‹ Jules MicheletChapitre 8 sur 20 · DONAUESCHINGEN · texte numérisé non relu

DONAUESCHINGEN

De la. roulé longtemps, par des pays élevés, pierreux et pauvres, qui me rappelaient la Lorraine allemande. Je remarquai pourtant dans les bourgs beaucoup de paratonnerres. Le premier emploi de l'aisance est apparemment de protéger l'intérieur, surtout la maison étant si inflammable !

Enfin, Donaueschingen, dont le nom est un mensonge. On nous montra ce fier Danube sourdre du fond d'un bassin, d'un baquet de pierre; il va, dit-on, à la rivière voisine... Mais c'est, selon toute apparence, la rivière qui est sacrifiée, qui se laisse médiatiser — comme l'ont été les princes de Furstenberg, — peut-être en punilien d'avoir, au profit de leur ruisseau, médiatisé legrand et farouche fleuve de l'Europe méridionale.

Los Furstenberg, jadis protégés de la France dans leurs affaires de Cologne, ont été supprimés par elle aujourd'hui1. Ils continuent tout ce qui leur est permis de l'ancienne souveraineté : mettre leur belle maison en commun avec ceux qui furent leurs sujets, en sorte qu'elle soit toujours, sinon le palais de l'Etal, au moins la maison publique. — Nous vîmes les apprêts d'une fête

' Les Furstenberg-Heiligenberg, princes du Saint-Empire depuis 1667, s'éteignirent en 1710. La principauté passa à la branche des Stuhlinger, qui se divisa en 3 branches don! l'une possédait Donaueschingen. Napoléon les médiatisa en 1806 ei partagea leur-, domaines entre l'Autriche, Bade, le Wurtemberg et Hohenzollern.

VOYAGE 1) ALLEMAGNE. lo3

agricole dans leur beau jardin; ils s'y promènenl avec tout le monde. Les manuscrits des Minnesinger, qui sont conservés ici, avec cette fiction poéi ique de la source du Danube, doivent attirer les voyageurs. « Cependant, disait l'aubergiste, la route est déserte cette année: point d'Anglais, ils sont retenus chez eux par leur guerre contre l'empereur de Chine1. »

De Donaueschingen a Tubingen

Mercredi, 29 juin.

Affaibli, je me croyais peu capable d'agir; jamais, pourtant, je ne me sentis plus actif. « Je remplissais toute chose de ma légère existence », comme dit Rousseau.

Nous partîmes, au milieu d'une foule endimanchée (fête de saint Pierre et saint Paul) : tous les sentiers, dans les blés, pleins d'hommes et de femmes, qui avaient en main leurs livres d'église... Moi, je bénissais de cœur tout ce peuple et la contrée.

Nous entrâmes dans le Wurtemberg, au relai après Donaueschingen. Costumes originaux, grandes redingotes tombantes, gilets rouges. — Les femmes ont des bas rouges, jupons bouffants, dont les plis rayonnent en élargissant la robe par en bas. Peu de femmes sont assez grandes pour bien porter ce beau costume, qui, à proprement parler, est celui d'une femme enceinte. La voluptueuse exagération du ventre, la douce idée de fécondation, se sont plusieurs fois reproduites dans des modes analogues.

Les figures, généralement, avaieni quelque chose d'aimable et de bon. comme celle de la jeune femme qui, à Donaueschingen, vint me faire la barbe. Beaucoup de gens nous saluaient. .Nous rencontrâmes, entre autres choses gracieuses, une sorte de procession de paysans, la croix en tête, plus lard un beau chariot de foin, paré

1 [1 s'agit île la Guerre d' Opium qui dura de 1840 à 1842 d se termina au traité de Nankin (29 août 1842) ci de Hong-Kong (26 juin 1 x t . ; ) par l'ouverture de cinq ports ci la cession de Hong- Kong a l'Angleterre.

de fougères, où une demi-douzaine de jeunes femmes riaient et chantaient ...

Ce mouvemenl matinal de la campagne allai! à mon étal d'esprit; je me sentais un vif élan vers l'action, la production; je prenais volontiers pour mou prochain livre la devise du duc de Bourgogne : « J'ai haie. » - Ces! la mienne depuis douze mis.

Nous causâmes beaucoup tout le jour, malgré l'ext rème chaleur; delà grâce, entre autres sujets.

Kmtiiut.ii.

La plupart de ces I rgs de Souabe que nous traversions, toujours en amphithéâtre; des fossés et contres^ carpes, variés do charmantes cultures, puis, la petite rivière et les ponts de bois.

Entrés un moment à l'église; antique, mais fresques italiennes du siècle dernier ou du xvn°, dans le goût de celles duTyrol; ces fresques sont des improvisations d'un barbouilleur spirituel : gesticulations excessives, indécentes; mariage de la Vierge, visiblement grosse; saint Joseph babillé de jaune; le grand prêtre avec son bonnet cornu, et, derrière saint Joseph, Je peintre en perruque qui rit et mouche la chandelle; spectateurs grotesques derrière des colonnes. Malgré le caractère bouffon de ces peintures, nous fûmes fort touchés des beaux chants allemands qu'entonnait tout le peuple, avec une nombreuse école de grands jeunes gens du gymnase.

Descente rapide, pont de bois couvert.

Grande montée, que nous fîmes à pied en cueillant des fleurs. Chaleur extrême. La villa Eugenia, en vue du sublime château des Ho henzollern, sur un pic1 dont la base est majestueusement étagée.

Causé beaucoup, malgré notre long jeûne, jusqu'à Tubingen (9 heures du soir). Je me sentais léger, vif, inépuisable, élancé vers l'avenir; ne craignant rien, ni per-

1 Ce pic a inspiré la devise de Ilohenzollern : Yom Fels am Meer. (Du rocher à la mer.)

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sonne. Nous nous enfoncions dans cette forte et sombre conversation, en même temps que nous entrions dans l'ombre du soir, dans l'avenue déjà obscure... enfin dans Tubingen,

TuBINGEN

.le concluais de cette lenteur qu'il ne fallait point s'imposer désormais de responsabilité grave à supporter, d'engagement qu'on ne pourrait tenir... etc.

Au défaut de M. Hofacker, le maître d'hôtel m'indique le professeur Fellati. puis, à son défaut, le jeune médecin "Wunderlich, qui revient de France1.

11 me conduit chez Uhland2. LeMinnesinger souabe m'apparut, comme le vieux Gœrres, un Allemand primitif; cheveux et barbe incultes et rudes, comme les Hohe-Alpen du Schwartzwald : narines pleines d'aspiration, soufflantes comme seraient celles du vieux Danube; épais sourcils blonds, yeux d'un bleu fort sauvage; la tète en avant, avec un mouvement de sanglier: la face rouge cl sanguine, l'élan colérique du lyrisme. » Avez-vous été à Paris? » — « Du temps de Napoléon. » Mme Uhland a été belle et gracieuse; elle parle le français plus facilement que son mari: le français est ici langue de femme (je le vis par la petite Mme Bruns qui servait d'interprète à son jeune mari).

Il (Uhland) n'a pu être député qu'en donnant sa démission à l'Université; puis, il a quitté la députation avec toute l'opposition; plus de politique, plus d'enseignement, plus de poésie; il écril une histoire littéraire de l'Allemagne ou du moyen âge.

1 C.-A. Wunderlich, 1814-1877. célèbre médecin ci professeur de Tubingen, puis, après 1850, de Leipzig. Il venait de publier en 1841, son livre Ueberdie franzœsische u. deutsche Medizin, après un long séjour à Pari-.

* L. Ulhand, 1787-1862, poète, philosophe et homme d'état, intéressail surtout Michèle! par ses études sur les vieilles légendes '■i -m- la poésie populaire, auxquelles il avait dû ses plus belles inspirations.

Mon fils s'étonnail fort, <mi sortant, que cel homme o si simple» lût le plus grand poète de l'Allemagne (du moins le plus populai rc

Partout, ;tux vitres des boutiques, Schelling et Hegel, dont les figures appparaissenl comme affirmation el dis- Une lin a : affirmation forte, vivante, léonine; distinction haute et pleine de génie, d'un génie superbe ei subtil, qui ne sérail sympathique qu'aux idées. La tête de Schelling conviendrai! à toute grande force: celle d'Hegel ne convienl qu'au grand penseur. Tous deux sont sortis (ainsi <juc Strauss) du séminaire protestant de Tubingen.

