CHAPITRE IV
La jeunesse de d'Alembert. — Son intimité quotidienne avec madame du Deffand. — Son caractère, ses relations avec les femmes. — Première rencontre de d'Alembert avec mademoiselle de Lespinasse. — Tendresse passionnée qu'elle lui inspire. — Souffrance qu'en ressent madame du Deffand. — ■ Changement d'humeur de celle-ci à l'égard de Julie. — Elle en veut également à d'Alembert. — La comédie des Philosophes ; querelle qui en résulte. — Voyage de d'Alembert en Prusse. — Ses lettres à Julie. — Le dernier rayon d'amitié entre madame du Deffand et lui. — Les < avantsoirées » clandestines dans la chambre de Julie. — Découverte qu'en fait la marquise. — Scène violente entre les deux femmes. — Leur séparation définitive. — D'Alembert dit adieu au salon de Saint-Joseph. — Désespoir et haine tenace de madame du Deffand.
Trois fois fameux comme philosophe, comme écrivain, et, plus encore, comme géomètre, d'Alembert est de ceux dont il serait oiseux d'entreprendre à cette place une étude en règle. Mais l'homme privé est peut-être moins bien connu, et c'est celui-là seul qui nous importe ici. Son origine, ainsi qu'on sait, est étrangement pareille à celle de notre héroïne. Comme elle, il doit le jour à une liaison coupable ; comme elle, il a pour mère une femme du plus grand monde, la marquise de Tencin, laquelle accouche clandestinement, comme la mère de Julie, dans le logis d'un chirurgien, le sieur Molin, médecin du Roi. Mais là s'arrête la ressemblance : loin d'élever bravement son enfant
chez elle, au risque du scandale, ainsi que la comtesse d'Albon, madame de Tencin, s'en défait par un abandon criminel. Le 17 novembre 1717, le commissaire de police du quartier de Notre-Dame trouvait le nouveau-né sur les marches de pierre de l'église de Saint- Jean-le-Rond\ le faisait baptiser, en l'honneur de ce sanctuaire, sous le nom de Jean- Baptiste Lerond, et l'envoyait sur-le-champ en nourrice dans un village de Picardie ^. Là, six semaines plus tard, un mandataire du père naturel de l'enfant découvrait heureusement sa trace et le rapportait à Paris. Ce père était le chevalier Destouches, commissaire d'artillerie, que l'on nommait Destouches-Canon, pour le distinguer d'autres Destouches qui vivaient en même temps que lui. Grand libertin, séducteur de métier, ce n'en était pas moins un homme honnête et un cœur pitoyable. Au retour d'une mission qu'il remplissait à l'étranger, il avait appris du même coup la naissance et le délaissement de son fils ; et comme, étant marié, il ne pouvait le reconnaître, il assuma la tâche de veiller sur ses jours et de pourvoir à son éducation.
Madame Suard, qui tenait l'histoire de la bouche même de d'Alembert, décrit, dans une page pittoresque, le rude soldat courant Paris dans son carrosse à la recherche d'une nourrice, tenant roulé dans son manteau un petit être souffreteux — la « tête grosse comme une pomme », les « mains comme des fuseaux », que terminaient des doigts « aussi menus que des aiguilles » — et partout rebuté, car aucune femme ne se voulait charger d'un nourrisson qui paraissait « au moment de son
1 L'église de Saint- Jean-le- Rond a été démolie en 1748.
2 A Crémery, près de Montdidier.
dernier souffle ». Errant toujours de rue en rue, il arrivait enfin au faubourg Saint-Antoine, où une bonne âme, madame Rousseau, femme d'un modeste vitrier, s'émouvait de pitié, recueillait le petit moribond, lui sauvait la vie par ses soins, lui tenait lieu de mère, jusqu'à l'âge où Destouches jugeait utile de mettre l'enfant au collège. Je passe sur ses brillantes études, sur ses premiers succès de bachelier, de maître es arts, puis d'étudiant en droit et en médecine, enfin de géomètre, de chimiste et de physicien. Chemin faisant, il avait modifié son nom : Lerond était devenu d'Aremberg, puis d'Arembert, puis enfin d'Alembert, sans qu'on sache le pourquoi de ces transformations.
Destouches, mort en 1726, lui avait légué pour fortune une petite rente de douze cents livres, qui, grâce à son économie, suffisait pour le mettre à l'abri du besoin \ et il prenait pension chez sa mère adoptive, la compatissante vitrière, qui l'hébergeait dans son « taudis » de la rue Michel-le- Comte. C'est dans ce quartier reculé, au fond de cet humble réduit, qu'un caprice de la mode vint chercher d'Alembert et, du jour au lendemain, en fit un homme en vogue, un de ces invités de choix qu'on se dispute, pendant quelques saisons, dans tous les salons de Paris.
