793, avait été camarade de Michelel à Charlemagne : il devinl évêque de Meaux en 1835. el mourut le .'50 août 1884.

MICHELE! DE 's;îs A 1842. S!5

copal, ces! que, de tous côtés, l'on voil par-dessus L'imposante tour de la cathédrale.

« Le passage sombre sous les voûtes du xve siècle, pour aboutir à ce noble jardin sans ombre, comme l'âme du grand orateur... On s'aperçoit ensuite qu'il a aussi ses ombres, ce jardin. Le cabinet est richement nu. L'allée d'ifs est bien ténébreuse. Quirf:J si cette vie trop extérieure y a enfin trouvé son intériorité ?L'évêque, l'ancien camarade M. Allou, me toucha en me contant comme quoi il allait s'établir, et n'y avait aucune répugnance, lorsque moi, qui ai été établi, et qui (malgré mes enfants) ne le suis guère aujourd'hui, j'étais, dans ce sérieux voyage, entre Bossuet dont je visitais le palais, Fénelon dont je lisais les Lettres Spirituelles, et un tout autre souvenir, dont je trouve ici si peu de traces, pas même peut-être dans sa meilleure amie ! . . .

« J'ai appris que la religieuse qui vint ici avec elle, de X Enfant- Jésus, en 1814, et qui peut-être y est encore, s"appelait Mlle Martin (sœur Des Anges).

« Hier, en traversant ces belles campagnes dorées par l'automne et le soleil du soir, en voyant cette terre exubérante des dons de la nature, je trouvais bien dur qu'il lui en restât si peu, à elle..., quoi! six pieds de terre seulement... Je n'ose ajouter toutes mes pensées. Elles sont déraisonnables. Dans nos habitudes matérialistes, nous plaignons le corps, comme si c'était la personne. Sans doute l'âme n'est pas dans cette triste bière... Mais il n'en est pas moins cruel pour ceux qui restent de ne pouvoir pour elle rien autre chose que des prières.

« Le soir nous surprit sur la route. La lune était d'une clarté triomphante. L'indifférence de la nature augmente les peines du cœur.

Si JULES MIGHELET.

« Je lus le soir dans Fénelon (lettre 104) : « On « demandai! à saini Ambroise mourant s'il n'était pas o peiné par la crainte des jugements de Dieu, Il répon

« dit : « Nous avons un bon maître. » Ah ! jamais je ne sentis plus vivement le besoin de croire à relie honte.

.< Aujourd'hui, dimanche 25, temps admirable, mais qui me frappe la tête. J'allai d'abord visiter seul la belle cathédrale, ei le curieux château à quatre tourelles qui esl à côté.

« Puis, Monseigneur, à 9 heures. La grand'messe, très peu de monde, et seulement des femmes.

« Mlle Scellier à midi; puis, leur petit jardin, triste et brûlant.

« J'ai lu ensuite et dormi; maintenant (6 heures du soir), j'écris pendant qu'ils dînent chez la marraine, Mlle Scellier.

« Lettres admirables de Fénelon sur ses souffrances (110, 111) : « Mais tout est bon... Dieu nous ouvre un « étrange livre. » Et encore : « Je suis à moi-même « tout un grand diocèse. »

« Ce soir, après avoir dîné avec du thé, promené seul sur la terrasse de Bossuet. Au dehors, bruit lointain de la musique militaire. Harmonie admirable de la cathédrale au soleil couchant.

« Puis, entré au palais épiscopal. Promenade avec une vingtaine d'ecclésiastiques . Plaintes contre M. Villemain qui refuse les certificats des petits séminaires pour admission au baccalauréat. Monseigneur disait au sujet de la belle dispute de Bossuet et de Fénelon : « Heureusement ces disputes sont « passées. » Heureusement?

« Lundi matin. Le café chez Mme Scellier; puis, en attendant l'heure de l'hôpital, promené avec Mlle Adé-

laide Scellier, le long- dos murs de L'hôpital, le longdo la .Maine et du marché de Meaux.

« L'hôpital visité sous la conduite de Mme Scellier et d'une jeune religieuse de Saint-Vincent de Paul, née, dit-elle, en 1814, l'année même où nia femme est entrée à l'hôpital.

« Visité le grand jardin, où elle s'est promenée tant de fois avec Mlle Scellier, les lilas que Mlle Ad. Scellier a plantés (avec elle?), les arbres fruitiers, etc. Xous n'avons pu voir les chambres que les religieuses occupaient alors. Cette partie est inhabitée. Mais nous avons vu la salle qui sert à la fois d'école et de réfectoire aux filles, la chaire entre les deux croisées... .le n'osais rien dire de mes pensées en présence de cette vieille dame Scellier, si détachée des affections depuis si longtemps...

« Mais je m'aperçus, en voyant tous les pauvres venir à elle, que c'était là sa vraie famille.

« Ces pauvres paraissent gais..., mais ils n'ont plus les mêmes douceurs..., ni les religieuses non plus...; plus de vaches, de poules, rien de ce petit ménage de couvent qui avait amusé ma femme et Mlle Scellier. Les religieuses d'aujourd'hui ne peuvent donner que de bonnes paroles..., ou une caresse à un mourant, comme je le vis à l'infirmerie.

« J'aurais voulu pouvoir donner beaucoup à cette pauvre maison, qui a servi quelque temps d'asile à celle qui, depuis, a partagé vingt ans ma pauvreté.

« 11 faut apprendre à mourir... Après une vie d'individualité, il faut en commencer une de généralité, si c'est possible. Mais comment enterrer, sans une larme, une si chère partie de son cœur?

« Que d'heureux jours manques, passés en vain,

impossibles à jamais!. ,. Mais 3 a t-il rien d'heureux «la us l'individuel ? Quel jour de «'elle union, tant regrettée, s'est passé sans orage? Allons, Seigneur Docteur, tenez ferme, comme dit Luther à la mort de sa fille Magdallena. . .

o Retour par le bateau poste. Immobilité plus grande qu'en diligence. Éblouissemenl de cette succession d'objets rapides, peu variés pourtant, qui filent plus haul que vous, tandis qu'en voilure, vous avez la satisi'.ii lion de planer.

« En face de nous étaient placés deux séminaristes de Meaux, fort pédants et fort aigres, qui parlèrent de moi et de mes livres avec peu de charité. Le premier mouvement fut de dire : « Voilà donc à quelle réputation contestée j'ai sacrifié le bonheur de la famille!... » Mais, en y réfléchissant, je me relevai. Ce 11 est pas le témoignage que l'avenir rendra à un écrivain sérieux. Les prêtres mêmes me sont plus favorables. Qu'importe après tout! Je les aime plus qu'ils ne m'aiment. L'avantage est à celui qui aime le plus. »

Ce qu'il y avait de plus douloureux pour lui dans ce deuil, où il s'attachait désespérément au souvenir de Pauline, à toutes les preuves de dévouement données par elle lors des maladies de sa fille en 1825, de son mari en 1827, de son tils en 1832, de son beaupère en 1834, à toutes les moindres reliques qui restaient d'elle, jusqu'aux enveloppes de ses lettres, c'est qu'il se sentait toujours harcelé, troublé par ce démon de la sensualité qu'il appelait son ange noir. Voici en quels termes amers il décrivait plus tard, le 29 avril 1841, alors que Yange blanc avait repris le dessus, «la douloureuse impression de misère intérieure et de délaissement » où il se trouvait à la fin de 183'.).

ci Je me demandais alors pourquoi cette dure existence, employée tout entière au profit des autres, n'avait eu aucun salaire; je m'en plaignais, à qui? Non pas à Dieu, car je ne le sentais plus guère. Je me disais parfois : « Tout dépouillé et dévasté qu'il m'a fait, il pourrait m'oler encore, toucher à mon père, à mes enfants. Je devrais ménager, apaiser cette terrible puissance...; la bénir, je ne puis. »

« Ma femme mourut, et mon cœur fut déchiré.

«• Mais, de ce déchirement même, sortit une force violente et presque frénétique ; je me plongeai, avec un plaisir sombre, dans la mort de la France du xve siècle, y mêlant des passions de sensualité farouches, que je trouvais également et dans moi et dans mon sujet. Ce n'est pas sans raison que quelqu'un a écrit1 que le IV' volume était sorti d'une immorale inspiration. C'est ce qui en a fait aussi l'étrange force. Jamais mauvaise époque 2 n'a été racontée dans une plus mauvaise agitation de l'esprit.

« Une chose me séchait le cœur et le rendait hostile au monde : c'était qu'un enseignement aussi intime et sincère, toujours bienveillant,n'eû.t rien produit pour mon bonheur. Quant à la haine de mes rivaux, aux malveillances des puissants, je m'en consolais aisément. .Mais ([ne. parmi mes élèves, j'eusse trouve peu d'attachement, souvent peu île sincérité, tout au plus i\c> rapports agréables, une amitié froide, cela m'était dm-. Ce trésor de vie quej'avais pendant vingt anssilargement épanché,et où j'aurais fécondé dix fois plus de livres que je n'en ai écrit, ces torrents d'eau vive qui

1 Douhaire dans I ' nivers.

: Celle de Charles VI.

avaient si longtemps jailli de mon cœur, où ont-ils passé, me disais je .' onl ils coulé sur le sable ingral ? Quoi ! ma vie (lune s'est écoulée de moi, personne ne l'a reçu allie... »

Le 23 juin 1840, dans une de ces heures de découragement, où au sentiment de vide et de dessèchement du cœur s'ajoutait, pour lui, la tentation mauvaise de chercher une consolation dans un semblant de vie conjugale, sans la communauté de sentiments, de pensées el de devoirs qui font la dignité et la beauté du mariage, il avait exprimé, avec une force singulière, la détresse morale dont il se sentait envahi:

« Il s'assit sous un thérébinthe : « Reprenez-moi, Sei- « gneur, car je ne suis pas meilleur que mes pères1 ». .le disais dans mes premières (et bien moins amères) I ristesses (1820) - : Mquum,bonumetjustum est, dignum et salulare... Je n'ai plus la force de le dire. Reprenez-moi donc, puissance inconnue, je n'ai plus de résignation.

« Comment cette histoire ne serait-elle pas poétique, comme on le lui reproche; elle échappe à travers les déchirements du cœur.

« Ils m'appellent panthéiste ! Si le panthéiste est celui qui se laisse volontiers absorber dans la nature, je ne suis pas cet homme là. Quel sujet ai-je de me louer d'elle ? et pourquoi l'aimerais-je ?... D'autre part, si Dieu est un Dieu moral, il faut convenir qu'il se plaît à cacher ses voies.

