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CHAPITRE III

Le couvent de Saint- Joseph. — La vie intime de la marquise du Deffand. — Impression que produit sur Julie cette existence nouvelle. — Ses premiers amis. — La maréchale de Luxembourg. — Influence prépondérante de madame du Deffand dans la formation intellectuelle de mademoiselle de Lespinasse. — Analogie d'esprit et de caractère des deux femmes. — La lune de miel de leur vie en commun. — La bonne entente est compromise par la coquetterie instinctive de Julie. — Ses premières conquêtes : le chevalier d'Aydie, le président Hénault. — Son premier roman : le vicomte de Taaffe. — Intervention prudente de madame du Deffand. — Modération de celle-ci au cours de ces divers incidents.

La maison des Filles de Saint- Joseph de la Providence occupait le spacieux emplacement que couvrent aujourd'hui les divers bâtiments des services de la Guerre. A gauche de l'hôtel de Brienne, consacré de nos jours à l'habitation du ministre, était un corps de logis séparé, desservi par une petite cour où l'on avait accès par la rue Saint-Dominique. Dans cette partie de la maison, indépendante de celle où se cloîtraient les religieuses, quelques appartements, d'une discrète élégance, étaient loués à des femmes du monde, veuves, demoiselles, ou séparées de leurs maris. Elles y vivaient librement, sans contrôle, servies par des gens à leurs gages, n'étant nullement astreintes aux règles du couvent, tout en bénéficiant du parfum de décence qui émanait de ce

pieux voisinage. La marquise du Deffand habitait l'appartement même où s'était réfugiée, après sa retraite de la Cour, la protectrice de la maison, madame de Montespan, dont l'écusson ornait encore la plaque de fonte de la grande cheminée. L'installation, sans être vaste, était confortable et charmante : « J'ai un très joli logement, fort commode », écrit-elle à Voltaire. Les documents du temps donnent im aperçu du salon, d'un luxe sobre, tendu de moire bouton d'or, avec des rideaux de même nuance, que relevaient «des nœuds couleur de feu », tandis que de moelleuses bergères, de petits canapés disposés avec art et voisinant avec des guéridons où les livres s'élevaient en piles, invitaient aux causeries et révélaient les goûts de celle qui présidait à cet aménagement»

C'est là que Ton se tient quand la compagnie est nombreuse, mais bien souvent, lorsqu'on est entre intimes, on fait salon dans une pièce contiguë, plus familière et plus simple d'aspect : au coin du feu est un large fauteuil, dont le haut dossier se recourbe et couvre comme d'un toit la tête de l'occupant ; on reconnaît le célèbre « tonneau », cher à la maîtresse du logis ; auprès sont quelques sièges, une étagère-bibliothèque ; dans l'angle, une encoignure chargée de porcelaines ; au fond, une grande alcôve, avec un lit couvert d'une perse à ramages ° sur le mur, un petit cartel marque la fuite des heures. C'est la chambre à coucher de madame du Deffand ^ Ajoutons une salle à manger, une antichambre, une petite pièce pour mademoiselle Devreux, la

1 D'après une estampe de Cochin, intitulée : les Chats angola de madame du Deffand.

as JULIE DE LESPINASSE

dévouée femme de chambre, haussée presque au rang d'une amie, une autre pièce pour Wiart ^ le factotum, majordome, secrétaire, lecteur à l'occasion. Telle est la célèbre demeure, dont madame du Deffand, comme elle le dit, ne sort «guère que pour souper f>, et où va vivre à côté d'elle l'héroïne de notre récit. Toutefois, cette dernière eut d'abord son logement séparé dans l'intérieur du monastère ; mais cet arrangement dura peu et, quelques mois plus tard, la marquise louait pour elle une chambre plus petite que la sienne, située à l'étage supérieur.

Nous connaissons le cadre ; considérons maintenant les principaux personnages du tableau. Tout d'abord la reine de l'endroit, « ime petite femme maigre, pâle, blanche"», la tête un peu trop forte pour l'exiguïté de sa taille, et gardant peu de traces de son ancienne beauté '. Au repos, sa physionomie a quelque chose de morne, de distrait, de désenchanté ; mais, dès qu'elle parle ou qu'elle écoute, ce froid visage s'anime, l'esprit et la malice étincellent sur ces traits flétris, et dans ces yeux — autrefois si brillants, à présent

i D'un dévouement absolu à sa maîtresse, Wiart entra chez madame du Deffand avant son installation à Saint- Joseph et demeura près d'elle jusqu'à sa mort, survenue en 1780.

2 Madame de Genlis, Mémoires.

s < Ceux qui l'ont connue quand elle était jeune, écrit mademoiselle de Lespinasse, se souviennent qu'elle avait le plus beau teint du monde, l'air assez noble, tous les mouvements de son Ansage entièrement agréables, la physionomie très animée et très spirituelle, des yeux d'aigle, vifs, perçants et parfaitement beaux... Les agréments de sa figure n'étaient point déparés par la sécheresse de sa gorge et de ses mains, et les charmes de son esprit empêchaient presque qu'on ne s'aperçut du défaut qu'elle avait de parler du nez. » (Portrait de madame du Deffand par mademoiselle de Lespinasse, cité par L. Perey dans le Président Hénault et madame du Deffand.)