Ici, dit-on, l'histoire es! faible, mollement éclectique. Le droil suit pesamment recule historique, sauf deux jeunes gens. L'un d'eux. M. Bruns ' (beau-frère de M.Wunderlich) nous recul fort bien. Sa gentille petite femme, grosse à pleine ceinture, et bientôt bonne nourrice (comme on le voyait bien) me donna une lettre pour Sphwab de Stuttgart. Ce jeune légiste du Brunswick ;i épousé une Souabe qui lui donnera fort à faire, si j'en crois ses yeux. — Joli petit intérieur; jolies tapisseries : jolie peinture, sur une table, d'une fille tyrolienne qui rêve... A quoi ? a la rose qu'on voit sur son chapeau vert.

Avant d'aller chez M. Bruns, nous étions montés nu château. Porte (de 1000). belle d'ensemble, laide de détail. Tout serait beau d'ailleurs dans une telle situation, avec cette vue immense et douce. A l'entrée, deux soldats de pierre, l'un posant son arquebuse pour tirer.

.Nous ne rencontrions personne, quoique visiblement le lieu fût habité: personne, qu'une ligure aux grilles, qui semblait d'un prisonnier; au-dessus de la porte du petit bât iment où il était : Entrée défendue.

D'abord, assis au grand tilleul qui semble là dehors pour qu'on y rende les jugements; puis, marché dans la vaste cour pleine d'herbe, puis tourné par la galerie supérieure jusqu'aux derrières du château, puis redescendu, pénétré par un long- passage sombre... Au milieu

1 K.-ii. Bruns, 1816-1880. juriste, était, depuis 1839,privat-docent île droil romain à Tubingen.

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de la cour, une fontaine dont le petit bruit se mariait à merveille avec les faibles ondulations d'un son lointain que nous crûmes d'abord celui d'une harpe éolienne, et qui était relui d'un orgue touché doucement, mollement, d'une main de femme peut-êt re.

Le gardien vint enfin. Collections, musée, etc. De toutes parts, vues belles et graves, vastes et pourtant sans grandiose.

Le matin, avant notre première sortie, nous avons été voir l'église. Dans la rue. nous rencontrâmes un chariot à'émigrmils, tout plein d'un pêle-mêle d'effets; derrière, dans un tout petit chariot attaché à l'autre, traînait un petit enfant : il pleurait sous la garde d'une petite sœur; un garçon de treize ans enrayait pour la descente. Des femmes s'assemblèrent et reprochèrent aux parents de laisser leur enfant seul; mais, dans ce chariot si plein, il eût peut-être étouffé. Le père appela la mère qui descendit... tragique, peu sensible, à ce qu'il semblait, à force de malheur.

Dans l'église, les pauvres grands-ducs sont mis à part. dans un chœur fort négligé, sale et mal dallé. L'église, boisée, coupée de bancs en tous sens, de tribunes drôlement posées et de diverses couleurs, était pleine de petites filles qui jouaient de tout leur cœur, avec leurs ardoises d'école, mais qui laissèrent tout pour nous voir : je souris, elles s'enfuirent, mais pour revenir. Mon fils était embarrassé, mortifié de cette curiosité. G'étail comme les moineaux familiers, hardis, que j'avais vus dans Saint-Martin de .Metz. Seulement les enfants allemands ont un air de bonhomie que je ne trouve pas aux moineaux français.

Sur un mur de l'église, un Christ, et, aux pieds, deux figures d'homme et de femme; la femme, la I :he couverte (par respect? comme les figures persanes?) A droite, a gauche dece monument funéraire, deux satyres. .Mais le joli, le charmant, c'était une belle petite plante qui avait si bien travaillé a s'étendre au-dessus du Christ qu'elle faisait sur sa tête un riche et délicat bandeau vert.

Au retour, de 1 a 4, je me mis au lit. essaya ni , non d\i

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sommeil, mais de l'égoïsme, d'un égoïsme provisoire qui suspendrait mes facultés, et qui peut-être, en ce moment, est pour moi le seul moyen de vivre. Mais, quoi que je fisse, les duretés, les sécheresses, me revenaient à l'espril .

\\,inl dîner, l'église, les tombeaux, le Westminster de Tubingen. Outre les portraits de marbre, «m en trouve de peints aux vitraux. Au bas de chaque croisée, un prince ;i genoux. Sous chaque bombe ou aux pieds, des cerfs, des chiens, mais plus bizarres, plus terribles que je n'en avais jamais vus, toute la terreur poétique des forêts de l'Allemagne. Une des lombes est fort touchante. C'est celle de la sœur d'un des princes (Christophe), morte à dix-sept ans, enlevée à temps, dit l'inscription, tumescentibuscalamitatibus (1530). Visiblement, c'est un portrait, tout à la fois colossal et délicat, les petites fossettes aux joues, des plans d'une finesse extrême sur cette jeune et puissante ti^iiie, si conservée, si virginale. Malgré la dignité de la mort et la dignité princière, on sent que la jeune fille dut être enjouée, que son sourire dut être bien gracieux, qu'il creusait ces fossettes d'une manière bien charmante. De ses longues manches plissées sortent à peine ses petites mains, un peu trop petites pour ce corps majestueux. Elle porte, sous sa couronne virginale, ses longs cheveux tombants, à la mode de Souabe. Inhumée d'abord dans « une belle chartreuse », puis la chartreuse tombant en ruines, transportée ici par son frère qui meurt la même année, 1550. Aux pieds de la princesse, un chien, non un épagneul de manchon, mais, à l'allemande, un gros chien fort lourd, qui hurle et dont les yeux expriment assez bien la douleur.

Une des princesses est représentée, près de son époux, la bouche fermée par sa guimpe (comme les figures persanes).

Les deux derniers, les plus somptueux de ces tombeaux, sont de la fin du xvie siècle. Ils sont très élevés. Sur la base, fort large, on a prodigué les bas-reliefs de toute grandeur. Quelques-uns sont d'admirables miniatures de marbre, entre autres une bataille, un jugement dernier, plein de terreur et de génie, terrible surtout en

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eequ'on n'y voit pas Dieu... Ces médaillons sont soutenus par dos figures plus grandes el moins bonnes : entre autres, je remarquai deux grotesques, anges ou satyres"? dont l'un tient une croix, l'autre un cœur enflammé.

Dans le même chœur sont enterrés d'autres princes : un palatin du Rhin, un duc de Sleswig-Holstein, un comte d'Oldenburg. Ces princes du Nord sont venus mourir en Souabe :

Domus alla sub Ida, Lirncsd domus alta, solo Laurente sepulcrum.

Après dîner, promenés à deux pas. Etudiants qui jetaient leurs bonnets et semblaient jouer la foiie d'Hamlet, II y a deux prisons pour les étudiants, à l'Université et au Château.

Le soir, remercié M. Wunderlich. Vu sa femme, sœur aînée de la gentille petite Mme Bruns. Deux portraits : Dupuytren, Bouillaud. Ici, l'homéopathie est depuis longtemps stationnaire. Elle régne à Baden.

Stuttgardt, vendredi. 1 r juillet.

Ce matin, mon journal écrit, je parcourus le jardin botanique (sous les croisées de l'hégélien M. Bruns), d'où je vis le cimetière dont le mur en arcades simulées fait penser au Campo Santo de Bologne. Du jardin, on voit l'église et, par-dessus, le château, c'est-à-dire toute la ville.

Partis à 7 heures. Temps d'orage, comme au départ de Paris: mais la pluie ne tomba point. Honte uniforme, alternativement montante el descendante. Petits paysages, doux el tristes; des chênes, des sapins, des pins ; quelquefois une descente tournante dans ce qui semblait au loin un abîme de verdure, au fond peu de chose1, un pont sur un petit ruisseau.

Stutlgardl a une heure. Descendus par une belle rampe, très longue, très douce ; beau mur muge soutenant les vignes, quelque ressemblance avec la descente de .Metz, mais moins gaie, point de fleurs, poinl de fortifications: la Moselle, la guerre, la France, de moins; la ville trop enfermée de collines, chaude par conséquent, vsi sans eau.

lui) IULES MICHELET.

HôteJ Marquardl (Kœnig's si rasse), près la maison Cotta. On veut nous reléguer de l'autre côte de la rue.