1 Voir. Bois I. 19, 4. Ce sont les paroles d'Élie au désert : « Domine. toile aauaani meam, neque eniin melior sum quam patres mei. »

2 La maladie et la mort de Poinsot, 1820-1821. Voyez : Mon Journal, dimanche 24 juin 1821, 2 novembre 1S21. Une nouvelle édition île ce beau livre vient de paraître à la librairie Flammarion.

« Que faire ? Ecouter les petits ; laisser parler t'ânesse de Balaam. La critique malveillante de Douhaire a pourtant un côté digne de considération; voilà pour le livre. Quanta l'homme, les représentations de Mme Quinet, à qui je me suis confié, sont certainement bonnes et vraies. Ces demi-mariages sont scabreux, pleins de chances ; la plus grande, hélas ! dans ces amours, c'est justement d'aimer, de s'attacher indissolublement à quelque personne inférieure d'éducation et dont on sera toujours divorcé d'esprit, qui peut vous aimer trop peu, pour votre malheur, ou trop, pour le sien. Un mot surtout me frappa : « Mais qu'arrivera-t-il, si elle vous aime ? » C'est en effet le danger, et quelle chose triste que ce soit un danger!... En revanche, le mariage est impossible, de longtemps. Fùt-il possible, est-il conciliable avec le grand travail qui est la destinée de ma vie? Un tel travail ne permet aucun partage de temps ni de force. Il faut vivre et mourir, comme un livre, non comme un homme.

« Que faire, encore une fois !' Souffrir, travailler, oublier, s tl se pouvait. Pour aimer et remercier celui qui a fait le monde ainsi, je ne le peux. Je sais bien qu'il peut me frapper encore, m'ôter ce qui me reste... J'ai à craindre, mais je n'aime pas plus... Quand je veux bénir et remercier, cela me reste à la gorge.

«• Je n'ai point de raison d'aimer la nature. Je nie tairai sur la Providence ».

Et encoreau mois d'août de cette mêmeannée, il revient à la même pensée :« Quand on songe à la manière barbare et rapide dont la nalure ourdit sans cesse des fils vivants pour les briser, il est difficile de remercier ». « J'entonne encore bien quelquefois un petit «cantique, ditLuther, et le remercie un peu. » Pour

moi, je ne puis. Celle année surtout, je suis sec; l'année dernière, au moins, j'étais soutenu par ma douleur. »

En lisait! ces lignes, on voit combien es! profonde I erreur de ceux qui ont vu dans Mîchelet un croyant, un chrétien, el même un catholique, jusqu'au moment où il pril pari à la lutte qui lui engagée par le parti clérical, à propos de la liberté d'enseignement, contre l'Université, el qui ont attribué au chanoine Desgarets ou à VUnivers Fhonneur immérité d'avoir contribué à dévoyer ou à émanciper sa pensée. Certes, il y avait en Michelet un fond de mysticisme, un besoin insatiable de percer les mystères de l'au delà, el d'y chercher l'union avec Dieu ; mais ses aspirations religieuses ne trouvèrent jamais de satisfaction ni dans les formules, ni dans les pratiques catholiques; toutes les fois qu'il cherchait à préciser sa pensée, il s'apercevait qu'elle était en contradiction avec le christianisme. Après avoir été longlemps balloté entre le désir et l'impuissance de croire, il arriva, mais seulement lorsqu'il eut totalement rompu, dans sa préface de la Révolution, avec le christianisme, et sous l'influence pacifiante de son second mariage, à affirmer, avec une certitude sereine, l'existence de Dieu et la destinée immortelle de l'âme. On a pris, bien à tort, pour des paroles d'adhésion et de foi, les paroles d'admiration par lesquelles il célébrait les grandeurs et les vertus du moyen âge, ou les paroles de sympathie compatissante par lesquelles il s'attendrissait sur le sort de l'Église, cette mère, mais mère malade et mourante, du monde moderne. Il ne songeait pas, il est vrai, jusqu'en 184w2, à lutter contre l'Église, parce qu'il ne la croyait pas menaçante pour la liberté de la pensée;

il croyait pouvoir sans (langer donner des plein- à toutes les douleurs anciennes, aimer l'idéal de chaque âge, accorder un regret à chacune (U~> déceptions de lame humaine, sans s'occuper du présent. « Dure destinée de l'historien, écrit-il en 4838, d'aimer, de perdre tant de choses, de recommencer tous les amours, tous les deuils de l'humanité ! Je viens de lire quelques sonnets de Pétrarque ; mais combien de sonnets et de canzoni me faudrait-il, à moi, pour pleurer tant d'amours malheureuses que mon cœur a traversées de siècle en siècle!... Puisque tout doit mourir, commençons par aimer les morts. En suivant le progrès du genre humain, et sa course d'un idéal à un autre plus parfait, nous placerons peut-être le nôtre assez haut pour que désormais toute réalité nous fasse pitié, pour que chaque individualité, tant belle qu'elle soit, nous semble trop incomplète, et que le présent n'ait plus de danger ni d'attrait pour nous. Ainsi puissent les ailes pousser à notre âme, et le voyage prochain se faire plus légèrement ! »

Déjà dans son journal de 1820etseslettresàPoinsot, on reconnaît que, malgré son admiration pour l'Évangile, il ne voit qu'un homme dans le Christ ; il se refuse à toute pratique religieuse et cherche la lumière du côté de la Grèce et de la Perse l. En 1830, à l'École normale, il expose sur le christianisme des vues d'une grande hardiesse, et n'en conserve que la morale ; il prononce sur les jésuites des jugements moins véhéments, mais aussi sévères au tond que ceux de 1843

1 Voir Mon Journal, passim.

1 Voir mon essai sur c< Michèle! à l'Lcole normale » dans volume : Portraits et Souvenirs.

Dès IS-J(i, il dil de l'Église romaine: « Dieu n'y est plus1 » et il étudie avec une sympathie croissante la vie de Luther. En 1831, dans un voyage au Havre, avec sa femme et sa fille, il laisse percer dans son journal le néani de ses croyances.

« 6 août. Adèle jette des pierres à la mer; puis reste assise el pensive. Premier regard de l'enfanl sur l'infini, qu'il ne seul pas encore, et qui doit tôt ou lard nous engloutir. Il ne connaît pas encore le monstre qui se dévore pour renaître. Faut-il que toi aussi ?

« 7 août. Vers midi promenade, moi seul. L'orage au loin. Tinstis us que admortem. Comme Chrysès, je pense à ma fille. Infini, que me veux-tu? Je me sens si petit... Je suis très ému d'avoir vu mon petit enfant pensif, en face de la mer. Frêle enfant sur lequel j'ai plaee ma vie et que je ne pourrai protéger, oh ! si mon nom pouvait t'environner de quelque respect, de quelque protection après moi! C'est pour elle aussi que j'aurais souhaité la gloire... j'éprouve un abîme de vide en moi.

« En voyant, d'une part, cette terrible image de 1 infini, de l'autre, ma fille, et cette attraction qui nous rappelle dans le gouffre de la nature, je sentais la fibre de l'individualité se déchirer. Le général, l'éternel, voilà la patrie de l'homme !

« C'est à vous que je demanderai secours, mon noble pays 2 ! Il faut que vous nous teniez lieu de Dieu qui nous échappe, que vous remplissiez en nous l'incommensurable abîme que le christianisme éteint y a laissé. Vous nous devez l'équivalent de l'infini... Nous

1 Mon Journal, nouv. éd., p. 306.

1 Le germe du livre du Peuple se trouve dans ces lignes.

sentons tous périr l'individualité en nous. Puisse recommencer le sentiment de la généralité sociale, de l'universalité humaine, de celle du monde ! Alors peutêtre, nous remonterons vers Dieu.

« La mer stérile, dit Homère. Oui, l'infini est devenu stérile, depuis que Dieu s'en est exilé ; stérile, désert, dévasté ; nous y roulons, comme le galet du rivage. II roule, et la houle rompt, brise ses pointes. Son individualité périt, il devient semblable à tout autre. Comment s'en distinguer désormais? V individualité périt avec la vie barbare ; V universalité périt avec la religion. Ah ! puisse ce naufrage être recueilli par la Cité! la cité est notre seule asile. Et puisse-t-elle se transfigurer au ciel ! Il est temps que je parte, la vue de cet infini stérile m'altristejusqu'aux larmes. »

On le voit, ce n'était vraiment pas aux croyances chrétiennes que Michelet pouvait, demander secours dans sa détresse, pas même aux croyances spiritualistes. Jamais son esprit ne fut plus en désarroi au point de vue philosophique que de 1830 à 1840. Très lentement, il arrivera, de 1840 à 1849, à se faire un credo personnel. Ce credo ne prendra pour lui toute sa vertu vivifiante que lorsqu'il aura trouvé, autant du moins que sa nature tourmentée le comportait, dans un véritable amour et dans un véritable bonheur domestique, l'équilibre, l'harmonie et la paix.

Il y avait toutefois en lui un tel ressort, une telle puissance de renouvellement, que c'est du fond même de son désespoir que l'espoir va renaître; c'est à la mort qu'il demandera le secret de la vie. La mort et la vie lui apparaîtront comme deux termes corrélatifs qui s'expliquent l'un l'autre; il faut mourir pour se dégager de l'individuel, de l'imparfait et de l'éphémère, et

94 Jl'l.l'- M1CHELET,

s'élever au général et à l'universel. Michelet trouvera, dans les époques mêmes de l'histoire <pi il étudie à ce

moment, les preuves de celle fèc lité de la mort:

Jeanne d'Arc qui crée la patrie en mourant sur le bûcher; la Renaissance qui crée le inonde el la pensée moderne en condamnant à périr tout ce qui avail nourri el consolé les hommes du moyen âge. « Chaque système, écrivait il dés 1838, contient un antagonisme qui fait sa vie et prépare sa maturité, son fruit, su mort. Chaque système ne parvient à dégager son fruit qu'en mourant, delà seul est une belle raison de mourir. Ce qui mène à croire que pour être soi à son plus haut degré, il ne faut plus être soi, mais mourir... se transformer. L'Église ne s'aehève comme église que quand elle a produit, les mystiques qui la consument. La Royauté, de même, n'obtient son plus haut attribut, l'irresponsabilité, que lorsqu'elle devient une royauté moins absolue, constitutionnelle. Rome n'a été vraiment Rome, la ville du genre humain, que lorsque, ouvrant la cité au monde, elle a paru être moins Home. »

Il explique, dans une note du 2C> mars 1842, comment ce furent les douleurs mêmes de 1839 qui le tirent revenir à cette idée de la fécondité de la mort et lui en révélèrent toute la portée1.

(( Le 24 juillet 1839, tout se trouva simplifié... Les vagues tristesses devenant une douleur positive, le cœur serré reprit sa force...