éteints pour toujours — s'allume comme une flamme intérieure qui donne l'illusion du regard. Personne d'ailleurs ne suppléa jamais avec plus d'habileté au don précieux qu'elle a perdu : au moyen d'une machine qu'elle s'est fait spécialement construire, elle écrit vite et fort lisiblement ; son active imagination lui représente les personnes et les choses avec une telle exactitude qu'elle les décrit au natmrel. «Elle est, assure madame Necker, aveugle à notre insu, et presque au sien. » — « Le son de la voix lui peignait les objets, ajoute le président Hénault, et elle était aussi à propos qu'avec les meilleurs yeux. On eût dit que la vue était pour elle un sens de trop. » Le grand changement que l'on remarque en elle depuis sa complète cécité est qu'elle ne peut, fût-ce un instant, s'accommoder de la solitude. Elle aimerait mieux, comme elle l'avoue, « le sacristain des Minimes pour compagnie que passer ses soirées toute seule ». Elle emploie sa journée ou, pour mieux dire, sa nuit entière, à se faire lire, à dicter ou à converser, dans son fauteuil ou son « tonneau », ayant sur ses genoux ses deux chats angoras, au col desquels s'enroulent d'énormes colliers de rubans, deux chats que remplacera bientôt Tonton, le plus hargneux des chiens, «qu'elle adore d'autant plus qu'il dévore plus de monde », si méchant que Walpole proposera que, chaque soir, il soit, après cinq heures, mis sous bonne garde à la Bastille \ « Je

I « L'autre jour, rapporte Walpole, il s'est élancé à la figure de lady Barrymore, et j'ai cm qu'il allait lui arracher les yeux, mais il s'est contenté de lui mordre le doigt ; elle a eu une peur affreuse et s'est mise à fondre en larmes. Madame du Deffand, qui a trop d'esprit pour ne pas voir chaque chose sous son vrai jour, s'apercevaat qu'ellt &'ayait pas battu Teatoa à moitié

ne découche jamais, et je ne fais point de visites », écrit-elle. Le bruit du monde et le train des causeries sont sa seule distraction ; elle ne connaît d'occupations que celles qui exercent Tesprit. Cette existence factice se déroule rarement à la lumière du jour ; par là, elle est bien de ce temps où les femmes veillent si tard qu'elles reçoivent le surnom de lampes, de ce temps où l'auteur d'un roman à la mode écrit d'une de ses héroïnes : « Il n'y avait rien qu'elle ne préférât au chagrin de s'aller coucher \ » Pour madame du Defîand, l'activité débute à l'heure où la nature nous conseille le repos. Jamais elle ne sort de sa chambre avant six heures du soir ; à ce moment, commence le long défilé des amis, et les entretiens se prolongent jusque bien avant dans la nuit. Quand, par hasard, elle sort le soir, elle s'évertue de toutes manières à retarder l'instant de rentrer au logis : à la sortie de l'Opéra, elle va chez la duchesse de La Vallière, la maréchale de Luxembourg, le président Hénault ; après quoi, elle propose, à deux heures du matin, d'aller tous ensemble, en carrosse, faire un tour par la ville, parce qu'il est, dit-elle, « trop toi pour se coucher !>. Ces habitudes nocturnes sont pour Horace Walpole, lorsqu'il lui sert de compagnon, un étemel sujet de plaintes, en même temps que d'admiration pour «la faiblesse herculéenne & de sa septuagénaire amie.

L'instant de son triomphe, comme de sa meilleure joie, est celui du souper, la grande affaire

autant qu'il l'aurait mérité, s'est mise aussitôt à nous raconter l'histoire d'une dame dont le chien avait mordu un monsieur à la jambe, en emportant le morceau. Cette tendre personne, toute saisie, s'était écriée : < Ah ! pourvu que mon chien ne soit pas < malade ! > (Lettre du 8 septembre 1775.) 1 Diiclos, Confessions du cùfnte di ***.

de la journée, « Tune des quatre fins de l'homme », œmme elle dit, en ajoutant négligemment : « J'ai oublié les trois autres. & Parfois elle soupe en ville, mais la plupart du temps chez elle, avec trois ou quatre personnes, presque toujours les mêmes. Puis, une fois la semaine — quelque temps le dimanche, et plus tard le samedi — c'est un grand et nombreux souper où se rencontrent, «sans se combattre et sans se fuir &, les personnages les plus divers, souvent même les plus opposés, que rassemble un seul trait commun, l'esprit, le don de la conversation brillante. Nulle part on ne cause comme chez elle. Elle ne se pique d'ailleurs point d'autre luxe, et ses convives savent à l'avance qu'ils feront assez pauvre chère. Elle eut longtemps un cuisinier fameux pour son impéritie, et qui désolait par ses sauces le palais raffiné du président Hénault : «Entre lui et la Brinvilliers, disait-il avec un soupir, il n'y a de différence que dans l'intention I &

Passer sans transition de l'existence austère de Champrond et du cloître au genre de vie que je viens d'esquisser dut être pour Julie une surprise assez forte. Sa première impression paraît n'avoir été que de l'émerveillement : « Que je me hais, s'écriera-t-elle au souvenir de ce temps, de ne pouvoir aimer que ce qui est excellent ! Que je suis devenue difficile ! Mais voyez si c'est ma faute, voyez quelle éducation j'ai reçue : madame du Deffand, — car pour l'esprit, elle doit être citée — le président Hénault, l'abbé Bon, l'archevêque de Toulouse \ celui d'Aix ^ M. Turgot,

1 Loménie de Brienne, futur premier ministre de Louis XVI. - Boisgelin de Cicé.

M. d*Alembert, Tabbé de Boismont, M. de Mora. Voilà les gens qui m*ont appris à parler, à penser et qui ont daigné me compter pour quelque chose. » De ceux qu'elle énumère ainsi, beaucoup se retrouveront dans la suite de notre récit ; mais il convient d'ajouter à cette liste quelques noms qui y sont omis, et qui ont droit d'y figurer, car ce sont justement les noms de ceux qui firent accueil à ses débuts dans le salon de Saint- Joseph, et qui guidèrent ses premiers pas dans une voie parsemée d'écueils. Citons, dans cette catégorie, le marquis d'Ussé, petit-fils de Vauban et par là allié aux Vichy, un vieillard singulier, distrait, un peu maniaque, original dans ses manières et décousu dans ses propos — « ses lettres, dit Hénault, sont pleines de ratures comme ses conversations de parenthèses » ; — au reste, homme d'un esprit charmant, instruit, parfaitement estimable et bon : « Tout le monde l'aime, les uns par goût, les autres par air ; heureux l'homme né assez vertueux pour l'aimer par sentiment ^ ! » Intime avec madame du Deffand, il retrouva chez elle la jeune fille qu'il avait connue, quelques années plus tôt, au château de Champrond, et l'entoura d'une affection dévouée, qui ne se démentit jamais.