Visité M. Schwab '. parenl des Boisserée, poète agréable ei facile, prédicateur, doyen d'un cercle ecclésiastique, fort effrayé des hégéliens terroristes, <|ni veulent signer leur abjuration de toute religion. « Déjà, dit-il, les paysans lisent Strauss. » D'autre part, une amie de sa femme, Mile Lutzow, est non moins effrayée de nos petits journaux, du Charivari, etc. « Ici, disait elle, si quelqu'un parlait ainsi, on le ferait mourir. » M. Schwab veut obligeamment aller pour moi chez Cotta.

Au retour, vu l'église de l'hôpital, et la noble et féminine statue du Christ, de Dannecker (en plâtre ici, en marbre à Saint-Pétersbourg); rien d'arrêté, de modèle'-. Plus loin, la stat ue de Schiller, modelée par Thorwaldsen, fondue à Munich. La tête sérieuse, tragique, souffrante. au total fort belle, peut-être trop italianisée; le corps trop accablé sous un lourd manteau de bronze qui lui tombe aux pieds. M. Schwab a prononcé le discours d'inauguration. Il regrette que la Vie de Schiller par Marmier empêche la sienne d'être traduite.

La journée avait été orageuse. Au sujet de je ne sais quelles médisances, Alfred avait reproché à Adèle de ne point aimer sa mère, hinc lacrimae. Je la console.

Au souper, un seul journal français : Le Commerce (Mauguin 2). Je crus voir le spectre de la Russie : the table is full (je me trompais, les autres sont permis également).

De là, parlé de Charles Durand, que la pauvre Mme l>umesnil avait eu le tort d'inviter, le connaissant si peu. Je me sentais amer, humilié, à ce souvenir, dans ce que j'ai tant aimé, placé si haut.

' G.-B. Schwab, 1792-1850, était, en 1842, pasteur à Stuttgart. Il avait écrit de nombreuses poésies Lyriques et surtout publié d'excellents recueils de poésies populaires.

- V. Mauguin, 1785-1854, délégué des colonies, avail acheté le journal Le Commerce où il défendait les intérêts des propriétaires d'esclaves. Il lit en 1840 un voyage en Russie, à la suite duquel il conseilla à la Fiance une alliance avec cet empire.

L'action, l'action, l'action, voilà le seul consolateur! Nous devons, non seulement aux: hommes, niais à toute la ii iture intérieure qui monte vers l'homme, qui a sa pensée en lui, de continuer vivement la pensée et l'action.

Samedi, 2 juillet.

Quoi qu'en disent les gens du Rhin (M. Schreiber à Fribourg), la Souabe me parait un peuple d'animation, de mouvement. Nul n'émigre plus volontiers. .Misère ? inquiétude d'esprit? poésie de l'inconnu? (Ai va, beata pelamus arva.) Les biens sont divisés par les successions égales isauf la Forèt-Noire, où il y a des majorais). L'émigration tourne bien, quelquefois (M. Schwab a connu une paysanne qui, par un mariage, fit une grande fortune)... mal, quelquefois; ils vont mourir en Amérique.

La Souabe se trouve au tournant du Rhin, au coin de l'Allemagne, au point où se sont partagées les anciennes migrations. Tandis que l'armée de Rhodogast envahit l'Italie, le reste s'en va fonder les royaumes d'Arles et Chalon, de Toulouse, d'Espagne, d'Afrique. Il semble que ceux-ci aient conservé quelque chose de cet esprit d'aventure.

La noblesse souabe a eu cet esprit, plus encore que les paysans. Émigrations d'Italie, de Jérusalem (llohenstaul'en, Frédéric Barberousse, et ce prodigieux mélange de tout élément dans Frédéric II; l'impossible : Frédéric Barberousse, sous le pape à Venise, extermine en vain le lion, monte cheval étique Empire : au retour le vieux château : Ah! bon, je puis me rendormir). Émigrations du Nord (Prusse) par les Hohenzollern. En avant dans les migrations, ils sont en avant dans la révolution : Bauemkrieg (la belle réclamation !). Immigrations philosophiques dans l'esprit du Nord, le Kantisme : Sehelling, Hegel. Sehelling, réclamation de la nature dans la sco-, lastique elle-même, tandis que la poésie reste au logis et célèbre les vieux souvenirs en poussant aux idées nouvelles.

La Souabe a toujours été l'avanl-gardo de l'Allemagne.

Je me rappelais ici les enfants allemands que j'avais

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vus. Quelle esl la mesure de la plus petite propriété? — La place du berceau du petit enfant el de la petite sœur qui le berce. »

La plus petite? Pourquoi pas la plus grande? 0 for- I uni' ! ô espérance !

.le voyais bien que les parents étaient Unis, brisés par leurs souvenirs, par ce qu'ils laissaient. Le père abattu ei sans initiative ; il allait chercher sa femme... Elle, elle était devenue peu intelligente el presque insensible. —

Mais le jeune frère qui enrayait était plein de force morale, d'ardeur ; il paraissait sentir qu'il était ou sérail bientôt le chef de la famille. La mère manquait, mais la sœur suppléait : et le petit, pleurant dans son berceau, qu'était-il et que faisait-il ? Il était l'unité de la famille, le nourrisson commun de son frère et de sa sœur; son chariot était le foyer et ta patrie: là, devait toujours, jusqu'au Havre, jusqu'en Amérique, dans les forêts d'arbres inconnus, dans les savanes solitaires, se retrouver la Soualie. la bonne terre d'Allemagne, tous les souvenirs...

Mais combien de temps la frêle voiture devait-elle durer dans ce rude voyage? je n'osais me le demander. Trop faible est la sœur pour le porter, le chariot trop étouffé... Faire les 200 lieues de Tubingen au Havre dans cette voiture qui n'est qu'un jouet d'enfant, cela parait difficile, .le recommandais l'enfant. la famille, à la Providence.

.Maintenant, quel rêve occupait la tète du fils? j'aurais voulu le savoir. Pensait-il aux anciennes migrations des Souabes (si glorieuses, en Italie, en Prusse)? Pourquoi pas : on enseigne ici l'histoire du pays, en même temps que l'Ancien Testament.

Ce garçon intelligent, avec sa belle jeune tête noire, et ses yeux plus animés qu'on ne les a communément ici. me paraît très propre à tout faire, à tout souffrir. Si sa sœur et son frère lui restent, il fera un paysan, il vivra, mourra obscur dans quelque cabane isolée de l'Amérique du Nord. S'il perd les siens, s'il reste en Europe, ou passe en \sie. soldat, matelot, domestique, je ne serais pas étonné de lui voir commander, comme Allard, les armées de Lahore, ou comme le pâtissier Menschikoff celles de

VOYAGE l> ALLEMAGNE. 163

la Russie [Neuhof en Corse, le genevois Lefort, lady

Hamilton. la blanchisseuse de Grenoble L.

Les Cotta, leur petite boutique à Tubingen2. La banque 800 florins. Le directeur me dit que le pays est heureux, paisible, que le trop-plein oblige pourtant d'émigrer toujours.

2 juillet.

M. Schwab va voir Colta, lui propose... il voudrait voir le manuscrit et conseille Bruxelles. M. Schwab nous mène à la bibliothèque. M. Stselin. historien du Wurtemberg, qui a publié un volume jusqu'en ilOO3; il y indique les nombreuses colonies des Alamani en Italie, au temps de Charlemagne. M. Gfrœrer absent (Urchristenthum) '*.

Au retour, traversé le vieux château, construction demigothique, demi-italienne du \\i" siècle, bâtie par le duc

1 Le général Allard, aide de camp du maréchal Brune, se rendit, en 181.'i. après l'assassinat du maréchal, en Perse, puis en Inde, à Lahore, où il organisa l'armée de Rundjet-Singh. Menschikoff, lils de paysan, garçon pâtissier, formé au métier des armes par le genevois Lefort, qui avail passé du service de la France a celui de la Hollande, puis de la Russie, fut le principal général des armées de Pierre le Grand, organisées par Lefort. Le baron de Neuhof se fit proclamer mi de Corse, en 1736, sous le nom de Théodore. Lady Hamilton. la maîtresse de Nelson, l'amie de Marie-Caroline de Naples, esl bien connue. — La blanchisseuse esl Françoise Mignot, bourgeoise de Grenoble, qui épousa successivement le trésorier ^\c> postes d'Amblérieux, le maréchal de l'Hôpital et le roi de Pologne, Jean-Casimir, et dont la légende fit une fille d'une marchande d'herbe ou d'une lingère. (Note due à M. Prudhomme, archh iste de l'Isère.)