« Cette violente secousse m'obligea de ni étendre en profondeur, de creuser mon âme;

1 Nous reproduisons, autant que possible, la disposition gra phique du manuscrit, les alinéas, etc., car le rythme de la pen sée de Michelel se manifestait dans ces détails extérieurs.

M ici! IX ET DE 1838 \ 1842. 9",

a je sus la vie, tout ce qu'elle a d'individuel, de pegrettable, d'irréparable;

« je sus la mort, toul 6e qu'elle a de fécond el de vivacef o'est-à-dire que l'histoire m'apparut pour la première fois.

« Mille points de vue à la fois :

« d'abord, l'acharnement de la chair, dans la vie et (Luis la mort (tout le IVe volume est la traduction de ceci); l'aveugle passion du chien mourant au tombeau de son maître, l'attraction puissante de la tombe... Inès de Castro... orgie dos vers...

« puis, tout ce qu'il y a d irréparable dans l'individualité, qui ne parait vraiment qu'une fois : rien de tel avant, rien après... on aime pour /es défauts mêmes; et c'est peut-être là

« la justification de la mort. Il faut que ce mal aimé périsse, puisque l'amour, l'égalant au bien, le perpétuerait.

« Fécondité, vitalité de la mort, pour les hommes et pour les systèmes (telle que je l'avais conçue en 1838):

« elle trie, elle crible, c'est-à-dire qu'elle écarte le mal, dégage le bien pour qu'il subsiste:

« elle assure la vraie perpétuité, la vraie vie.

« }lais, dans cette partie moins bonne et moins vraie, qui périt comme individuelle, il y a eu la vie qui est une bonté, au moins comme cause, ce qui doit consacrer dans notre mémoire ceux qui nous ont préparés : respect au passé, tendre respect !

« Ainsi, un lien intime d'affection unit tous les âges. De mémo que Marc-Aurèle, en commençant, remercie chacun de ses précepteurs de chaque vertu, comment ne remercierais-je pas chaque siècle des puissances qui sont en moi? »

Kl dans des feuilles non datées, je PetrOUVe relie

pensée pacifiante «le la solidarité «les siècles, du respect dû au passé exprimée avec une rare vigueur.

a Nous avons été jadis, nous le sommes maintenant... et nous, un jour, le serons...; mais pour qu'il y ait véritable dialectique d'une génération à l'autre, il taul que la conséquence n'oublie pas. no méconnaisse pas les prémisses, sous prétexte qu'elle est prémisse à son tour. Si elle n'est pas, cette génération intermédiaire, humble à l'égard du passé, de l'avenir, humble et intelligente, elle cesse d'être moyen terme;

« (Mi d'autres termes, il faut que la perpétuité soit entretenue d'une génération à l'autre, par T 'intelligence et le respect du passé!... 11 faut que le jeune et orgueilleux présent apprenne, dans la l'orme éphémère et défaillante du passé, à reconnaître ce qu'il contient, d'impérissable, d'immortel, qu'il y révère, dans co passé radoteur, une part de la sagesse des siècles ;

« que le présent ne tue pas son père, mais Y inhume avec respect, qu'il révère en lui son auteur, comme il le doit, l'auteur de ce qu'il est, le commencement de son être...

« Je sais bien que Yégoïsme des jeunes générations a son principe dans leur naïf et juste espoir de tout surpasser (... et nous un jour le serons, qui tous vous surpasserons...), dans la force novatrice, qu'ils sentent immense en eux, portant Y infini en puissance, et ne sachant pas encore le peu qu'ils en pourront réaliser. S'ils étaient ??ioins orgueilleux, moins absurdement infinis dans leurs espérances, ils viseraient moins haut; ils réaliseraient moins encore que nous ne les voyons faire...

« Aussi, quoique souvent froissés par l'élan aveugle.

égoïste «le ces jeunes esprits, les hommes faits voient cet élan avec plaisir, et l'encourageraient plutôt. Croissez, jeunesse; ù vous le monde! Hâtez-vous de le saisir! Notre espoir, c'est que le monde ne diminuera pas dans vos mains; c'est que vous concourrez, aidés du peu que nous avons fait, à avancer l'œuvre commune des âges. Le grand-père dit, sur le berceau de son pelit-tils : Te voilà donc renée encore une fois, ô mon àme!...

« N'oubliez pas, toutefois, que, dans l'incontestable progrès du temps, le passé ne meurt pas tellement. qu'il ne j'este beau, noble et fécond dans la mort. Quand vous aurez parcouru l'éblouissant musée des peintures du Louvre, ce triomphe du xvie siècle, descendez dans les froides galeries qui renferment les statues, et vous sentirez tout ce que la peinture moderne doit à la statuaire antique. Même après les Vierges de Raphaël, admirez la Vénus de Milo. Alors on sent avec tendresse et reconnaissance le lien profond, intime, qui lie tous les âges. Ce passé que vous dédaignez, jeunesse, pour Virgile, c'était Homère. Virgile, en pensant à Homère, voulait brûler l'Enéide. Ce passé, pour Dante, c'est Virgile. Sans Virgile, Dante n'eût pas parcouru l'Enfer et le Purgatoire chrétiens; « c'est à toi, dit-il, que je dois ce grand style qui m'a fait tant d'honneur. » Sans Aristote et Hippocrate, nous n'aurions pas eu Montesquieu.

« Oui, un lien intime unit tous les âges. Nous nous tenons, générations successives, non pas comme les anneaux d'une chaîne, non pas comme les coureurs dont parle Lucrèce, qui se passent le flambeau; nous nous tenons bien autrement. Nous avons été tous dans les reins <\r< premiers pères, dans le sein des femmes

d'alors. Que ce son" pris, ou non. au sens matériel, il n'importe! Un même espril fluide courl de génération en génération. Des mouvements instinctifs me font tressaillir pour le passé, pour l'avenir, et nous révèlent la profonde unité du genre humain.

« Celui qui n'en sentirait rien, qui s'isolerait dans un moment de la vie du inonde, niani qu'il appartient en rien aux générations écoulées, celui-là se réduirait à bien peu de chose. Il resterait à l'état d'enfant (nescire hisloriam, id est semper esse puerum) , mais combien ! Vouloir échapper à l'histoire, ne rien devoir au passé! Encore le plus jeune enfant doit beaucoup à la société, à sa mère, véritable médiateur de Dieu, de l'humanité antérieure à l'égard de l'homme1. Au reste, si jamais la vieillesse a été respectable, c'est quand elle a vit el fait de grandes choses. Les vieillards d'aujourd'hui ont vu, ont fait la Révolution, ont combattu les batailles de l'Empire, soutenu les luttes de la Restauration, et fondé le gouvernement représentatif. Ce sont des livres vivants qui, malheureusement, se ferment chaque jour, des annales qui ne se connaissent pas toujours ellesmêmes, mais qui trouvent mille réponses instructives à qui sait les consulter. )>

Au mois d'avril 1841, au moment où le retour du printemps lui faisait remonter au cœur les douleurs de 1839, où il écrivait : « Je me sens plus pauvre que l'année dernière, alors j'avais de plus une force morale : ma douleur », et encore : « Mon chagrin est

1 Michelet met en note ; « Tout ceci contre le jeune de Broglie qui, à la Chambre des députés, insultait tout haut Lamartine... 11 se croit noble, oublie M. Necker; il croit faire de l'aristocraties mais c'est une triste démocratie de ne pas reconnaître la supériorité de l'âge, du génie* de la position politique d'un député de la France.

MICHELE I DE L838 A 1842. '.l'.l

comme ma bague. A sa mort, je l'ai mise an doigl H j.' croyais m'y habituer difficilement. L'habitude est venue, mais la marque aussi. J'emporterai cette ride profonde quand on me tirera la bague à mon tour », il cherchait la consolation dans ce sentiment de la continuité de la vie morale et intellectuelle de l'humanité au milieu de la fuite des individualités d'un jour :

« i avril ISil. Dimanche des Rameaux. J'ai besoin de {trouver à moi, à cette humanité dont j esquisse les apparitions éphémères, qu'on venait, qu'on ne meurt pas. .l'en ai besoin, me sentant mourir.

« J'ai beau m'énumérer les sérieuses douceurs de ma situation présente, je ne me rattache vraiment à la vie que par cette faculté telle quelle de vivifie/ quelque chose, de donner vie (à ma façon)...

« Donc, je viens, par dessus la chaîne des vies mobiles, de ces instants qu'on appelle hommes, de ces binettes étincelantes qui furent des personnes, lisser la trame des idées par lesquelles ils se perpétuaient, continuaient de vivre, démentaient la mort, se moquaient de la nature...

« Elle tisse et déchire, elle noue, elle rompt des fibres vibrantes. Nous tirons de nous-mêmes, de notre volonté vivace, de quoi relier le tissu sanglant!...

« Qu'on ne me demande doue pas pourquoi je semble m' arrêter parfois, interrompre le récit <\r* hommes, qui se rompt à chaque instant, pour suivre un peu un récit d'idées... C'est que l 'éphémère lasse; C est que, par moment, quand mes marionnettes m'eniiuyent, je les jette dessous la table; je les écarte au moins pour voir si ces importuns jouets n'ont pas eu en eux un peu de durable... Ou bien je les ouvre, et je cherche, sous leurs figures différentes, si l'intérieur

a'esl pas semblable, si ce n'est pas le même cœur. Oui, ce fui bien le même, e1 le même qui* 1»' mien. Je souffre, comme ils onl souffert. »

C'était ce (|ii il disail déjà en 1839 : « Le même... si

c'était moi. Identité par la compassion. Si Pythagore se

souvint d'avoir été un des chefs de la guerre de Troie, pourquoi ne me souviendrais je pas d'avoir été l'homme de misère qui traversa l'esclavage antique, !<• servage du temps des croisades, l'ouvrier des temps modernes.

« Si tout cela n'est pas moi, je me sens une compassion assez vraie, assez immense, pour endosser toutes ces douleurs. »

Qu'élaieid donc « les sérieuses douceurs de sa situation », en 1841, douceurs qui certainement avaient dû contribuer à apaiser ses désespoirs, et à lui inspirer ces vues consolantes sur l'histoire, ce besoin de conciliation entre le passé et l'avenir? D'où vient, qu'au sortir de la « mauvaise époque » de Charles VI, écrite dans une « mauvaise agitation de l'esprit », il sut parler de Jeanne d'Arc avec un attendrissement mystique, avec une âme à la fois héroïque, chaste et douce, puis donner à son génie un vol encore plus fier et plus hardi pour le mettre au niveau de Michel-Ange et de Durer? Quelle bienfaisante influence vint l'aider à se faire une renaissance , à soutenir « qu'on ne meurt pas », alors qu' « il se sentait mourir ».