On en peut dire autant du chevalier d'Aydie. C'était chez madame du Deffand qu'il avait rencontré, — il y avait trente-quatre ans de cela — cette exquise Aissé, dont la mémoire demeure à jamais unie à la sienne. Sexagénaire à présent, mais conservant encore l'esprit jeune et l'âme chaleureuse, il était l'un des plus fidèles aux réunions de Saint- Joseph, où l'on goûtait sa fougue, parfois irréfléchie, mais toujours géné-

^ Portrait du marquis d'Ussé, par Hénault.

reuse, et cette éloquence passionnée qui n'était que l'accent de sentiments sincères. ôTout est premier mouvement en lui, écrivait la marquise ^ On a dit de M. de Fontenelles qu'à la place du cœur il a un second cerveau ; on pourrait croire que la tête du chevalier contient im second cœur... Chagrin sans être triste, misanthrope sans être sauvage, toujours vrai et natm'el dans ses différents changements, il plaît par ses propres défauts, et l'on serait bien fâché qu'il fût plus parfait. » Le chevalier avait soixante-quatre ans lorsqu'il connut Julie, et il crut voir revivre en elle une seconde Aïssé. L'un des premiers, il subit l'effet de son charme, et son vieux cœur battit d'une émotion discrète, dont on surprend l'écho dans les quelques passages, d'une douceru* attendrie, où il fait allusion à elle dans ses lettres à la marquise : « Dieu vous devait la consolation que vous donnent les soins de mademoiselle de Lespinasse... Pai' elle, vous retrouvez des yeux, et, ce qui est plus nécessaire encore, elle exerce la bonté et la sensibilité de votre cœur. Je me sais bon gré de l'opinion que j'ai d'abord conçue d'elle, et je vous supplie de continuer à me ménager quelque part à sa bienveillance. &

Moins dévouée peut-être, mais non pas moins utile, fut une autre amitié que nous voyons accueillante aux débuts de mademoiselle de Lespinasse. Où trouver en effet une meilleure conseillère mondaine, une plus experte directrice dans ce labyrinthe compliqué, plein de pièges et d'embûches, qu'on nommait alors un salon, que celle à qui, par un tacite accord, ses contemporains décernaient le sceptre de la mode et la royauté du

1 Portrait du chevalier d'Aydie, par madame du Deffand.

bon ton, la maréchale de Luxembourg ? Plus que légère en son jeune âge, jusqu'au point d'avoir fait scandale à la cour du Régent, elle avait su, à force de hauteur, d'heureuse audace et de diplomatie, non seulement effacer ce passé orageux, mais s'établir l'arbitre sans appel des bienséances, du savoir-vivre et de la politesse. « Son empire sm: la jeunesse des deux sexes était absolu, dit le duc de Lévis ; elle contenait l'étourderie des jeunes femmes, les forçait à une coquetterie générale, obligeait les jeunes gens à la retenue et aux égards. C'était chez elle que se conservait intacte la tradition des manières nobles et aisées. » Médiocrement instruite, mais douée d'un instinct infaillible et d'une délicatesse de goût plus rares et plus précieux que toute l'érudition du monde, « pénétrante à faire trembler », trouvant toujours, pour caractériser un manquement aux convenances, le trait juste et cinglant qui courait le lendemain d'un bout à l'autre de Paris, la maréchale était tout à la fois redoutée pour ses rigueurs et recherchée pour sa bonne grâce ; car cette railleuse impitoyable était, à l'occasion, la plus délicieuse séductrice. Elle sut apprivoiser jusqu'à Jean- Jacques Rousseau : « Ses flatteries, dit-il, sont d'autant plus enivrantes qu'elles sont plus simples. On dirait qu'elles lui échappent sans qu'elle y pense, et que c'est son cœur qui s'épanche, uniquement parce qu'il est trop rempli ^ »

Ainsi se montra-t-elle à l'égard de Julie. Madame de Luxembourg et madame du Deffand étaient amies d'enfance ; toutes deux s'étaient suivies de près, avaient parcouru le même cycle, de la galanterie à l'amour et de l'amour au bel

1 Confi$èiont>

esprit. Presque chaque jour, la maréchale rendait visite à Saint- Joseph ; pour elle seule, en retour, la marquise dérogeait à ses habitudes casanières, et, dans la belle saison, elle se laissait quelquefois entraîner au château de Montmorency, demeure somptueuse, aujourd'hui disparue. Julie, dès le premier voyage, y fut invitée avec elle, faveur rare et enviée : « C'est une grande affaire pour votre tante, écrit-elle à Abel de Vichy S qu'un pareil déplacement, mais elle a été tellement pressée qu'il a fallu céder. D'ailleurs elle y trouvera toutes ses commodités comme chez elle. M. et madame de Luxembourg y sont pleins d'attentions pour nous ; nous y sommes avec toutes les personnes avec qui nous vivons le plus : M. le président, mesdames de Mirepoix et de Boufflers, M. de Pont-de-Veyle, etc. ». Un peu plus tard, il se trouva qu'elle y fut conviée seule, et choyée par la maréchale comme si elle eût été l'enfant de la maison.

On imagine le prix d'une pareille société pour façonner aux usages du grand monde une jeune fille arrivant du fond de sa province. Son vif esprit, sa souple intelligence, cette faculté que lui reconnaissent ses amis de voir « à vol d'oiseau » et de comprendre à demi-mot, lui assuraient tout le profit de ces leçons inestimables ; et, en même temps que ses manières, son goût se formait, s'affinait, s'habituait à ne tolérer que l'exquis et le délicat. Peut-être même, influencée par les arrêts de la rigoureuse maréchale, dépassa-t-elle légèrement le but ; certains de ses amis lui reprocheront plus tard un peu d'exclusivisme, une excessive sévérité pour le moindre écart de tenue, le plus minime manquement aux usages : « Vous vous êtes trouvée