- La maison de librairie de la famille Cotta fondée en 1645 à Tubingen, transportée depuis à Stuttgart, avail été dirigée de 17nT ;i 1832 par Jean-Frédéric Cotta qui joua un rôle considérable dans les lettres et la politique. Son Bis aine était en 1842 a la tête de la maison.

; A S. von Staelin, 1883-1873, bibliothécaire à Stuttgart, publia de 18CJ a 1873 une Histoire du Wurtemberg en 4 volumes.

1 A. I-'. Gfrœrer, Ï804 1861, bibliothécaire a Stuttgart, avait publié en \W> une Geschichte des I rchristenthums en •'; volumes. Il s'étail converti avec éclat an catholicisme en 1830.

Christophe, qui es! resté comme le pal ron du Wurtemberg.

j'oubliais de dire qu'à la bibliothèque, à propos d'un

tableau représentant les femmes de Weinsberg ' (a

ti lieues de Stuttgardt), M Stselin m. us dil que selon

lui H selon l'hland, ce n'élnil pas un fa.il spécial, niais un usage humilianl pour les vaincus, qu'ils fussent obligés, pour sortir, de se faire porter par les femmes. Il n'es! pas sûr non plus que les Hohenzqllern, burgraves de Nuremberg, soient les mêmes que ceux de Prusse. Cependant le roi de Prusse s'intéresse au château.

M, Schwab me conduisit de là chez Wolfgang Menzel2, l'historien de la littérature, le terrible critique de Gœthe; air spirituel, fin, réservé. II essaie d'abord de caractériser la France par des formules tranchantes : « Germanique jusqu'à Louis XIV, romaine depuis! » La jolie niaison de Menzel lui appartient. Il l'a bâtie de ses articles; et elle n'en est pas moins aimable et toute fleurie de roses.

Le père de M. Schwab, qui avait cinquante ans de plus que son fils, lui faisait jurer haine immortelle à Kant sur un volume de la Raison pure ; il était un des derniers partisans de Leibnitz. Il avait eu pour élèves Cuvier et Schiller. Il savait par cœur nos meilleurs auteurs français, faisait des vers en notre langue. Haine telle entre les partisans de Gœthe et de Schiller, qu'un partisan de Gœthe (M. Schwab], souscrivant pour la statue de Schiller, on l'accusait de vouloir faire échouer la souscription.

Au retour, je me mis sur mon lit pour reposer, et je lus Dhland, véritable minnesinger, rien de plus, rien de moins. Il appartient presque toujours au moyen âge, dont il n'a pas le mysticisme, l'esprit symbolique. Je vibrai tout autrement à la lecture de Rùckert. Ceci est

! Kn H 40, Weinsberg ayant été obligé de se rendre à l'empereur Conrad, les femmes obtinrent de se retirer en emportant chacune un objet précieux. Elles emportèrent toutes, dit-on. leurs maris sur leurs épaules.

* Célèbre patriote, littérateur et historien, né en 1708, fnorl en 1873, avait publié en 1830 une Histoire de la littérature allemande en i volumes, où il était très sévère pour Gœthe, qu'il avait déjà attaqué dans sa jeunesse dans les Europmische Blœlter.

VOYAGE D ALLEMAGNE. 16o

si allemand que ce n'est plus allemand : c'est, par-dessus l'Allemagne, la région élevée par où l'Allemagne se lie avec l'Orient: la fleur mourante — des ailes! des ailes! — 0 mer, ô soleil, ô rose ! — et la pièce admirable où l'hirondelle, « qui a laissé tout plein, retrouve tout vide ». Philosophie, poésie, érudition orientale, toutes les harmonies mêlées dans une mélodie puissante, concentration du momie même... Eh bien ! il y a quelque chose au-dessus encore, et quoi 1 Le mouvement, la grâce, la France.

Suite du 2 juillet.

Le soir, dit adieu à Schwab. (Tétait retomber de haut. Cependant, sa cousine, la blanche, blonde demoiselle, dix-huit ans; je lui en donnais vingt-cinq. Bien faite, mais les bras plats et musculeux, cils sereins, la peau échauffée à la poitrine, quoique fort nette partout ailleurs, le menton un peu trop fort ; au total, pure, sévère, osseuse.

Dimanche, 3 juillet.

Partis sans regret de Stuttgardt, à six heures. Tout autour, des vignes, des vignes. « Si l'on ne cueillait les raisins, dit un proverbe, la ville serait noyée de vin. »

Nous passâmes le Neckar à Esslingen; joli passage, fameuse église byzantine, des Hohenstaufen, selon Scliw al). Nous ne pûmes la voir.

Roulé facilement le long du Neckar, jusqu'à Gœppingen, mi nous déjeunons outre un petit degré, chargé de fleurs, et les sentimentalités (à la M'erther) de la Wilhemshœhc de Cassel, que représentaient de mauvaises gravures.

L'église, fort médiocre (au moins au dehors), porte sur un portail, fort lourd (de 1617?) : ScJdckardi opéra1. La princesse, qui l'a fait bâtir, s'appelle Sophia barbara. Le Palais (aujourd'hui résidence du juge) a les mêmes caractères au dehors, au dedans gothique.

1 Henri Schickhard, 1558-1634, fut un des plus célèbres architectesde l'Allemagne du Sud, au service «les dues de Wurtemberg, il rempli! leurs Etats de ses constructions mi-gothiques mi-renaissance. Barbara étail la mère du due Frédéric de Wurtemberg, qui fut le grand protecteur de Schickhard.

166 IULES MICIIKI.KÏ.

Partout, 1rs paysans dans leur riche costume «le dimanche, culottes noires el vestes noires de velours à Itou Ion s d'argent, g-ilet rouge. Ils me semblent plus lourdsque de l'a u Ire côté de Stuttgardl .

A Geislingen, sous une belle tour qui couronne un pic de la manière la plus Gère, nous achetâmes de petits ouvrages de corne ou d'ivoire tourné. Noble église <lu \ir el xme siècles1, c'esl-à-dire (le Frédéric Barberousse et Frédéric II: sculptures eu bois d'une légèreté admi rable. — La première chose qui s'y lit sur un tombeau, était justement une pensée du moment : Quamdiu vixit, mortuus est.

Alfred causait avec ma fille de sa mère et de Mme Boiyin, <[ue celle-ci voyait peu son fils, qu'au contraire Mme Dumesnil ne sortait jamais les jeudis et les jours où il revenail (h- pension. — Mon inaction laissait a l'imagination toute sa liberté. Alfred lisait Rûckert (les deux pièces si touchantes). Le paysage devenait stérile, poudreux, peu de rochers.

Ulm

Lundi, 4 juillet.

Le marbre aux Italiens, le bois aux Allemands. L'ail dans la forêt. Le bois a vécu, à la grande différence du inarbre ; il a perdu des fleurs et feuilles passagères pour en prendre d'éternelles.

Ce grand poème en bois de Syrlin est un sanctuaire de la Renaissance 2.

L'artiste, au coin, qui, de son mâle regard, suscite et féconde tous les fds de sa pensée (sa femme de l'autre cote?)

Pensée chrétienne, pensée païenne; impartial; comme Michel-Ange, entre le passé et le présent. On le voit bien

1 C'est une erreur, elle est du xvc siècle et les sculptures sur bois du xvie siècle.

- Jœrg Syrlin le Vieux, d'Ulm. fut le plus grand sculpteur eu bois du xv» siècle. Il sculpta les stalles de la cathédrale d'Ulm de 1469 a 117-i.

V01 AGE ii ALLEMAGNE

0 pater, o hominum . . .

Au-dessus de ces vers, David entre Isaïe et Daniel; audessous deux sybilles en bustes. — Ainsi, dans cette place d'honneur, les vers de Syrlin entre les Sybilles et l'ancienne loi; la nouvelle n'est représentée par aucune figure, mais seulement par ces vers demi-virgiliens.

A droite, en entrant (à gauche, en partant de l'autel), le triple rang de femmes : Sybilles, femmes de F Ancien Testament, vierges chrétiennes au plus haut. De l'autre côté, au plus haut, les docteurs chrétiens ; plus bas, les prophètes et juges, au plus bas les témoins païens du christianisme, qui, par conséquent, sont au niveau des Sybilles d'en face.

Le choix était délicat, difficile; l'artiste hardi ne semble pas embarrassé. D'abord : Secundus perpetuo silens, et audessous : Mens est immortalis.