Ce fut l'influence d'une femme, de Mme Dumesnil.

Ce n'est point pour satisfaire la curiosité sentimentale du public en lui révélant un épisode romanesque et tragique de l'existence de Michelet, ni par le simple désir de publier quelques-unes des plus belles pages

qu'il ail écrites, que nous croyons devoir faire connaître son journal intime et ses agitations de cœur pendantees années décisives 1839-1842. C'est parce queson œuvre et son génie ne peuvent être compris qu'en les mettant en rapport avec sa vie. On a déjà vu, dans les pages que nous avons citées, cette extraordinaire répercussion de ses émotions sur sa philosophie de l'histoire et du monde. Il en avait si bien le sentiment qu'il écrivait le 12 mars 1842 : « Ce matin, je me décidai à ordonner tous mes papiers dans l'ordre rigoureusement chronologique, en sorte que toute ma science entrât dans ma vie. » Mais, s'il peut ainsi classer ses papiers dans l'ordre chronologique, c'est qu'il avait eu de tout temps l'habitude de dater toutes hs notes qu'il prenait dans ses lectures ou qu'il écrivait en vue de ses cours.

Michelet ne connut Mme Dumesnil qu'en mai 1840, et elle mourut le 31 mai 1842; mais ces deux années marquèrent profondement dans sa vie, non seulement parce qu'il trouva dans le jeune Alfred Dumesnil un disciple enthousiaste et bientôt un fils, mais parce que son aflection pour elle, le bonheur qu'il goûta dans son intimité, le déchirement que lui causa sa mort, furent an nombre des émotions les plus profondes qui aient remué son cœur. On a prétendu, bien à tort, que Michelet dût à Mme Dumesnil son émancipation intellectuelle ' <>n a vu que cette émancipation était com-

' .M. Eugène Noël a exprimé cette opinion dans un volume intitule : Michelet et ses Enfants, paru en 1878. Ce volume renferme un grand nombre de lettres très intéressantes, mais le livre lui même est rempli d'inexactitudes dans les dates, les faits et les jugements. Personne, d'ailleurs, n'a jamais eu d'influence directe sur Michelet, pas môme les femmes qu'ila aimées: mais les sentiments qu'il éprouvait pour elles, le remuaient jusqu'au

plète depuis longtemps, el l'on verra toul à l'heure que, s'il y cul à un momenl quelque désaccord entre eux. ce lui précisémenl parce qu'elle était moins émancipée que lui. Non, le lien qui les unissait était pureuhmiI moral el sentimental; mais jamais sentiment ne fut plus profond ni plus passionné, du moins du côté de Michelet. Jamais sentimenl ;iussi ne fut plus noble ni plus pur. La présence de Mme Dumesnil lil fuir lange noir, et, grâce à elle, Yange blanc régna sans partage dans l'âme de Michelet. Il nous dit lui-même que ces deux années furenl deux années « de célibai absolu » et sans troubles. Dans ce journal intime où, avec une sincérité déconcertante, il note chacune de ses pensées, chaque mouvemenl de son humeur el de sa nature, il n'y a pas une ligne, à propos de Mme Dumesnil, qui n'eût pu être lue par sa iille et par son gendre.

«Mme Adèle Dumesnil, nous dit M. Noël, dans son livre : Michelet et ses Enfants, était une femme d'intelligence et d'instruction supérieures, spirituelle, gaie, judicieuse, de conversation toute française. Elle répandait autour d'elle l'éclat et la lumière ; tout cela pourtant tempéré par l'expérience, la réflexion et les chagrins personnels. Elle n'avait pas quarante ans (quand elle vint àParis en 1838 avec son fils) et déjà les premiers symptômes s'étaient déclarés d'une maladie grave (un cancer interne). »

Elle était petite et frêle, sans beauté, mais avec un charme très grand de linesse et de douceur. Son frère, Pierre Fantelin, à qui Mme Fantelin mère avait confié

fond de son être ei agissaient fortement sur sa pensée. Toul yenàil de lui et retournait a lui. On lit dans son journal du 23 juillet 1841 : « Personne ne m'a influencé depuis ma nais Si nce. Je suis aé essentiellement solitaire. »

l'éducation de sa sœur, de dix ans plus jeune que lui, avait voulu qu'elle reçut une instruction très variée. « Beaucoup d'ouvrages de femme, nous dit Michelet, un peu de grammaire, un peu de musique, un peu de dessin de (leurs. Il ne craignait rien tant que d'en l'aire une virtuose. Dès qu'elle allait un peu loin dans un genre quelconque, vite, il l'arrêtait; il ne voulait pas en faire une musicienne, une femme de lettres, une femme peintre, mais bien plus que tout cela, une femme. Nul doute qu'elle n'ait dû, en grande partie, à cette direction, l'équilibre unique, l'harmonie gracieuse que nous avons admirés. » Elle était si merveilleusement douée pour la musique qu'elle retenait par cœur tous les airs d'un opéra entendu pour la première fois. Son frère mourut jeune ; son père, un doux rêveur solitaire, qui vivait hors du monde, ne pouvait la diriger ; sa mère, robuste Rouennaise, ne comprenait guère sa délicate nature. On la maria, à dix-sept ans, à M. Poullain-Dumesnil, âgée de trente-six ans, qui respectait son mérite sans le comprendre, et vivaitabsorbé dans des spéculations de terrains qui lui rapportèrent plus de tourments que d'argent. Elle mena une vie assez solitaire, d'abord à Rouen, puis tantôt à une maison de campagne des faubourgs, la Sente Bihorel, tantôt à Vascœuil, propriété qu'elle avail apportée en dot et située sur les contins de l'Eure et de la Seine-Inférieure. Elle u'avail pas connu de jours vraiment heureux. Elle eut, coup sur coup, quatre enfants, qu'elle perdil tous les quatre. Elle eu resta attristée et maladive. Le cinquième, Alfred, né en 1820, survécut, mais il éi.iil de petite sanlt'. Il tenait de sa mère. C'était une nature fine, poétique, enthousiaste; il avait une charmante figure. Sa mère concentra sur lui foules ses

104 IULES MJCHELET.

affections, et, se rappelanl ce que Paris, où elle avait vécu jeune fille, avec sa mère el son frère, avai! été pour son éducation, elle voulut qu'il profitai avec elle, et sous sa direction, des musées, dis cours, des spectacles de la capitale, «m même temps qu'elle-même y trouverai! peut-être un soulagement à un mal, dont elle ignorait la natures mais don! elle sentait la gravité.

Alfred Dumesnil avait eu à Rouen pour professeur ChérueL un «les meilleurs et des plus chers élèves de Michelet, sou compagnon de voyage en France et en Angleterre. Chéruel lui recommanda d'aller écouter Michelet et lui donna une lettre de recommandation. La mère et le iils furent bientôt parmi les auditeurs les plus assidus et les plus enthousiastes des cours du Collège de France. Le cours de 1840, sur la Renaissance, leur fit surtout une profonde impression. « La vitalité violente de ce cours, écrit Michelet, agit sur plusieurs personnes. En mai 1840, Mme Dumesnil vient me voir, pour son fils. » Le jeune Alfred était déjà venu deux fois, rue des Postes, rendre visite à l'historien, qui l'avait reçu avec une paternelle affabilité. Mme Dumesnil lui avait écrit, plusieurs fois, sans se nommer. Quand il sut qui elle était, il la remercia de sa sympathie, où « son âme blessée pouvait sentir une divination de bonté ». Toutefois, quand elle vint le voir, il se tint d'abord avec elle sur une grande réserve. Elle lavait invité à passer la soirée, rue Taitbout, où elle habitait. Il lui répond: « Je sors bien peu, surtout le soir. Depuis la perte que j'ai faite, je me suis fait tout à la fois précepteur et gouvernante; il m'est difficile de laisser mes enfants. Cette réclusion es! tellement sévère que j'ai rompu toute relation. Mon

MIGHELET DE 1838 a 1842, 105

plus ancien ami '. avec qui j'ai fail mes études, demeure dans ma rue même, el j'ai à peu près cessé de le voir. Le temps me manque et je crains d'ailleurs d'attrister ceuxquimeportenl intérêl Excusez-moi donc, Madame si je ne puis sortir le soir. Vous le dites très bien, Madame, l'étude de l'histoire est orageuse el triste. Elle l'est bien plus encore dans ma situation particulière. Cette double tristesse impose la solitude Les animaux Messes ont ces instincts : ils patientent el ils se cachent. Le temps quelquefois les guérit. Que ces aveux m'excusent de répondre si mal à des lettres si flatteuses, et dont je suis profondémenl reconnaissant. »

Michelet, cependant, rendit à Mme Dumesnil sa visite, mais celle-ci dût rejoindre à la fin de mai son fils à Rouen, et les relations commencées furent interrompues pendant six mois. El les reprirent, en décembre 1840, quand Alfred Dumesnil rentra seul à Paris. Michelet, avec sa bonté ordinaire, lui ouvrit sa maison, et fit tout pour lui rendre moins pénible l'absence de sa mère. Le jeune homme goûta avec encbantemenl le charme des longues soirées de famille où Michelet apportait sur tous les sujets les trésors inépuisables et éblouissants de sa science, de son esprit el de son imagination, et où naissait insensiblement cidre Adèle Michelet et le disciple enthousiaste de son père, dé trois ans seulement plus âgé qu'elle, une sympathie qui devint très vite de l'amour. Quand Mme Dumesnil revint à Paris, à la lin de février 1841, <die pril part, tout naturellement, à celle vie de famille et s'y sentit bientôt adoptée. Adèle Michelet, bien isolée entre son vieux

Poret.

10C IULES M I «Il II ivr

grand-père, sou père absorbé dans le travail, et sou petil frère Charles, 6ta.il tout heureuse de trouver une sollicitude maternelle chezune femme aussi intelligente, aussi artiste el aussi bonne. Charles, âgé de douze ans, se mit à appeler Mme Dumesnil « petite mère ». Quant à Michelet, la grâce souffrante de cette femme supérieure, qui u'avail pas connu le bonheur et qui était déjà marquée du sceau de la mort, eût pour lui un invincible attrait. c< Ce qui, dans mes passions, écrivaitil la dernière année de sa vie, agi! sur moi, ce furent certaines causes morales, une vivo compassion, qui me lit croire, qu'arrivant en consolateur, j'avais chance d'être plus aimô.

« Mme Fourcy m'avait d'abord vivement intéressé par lo malheur qu'elle avait eu de perdre sa iille unique qui, dans un désespoir d'amour, s'était tuée l. Je venais de perdre ma mère quand je la rencontrai.

« Ma première femme, ma Pauline, m'a pris le cœur, en partie, à cause des persécutions de sa cruelle mère, qui, n'ayant pu la faire mourir, la délaissait dans l'abandon.