1 Lettre du i* avril (1755). Archives de Roanne.

dès le premier jour, lui écrira d'Alembert, aussi libre, aussi peu déplacée dans les sociétés les plus brillantes et les plus difficiles que si vous y aviez passé votre vie ; vous en avez senti les usages avant de les connaître, ce qui suppose une justesse et une finesse de tact très peu communes ; en un mot, vous avez deviné le langage de ce qu'on appelle bonne compagnie... Mais, ajoute-t-il quelques lignes plus bas, comme vous sentez parfaitement que vous avez ce mérite, et même que ce n'est pas en vous un mérite ordinaire, vous avez peut-être le défaut d'y attacher trop de prix dans les autres. Il faut bien des qualités réelles pour vous faire pardonner à ceux qui ne l'ont pas, et, sur cet objet assez peu important, vous êtes impitoyable jusqu'à la minutie ^ »

î Un portrait en vers de mademoiselle de Lespinasse, composé à cette époque par un des familiers du salon de Saint- Joseph, donne une assez juste idée des qualités et des petits travers qu'on lui reconnaissait à ce début de sa célébrité :

Vous jugez de tout assez bien, Vous avez un fort bon maintien , De l'esprit, de la politesse.

De la grâce, de la gaîté, Souvent un peu de sécheresse, D'humeur et d'inégalité.

Votre âme a tant de mouvement Qu'elle varie à tout moment.

Un rien vous courrouce et vous blesse, Un rien vous charme et vous ravit.

La belle humeur et la tristesse Sans cesse sont en contredit.

Pour achever votre portrait.

Il y iaut ajouter un trait :

Vous aimez par trop la grammaire, Vous en parlez plus qu'il ne faut.

Tenez-vous au talent de plaire.

Et laissez là monsieur Restant.

(Collection de M. Guillaume Guizot. Documents publiés par M. Charles Henry.)

Sans contester rutilité dont fut à mademoiselle de Lespinasse le commerce de ceux dont je viens de parler, il faut néanmoins proclamer que, dans sa formation intellectuelle, la part prépondérante revient à madame du Deffand. Elle cultiva notamment chez Julie les deux grandes qualités qu'elle prisait par-dessus toute chose et dont elle-même donnait l'exemple : la sincérité et le bon sens. Foncièrement naturelle et amoureuse du vrai, personne ne le fut plus que madame du Deffand : «N'est-il pas intolérable, répétait-elle souvent, de n'entendre jamais la vérité ? » La plus petite prétention dans le ton, le plus inofîensif artifice de langage la choquaient jusqu'à l'irriter. « Elle ne peut souffrir l'affectation, de quelque espèce qu'elle puisse être », écrit Julie de Lespinasse, dans le portrait, généralement sévère, qu'elle trace de la marquise. La vivacité de son esprit n'a pour égale que sa simplicité. Les saillies et les traits semblent s'échapper de sa bouche sans qu'ellemême y prenne garde et comme à son insu ; elle ne se donne jamais la peine de souligner ses mots les plus plaisants, ni de les faire valoir par l'accent qu'elle y met ; c'est seulement après coup, et à la réflexion, qu'on s'aperçoit qu'elle a dit quelque chose de charmcuit. L'horreur qu'elle professe pour l'emphase, pour la déclamation et ce qu'elle appelle « le beau style », va jusqu'à proscrire de chez elle tout entretien sur les « sujets sublimes » ; et ses détracteurs lui reprochent de « haïr l'éloquence et les grands sentiments ». Il est certain qu'elle montrait peu de goût pour les disputes philosophiques ; au sortir d'un souper chez le ménage Necker, où la causerie avait pris cette tournure : « Je n'entendais pas le raisonné,

écrit-elle à Barthélémy, et le braillé m'était insupportable \ » L'exagération dans les termes, une des maladies de son siècle, est l'objet perpétuel de son antipathie, et les prôneurs de parti pris se font durement rabrouer : « Je fais peu de cas du monde, interrompt-elle sèchement l'un d'eux, depuis que je me suis aperçue qu'on pouvait le diviser en trois parts : les trompeurs, les trompés et les trompettes '^. »

A la mesure parfaite dans la forme et dans l'expression, elle joignait le meilleur jugement et la plus lucide clairvoyance. « Je suis charmée de tout ce ijue vous dites sur le sens commun, écritelle à Walpole ; tout esprit qui ne l'a pas pour base est fatigant et ennuyeux à la longue. » Elle a droit de parler ainsi, car on ne peut avoir l'esprit plus sain que madame du Deffand ni raisonner plus juste, toutes les fois qu'elle est de sang-froid. Autant elle est entière, passionnée, excessive, dans l'ordre des sentiments, autant elle est calme et maîtresse de soi dans le domaine des opinions et des idées. Elle admet toutes les objections, pourvu qu'elles soient bien présentées, et abandonne volontiers son avis pour adopter celui de son contradicteur. Non pas, comme prétend madame de Genlis, par insouciance et par paresse d'esprit, mais plutôt par l'effet de ce doute continuel, de ce scepticisme foncier, qui font qu'elle n'est jamais certaine d'avoir raison contre les autres. Et cette facilité, tant soit peu dédaigneuse, lui donne dans la conversation tout l'agrément de la douceur et de la bienveillance.

Ces traits du caractère de madame du Deffand,

1 Le Salon de madame Necker, par le comte d'Haussonville.

2 Souvenirs et portraits, du duc de Lé\is.

nous les avons déjà remarqués et nous aurons encore à les souligner par la suite chez mademoiselle de Lespinasse : le goût de la sincérité, la simplicité dans le ton, la mesure dans le langage, la justesse dans l'esprit, l'éclectisme dans les idées. Et l'analogie s'accentue, si de l'ensemble on descend aux détails : en musique, en littérature, elles apprécient les mêmes ouvrages ; elles aiment les vieux classiques avec la même ferveur ; elles nourrissent les mêmes préventions contre les nouveautés. Elles sont pareillement dépourvues du sentiment de la nature. L'une et l'autre attirées par l'analyse de l'âme humaine, éprises au même degré des chefs-d'œuvre de la pensée, elles sont également insensibles à la beauté du spectacle du monde, à la magie des couleurs et des formes. « Vous appelez roman, écrivait autrefois Hénault à madame du Deffand, le clair de lune, l'idée des lieux où l'on a vu quelqu'un qu'on aime, une fête, un beau jour, enfin tout ce que les poètes ont dit à ce sujet. Il me semblait que cela n'était point ridicule... Soit, je vous demande pardon pour tous les ruisseaux passés, présents et à venir, pour leurs frères les oiseaux, pour leurs cousins les ormeaux. M'en voilà corrigé, et mes lettres n'en seront que plus agréables pour vous. » Mademoiselle de Lespinasse se reconnaît la même infirmité, quand elle fait cet aveu vers la fin de sa vie : « J'ai toujours été en mouvement, j'ai été partout, j'ai tout vu, et je n'ai eu qu'une pensée. Pour une âme malade, la nature n'a qu'une couleur, tous les objets sont couverts de crêpe. ?> Veut-on savoir comment Julie apprécie le poème des Mois de son ami Roucher : « J'admire de toute mon âme son talent, mais l'emploi qu'il en fait m'ennuie... Les diamants, l'or, l' arc-en-ciel.