Ce Secundus, quel est-il? Pline? je ne le crois pas ; — il ressemble un peu à Syrlin ; plein d'animation, de passion contenue, il regarde aussi le chœur; le buste de Syrlin est la pensée créatrice, féconde. Celui-ci, la haute intelligence, la philosophie tacite de cette création.

En face du silencieux, c'est le parleur Quintilien, son livre est fermé. — Puis le fin. l'aigu, le ridé Sénèque, mille concetti dans les plis de son visage. — En face, au contraire, tète nue, les yeux a demi fermés. Plolémée, tenant son petit globe comme une marotte de fol.

Cicéron, noble, fort, tète large, a contenir toute science, horriblement coiffé, comme Quintilien et Sénèque, de la barrette de docteur.

En face, un buste pathétique, celui du pauvre esclave africain Térence; cheveux épars sous les lauriers, maigre <'t souffrant, et au bas :

Nihil homine imperito injustius.

I 68 11 LES M1CHELET.

Enfin, toul seul, devanl l'autel, la souffrante el rêveuse figure de l'ylhagore, inventeur de la musique; mais il ne voit pas raulcl. il es! toul absorbé en lui.

Ainsi, dans cette nul >lc suite, Vart ouvre et ferme ; — au milieu, philosophie, sciences et lettres; — L' 'art du dessin qui regarde au dehors (buste de Syrlin). L'art de la musique (buste de Pythagore), qui voil au dedans; celui-ci toul près de l'autel, el qui n'en a plus besoin.

En l'ace, au même rang.ee son! les Sybîlles : la Delphica, fine el jolie, qui regarde la pensée et jouit dr cr qu'elle voit; la tybica, grandiose, au niveau de Michel-Ange (son tort, el celui de toutes les autres, c'est d'èl re trop près : cette Lybica répend au perpétua sileus qui est de l'autre côté; elle a le même caractère d'animation, de mâle passion contenue: mais elle, elle ne regarde pas, comme l'ail le silencieux philosophe ; elle a mieux en elle que tout ce qu'elle pourrai! regarder.

La vieille et noble sybille de Cames, et en face ÏHellespontica, jeune et fraîche, en turban, très allemande, ressemble à Eichoff l, autant que la beauté peut ressembler à la laideur.

La Cimmeria, jeune et naïve, montre tout simplement son livre, et dans son livre, la ligne expresse où vous pouvez lire vous-même :

Deum de Virgule nasciturum.

Enfin, toute seule, à l'autel, décidément chrétienne, est la Phrygia.

Au second rang, l'Ancien Testament.

Isaïe... Job (un Job chrétien, souffrant, résigné); Samson, qui. avec une douceur noble et grandiose, ouvre la gueule du lion pour tirer le miel du fort... Toutes figures souffrantes qui, visiblement, veulent, désirent, aspirent.

1 Philologue et orientaliste, né au Havre, d'un père allemand, professeur d'allemand des filles de Louis-Philippe, suppléant de Fauriel à la Sorbonne, de 4837-1838, professeur de littérature étrangère à la Faculté des lettres de Lyon en 1842, était grand ami de Michelet.

Voyage l> Allemagne. 109

I es femmes souffrent moins, les unes originales, spirituelles, comme Rebecca, avec son regard perçant, d'autres barbares et jolies, comme la reine de Saba, comme Abigaïl (poire et raisins), comme Ruth et la gerbe d'or; — l'artiste a donné place même à la laide, à Lia, — douce compassion d'un grand cœur !. . .

Tout en haut les Saints et les Saintes, les docteurs chrétiens, les Vierges. — Toute cette suite, mêlée de nature et d'idéal, de portraits et de poésie : par exemple, au-dessus d'une porte (voisine de l'autel), une céleste figure échevelée, et toute dantesque, entre deux jeunes et jolies qui étaient probablement deux demoiselles de la ville d'Ulm. L'une de ces jolies, sainte Ursule, tient une flèche, et, malgré la candeur de son doux regard, vous croiriez que la flèche est pour vous.

Voilà les pensées nettes et hautes, les enfants légitimes de Syrlin.

Ses avortons, ses mauvais songes, ont été sculptés autour des sièges du bas, je dis : ses songes; car, dans ces grotesques, je ne sens pas la satire, mais, bien plus, le cauchemar !

Les figures sont obliques. Syrlin a mis l'idéal au plus près. Sybilles, etc., le réel au plus loin.

Bavière

4 juillet 1842.

Laisse a 11 m le prince russe qui s'embarque sur le Danube (sur des bateaux (pion détruit à Vienne).

Entrés en Bavière : suivi longtemps le Danube. —Le type change, visages plus ronds. — A Guntzbourg, tombés en plein catholicism ■ vêpres bruyante-, chants nasillards, écrasés par les trompettes, par le violon, etc.. Autel étrange ; de jeunes et de joli- jeunes gens de carton peint, offrant des cœurs a la Vierge, tout en gambadant : la Vierge, leste et jolie elle-même., vient des nuages les recevoir, d'un pas de danseuse. — Dans tout cela l'Italie, une Italie lourde et barbare, violente et gesticulante, une grâce d'ours. — Les femmes étaient toutes laides; les

170 il LES MICHELE! .

filles on I de l'or au bonnet, les femmes de l'argent , si je ne me I rompe.

I n crucifix dans un billard, un bénitier à la porte du cabaret, où les paysans prennent l'eau bénite en sortant. Tout le long de la route, de mauvaises petites images; des Saint-François langoureux qui font les yeux doux... C'était fête et, sur toute la roule, il y avait une foulé endimanchée, bonnets d'or et d'argent, hommes en noir, parapluies rouges : beaucoup sur leurs charriots à l'oins. ou de grossiers cabriolets qu'ils menaient très vivemenl .

— Les figures moins douées et intelligentes qu'enSouabe. Les seigles hauts ei mûrs, le froment en train de mûrir,

— un beau moment de l'année. — Vers la fin de celte journée lourde el chaude, des bois, mêlés d'arbres du Nord, où le soleil couchant dorait les mousses des plus riches teintes.

Nous arrivâmes ainsi dans Augsbourg. — Alfred 1res souffrant. — .le regardais la carte et calculais noire retour.

Augsbourg

Mardi, 5 juillet. (Hôtel des 3 Maures.)

Le lendemain, de bonne heure, je sortis avec Charles. Vu église voisine (Saint-Maurice). Le Saint-Sacrement exposé, pour sécheresse? Foule en prières ; litanies humblement et dévotement répondues. — Au moment de l'élévation du Saint-Sacrement, des flots d'encens l'obscurcissent... Jamais, jusque-là, je n'avais compris ces effets fantasmagoriques de lueurs métalliques et de fumée ondoyante, ou l'objet sacré n'apparaît que transfiguré.

iicrit à Mme Angclet (les émigrants),à mon père.

— La véritable église, la vraie cathédrale d'Augsbouro-, est son Hôtel de Ville, en face de la Bourse — moins vaste, mais non moins majestueux, que celui d'Amsterdam? Publico condlio. Publicae saluti1 ; — et en

' Inscription, datée de 1(3:20, sur une plaque de marbre audessus de la poiic d'entrée.

baul : « Bâti sous Ferdinand 11. » Belles proportions qui trompent sur la grandeur réelle. .Noble vestibule; chaque porte surmontée d'un buste d'empereur romain on bronze; au fond l'aigle colossal de l'Empire, qui tient le globe, comme il peut ; on sent qu'il glisse sur cette houle.

Au-dessus, des bureaux ou tribunaux; tableaux médiocres aux portes: l'un, entr'autres, qui représente les archontes d'Athènes : Archon, Basileus, Polémarchos. Plus haut et très haut, au comble d'un majestueux escalier, qui n'en essouffle pas moins, par-dessus toute la ville, toute la campagne environnante, la Salle d'or, c'està-dire le Triomphe de la ville elle-même. La Ville-Dieu triomphe dans les nuages.

Mais comment triomphe-t-elle? avec une insolerce de femme cl de tille, curieuse à observer.

Tout autour, les empereurs, romains, allemands (avec allusion à Ferdinand II, sous qui fut bâtie la salle), avec inscriptions honorifiques, morales, épigrammatiques. Celle de Frédéric Barberousse est bizarre : Ex aevis renatus, in aevis denatus. Sévère : omnia fui; nihil expedit (ce qui implique que l'Empire est peu de chose). Trajan : Si bonus, pro me, si malus, contra me (Si l'Empire est bon, il est pour Augsbourg). Vespasien : Lucri bonus odor. (Un empereur même n'a pas méprisé le gain et l'a cherché, Dieu sait où).