« Mme Dumesnil me prit par la maladie, la mort prochaine, etc.

« Ma seconde femme, outre son extrême mérite, avait aussi cet attrait du malheur. Sa more... n'était pas bien pour sa fdle. Sa mauvaise santé, dans une position où elle ne pouvait se soigner, me toucha fort, ajouta à la passion qu'elle inspirait, et je la pris avec ces sentiments mixtes d'amour et de paternité qu'inspirerait une enfant malade.

« De femme en femme, si bonnes ! Je fus comme

' Voir Ma jeunesse, livre II. cl), m.

MICHELET nr. 1838 A 1842. 107

réservé pour les grandes choses: je gardai mon sursu m corda ! »

Quand Mme Dumesnil retourna à Rouen, au milieu de mai, elle emmena avec elle Adèle et Charles, qui furenl bientôt ramenés à Paris par Alfred. Michelet avait trouvé si douce l'habitude de voir autour de lui son père, ses deux enfants, Mme Dumesnil cl Alfred qu'il les appelait : « sa Ivre parfaite ». Il écrit à Mme Dumesnil pour lui proposer de faire, en famille, un voyage de Suisse, pour lequel il avait déjà presque arrêté une berline de 8 places. Mme Dumesnil, peutêtre un peu inquiète de l'exaltation contenue qui perce dans la proposition de son nouvel ami, lui répond, sur un ton d'affectueuse réserve qu'elle ne quitta jamais avec lui, tant que la maladie n'eût pas rompu toutes ses attaches à la terre : « Monsieur, je vous remercie de votre aimable proposition. Vous avez bien voulu penser à nous dans cette occasion. Croyez que j'en serai toujours reconnaissante. Si ce voyage m'est possible, je tâcherai de vous prouver mon attachement, ainsi qu'à vos chers enfants que j'aime et dont le souvenir m'occupe bien souvent. Je dis : si ce voyage m'est possible, car je suis toujours un peu souffrante et assez faible. Il me faudra bien compter sur cette extrême bonté pour oser l'entreprendre ; cependant, la pensée de vivre quelque temps dans votre société el le bonbeur de procurer à mon fils l'avantage inappréciable pour lui de voyager avec vous, me fera tout, tenter afin de ne point manquer une aussi charmante occasion. Je vais donc bien me soigner, bien me reposer et penser que les petits sacrifices momentanés que je vais faire à ma saidé me seront grandemenl payés par le plaisir futur... Adieu. Monsieur, recevez

1rs IULES MICHELET.

mes remerciements el croyez à mon affection sincère. Femme Poullain Dumesnil. »

Dans la lin de celle lettre, Mme Dumesnil disail qu'elle ne pourrail pas quitter Rouen avanl le 10 juin. Sa santé resta chancelante. Michèle! la supplia alors d'accepter un logement avec son fils dans sa maison de la rue des Postes. Elle y consentit. Elle s'installa chez Michelet entre le lu el le 15 juin 1841.

Malgré sa santé de plus en plus précaire, Mme Dûmes ni! procura à Michelet quelques mois d'une vie harmo tueuse ei sereine, telle qu'il n'en avait jamais connue,

et elle-même éprouva, peut-être aussi pour la première lois, un semblant de bonheur. Le 24 juillet, toute la famille se rend au Père La Chaise, à la tombe de Pauline. « Mme Dumesnil, écrit Michelet, console le père et sa fille. » (>n visite le Luxembourg, l'École des beauxarls, le Louvre, les Thermes; on va voir l'atelier de M. Ingres « g-ros, petit, vulgaire, mais fort amer, quelque chose de passionné et de léonin, ridicule imitateur du génie le plus spontané, le moins imitable ». On reçoit souvent et des hommes fort intéressants : Couture, qui fait le portrait de Mme Dumesnil, Ravaisson, Didron, Baudry, Pclletan, le chancelier Mùller de Weimar, et surtout les Quinet, qui prennent en grande amitié Alfred Dumesnil et sa mère. Le 21 août, jour anniversaire de sa naissance. Michelet compare son amertume de 1839, son exaltation du mois de mai dérider, et le bonheur calme dont il commence à jouir. «Je me remets à vivre », dit-il.

11 venait de passer trois journées délicieuses, du 14 au 16 août, à Fontainebleau, avec Mme Dumesnil, Alfred, Adèle et Charles, et le jeune bonheur, qui se préparait doucement sons leurs veux, leur faisait

oublier ce qu'avait de fragile celui qui leur était tardivement accordé. « Le dimanche, écril Michelet, fut assez triste: visite fatigante du château, en grande compagnie. Mais j'étais, dès samedi matin, dédommagé d'avance de ces petits inconvénients : j'avais salué la nymphe de Fontainebleau. Le samedi et le dimanche, nous avions fait deux promenades, une au matin à l'entrée de la forêt, près l'obélisque, où Mme Dumesnil me contait, avec un charme particulier, les vertus de la verveine, etc. Après le château, nous allâmes en voiture aux Deux sœurs, au Nid de V Aigle : douce température, chaude et fraîche, moins douce que la causerie. Nous parlions de l'influence que les éludes de la Nature avaient sur mes travaux : « Elle vient à vous, mamelles pleines et les mains pleines de fleurs ». A quoi, je disais : 0 nature, vous êtes belle, charmante, féconde, mais à condition que votre épopée n'interrompe pas mon drame. Car, moi aussi, je suis, à moi seul, une nature, un mond(\. dans lequel le monde et la nature ne peuvent intervenir d'une manière dominante.

« Le dimanche, vers cinq heures, nous allâmes promener dans l'allée solitaire et fraîche qui mène au Mont-Chauvet. Mes nerfs, fort agacés par la visite du château, se calmaient à celle fraîcheur. Les hêtres, mêlés de pins du Nord, fuyaient vers le château avec une légèreté charmante, une douce variété de vert ; l'allée était toute herbeuse, comme une prairie... je revenais peu à peu.

«Le dimanche matin, nous avions rencontré Bàtissier, puis, au château, Pablo Martinez ; nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre. Je le trouvai bien changé, plus fort, mieux portant, mais moins distingué.

i lu JULES MICHELET.

Mme Dumesnil disail : « Il se sera marié, on perd beaucoup par le mariage. » De là, longue discussion. .le • lis que c'était un sujet grave, qu'au reste, je ne conseillais pas aux personnes maladives de se marier,

ele. Celle eon\ ersal ion se eonlinini, la nnil fermée,

le long de la grille du Cheval Blanc : soirée douce ci humide.

« Ce hindi, promenade aux Bouquet du Roi, de la Reine, aux roches d'Apremont. Cm chêne de u29 pieds de leur. Cette puissance, cette durée fait toujours envie. Nous nous assîmes, pendant que les jeunes saillaient de roche en rorhe. Conversation vive et douce (sur le regret d'un passé si longtemps étranger, de. ) ; plus vive encore au retour de la promenade du

soir.

« Nous revînmes tous deux en voiture, les jeunes à pied une partie du chemin. Je les voyais, de loin, marcher ensemble et souhaitais qu'il en fût toujours ainsi...

« Mardi matin, 17, départ. Nous allons à Valvins par le Calvaire, d'où Fontainebleau apparaît si beau et si sérieux, dans son cadre de forets. Nous nous assîmes un moment sur ce pittoresque chaos de rochers, tout près de la croix.

« De onze heures à deux, le bateau. Charles, qui aime l'eau, qui veut tout noyer, mes papiers aussi. J'eus un moment de rêverie : il n'y avait plus que deux personnes ; le bateau glissait entre forêts et prairies. Du reste, la forêt qui pousse, l'eau qui coule, la foule qui grouille, tout cela m'endormait plutôt; j'avais un vague et profond sentiment de bonheur, de mobilité; je sentais couler la vie, couler, s'en aller doucement... »

I ii mois plus lard, Michelet allait avec ses enfants passer quelques jours à Rouen et le 2o septembre visitait VSiecœuil où Mme Dumesnil avait vécu auprès de son grand père. Mais déjà les douces impressions de Fontainebleau sont mêlées d'inquiétudes. Mme Dumesnil souffre et Michelet se sent doublement atteint, par ses craintes pour l'avenir, par la vision de la morne et lourde existence passée de son amie. Il t'ait l'excursion île Vascœuil avec M. Dumesnil, l'architecte Simon, Alfred et Charles. « laissant à regret Mme Dumesnil passer seule l'unique journée qu'elle ait passée seule depuis longtemps ». Il décrit minutieusement, dans son journal, la maison de Vascœuil, « dur nid pour une jeune femme, la sombre salle à manger, si grande pour cdle. sa place à la grande table, en face du buffet ouvert... un buffet de M. Fantelin, que M. Dumesnil caractérisa assez sèchement : « une sorte de huche... » Dans les appartements du premier, la chambre à deux lits de Mme Dumesnil, pour elle et pour reniant, puis le billard de chêne... l'inestimable canapé vert, si vieux. si sacré, qu'elle a usé en lisant ou rêvant dans le coin sombre...

u J'allai, avec Alfred, remplir auprès du curé les intentions de Mme Dumesnil, le pain des pauvres, les messes, la croix, etc. Le vieillard sec s'émut en parlant d'elle, et j'aperçus une larme.

« En allant, je m'affligeais de n'avoir pu faire, avec Alfred seul, une si poétique excursion ; je m'aperçus qu'il valait mieux l'avoir l'aile avec celle compagnie si sechemenl prosaïque. Ce contraste m'expliquait tout ; j'éprouvais un brisement à chaque mol. .le ne pouvais supporter un jour ce quelle a supporté vingt-cinq ans. Les ardoises substituées aux tuiles, l'aplatissement de

la tourelle, la grange menacée, etc , ( < • 1 1 1 accusai! lin différence, l'inintelligence du lieu...

ci Mous retrouvâmes enfin la solitairej qui nous trouvai un peu attardés .. Le soir. Ions étant partis, je lui contai toul el m attendris forl sur noire destinée commune. Elle était souffrante, el moi, impatienl de me retrouver à Paris, plus près des secours. »

A Paris, ils eurent encore quelques jours heureux. Le û\ décembre ils voient ensemble Richard Cœur de Lion. « C'esl une musique qui a seize ans, dit Michelet, non, quinze ans, moi j'en ai seize. »

Ce fui dans ee sentiment d'allégresse juvénile qu'il traça le plan de son cours de l<S'i-:2, sur la philosophie de l'histoire, où il rompt nettement avec le moyen âge et le christianisme, et rattache hardiment sa philosophie, philosophie de la liberté, philosophie de l'esprit et de l'amour, el philosophie de la justice, à l'histoire de sa vie môme et de son enseignement. En mémo temps, Quinet ouvrait son cours sur les littératures du Midi par ses magnifiques leçons sur les Révolutions d'Italie. 11 avait Michelet à ses côtés pour le soutenir, à ses débuts, dans un enseignement qui devait soulever tant d'orages, et. dans sa leçon sur Dante il rêvait de s'en aller « avec les amis de sa jeunesse, sur un même vaisseau, pour une navigation éternelle. » — «J'ai refait maintes ibis ce rêve avec mes amis, écrivait Michelet le 10 mai 1842. Mon vaisseau s'est toujours brisé. »

In nouveau naufrage se préparait pour lui. Dès le mois de janvier1 l'état de Mme Dumesnil s'aggrava

1 Déjà le -2i décembre 1841, trois jours après sa représentation di' Richard Cœur de lion, Michelel sent tout perdu. [1 écrit à son

rapidement. Les douleurs et les insomnies reparaissaient. Le 26 janvier, elle put encore chanter toute la soirée, mais, le 1"' février, Michèle! dit à E. Noël que tout était désespéré.