tout cela ne touche pas l'endroit sensible de mon âme. Un mot de ce que j'aime, son sommeil même, animent plus en moi tout ce qui vit et qui pense que toutes ces richesses factices. » N'est-ce pas, et presque mot pour mot, ce que dit madame du Deffand du poème des Saisons par le marquis de Saint-Lambert : « Il y a un peu trop de pourpre, d'or, d'azur, de pampres, de feuillages. Je n'ai pas beaucoup de goût pour les descriptions ; j'aime qu'on me peigne les passions, mais les êtres inanimés, je ne les aime qu'en dessus de porte. »

Ce ne sont point rencontres de hasard ; l'empreinte est indéniable, mais d'autant plus profonde, d'autant plus aisément subie, que les deux femmes, issues d'une commune origine ont reçu en naissant des qualités et des défauts pareils. L'exemple et les leçons de l'une n'ont eu qu'à développer chez l'autre les germes héréditaires. Cette similitude de natures apparaît encore plus frappante, quand il s'agit, non plus du tour d'esprit, des goûts en art ou en littérature, de l'écorce extérieure de l'âme, mais de l'essence de l'être, de ces instincts innés, sur quoi l'éducation ne saurait avoir prise. Toutes les deux, avant tout, et presque à un égal degré, sont des créatures de passion. En ce qui concerne Julie, le qualificatif ne sera certainement contesté par personne. Il n'est guère moins exact, malgré son air de paradoxe, si on l'appUque à* madame du Deffand. Chaleureuse, emportée, eUe l'est chaque fois que son cœiu" est en jeu, chaque fois qu'on touche à une personne qu'elle aime, ou qu'on la froisse elle-même — serait-ce sans le vouloir et d'une main innocente — dans un des points sensibles de son âme. « La

JULIE DE LESPINASSE loi

passion, écrit d'elle Julie de LespinasseS préside à la plupart de ses décisions ; on la voit s'engouer d'abord et se dégoûter ensuite à l'excès des mêmes ouvrages et des mêmes personnes, déchirer ce qu'elle louait il y a quelques jours, louer ce qu'elle déchirait, tout cela sans fausseté dans aucun temps, uniquement pour satisfaire au sentiment actuel qui la domine, auquel elle se livre de la meilleure foi du monde, et qu'elle croit très fermement avoir toujours été de même. » Celui de ses amis qui l'a le mieux connue ne la dépeint pas autrement : « Son jugement ^ sur tous les objets est aussi juste que possible, et sa conduite sur tous les points n'est qu'ime erreur continuelle ; car elle est tout amour et toute aversion, passionnée jusqu'à l'enthousiasme pour ses amis, toujours anxieuse d'être aimée (il ne s'agit pas d'amants, bien entendu), enfin ennemie violente, mais franche. » Et c'est du même Walpole qu'est cette exclamation : « Je ne suis nullement de l'avis de madame du Deffand, qui dit qu'il vaut mieux être morte que de n'aimer personne ! » Voilà la femme réelle, bien différente de l'impression que donne la lecture de ses lettres. C'est que sa sécheresse apparente et son égoïsme affiché ne sont que la rancune amère et la hautaine revanche d'un cœur qui constamment aspira vers l'amour, et ne le rencontra jamais, ou du moins n'y put jamais croire. C'est en ce sens qu'il faut interpréter le mot navrant qu'elle adressera, déjà presque en agonie, à Wiart, son secrétaire depuis quarante années ; l'entendant sangloter au chevet de son lit : « Hé ! quoi, vous

1 Portrait de madame du Deffand, par mademoiselle de Lespinasse. Passim.

2 Horace Walpole. Lettre du 25 janvier 1766. Éd. Cunningham.

m'aimez dcnc ? f> dira-t-elle d'un ton de surprise, stupéfaite de trouver l'affection et le dévouement là où jamais elle n'avait supposé que l'intérêt et l'habitude.

Ce besoin constant « d'être aimée 5>, cette ferveur d'enthousiasme pour ce qui plaît dans le moment, et ce feu d'imagination qui fait voir des chimères à la place des réalités, c'est pareillement la caractéristique de mademoiselle de Lespinasse, comme ce sera la source et l'origine de la plupart de ses malheurs. Mais, avec la défiance en moins, elle a de plus quelque chose de tendre et de doux que n'a pas madame du Deffand, une sensibilité plus fine, plus délicate, une bonté généreuse qui, le premier mouvement passé, lui fait reconnaître ses torts ou pardonner à ceux d' autrui. Souvent susceptible à l'excès, l'indignation, même légitime, ne tue pas dans son âme l'affection, la reconnaissance, la mémoire du passé. On ne saurait dire d'elle ce qu'elle écrit spirituellement de son ombrageuse protectrice : « Il est plus difi&cile d'être bien avec elle qu'avec Dieu ; un péché véniel fait perdre en un instant le mérite de plusieurs années de soins ! f>