Au-dessus des empereurs, au-dessus des fenêtres qui les dominent, planent, dans les fresques de la voûte, les images insolemment humbles de la ville elle-même. Au centre, elle triomphe sur un char, attelé de nobles, de cardinaux, etc., mais elle triomphe mieux encore dans les médaillons des coins. Ici travailleuse : Nemo otiosus ; là, entourée de médicaments : Parcae arcentur; là enceinte montrant une ruche : cives propagantur. Enfin, au milieu de son ménage, fayence, casserole de cuivre, bouillant sur le fourneau, baquet, etc., elle, belle et forte ménagère, tenant des ciels, et disanl : Omnia et ubique... c'est qu'enfin, de ces clefs, elle ouvrait toute chose, et les magasins des deux mondes, et les conseils des Princes... F.l sur le fourneau, que fait-elle bouillir? distiller1? Est-ce

une confédération des villes de Souabe el du Danube1? Est-ce la confession d'Augsbourg1?

Dans 1rs grisailles du l>as, l'idée du ménage est reproduite d'une manière assez bouffonne : l'enfant, dormant dans son maillot ; mais il peul dormir, un petit cochon pend toul cuit, le chai veille pour lui. et croque la souris; au dessus du porc, le boudin est déjà l'ail, etc.

Je cherchais des portraits de magistrats, de bourgmestres, de bourgeois considérables, je n'en trouvai

qu'un : celui de la femme d'un bourgmestre, point jeune,

l'air sérieux, prudent, économe, l'aurai mediocritas. Quel doute qu'une telle femme n'ait influé sur son mari. et ne lui ait, fait porter dans la politique, dans la banque, l'humble et sage esprit du ménage ? La dame est fort bourgeoise, nullement ambitieuse; elle porte des gants, comme Magdalena Nageli1 de Berne; seulement elle ne les met point, sans doute pour les ménager.

La femme du magistrat est restée seule dans l'hôtel du magistrat. Je m'en étonnais moins, quand je vis au Musée, dans un vieux tableau allemand qui représente une église, quand je ne vis rien autre chose, dans l'église, ([ue la Vierge, la femme de Dieu. A la place de l'autel le peintre a tout bonnement mis le lit de la Vierge, un grand vieux lit allemand à rideaux de serge rouge ; la pauvre femme vient d'accoucher et la garde lui présente sans doute le bouillon mêlé de vin. Au premier plan, un autre lit pour l'enfant, qu'on lave, emmaillotte, etc. Ils ont mis ainsi, dans l'église, tout ce qu'ils avaient de meilleur, de plus divin (l'Eglise du Christ déjà bâtie pour la naissance du Christ, bel anachronisme !).

Chaque fois qu'il naît un enfant, qu'une âme immortelle apparaît, la maison devient une église, toute chose est transfigurée; la mère et l'enfant sont visiblement un Dieu.

L'esprit de ménage, appliqué aux affaires de banque,

' Célèbre Bernoise du xvi6 siècle qui réconcilia les partis par trois mariages avec trois avoyers, dont elle eut 90 enfants et petits-enfants. Son portrait que Michelet vit à la bibliothèque de Berne en 1838, la représente avec des gants de peau de chamois.

de politique, t'es! ce qui a fait la grandeur d'Augsbourg, celle de ses princes banquiers. La famille des Fagger subsiste, et cependant mon domestique de place ne savait pas où étaient leurs tombeaux. N.ous allâmes les voir à Saint-Ulric, la cathédrale primitive, mais il n'y a point, de tombeaux, rien que d'humbles dalles rougeâtres, dans la somptueuse chapelle, sous la vaste et bizarre voûte qu'ils ont élevée, delà est à la fois modeste et grand ; seulement je crus remarquer que les fleurons des balustrades circulaires, qui dominent la chapelle, rappellent un peu la forme d'une couronne de comte. On dit que Charles-Quint (en reconnaissance des créances brûlées dans un feu de canelle), donna titre de comte aux Fugger aines, des armes, et dans ces armes une oreille d'âne l. Il disait à François Ie1', en voyant le trésor de France : « J'ai à Augsbourg un tisserand qui paierait cela. »

Les Fugger se sont fait pardonner leur richesse en bâtissant plus de 3U0 maisons, un petit faubourg pour loger les pauvres...

Aujourd'hui encore, ils se contentent d'un florin 2 pour loyer de chaque maison. On dit qu'ils font aujourd'hui d'assez mauvaises affaires. Dieu veuille que cette famille bienfaisante n'habite point les maisons qu'elle a fondées.

Notre hôtel des 3 Maures était, dit-on, l'ancien palais des Fugger. — A côté, autre palais de banquiers, bien autrement vaste, un Louvre. — Le petit commerce intéressant aussi : prés de la cathédrale, la marchande de nouveautés, dans sa Geivœlbe, magasin en voûte, piliers et nervures gothiques (du xv° siècle ?)

Nous vîmes a la cathédrale les antiques bannières des métiers: antiques pour le fond de l'étoffe; les ligures mit été renouvelées : bannières cramoisies des tailleurs, bleues <\c> boulangers, vertes des jardiniers ; etc.

Elles ne servent plus pour l'assemblée ni le combat, mais seulement pour les processions. Les vieilles corpo-

1 C'esl Maximilien qui anoblit les Fugger. '■ Deux florins pour chacun des 100 logements contenus dans les o?> maisons de la Fuggerei,

174 JULES MICHELKT.

rations » > 1 1 1 leurs bannières dans ce chœur poudreux, abandonné, près du Siège carlovingien de saint Ulric dont Le marbre a été jadis taillé, volé par l'avidité des dévots.

A la porte de la cathédrale, doux statues, Ange et Vierge, Annonciation ; les yeux baissés, elle absorbe et couve la bonne nouvelle ; elle conçoit, en esprit.

Une bonne figure de sacristain papelard nous ouvrit le chœur, descendu sans façon de l'autel le reliquaire qui contient une cote de saint Ulric, qu'on a exposée pour obtenir de la pluie. Le chœur tendu de cuir doré; au maître hôtel on ne dit de messe des morts que pour le roi;

Eglise à deux chœurs. Derrière l'autel, un joli tableau, portement de croix (des Carraches ?), dont un des derniers évèques, qui le possédait, a refusé 15.000 (francs ou florins?). Il l'avait reçu, peut-être, d'une main aimée; il l'a donné à son église, et a voulu Hre enterré près de ton tableau.

L'autre chœur plus intéressant, surtout la petite chapelle romane qui y tient ; cette chapelle est un sombre et froid tombeau ; on y voit la tribune élargie en vain, où les pauvres religieuses, dont le couvent précéda la cathédrale, venaient entendre la messe...

Dans cette église et clans toutes celles d'Augsbourg, beaux bancs, richement sculptés d'ornements toujours les mêmes, d'une sculpture forte et grasse; belles grilles, délicates et fortes. Comment donc leur serrurerie est-elle si mauvaise dans les maisons particulières ?

Beau cloître de chanoines, plein de tombeaux en basreliefs, ou tout à fait en relief; plusieurs sont évidemment des portraits, pleins de force et de naturel. Inscriptions : une, fort humble; c'est un prêtre qui se l'est faite de son vivant, s'accusant d'avoir fait des dettes: rnulta nomina contraxi... flammis {addictus?) sinon aelernis, laucleuiiis misericordiam. — Bas-relief frappant de celui qui, le premier, prêcha le luthéranisme à Augsbourg. Il est pourtant resté dans ce cloître catholique. Il tient sa bible dans ses mains croisées; sa tète, chargée, plus que soutenue d'un coussin, paraît abattue : toute sa figure exprime l'abdication de la liberté.

VÛ\ \CK I) AI.!. KM \il\K. IT!,

i >e Là, forl naturellement, non? allâmesvoir la salle où Mélanchthon lut la confession d'Augsbourg : octogone, arrangée à la Louis XV, avec les portraits des dues de Bavière, du roi actuel ', dans son costume théâtral : mélange alexandrin-artiste-catholiquerteutonique — un étudiant, un artiste chef de parti, qui veut centraliser l'art allemand, le catholicisme. 11 a, chez lui, l'autel où communia Marie-Stuart.

Au Musée, quelques tableaux du grand peintre d'Augsbourg, d'Holbein et de son père, mais non ses meilleurs tableaux, sauf un portrait, admirablement lin. du duc Ulric de Souabe. Holbein n'a guère vécu ici.