La vie que Michelet mena du Ier février au 31 mai fui atroce. Pour échapper, dans une certaine mesure, à l'angoisse qui l'étreignait, il travaillait, avec une ardeur sauvage, à son cours, au Ve volume de son Histoire de France ; il se plongeait, tantôt dans les poèmes indous, tantôt dans l'histoire naturelle. Mais son cœur était avec son amie malade, avec Alfred, dont la santé était ébranlée par ses inquiétudes pour sa mère. Et il se sentait impuissant, impuissant à relever Alfred, tant il était lui-même accablé : impuissant auprès de Mme Dumesnil qui, dans sa détresse, s'éloignait de ceux qui auraient donné leur vie pour elle, pour appeler auprès d'elle des médecins étrangers ri des prêtres.

( >n l'ait venir Aumussat. Mais « après le chirurgien, elle aurait voulu un magnétiseur étranger, (elle avait, inutilement usé de passes magnétiques, que lui faisaient son fils ouMichelet, pour calmer ses souffrances), puis le confesseur... L'âme s'éloigne, dans une telle crise, de ceux qui l'aiment sans la secourir efficacement. Elle demande la vie aux inconnus, aux étrangers. C'est là une forme inattendue de la mort : sentir mourir sa confiance, son affection. Comment dire l'impression de cette confidence journalière du

ami Gustave d'Eichthal : » si jt> pouvais quitter mon amie.j'irais ccrtainemenl vous entendre. A quoi pourrais-je m'intéresser plus qu'à uni' question si importante el traitée par vous ? .le suis retenu de plus d'une manière, d'une surtoui bien triste ci bien pénible : Tenebam, et amiseram <\ii<«i tenebam. Tuus. M.

désespoir? Et cependant quand Aumussal vint, elle était tremblante. .Mon sort va se décider. »

Après avoir hésité entre divers confesseurs, elle fait venir l'abbé Cœur1, auditeur assidu et grand admirateur de Michelet. « 11 fut, dit celui-ci, adroit et tendre. » Mme Dumesnil se montrail préoccupée du sort de son ami, elle se disait décidée à se consacrer à ses enfants, si elle guérissait, mais elle sentait aussi qu'elle ne guérirait pas; elle cherchait dans la religion les consolations mystiques et voulait se détacher des affections terrestres. Le 17 mars, elle communiait. Elle s'accusait auprès de l'abbé Cœur de dureté envers ceux qui l'entouraient, mais ne pouvait leur parler. Je me contenterai maintenant, pour indiquer les diverses péripéties de ce drame, de donner quelques extraits du journal.

« 18 mars. Aujourd'hui, pour arracher Alfred à cette terrible préoccupation, je l'emmenai aux Archives. Nous étions touchés, l'un et l'autre, de nous sentir si affaissés. 11 me dit qu'il sentait bien qu'il y avait eu pour moi, en tout ceci, une célérité meurtrière.

« Je lui dis: Voyez notre condition, à nous autres, modernes. 11 faut que, chaque matin, nous nous fassions notre Dieu, que nous brassions notre pain quotidien, notre hostie. Le moyen âge prenait un Dieu tout fait.

« A deux heures, je la revis. Elle me donna la main

1 L'abbé Cœur, prédicateur alors en vogue, grand vicaire honoraire de Paris, professeur à la Faculté de théologie, était un fervent gallican. Il refusa toujours de s'associer aux campagnes ultramontaines contre l'Université et avait été décoré en 1840 par Louis-Philippe.

et me dit : « Restez, restez toujours, » et elle pleura beaucoup. Quant à moi, j'éprouvai un déchirement de cœur. Je me rattachais pour me déchirer mieux... et ce toujours, combien amer, quand on voit qu'il ne reste plus qu'un moment. Je la trouvai livide, échevelée, horriblement belle... redevenue faible et enfant. Mon cœur se brisait.

« <£ avril. Ce matin même, la sœur me dit qu'Elle a bien peu de jours à vivre.

« 7 ' , lundi. Je revis la foule. Jamais je ne fus plus ferme, plus détaché, peut-être un peu sec. J'avais eu la précaution de faire placer Alfred de façon à ne pas le voir... je craignais qu'en le voyant seul. . .

« J'ai reçu ce matin une lettre violente, amère, où l'on me reproche d'être « enorgueilli des dons de la fortune ». Et j'avais chez moi la mort...

« 8. Ce matin je la revis... Combien changée, abattue..., adoucie aussi et donnant la main comme une enfant qui demande secours.

« 1S. Le sentiment de la mort se serait affaibli dans cette séparation. Il fallait qu'il y eût rapprochement, pour que la déchirure ressoudée se redéchiràt. Avant-hier, elle prit quelques dispositions : tous ses ouvrages à son fils, ses effets à ma fille ; à moi rien, pas même l'anneau de fer (qu'il lui avait donné)... Je fus blessé cruellement. Hier elle reposa, nous revînmes l'un à l'autre... ô mort... et quel sombre augure !...

« Il me resta le doute pénible que ce retour ne fût dû à Alfred seul. Elle dit pourtant des choses bien touchantes sur la bonheur perdu : « Ah ! quand nous sortions ensemble, je croyais voir mes fourrures pleines de41eurs. »

o :■> / avril. Après la leçon, la plus forte et la plus sincère, il y eul encore une désapprobation. En rentrant, Mme Dumesnil regrettai! qu'on m'eut fait savoir cette circonstance, « car. dit-elle, vous êtes faible ». C'étail la consolation <\c+ amis de Job. Mais la dou leur excuse tout. Rejeté ainsi de mon intérieur au public, du public à mon Intérieur, el toujours froissé...

« 5 mai. Cette situation de rêveur, de garde ma lad<\ dans ce beau et froid mois de mai, parmi les lilas fanés, l'année qui s'avance, n'était pas sans poésie... Dure poésie en face de la mort!

« Hier malin, effroyablement changée, amaigrie, les yeux immenses el brillants...

« D'autre part, les deux jeunes gens... lïèlr avenir... Etle passé es\ perdu.;.

« Où est ma vie ? où retr.ouverais-je vie et chaleur, dans ce froid imminent de solitude ? Ma vie est où elle fut, en ce qui m'est toujours fidèle, dans l'histoire et la vie du monde...

« J'y reviens, comme Philoctète à son îlede Lemnos. Reçois-moi, chère île, où j'ai passé tant d'années de solitude, tant d'années douces el amères ! Reçoismoi, reçois ton blessé !

« Pendant ces quinze jours, c'était toujours la même vie. Le matin, je faisais et refaisais ma formule. De quatre à dix heures du soir, je rêvais au pied de son lit; j'ajoutais des notes au crayon, des notes qui souvent changeaient , tout l'aspect de la question.

« 15. Les rapports cessent tout à fait. Il y a quinze jours, on pouvait encore s'occuper d'elle, cerises, raisin, fraises, etc. Il y a huit jours les fleurs. Aujourd'hui, les fleurs mêmes bannies.

>• Grand repos. Elle se trouva mieux. Cela ressemble à la mort...

« 16. Et ce malin, plus vivante que jamais. Projets, volubilité effrayante, avec colle figure si mortellement altérée. Sur Charles : « 11 faut que nous en fassions un homme. Je vous dirai mes projets à la prochaine rentrée ».

« AS' mai. J'étais faible, le pouls battait mal. Je flottais d'esprit. Rarement je me sentis si bas; j'étais mort plus d'une fois, puis mort à ma mort même, non consolé, mais tristement détaché, soit par sa dureté et ses sécheresses, soit par la préoccupation du travail, soit par la mobilité de l'homme dans les situations qui ne changent pas...

« Depuis deux ou trois jours, fort abattue, mais sereine. « Le jour de la Pentecôte, dit-elle à l'abbé Cœur, j étais avec les anges. »

« Elle changeait à vue d'œil et se croyait mieux. Ses yeux immenses se fixaient i beauté terrible et sépulcrale). Le soir, surtout, ayant fait écarter les rideaux, tout ouvrir, et regardant fixement la verdure dans la belle lumière du soir; pleine de projets et d'espoir; des mots à fendre le cœur: « N'est-ce pas que les bois doivent être trop humides ! » Et encore: ce Vous serez bien étonné quand je vous demanderai mille choses ». Du reste, rien de tendre, sauf un mot pour Alfred... Avec tout cela, mon coeur revint à luimême et se souleva violemment.

ce 23. Elle demanda Charles: « Est-ce que je ne le « verrai donc plus?.. Vous saurez combien une mère « leur eût été utile. » Les larmes lui vinrent, et à moi, et elle ajouta, en se remettant : « leur sera utile. »

« 24-, Délire lucide, ayanl conscience du délire.

Elle avait demandé Charles, pour lui donner son livre, puis elle nr voulut plus le voir: « Il l'.uil lui dérober de tels spectacles. » Elle craignait extrêmement do tomber en léthargie; elle voulait qu'on lui frottai les bras; elle réfugiai! ses pauvres petites mains maigres dans mes manches...

« Ce1 instincl de la nature mourante, qui se réfugie vers la chaleur et la vie, me faisait croire ;i un retour du cœur. J'eus bientôt lieu d'apercevoir que l<* retour, s'il y avail retour, était faible, légèrement affei tueux...

« Elle était un peu plus éveillée. Elle reprit la petite médaille du mois de Marie qu'elle m'avait donnée à garder. Elle me montra la Vierge et le crucifix de son alcôve : « Voilà nos Sauveurs, il ne faut pas les « faire arranger, mais les bien garder. »

« 28... Délaissé, quitté, bien plus que quittant... Me sentant bien seul, rattaché à l'individualité par la douleur d'Alfred. Je le fis coucher près de sa mère, dans ma chambre et dans mon lit.