Je ne poursuivrai pas plus loin le parallèle ; j'ai suffisamment indiqué quels étaient les rapports et les points de contact des deux femmes que la destinée venait de rapprocher dans une étroite communauté de vie ; et l'on a déjà pu prévoir que, de cette ressemblance même, du choc de tempéraments identiques, devra surgir, un jour ou l'autre, un antagonisme profond. Ce ne sera pourtant que l'œuvre des années ; aucun orage, aucun nuage même, dans la première période, ne semble avoir

troublé la sérénité d*un beau ciel. Quand mademoiselle de Lespinasse dira plus tard de son séjour à Saint- Joseph : « Moi qui ai été victime de la méchanceté et de la tyrannie pendant dix ans... », elle commettra, sans en avoir conscience, une réelle injustice. Les tristesses des dernières années auront, comme il arrive, effacé le souvenir des douces impressions du début, car, selon sa propre remarque, a. ce qui fait mal se grave profondément et tout ce qui plaît n'est que passager et fugitif. » La vérité est que rarement semblable association s'annonça sous de plus favorables auspices et que la lune de miel fut plus longue qu'on n'aurait pu croire. Il suffit d'en appeler au témoignage direct des deux intéressées : « Mademoiselle de Lespinasse est bien vivement touchée des choses charmantes que vous dites d'elle, écrit en juillet 1755 la marquise du Deffand au chevalier d'Aydie. Quand vous la connaîtrez davantage, vous verrez combien elle les mérite ; chaque jour, j 'en suis plus contente. » La marquise, à cette même époque, fait séjour à Montmorency, où Julie, légèrement souffrante, ne peut l'accompagner ; cette séparation d'une semaine leur coûte au point qu'elles s'écrivent presque tous les jours ; les billets de Julie qui nous sont conservés respirent la plus sincère tendi'esse : «Enfin, madame, j'ai eu de vos nouvelles; et, quoiqu'il soit assez simple que je n'en aie reçu qu'aujourd'hui, j'étais prête à me plaindre de ce que vous me faisiez souffrir une privation qui m'était aussi sensible. Si vous pouviez juger de tout ce que votre absence me coûte, cela me vaudrait, sinon un second baptême, du moins une seconde agonie. Il est singulier, mais il est pourtant vrai, que c'est un des moments les plus heureux de

ma vie que cette agonie, puisque j'ai le bonheur de vous convaincre de la tendresse et de la sincérité de mon attachement... »

Eau bénite de coiu, dira-t-on. Mais les lettres confidentielles de mademoiselle de Lespinasse à Abel de Vichy témoignent des mêmes sentiments et montrent que, Tannée d'après, la confiance et l'intimité subsistent entre les deux femmes. Quand un léger malentendu indispose la marquise contre son jeune neveu, c'est à Juhe qu'échoit le rôle d'ambassadeur, c'est par elle que s'opère la réconciliation \ Nulle trace, dans leurs rapports, de hauteur ni de tjnrannie d'un côté, de dépendance ni d'infériorité de l'autre ; tout dénote, au contraire, une amicale égalité, la familiarité de personnes du même rang, chez lesquelles la distance des âges établit seule une différence de ton, l'une maternelle sans despotisme, l'autre déférente sans bassesse. Rien même, il faut le dire, n'autorise à penser qu'en venant vivre auprès d'une femme aveugle et déjà vieille, Julie ait, du même coup, endossé les fonctions de lectrice ou de secrétaire ; c'est le rôle dévolu à Wiart, et quelquefois à mademoiselle Devreux ; lorsqu'ils sont suppléés par mademoiselle de Lespinasse, c'est un service qu'elle rend de bonne grâce et par complaisance, mais non pas un emploi auquel elle est astreinte. Elle ne reçoit d'ailleurs ni traitement ni salaire ; si jadis madame du Deffand, dans les pourparlers de Champrond, a parlé d'assurer à sa future compagne « une pension viagère de quatre cents livres &, aucune stipulation écrite ne confirma cette vague promesse, qui, dans aucun

1 Lettres de mademoiselle de Lespinasse au marquis de Vichy. Arch. de Roazme.

moment, ne fut suivie d'exécution. Chacune, au résumé, conserve son indépendance, et ce n'est pas de ce côté qu'apparaît le point noir d'où sortira le souffle de tempête.

Le danger qui menace le repos de Julie naîtra de sa jeunesse et de la grâce qui l'environne. « Je suis naturellement défiante, lui avait jadis écrit madame du Defïand\ et tous ceux en qui je crois voir de la finesse me deviennent suspects, au point de ne pouvoir plus prendre aucune confiance en eux. & L'aveu eût été plus complet si elle eût ajouté qu'elle était également jalouse et que, si elle aimait ardemment ses amis, elle prétendait les garder pour elle seule et régner sur eux sans partage. Il faut convenir qu'à cet égard la jeune fille qu'elle avait imprudemment attirée sous son toit la mettait à une rude épreuve. Non pas que Julie fût coquette, au sens vulgaire du mot ; c'est un terme qui convient mal à cette nature élevée, loyale, incapable de petitesse, ennemie de tout manège mesquin. On peut croire sur ce point le témoignage de d'Alembert : « Vous n'avez nulle fausseté, lui dit-il ; toute votre politique se réduit à désirer qu'on vous trouve aimable, et vous le désirez, non par un principe de vanité dont vous n'êtes que trop éloignée, mais par l'envie et le besoin de répandre plus d'agréments dans votre vie journalière. i> Mais il n'est pas moins véridique, lorsqu'il écrit un peu plus loin : « Je ne connais personne qui plaise aussi généralement que vous, et peu de personnes qui y soient plus sensibles. Vous ne refusez même pas de faire des avances, quand on ne va pas au-devant de vous; assez sûre de conserver ceux que vous avez acquis, vous êtes

ï Lettre du 13 février 1754. Éd. Lcscure.

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principalement occupée à en acquérir d'autres. » Chez elle, plaire. n'est pas une étude, encore moins un calcul, mais un instinct, une nécessité de nature. L'indifférence de quiconque l'approchait lui causait, presque à son insu, un malaise indéfinissable, une sorte de souffrance physique ; elle n'avait de repos qu'après avoir senti la glace fondre au rayonnement de son charme.