Vieilles peintures, non restaurées, mais ravivées par un esprit...

Dans les tableaux plus anciens, j'admirai deux vieux évéques, distingués, fermes et politiques, au delà de ce qu'on peut dire; mains féminines de savants, de scribes (saint Alexander et saint2 ? )

Le Christ recevant la Vierge au ciel ; elle est enfin arrivée... elle est modeste, heureuse. Et lui, quel bonheur immense il couve intérieurement. Il est assis; je ne sais s'il la regarde ; peut-être que, s'il la regardait, il oublierait (pi il esl Dieu, se souviendrait trop qu'il est homme. s'élancerait dans les bras maternels.

Bon portrait de la reine Henriette d'Angleterre, fille d'Henri IV, mère de Madame ; ils disent à tort qu'il est de Van Dyck3. Un peu dur, mais certainement un vrai portrait... un peu sensuelle et légère, comme son père l'avait été.

Dîné à notre hôtel des 3 Maure* : le maître nous montra son livre, depuis 18U4 (il remonte a 1790), et la dure réponse de Napoléon aux gens d'Augsbourg : « Je vous donnerai a un prince; vos banquiers ont aidé à transmettre à l'Autriche les subsides anglais, etc. ». Le monde entier a passé par ce livre, les rois, les hommes de génie: Lamartine. 1833 : l'Empereur de Russie, 1839. Le

1 Louis [«.

- Je pense qu'il s'agil de saini Jérôme ci de saint Ambroise.

: C'esl une copie île Van Dyck par kcllner.

maître d'hôtel nous d il que d'abord <>n aimait les Français, mais violences des généraux, villages brûlés lout le long du Danube, etc....

De ï a '.» heures du soir. le chemin de Fer, par un bel orage et la pluie, obtenue enfin par saint Ulric. Cochons embarqués avec nous : exquise politesse des employés (simplicité, utilité, rien de plus). Tourbières, dont plusieurs en l'eu ; les voyageurs descendent pour boire, restenl à fumer. Arrivés enfin, par des rues mal éclairées à I HôlelduCerf, le second de Munich (le Ier Baienscherhoff), peu éloigné de la Pinacothèque, hôtel ou tout, parle français. Est-ce pour cela qu'il est déserté"? Les lieux d'aisance, dans le goût Schickardi-barbara dont j'ai déjà parlé: fenêtre derrière vous, glace devant, couvercle lourd, tombant sur vous comme pour vous prendre au piège, enfin un petit bijou de gaucherie et d'absurdité.

Il est heureux qu'il y ait un chemin de fer; jamais je ne vis un pays plus mélancolique.

La pluie, le soir, y contribuaient sans cloute, mais, en mettant à part cela, il est évidemment médiocre en tout (nul accident de terrain, nul intérêt de culture), et, dans plusieurs endroits, singulièrement pauvre. Un arrive à cette grande ville par un désert. La montée de la haute plaine de Munich est tout à fait insensible.

Munich

Mercredi, G juillet.

Le matin, promené seul aux galeries d'histoire de Bavière qui entourent une place couverte d'arbres, paysage d'Italie, vers du roi.

La Pinacothèque... le portier géant ; une admirable Annonciation1 de Van Eyck: opposition delà foi intelligente dans le 1er mage, aveugle dans le 2°; à côté, dérision d'un homme roux qui cache à moitié son visage dans une fenêtre.

Albert Durer : chevalier rêveur (de Nuremberg), laid, cinquante ans, une forêt. Dans les cabinets, Ecole de Cologne,

' Lisez : Adoration des Mages. Elle n'est pas de Van Eyck.

fort retouchés. Albert Durer, par lui-même, de face, jeune Christ de l'art, laborieux, souffrant, sublime ouvrier; je reconnais les originaux des belles lithographies.

A 3 heures, acres de fièvre : à 6 heures, le médecin homéopathe Reubel ; il n'a jamais vu Hahnemann; le roi persécute l'homéopathie.

Le soir Mme Gœrres, maigrie, vieillie, eu ruines: la petite Steingasse1, gentille, gracieuse, sauf un goitre; Gœrres maigri, vieilli. Ce n'est plus : A guisa di le, me. quando si posa. Le grand beau prêtre, intelligent el doux, si fin qu'il n'a pas l'air lin: il me met sur les Templiers. Guido est à Rome. Ceux-ci sont des gens d'esprit évidemment : ils ont pu l'aire partir ScKelling, Oken, Camélia*. Biiekert2, mais les remplacer'?... Ils semblent avoir les banquiers pour eux.

Jeudi, 7 juillet.

La Pinacothèque d'abord, et droit à Rubens... puis, M. d'Eichthal fils, obligeant et empressé. Les irritations allemandes; le voyage trop rapide de Thie-rs, pris pour une insulte à l'Allemagne , etc.; il me donne une lettre pour Thiers.

Calorie du prince Leuchtenberg: portrait du prince Eugène Beauharnais, de Joséphine. l'Homère de Gérard. Deux choses me frappèrent : un portrait solennel et tragique de Masaccio, figure très jeune encore, mais très sévère, longue, jaune, yeux pleins d'une gravité passionnée, gravite italiennne demi-monastique, l'inspiration du Campo-Santo.

L'autre pointde la galerie dont mes yeux ne pouvaient se détacher, c'était une trinité d<' tableaux espagnols.. Au centre, un beau et suave Murillo, suave et pourtant sévère, sans fadeur, sans rose, de la meilleure époque :

1 Fille de Gœrres. Guido étail le fils de Gœrres.

- Michelel avait déjà vii Gœrres a Heidelbergel à Francfort eu 1828. Gœrres avail été appelé en is;>7 ;i l'Université de .Munich ci il ne contribua en rien un déparl de Schelling, d'Oken ou de Etûckert. Cornélius étail son ami. Le naturaliste Oken esl le seul d ailleurs que la politique ail obligé a quitter Munich, pour aller .i Zurich.

! 78 JULKâ UICHELEl .

un bel ange svelte el grave, tunique jaune, et, à ses pieds, de buste seulement, une âpre figure d'évèque espagnol toul noir; à droite, un fin el sévère Espagnol de trente-cinq ans; à gauche, encore une I \e de Muriïlo, un i Madeleine.;. Oh! que je l'aurais aimée ! Saut' la superbe el soyeuse chevelure brune, elle n'élail pas précisément belle; aucun trait n'esl beau, mais l'ensemble est si doux, si bon, la bonne el charmante femme! — Comment a-t-on pu la laisser1? — car je n'imagine pas que cette tendre créature ail cessé d'aimer la première. Quelque part que je tournasse dans la galerie, toujours, toujours, je retrouvais ce portrail .

M. d'Eichthal vint nous prendre et nous mena voir lé Kunstverein, exposition 1res passable, Ions les quinze jours lia moyenne est évidemment très haute), et les ateliers de lit;**, de Kaulbach. Hess imitateur de Yernet, fort estime ici ; Kaulbach, connu par les lithographies de sa mai.-on des fols, qui promettait un peintre énergique; il a depuis cherché la couleur (sans doute en haine du badigeonnage symbolique de Cornélius), tourne au mol, au féminin... Lui même est d'une figure douce et suave, qu'on retrouve dans tous ses tableaux. Visite à M. Boisserée (Sulpice1), je lui parle de l'origine des tableaux, des restaurations.

Le soir, Massmann2. La sœur de Quinet, si vieillie de ses neuf enfants; lui. immuable ou rajeunissant, enseignant toujours à ses fils la littérature et la gymnastique, publiant Gauthier d'Arras, expliquant à ses enfants i'art du tourneur, etc.

Vendredi, 8 juillet.

Le matin, encore Rubcns.

Turenne, de Philippe de Champagne, très méticuleux,

1 Sulpice Boisseive. auteur de VHistoire de la cathédrale de Cologne et du recueil des Monuments de l'architecture du Rhin infé leur, cons itua avec son frère Melchior une admirable galerie de tableaux anciens qui enrichirent en lbi7 la Pinacothèque de Munich.

2 Philologue ci romaniste éminent, beau frère d'Edgar Quinet.

médiocre dans l'héroïsme même, ferme et froid, très susceptible d'intrigues, de ménagements humains.