« 30 mai. Jamais ma lyre intérieure ne fut plus étendue, plus variée, quoique, par dessus tous les sons, une sorte de fatigue, de langueur, mettait la sourdine.

« Le concert était vaste et bas, comme de 500 instruments, parlant à voix basse.

« La saison était admirable. L'état de MmeDumesnil nous tenait dans une sorte de captivité, triste et douce. Nous étions tour à tour près d'elle. Elle ne souffrait point...

« Au milieu de cette mort (lente et sans horreur), je m'obstinais à chercher de nouvelles causes de vivre. Je fouillais la source de toute vie, la Nature. Je

lus dans une Encyclopédie) les articles (mimai, célacé. Le dernier me loucha fort. Il y a un poème à faire sur ces pauvres créatures, généralement douces et intelligentes à en juger par leur cerveau et leurs habitudes de famille), mais condamnées par la contradiction de leur organisation *.

« 31 mai, mardi. Les yeux, tout à fait vitreux, indiquaient assez la mort imminente. La sœur Saint-Jules crut qu il était temps de demander l'extrême-onction. Comme on finissait les prières, au moment même où l'on brûlait le coton qui avait servi, nous tous présents, elle passa. Alfred se jeta à genoux. Ma fille pleurant, le vieux prêtre demanda : « Est-ce sa sœur? »

« J'écrivis à M. Dumesnil; on occupa Alfred. Moi, je restai la plupart du temps avec les peintres, leur expliquant ce triste et mystérieux objet.

« Le soir, Alfred, un peu calmé, m'apprit les dernières volontés de sa mère. Elle me laissait tout, à vrai dire, tout ce dont la pauvre femme pouvait disposer. Je sentis cruellement alors (et mieux que depuis l'aigreur du ~2'2 avril) -, ce que nous étions l'un pour l'autre.

« Elle me laissait, de sa personne, tout ce qui pouvait subsister, ses cheveux; elle me laissait l'anneau de fer qu'elle porta dans les derniers temps; elle laissait enfin ses meubles, ses tapisseries tissées pendant mon cours, en pensant à mes leçons, les tapis enfin commencés chez moi, pour moi...

1 Vingt ans plus tard, Michelet écrivail ce poème dans la Mer.

- Il y a a cette date, dans le journal, cette note : « Rien écrit du -M au 29 avril, o

« Où suis-je donc, moi-même, dans cette maison \ euve el vide ? .le me cherche, je n y suis plus.

a S juin Tout (-si fini. Alfred esl parti avec Charles Moi, je reviens du cimetière, où j'ai mis dans la terre d'hier une misérable petite ruse, qui, seule aussi de son côté, doit languir, el mourir là.

« Un an... qu'un an suffise à tanl de choses, d'événements, d'émotions, l'n an, pour traverser les trois mondes; drame cruel, d'une terrible unité.

« Je reviens à toi, cher autre! Reprends-moi, tel quel, el que je retrouve encore, s'il se peut, mes tristes bonheurs de solitaire. Je suis né seul; il faut donc faire comme si j'étais seul.

« 4 juin. Jamais je ne me sentis plus cruellement la griffe dans le cœur, la douleur par vives piqûres... Je sais maintenant ce qu'il en coûte de s'étendre... Et pourtant, quand je songe aux richesses morales qui ont inondé mon cœur! »

Le o juin, Michelet et Adèle rejoignaient à Rouen Alfred et Charles chez M. Dumesnil. Michelet y passa une semaine, allant revoir avec Alfred tous les lieux où elle avait vécu, séjourné, causant toujours délie. Alfred lui disait : « Elle était tout à la fois <X équilibre et à! avenir, peu interprétative ». A quoi Michelet ajoutait : « Mais de ceux qu'on interprète. Pauvre âme qui, avec ses ailes, des ailes de lumière, nagea toujours dans un marais. »

Ils rentrèrent ensemble à Paris. Michelet, toujours ingénieux à cultiver en lui la souffrance, se mit à lire le journal d'Alfred, à écrire une biographie de Mme Dumesnil, à rechercher, jalousement, quels hommes avaient pu la voir, la connaître, l'admirer, l'aimer. Mais c'en était trop; pour Alfred, pour lui, il

MICHELET DE !8o8 A 1842. 121

fallail s'arracher à celle maison trop pleine de poignants souvenirs. Le 19 juin, Michèle! partait pour l'Allemagne, avec Alfred et ses deux enfants.

L'Allemagne était à la mode. Bien que l'émotion belliqueuse de 1840 fût toute récente, bien que Michelet, deux ans auparavant, eût récité, au Collège de France, en réponse au Rhin allemand de Becker, les vers de Quïfiet :

Mais ce fleuve profond ou navigue le cygne, Cette vallée en fleurs que parfume la vigne, Ces bois, cette prairie et ces bords, sont à nous : Ils sont à nous aussi, par le sang de nos pères. Par la borne d'airain arrachée aux frontières, l'ai' le mot du serment de vingt rois à genoux.

l'Allemagne était toujours, pour nos poètes, nos écrivains, nos voyageurs, le pays de la poésie, de la rêverie, du romantisme, de la philosophie, des vertus familiales, de la paix de l'âme. En l#42, Victor Hugo publiait le Rhin, que Michelet lisait près du lit de mort de Mme Dumesnil. Xavier Marinier et Saint-René Taillandier, tous deux grands ami.- de Michelet, voyageaient on Allemagne, et, du haut de la Wartburg, le <S mai 1842, lui adressaient cet appel dont chacun avait écrit deux vers tour à tour :

Ici les doux chanteurs, cillants d'un âge d'or, Henri d'Ofterdingen, Escheinbach et Klingsohr, Ont dit leurs frais amours, la croyance naïve; Ici Luther, courbé -m- le livre de Dieu, Exalté, déchiré par sa pensée en feu.

A sonné le réveil de; la libre science.

Ah! comme dans ces lieux consacrés tour à tour Par ces grands souvenirs, [a science el l'amour, Comme notre pensée, ami, vers vous s'élance ! Vers vous, témoin des temps el de l'humanité, Vous don! le cœur ressent toul ce qu'elle a tenté, 1-e calme dans la foi, l'effori dans la science !

Michèle! était depuis longtemps épris de l'Allemagne. Depuis que Quinet lui avait révélé llerder en 1826, il avait étudié avec passion l'allemand et l'Allemagne; en 18:28, il allait retrouver, à Heidelberg, Quinet, qui y était retenu à la fois par ses études de philosophie et (l'histoire et par son amour pour Mlle Minna Mon'\ el qui lui faisait connaître Creuzer, < rœrres,Tieck, Mittermaier. Il entreprenait, au retour de son voyage à Heidelberg et à Bonn, ses Mémoires de Luther; il eut rail. en correspondance avec Jacob Grimm el écrivait, sous son inspiration, ses Origines du Droit. En 1836, en 1838, il forma le projet d'aller lui rendre visite à Gœttingen et à Cassel. Il s'était plongé dans la lecture de Kant, Fichte et Schelling, quand il avait préparé ses cours de philosophie à l'École normale. Il s'était délecté aux sources vives de la poésie populaire allemande. En dépit des souvenirs de 1840, il continuait à penser, comme Quinet en 1827, qu'en Allemagne « la paix est dans tous les objets, que tout vous y ramène au calme ». Tandis que Quinet, dans son écrit prophétique sur X Allemagne et la Révolution, annonçait, dès 1831, la naissance d'une Allemagne nouvelle, avide d'action, qui allait sacrilîer ses rêves de liberté pour reprendre la politique conquérante de Frédéric II, el créer son unité sous la conduite de la Prusse, au détriment de l'Autriche et de la France, pour Michelet, l'Allemagne restait l'Allemagne de Mme de Staël, un

pays d'extase, de théories, amolli par le mysticisme ou la vie patriarcale. « L'Allemagne, disail il dans ses cours de l'Ecole normale de 1831, n'est que naïveté, poésie et métaphysique. »

A cette même date, dans son Introduction à l'Histoire universelle, il la compare au Rhin, né comme un torrent, mais bientôt calmé, roulant large et profond de Bàle à Mayence, perçant les montagnes d'un effort héroïque de Bingen à Cologne, puis allant se perdre. divisé en mille bras, dans l'océan, à travers les sables de Hollande, et se reposant dans l'infini, dans l'absolu de Schelling. II s'attendrit sur « la bonne et savante Allemagne », sur la pureté adorable de ses mœurs, l'omniscience de ses érudits, le vaste et profond génie de ses philosophes. En 183o, dans son cours de l'École normale, il écrit ces lignes, qui aujourd'hui paraissent singulières : « En Allemagne, les saisons se succèdent presque insensiblement; le climat est d'une fatigante uniformité; les habitants doivent y prendre nécessairement des habitudes de douceur, de mollesse même, et cette égalité d'humeur qui exclut les emportements de la passion, les vifs élans de l'enthousiasme, mais qui favorise et développe les petites sympathies de famille, le goût de l'art, le besoin de réfléchir, et cette vaste réceptivité, cette aptitude universelle, qui fait que les Allemands apprennent tout et sympathisent avec tout. — Les nations de langue latine ont plus d'esprit, plus de passion, mais moins de largeur que les Allemands. Ceux-ci se caractérisent par une réceptivité universelle qui, dans certains esprits, devient facile ment de l'insignifiance, mais qui, chez les hommes plus heureusement doués, est le besoin de toul voir, de toul comprendre, de sympathiser avec tout. Aussi

l'Allemagne est- ille le pays des voyageurs, des savants, des panthéistes. — La nation allemande s'est peinte elle-même dans son Perceval qui, parti pour de lointains voyages, rencontre sur la neige les traces de trois gouttes de sang et croit voir l'incarnat qui brille sur les joues de sa bien-aimée. Il les contemple longtemps en silence, et ne sort de son immobilité que pour renverser ceux qui troublent sa rêverie. L'Allemagne, elle aussi, aspire à l'isolement, ou du moins elle souffre tout, hormis qu'on trouble son repos, qu'on la dérange dans ses méditations. » — Pourtant Michelel avait aperçu chez les Allemands une tendance qui pouvait devenir pour eux une force d'action et d'unité, leur aptitude à l'association et à la discipline. — « C'est un peuple d'érudits supérieurement dressés et disciplinés; l'avenir décidera ce que vaut cette discipline en guerre et en littérature. »

En attendant que l'avenir lui apprît ce que cette discipline devait valoir sur les champs de bataille de Bohème et de France, Michelet voyait surtout dans l'Allemagne un pays qui offre aux esprits inquiets et aux cœurs souffrants la paix et la consolation, qui épure les âmes et les arrache à toutes les agitations malsaines.