Parmi les habitués de Saint- Joseph, bien peu nombreux furent ceux qui résistèrent au pouvoir de cette « magicienne » ^ L'un des premiers atteints fut, comme nous l'avons vu, le chevalier d'Aydie ; il faut, près de son nom, inscrire celui du président Hénault. Septuagénaire, à demi sourd, il n'était plus très séduisant. Les longues veilles et les bons soupers aggravaient le ravage des ans ; ses yeux émerillonnés et son teint rubicond lui donnaient, dit crûment Walpole, « toute la mine d'un ivrogne hors d'âge ». Mais ' il restait galant, aimable, spirituel, habile à trousser un quatrain comme à tourner un madrigal, goûtant non moins qu'en son beau temps la société des femmes, plus empressé que bien des jeunes à leur rendre des soins. Il n'est pas douteux qu'il s'éprit de mademoiselle de Lespinasse — tous les contemporains sont d'accord sur le fait — et le morceau qu'il lui décoche, sous le nom de portrait, au début de leur connaissance, a l'allure d'une déclaration. 11 a toutefois peu d'illusions sur ses chances de succès : « On mettrait de l'obstination à vous tourner la tête, gémit-il mélancohquement, mais on en serait souvent pour ces frais ! » Chez le vieux président, « l'obstination » fut telle qu'il songea, sérieusement, assure

1 Souvenirs inédits de madame de la Ferté-Imbault. Arch. du marquis d'Estampes.

La Harpe, à l'épouser. Est-il nécessaire d'ajouter qu'il en fut « pour ses frais t>, comme époux et comme seoupirant, et que jamais il n'obtint autre chose qu'ime respectueuse et reconnaissante affection, dont il eut d'ailleurs le bon goût de se proclamer satisfait ?

Je ne saurais en dire autant des sentiments de mademoiselle de Lespinasse envers un autre adorateur, familier lui aussi du salon de Saint- Joseph, bien qu'il fût né loin des bords de la Seine. Sur ce court épisode — où, pour la première fois, on perçoit le battement de ce cœur passionné — bien des détails nous demeurent inconnus ; on a même hésité longtemps sur l'identité de celui qui en fut le héros. Voici le peu qu'apprennent les documents que j'ai eus sous les yeux ^ La famille des vicomtes de Taaffe, une des plus anciennes de l'Irlande, se partageait, au xviir siècle, en deux rameaux distincts. La branche aînée, dont le chef portait le nom de lord Carlingford, avait émigré en Autriche et pris racine à Vienne ; l'un de ses descendants, John, vicomte de Taaffe, gendre du chancelier de l'Empire, joua un rôle important dans la diplomatie autrichienne et vint plus d'une fois à Paris, chargé de missions politiques ; ce n'est pourtant pas celui-là, comme on l'a supposé, que connut et qu'aima JuHe de Lespinasse, mais un de ses cousins, issu de la branche cadette, restée fidèle à l'Angleterre. Cette seconde branche était alors représentée par deux frères, répandus l'un et l'autre dans la société de Paris, où ils faisaient de

1 Souvenirs inédits de madame de la Ferté-Imbault, loc. cit. — • Mcmoirs of the fatnily of TaaffCy Vienne, 1856. — Journal du duc de Luynes, etc., etc.

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longs séjours. L'^né, Theobald de Taaffe, membre de la Chambre des communes ^ y fut, l'année 1752, victime d'une fâcheuse aventure : à la suite d'une querelle de jeu, certain usurier juif, du nom d'Abraham Payba, porta plainte contre lui et le fit jeter en prison, où il resta trois jours. Relâché d'abord, acquitté ensuite, il se tira d'affaire sans dommage et sans discrédit ; car nous voyons, deux ans après, lord Albemarle, ambassadeur d'Angleterre, présenter son compatriote à la cour de Versailles, où il reçoit un excellent accueil. Le frère cadet de Theobald^ fut l'objet de la même faveur, et c'est celui-là seul qui a droit à notre attention.

Ce dernier personnage vivait loin de la politique, dont il abandonnait le soin à son aîné. Esprit cultivé, littéraire, il fréquentait le clan des philosophes, sans négliger toutefois les relations mondaines : « Il vint hier souper chez moi, écrit le duc de Luynes ^, et il eut l'honneur de jouer à cavagnole avec la Reine. » Il avait pour ami l'un des plus fidèles commensaux de madame du Deffand, John Craufurd, Écossais d'origine et Parisien par élection, « cœur excellent, assure Walpole, jeune, chaud, sincère et impatient de se prodiguer ». Ce fut Craufurd qui, en l'année 1757, introduisit le gentilhomme irlandais dans le salon de Saint- Joseph. Celui-ci y fut bien reçu, et il s'y plut si fort qu'il y revint presque chaque jour ; mais madame du Deffand ne fut pas longue à découvrir qu'il y venait moins pour elle-même que pour sa jeime compagne, et que les causeries des soupers

1 II était député de la ville d' Arundel,

2 Son prénom n'a pu être retrouvé.

* Journal de Luynes, 6 janvier 1755.

— si étincelantes fussent-elles — étaient pour lui d'un moindre attrait que certains tête-à-tête dans un coin discret du salon. Elle s'aperçut aussi, ce qui r alarma davantage, que ces assiduités ne trouvaient pas Julie aussi indifférente que les soupirs du chevdier d'Aydie ou les quatrains du président Hénault, et que le cœur de la jeune fille se laissait peu à peu gagner par la douce contagion d'un attachement sincère.