Au retour, reçu pendant le déjeuner visite du jeune baron Charles d'Eichthal. Nous allons après voir la famille. Le père, gros et fin à la fois, tète financière, dit son (ils. a fondé la banque de Munich, fait l'emprunt grec : madame, air d'honnêteté, de bonté, avec quelque chose de séné, d'étroit; mademoiselle, beaux cheveux noirs, peau un peu brune, nez fort et pointu, ressemble eu mal à Adolphe d'Eichthal de Paris. Madame, par un mouvement aimable et bon (pourtant sans grâce), se rapproche d'Alfred, dont elle sait la perte, et d'abord parle à mon fils, pour parler ensuite à Alfred.

Alfred achète Rûckert.

Le soir, pris le thé chez M. Thiersch, ferme, sec, spirituel; croyait pourtant qu'il suffirait, pour renouveler les études de France, d'envoyer les élèves de l'bcole normale en Allemagne. Il nous souhaite leurs universités. C'est ce qu'il avait déjà arrangé avec M. de Vatimesnil. Déplore avec raison la servilité des noires, surtout pour la philosophie. Un professeur français n'ose traduire la grammaire de Thiersch, de peur de Burnouf '.

A quoi j'opposai la liberté absolue du haut enseignement en France.

Un professeur de Munich nous dit que Schelling, ayant parlé du peu de faveur que la philosophie trouve en Bavière, avait été secrètement mandé par un ministre. Alors il a accepté les offres de la l'russe. Le même professeur disait aussi : « 11 nous faudrait une guerre en Allemagne; cela annulerait encore une vingtaine de princes, et allégerait nos budgets. »

Thiersch nous montre ses statues, vitraux, tableaux, ses bas bas-reliefs colorés à la manière antique, les uns selon la nature, les autres symboliquement.

Dans le jour, nous avions vu la Glyptothèque. Ordre

* Frédéric-Guillaume Thiersch, professeur a Munich, philhel-

lène passionné, philologue et pédagogue distingué, auteur d'une Grammaire du dialecte d'Homère el d'une Histoire dg la sculpture chez les Grecs.

180 IULES MICHELBT.

admirable, Faune endormi, l'Enfant au cygne, les Niobides, Vénus, etc.

Cornélius : salle d'Orphée, d'Amphion, très belle. Pluton retienl Proserpine; autrement les chants d'Orphée la ramèneraient sur la terre, ils la fonl trop rêver à tout ce qu'elle a perdu. La salle de la ruine de Troie est pleine d'exagérations bizarres, couleur étrange, etc..

Samedi, 0 juillet.

Visite au palais de Schleissheim, à ses 46 salles de tableaux.

Vrai temps de Munich : le vent, la pluie. Enfermés dans la voilure, je ne pus m'empêcherde me rappeler ces jours d'automne que je passai si doucement, à savourer mon inquiet bonheur, lorsque Mme Dumesnil, s' harmonisant (peur la première fois de sa vie peut-être), travaillait dans mon cabinet... un jour surtout qu'Alfred était au Musée avec M. Jacob. Quand il revint, je croyais à peine qu'il fût parti encore. J'ai appris, disais-je, la prodigieuse élasticité de l'homme, comme il plie et se relève. Une diligence a passé sur les côtes de Bénard^tne les a point brisées. Moi aussi, après ce terrible écrasement, je puis survivre !...

Aujourd'hui, rejeté vers le variable et vers l'inconnu. Ne peur, nespoir. L'action, l'action ! un peu de plaisir peut-être, au défaut du bonheur, que je ne dois guère attendre.

Fort agité tout le jour. Munich y avait peu de part. Parfois, je rêvais à mon retour, comme à un voyage dans le Midi, parfois à cet impossible, si près, si loin (utiliser un voyage dans le Midi historiquement en posant bien les questions, percer par la pensée dans ce Midi, fort curieux après l'Allemagne, savoir si l'on peut fondre un peu le roc).

A Schleissheim je remarquai un charmant Wilkie (l'ouverture du testament), le touchant et faible tableau d'Overbeck : l'Allemagne consolant V Italie (l'Allemagne lui

' Professeur de philosophie, avait été, à l'Ecole normale (1828* 1830), élevé de Miehelel.

VOYAGE U ALLES! \r,\F. I K i

lient une main de ses deux mains, l'Italie en laisse prendre une, en garde une libre). Un paysage tout petit, touffu, mystérieux, du maître d'Albert Durer, Wohlgemûth.

— l'ne Lucrèce, deCranach, très froide, montrant tout, même la partie lésée.

— Un Loth médiocre, cependant bien troublé, ne sachant où il est : la nature humaine serait trop faible pour porter ainsi sur un même cœur deux amours.

— Le frère de Thamar, encore sur le lit ; il a joui, chassé sa pauvre sœur, toute nue ; il lui donne un coup de pied aux fesses. Cette brutalité fait horreur.

Au retour, l'imposante fresque de Cornélius dans l'église de Saint-Louis, décorée à la byzantine; jugement dernier à Saint-Louis. L'enfer très faible. Satan ridicule. Au total, tout voulu, pensé... rien de spontané, l'ange du livre, l'ange de l'épée. Les amis s'embrassent. Un ange réunit les époux, un autre défend contre le diable, etc.

Le palais du Roi, les Nibelungen de Schnorr *, qui me tirent grand plaisir, La scène du secret révélé par Siegfried qui montre la verte ceinture : l'humiliation de Brunhild devant son triste Gunther.

.l'en tirai mon texte, pour donner le soir une explication maternelle sur tout ce que perd une fille en devenant femme; combien, même pour l'homme le plus amoureux, elle est diminuée.

Adieux à Gœrres. Vu chez eux le' pâle et insignifiant conseiller du Roi, M. Schreiber. Gœrres insistait sur la division infinie des sciences, moi sur leur réunion, sur la simplification des méthodes, etc.

Munich, 7 el N juillet.

Rubens2. .le vis à peine les 9a tableaux, que j'y sentis une œuvre unique, une vie, la seconde moitié surtout, le

1 .lutins Schnorr von Karolsfeld oma de dix-neuf grandes fresques, dont les sujets sonl tirés des Nibelungen, cinq des salles du Kœnigabau ou nouvelle résidence de Munich, construite de 1826 ;< 1835.

s Nous donnons pour chaque tableau deux numéros, le numéro ancien et le numéro actuel.

182 IULES MIT. Il F.I, ET.

temps où cel empereur de la peinture semblait si grand, si heureux, et où il souffril le plus : le temps où les désappointements du bourgeois anobli, de l'ambassadeur artiste, de l'homme sorti de sa carrière, se combinent

avec 1rs I ristosses, les impuissances peut-être, d'un vieux mari amoureux, avec les contradictions d'une force décroissante el «l'une sensibilité croissante, etc.

Ne peut-on pas parta'ger cette grande vie en trois parts ? la première on il avait encore sa mère, qui, comme on sait, était toul pour lui: la seconde où il avait encore sa première femme, Élisa Brant. celle avec laquelle il s'est peint (n° 261-782) dans son âge de force et déjà «le maturité, assis dans un bosquet, mettant m main dans la main. honnête et sûre de sa bonne femme, se reposant en elle «les travaux, des orages intérieurs ; la 3e époque est celle où l'artiste, au comble de la gloire, mais ayant perdu la vie intérieure, les douceurs de la famille, voulut jouir au moins, el prendre possession pour son compte de cette nature, que jusque-là il n'avait guère vue que pour l'imiter. Le choix de sa seconde femme indique ce moment «le sensualité tardive qui suit les grands efforts d'esprit : c'est la beauté physique, la richesse des carnations, dc^ chairs, le luxe de la vie qui plaît a celui en qui la vie va décroître; plus «m en a perdu en soi, et plus on en veut dans l'objet aimé. Aimé? non, désiré plutôt (acharnement sur un modèle aimé) : non abradere possunt. Lucrèce. — N° 281-195 : portrait d'Hélène Forman (ou Fourment), sans doute dans {^première année de mariage : plumet blanc au chapeau (madame l'ambassadrice!), velours noir, afin de faire mieux ressortir la grosse, blanche, élastique gorge. Qu'elle jouisse de sa parure, du luxe, delà richesse, de tous ces fruits du génie ! la voilà qui siège triomphante sous un portique (n° 2o5-794). Plus belle encore par le développement de la taille et des deux beaux bras blancs dans le Massacre des Innocents (n° 276-757), la belle femme du millieu qui tend les bras vers le ciel. (Même figure dans la galerie de Médicis.) Ce tableau s'adresse au cœur maternel ; en effet, la voila mère, son fils déjà grand, la toque noire en tète et, du reste, tout nu, sur ses genoux (n° 285-797).

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