Le voyage d'Allemagne qu'il lit, du 11) juin au 31 juillet 1842, lui apporta la diversion et la détente dont il avait besoin. On lira plus loin les pages qu'il ('■cri vit pendant cette course rapide à travers Metz, Strasbourg, Fribourg, Donaueschingen , Tùbingen, Stuttgart, Ulm, Augsbourg, Munich, Piatisbonne, Nuremberg, Wurzbourg, Francfort, Mayence, Trêves, Luxembourg et Reims, sur des tables d'auberge, sur les bancs de promenades publiques,

MICHELE! DE 1838 A In.-'. 123

pendant des relais de poste; on restera (''merveille de ce jaillissement toujours aussi puissant, aussi étincelant. de souvenirs et de vues historiques, d'impressions el d'émotions personnelles mêlées à Fart, à la nature e1 à 1 histoire. Les Bsedeker d'alors ne fournissaient que de brèves et sèches indications et Michelet n'avait pas le temps d'étudier les livres. C'est du tonds inépuisable de son érudition et de son imagination qu'il tire foutes ces merveilles.

Quand il revint au foyer, il savait qu'une dernière séparation se préparait. Adèle, la seule douceur féminine qui lui restât, devait se marier, le (S août

Mais il était revenu fortifié, affermi. « En un mois, écrit-il le 21 juillet 1842, j'ai coupé un morceau dans l'Allemagne, j'ai touché toutes ses électricités du Sud- Ouest. Mais combien j'ai plus encore développé la mienne! Combien j'ai voyagé en Jules Michelet, plus qu'en Allemagne ! Que ferai-je ? Je continuerai, agrandi, enrichi de douleurs et d'idées nouvelles, ma tâche de rude travailleur. »

Il avait dit adieu au bonheur individuel, à la vie individuelle, pour se vouer à la généralité, à l'humanité et à la patrie. Il avaitaccepté cette mort, pour en faire sortir cette vie nouvelle. Mais cette vie était une lutte. 11 l'entreprit résolument.

Il n'avait pas besoin pour cela, comme nous l'avons vu, de renoncer à ses idées et. à ses croyances passées ; son esprit était depuis longtemps libéré, et déjà, en 1842, aux Tuileries comme au Collège de France, il mettait nettement la religion de l'avenir en opposition avec la religion du moyen âge. Il avait déjà, en 1842, écrit la plus grande partie de cette préface sur sa méthode,

qu'il destinai! d'abord au sixième volume do l'Histoire de France, et qu'il ne devait publier qu'en 18,*),'), en tête «lu volume de la Renaissance.

Mais il fallait avoir le courage, en regardantle passé, de sacrifier même les regrets, même la douceur de la compassion mélancolique, dont il ne pouvait se défendre quand il avait encore auprès de lui des rires chers, attachés à un passé condamné. Il fallait oser regarder l'avenir avec un regard, non de crainte comme il le faisait en achevant son saint Louis, mais de joyeuse confiance. Il fallait ajouter au sursurà corda, adressé à l'avenir, un énergique vade rétro, adressé au passé.

C'est ce qu'il fit en 1843.

Écoutons cette invocation à la Vérité écrite au printemps de 4843 :

« Ah ! quelle que soit celle de tes formes infinies sous laquelle tu vas te manifester demain, j'y crois d'avance et je te suis.

« Quant à ceux qui n'ont pas besoin d'une religion vivante, qui craignent fort qu'on ne touche aux cadavres, qu'on ne tue les morts, nous leur disons qu'à moitié morts, paralytiques, impuissants, ne faisant rien pour eux-mêmes, ils doivent remercier ceux qui font pour eux. Qu'ils recueillent les fruits, à la bonne heure, et qu'ils soient demain ministres, s'ils peuvent, au nom des forces qu'ils ont combattues !

« Un mot, non pour eux, mais pour les gens sincères et désintéressés :

« Quand j'ai vu cette chose malade, j'ai fait silence et je me suis tu ;

« Quand j'ai vu ceci mourant, j'ai compati et j'ai pleuré...

« Morte encore, je l'aurais regrettée el jeté l'eau bénite.

« Et s'il n'y avait quede la cendre, je retiendrais mon haleine, pour ne pas souffler la cendre. (Il n'y a même plus de cendre.)

« Un sépulcre reste, un sépulcre vide, que les Jésuites on! sali. D'Escobar à Molinos, de Molinos au Sacré-Cœur, il y a une mécanique assez habile pour imiter le mouvement, mais cela même a manqué. Ils vivent, depuis deux cents ans, non sur un système, mais sur le Sacré-Cœur, sur un emblème, un simple rébus. »

Le o août, trois jours avant le mariage d'Adèle, partie le 4. pour Rouen, il adresse ce suprême adieu à l'Église à laquelle, à dix-huit ans, il avait demandé l'apaisement des inquiétudes de son esprit et dt son cœur.

« Fide pavum, tua serva, et quae periere relinque. » G'esl le mot de la vieillesse, la réaction après les efforts...

« Et le mot de la jeunesse, c'est celui de la belle prose : « Quantum potes, tantum aude ! »

«Revenu hier et trouvé la chambre de ma fille vide .'

« Doue, agissons : recommençons sur nouveaux frais.

« N'es-tu donc pas jeune, tout jeune ? N'est-ce pas l'aurore, le printemps, « el la saison renaissante? o L'heure matinale ne te donne-t-elle pas l'espoir « d'emporter la dépouille des lions ? » (Dante).

« Ah ! que de choses oui passé! que d'années el que de siècles onl passé sur mon cœur ! Il reste. . the unconquerable will.

I 28 il l ES MICHKLET.

« El c'est ce génie léonin qui l'ail que je ne puis me résigner volontiers...

« Adieu, passé I adieu, douces années solilnires! adieu, Adèle ! adieu, Pauline! Toul cela fini... Mes rèws du moyeu âge aussi... A moi donc, ô avenir !

«Avenir inconnu, sombre Orienl où la lumière

apparaîl si peu encore, l/aube ? Non. pas même l'aube. Si je pressens l'aube, c'esl au froid des dernières heures de la nuit ; en sorte que je ne vois pas bien, en sentant le froid, si c'esl le souille frais qui annonce1 l'aube, ou la froide haleine de la nuil qui meurt.

« Est-ce la nuit qui meurt, ou bien moi ?

« Car, moi, par rapport au temps meilleur et plus sage, plus lumineux qui va venir, je suis la nuit et il faut que je leur fasse place... Cela est juste. Qu'ils arrivent, vias inluminis oras.

« Ne vois-tu pas que la Providence, dans ses soins austères pour toi, fait tout ce qu'elle peut pour que tu sois libre et marches seul et grand !

« Soins maternels, d'une mère austère qui, moins soucieuse du bonheur de l'enfant que de sa gloire. lui retranche sévèrement tout ce qui eut pu le retarder.

« Pauline? Non. Adèle? Non. — L'autre Adèle, enlevée aussi.

« Et, si tu regardes vers l'Eglise, si tu t'assieds clans Saint-Ouen, je Coterai l'Eglise encore, je la salirai tellement de jolivetés modernes, de rose et d'affiqucls mondains, que tu seras bien obligé de chercher l'Église ailleurs 1.

' On venait de restaurer Saint-Ouen, après SaintGermaîn-des- Prés. avec le mauvais goût de l'époque.

MICIIELET DE 1838 A 1842. 12".)

o Je t'ai déjà retranché Saint-Germain-des-Prés, qui commence le moyen âge. Je vais t'ôter maintenant Saint-Ouen, qui le termine. Seigneur, où irai-je donc?

« Va maintenant, adore ces pierres, si tu le peux encore, salies et modernisées...

« Tu trouvais Saint-Ouen grandiose... mettons-y un piano, je ne sais quel petit instrument de salon.

« Tu trouvais Saint-Germain vénérable. Attendsmous allons en faire une boutique de marchandes démodes... Les modes autour des colonnes mérovingiennes... le goût du jour dans l'éternité.

« Le maçon vient trouver le prêtre, et l'alliance des deux marchands consomme la ruine de l'église. Le maçon est un homme pieux, le prêtre est un homme pieux. Le premier dira à l'autre : « Vous seul savez « l'art chrétien, je travaillerai sous vos ordres... Vou- « lez-vous le joli, j'en fais, voyez... Voulez-vous du « vieux, j'en fais. » Des ouvriers, à vingt sous par jour. vont vous refaire ces chapiteaux, dont chacun était l'œuvre individuelle, la pensée intime d'un homme, et comme une prière en pierre...

« C'est bien, mon ami, délivrez-nous du passé ! Forcez-nous d'aller en avant, de chercher dans l'avenir! La dégradation du vent, de la pluie, de l'herbe et de la mousse, ne faisaient qu'ajouter à notre vénération... Mais ce que la pluie, le vent n'avaient pas fait in mille ans, vous le ferez, mes amis.

<■( Ardents travailleurs pour l'avenir, qui faites du passé table rase, je vous salue ; à vous l'honneur de l'avoir lui' -ans retour!...

« La mort est encore une vie, tant que le tombeau vil comme tombeau, parla vénération, les regrets, les larmes...

« Mais, hélas ! un joli tombeau, un tombeau coque! !.. un tombeau devenu boutique, c'esl la morl de la mort même.

« Une larme encore, el puis, je vous suis, ô Avenir !

u Vinci a beau «lire dans le Semeur : « Est-ce là ce « que vous regardez ; ? »

<( Hélas, ce n'esl pas ma faute, si j'avais mis l'esprit dans un corps, si les meilleurs mouvements de mon cœur avaient été rattachés à une forme changeante. Ma mère, ma femme, ma fille, et celle grande mère. 1 Église, d'autant plus aimée de moi que, longtemps, je I aimai dans la liberté.

«Adieu. Église! Adieu, ma mère et ma fille ! Adieu. douces fontaines qui me fûtes si amères ! tout ce que j'aimai et connus, je le quitte pour l'infini inconnu, pour la sombre profondeur, où je sens, sans le voir encore, le Dieu nouveau de l'Avenir».

Ce Dieu nouveau, Michèle!,, dans les années qui vont suivre, cherchera à en révéler l'Évangile, non sans bien des lui les etmême des défaillances. En 1843 les Jésuites, en 18451e Prêtre, la Femme et la Famille, en 1846 le Peuple et en 1847 la Révolution, contiendront les doctrines qui, de plus en plus, seront pour Michelet les dogmes de l'avenir : la religion de l'amour et du libre esprit à la place de la religion de la haine et de la mécanique servile, la religion de la patrie, la religion de la justice, la religion de l'humanité. La France, la Révolution, le Peuple, seront la Trinité nouvelle à laquelle il consacrera son culte.

1 Dans le sermon : Les pierres du Temple.

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