Les informations manquent sur l'âge, sur la fortune et sur les intentions du galant étranger ; on ignore même s'il était marié ou garçon. Toujours est-il que la marquise jugea cette cour compromettante et résolut d'y mettre fin. Miss Berry, légataire des papiers de Walpole et, par surcroît, de ceux de madame du DeÔand, assure que cette dernière se conduisit, en cette conjoncture délicate, de la façon la plus irréprochable : « Il existe encore, dit-elle ^ des lettres qui lui furent écrites par M. de Taaiïe, exprimant à la fois les sentiments qu'il a portés à mademoiselle de Lespinasse et sa reconnaissance pour la conduite que madame du Deffand a tenue envers eUe. Ces lettres prouvent que, dans cette occasion du moins, madame du Deffand montra pour elle toute l'affection, toute la prudence et tous les soins d'une mère. » Mais ses remontrances se heurtèrent contre une résistance obstinée, et elle connut alors — peut-être avec quelque surprise

— la vraie Julie de Lespinasse, sage, docile, raisonnable, lorsque son cœur n'est pas intéressé, violente, intraitable, exaltée jusqu'à la folie, dès que l'amour se met de la partie. Conseils et ex-

1 Note de miss Berry, dans la première édition des lettres de madame du Deffand.

no JULIE DE LESPINASSE

hortations se montrant inutiles, force fut à la fin d'user d'autre méthode, de recourir contre « cette mauvaise tête ^ » à l'autorité conférée par l'âge, par l'expérience et par la parenté. Julie reçut défense de revoir l'Irlandais, ordre formel « de se tenir désormais dans sa chambre », chaque fois qu'il paraîtrait dans le salon de Saint- Joseph.

Quelles scènes il s'ensuivit, mêlées de colère et de larmes, on ne peut que le deviner à travers le récit sommaire de madame de la Ferté-Imbault. Citons seulement ce fait, qu'elle tient, dit-elle, de la bouche même de madame du Deffand : « De fureur, la demoiselle prit une telle dose d'opium, qu'elle en resta infirme toute sa vie » ; ce qu'on peut rapprocher du passage suivant de La Harpe ^ encore qu'il ne précise ni la cause ni la date de cet acte de désespoir : « Sa tête déjà très vive s'exalta au point qu'elle résolut de s'empoisonner. Elle prit soixante grains d'opium, qui ne lui donnèrent point la mort qu'elle désirait, mais qui la jetèrent dans des convulsions épouvantables, dont ses nerfs demeurèrent toujours attaqués. Madame du Deffand fondait en larmes amères auprès de son lit : Il n'est plus temps, madame, lui disait mademoiselle de Lespinasse, qui croyait n'en pas revenir. » Malgré l'autorité de ces deux témoignages, il est permis de supposer ici quelque exagération. Remarquons en effet que la marquise de la Ferté-Imbault affirme savoir l'anecdote de madame du Deffand, qui la contait au lendemain de sa brouille mortelle avec son ancienne protégée, et que La Harpe, auteur dramatique de métier, a déjà plus d'une fois travesti et romantisé l'histoire

1 Souvenirs inédits de madame de la Ferté-Tmbault. Loc. cit.

2 Correspondance Miéraire, t. i'^.

JULIE DE LESPINASSE m

de mademoiselle de Lespinasse. Une lettre de Julie, qui date de ce même temps et qu'elle adresse à Abel de Vichy, peut fournir une explication moins tragique et plus vraisemblable : « Je connais par expérience les maux de nerfs, lui dit-elle ^ ; j'en ai eu des attaques si violentes, que je ne comprends pas encore comment le fond de ma santé n'en est pas resté altéré ; mais cette sorte de maux a du moins l'avantage de n'avoir nulle suite... » Ne peut-on croire que le chagrin d'un amour contrarié amena chez la jeune fille de fortes crises de nerfs, et qu'elle prétendit les calmer par des doses répétées d'opium, suivant la funeste habitude qu'elle contracta dès cette époque et qu'elle conserva toute sa vie ? De là à une tentative de suicide, il n'y a qu'un pas à franchir pour l'imagination d'un dramaturge ou la malveillance d'une ennemie.

Quoi qu'il en soit, tout s'apaisa plus vite, plus aisément qu'on n'eût pu s'attendre. Découragement, ou déférence aux désirs exprimés par madame du Deffand, M. de Taafe quitta Paris, revint en Angleterre. Si les deux amoureux, comme semble le croire la marquise'^, gardèrent d'abord quelque correspondance, les lettres s'espacèrent promptement, et ce fut bientôt le silence. Il est à remarquer que mademoiselle de Lespinasse — si généreuse de confidences sur son passé sentimental — ne fait, dans aucune de ses lettres, allusion à cette page de sa vie, et qu'elle parle au contraire, avec une insistance marquée, de M. de Mora comme du pre-

1 Lettre du 13 juin (1760). Arch. de Roanne.

2 Lettre du 12 avril 1766 à Craufurd. — M. de Taaffe mourut en Angleterre au mois d'octobre 1773. < Sa mort m'a surprise, écrit madame du DeflEand à Walpole ; il y a quinze ans qu'elle m'aurait tâchée. »

mier qui ait allumé dans son cœur la flamme du véritable amour. On en peut inférer que ce petit roman fut moins un entraînement profond qu'une fièvre d'imagination, moins une passion qu'une passionnette, une de ces bouffées de jeunesse qui, au premier moment, semblent un oiuragan prêt à tout emporter, et qui, aussitôt dissipée, ne laissent guère plus de trace dans l'âme qu'un coup de vent rapide sur la mobile surface d'un lac.

Le dénouement de l'aventure suffit à justifier l'attitude de madame du Deffand et démontre sa clairvoyance. On doit d'ailleurs lui rendre cette justice que rien, jusqu'à présent, dans sa conduite à l'égard de Julie, ne donne matière à la critique. Les infidélités notoires de ses anciens admirateurs, l'exclusive attention qu'ils donnent à la nouvelle venue, l'idylle engagée sous son toit et poursuivie longtemps au mépris de sa volonté, la place chaque jour plus grande que prend dans tout son entourage celle qu'elle aurait pu reléguer à la condition effacée d'une modeste comparse, elle a tout accepté sans humeur apparente. Une si belle longanimité, pour une femme de cette trempe, ne laisse pas d'être méritoire. Mais cette patience aura son terme ; tout va changer de face dès lors qu'il s'agira, non plus de galants surannés ou d'un étranger de passage, mais du plus cher de ses amis, de celui qui depuis dix ans occupe le premier rang dans son salon comme dans son cœur. On entend bien que je parle de d'Alembert, dont le nom a déjà paru dans ce récit, et qu'il est temps de présenter avec plus de détails, comme il sied envers l'homme qui, pendant tant d'années, va jouer un rôle prépondérant dans l'existence de mademoiselle de Lespinasse.

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