Madame Geoffrin, si l'on en croit madame de la Ferté-Imbault, eut la gloire de la découverte. Toujours à l'affût des célébrités en tous genres, et spécialement jalouse de s'entourer d'astres nais-
1 < Dix-sept cents livres font tout mon revenu, écrivait-il encore en 1752 et déjà célèbre... Mais, à force de privations, je me suis accoutumé sans efforts à me contenter du plus étroit nécessaire. »
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sants, elle attira chez elle ce jeune savant, que tous ceux qui le connaissaient, maîtres et condisciples, représentaient comme un « prodige » et un futur génie, et dont ils vantaient en même temps la simplicité d'âme, Tesprit divertissant et l'intarissable gaieté. C'est par ces dernières qualités, si surprenant qu'il semble de nos jours, que d*Alembert, en son début, acquit quelque réputatition ; c'est, sinon comme bouffon, du moins comme « amuseur de société » qu'il plut d'abord et conquit ses entrées dans l'illustre « royaume de la rue Saint-Honoré ». Sans rival pour conter une anecdote burlesque, il possédait en outre «un talent pcirticulier pour copier les acteurs de l'Opéra ou de la Comédie, à faire mourir de rire...^ Voyant que cela lui réussissait, il se mit à contrefaire MM. de Mairan, de Fontenelle, et autres habitués du salon de ma mère, ce qui fmit par lui valoir un renom de méchanceté... » Le fait est confirmé par l'abbé Gahani, qui ne peut se tenir de raconter à d'Alembert lui-même quel étonnement suscite chez les Napolitains le portrait qu'il leur fait de son célèbre ami, « petit de taille, pantomime et polisson au possible. On veut par force que vous soyez grand comme saint Christophe, sérieux et barbu comme le Moïse de Michel- Ange ! »
Du salon de madame Geoffrin, la renommée de ce charmant convive se répandit dans les cercles rivaux, puis dans les milieux plus mondains. Son succès n'y fut pas moins vif ; d'aucuns le trouvaient bien un peu gauche, ingénu, « sans usages », mais sa simplicité faisait passer sur ces légers travers ; on ne se lassait pas de rire de ses saillies, de se pâmer à ses imitations. Peu s'avisaient d'ailleurs
1 Souvenirs de madame de la Ferté-Imbault. Passim.
que « cet échappé de collège », si joyeux au souper, avait employé tout le jour, dans sa misérable mansarde, à pâlir sur des chiffres, à calculer « les forces dynamiques », à résoudre laborieusement quelque problème d'astronomie, et que cet esprit « polisson » était aussi l'un des plus lumineux et des plus profonds de son temps. « Ils s'en amusèrent, dit madame du Deffand\ mais ils ne le jugèrent pas digne d'une plus grande considération. Un pareil début dans le monde, ajoute- t-elle, était bien capable de l'en dégoûter ; aussi prit-il promptement le parti de la retraite. » Celle qui écrit ces lignes contribua puissamment à dessiller ses yeux, à lui montrer la vanité de ces faciles succès, et l'atteinte qu'à la longue en recevrait sa dignité. Elle lui proposa du même coup, pour y goûter le délassement nécessaire après le travail, l'hospitalité d'une maison où il serait mieux compris, mieux jugé, mieux traité d'après sa valeur : et tel fut le début de leur longue amitié.
Ils s'étaient rencontrés, l'année 1743, dans le salon du président Hénault ; tout de suite ils se plurent, et l'intimité fut rapide. La marquise du Deffand logeait alors chez son frère le chanoine, près de la Sainte-Chapelle, non loin du jeune et pauvre philosophe. Presque chaque jour, il passait la soirée chez elle, lui respectueux, confiant, rempli d'admiration devant cette dame d'un si grand monde et d'un si prodigieux esprit, elle maternelle, protectrice sans hauteur, plus ambitieuse pour lui qu'il ne l'était lui-même, résolue à faire sa fortune, au besoin, malgré lui. Ce temps fut,
1 Portrait de M. d*Alembert par madame du Deffand, présimié écrit en 1755.
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comme elle dit, « l'âge d'or de leur amitié ^ d. L'installation à Saint-Joseph, qui détruisait leur voisinage, risquait de mettre obstacle à ce commerce quotidien. « Je suis fâché pour vous et pour M. d'Alembert, écrit le comte des AUeurs à madame du Deffand^, que vous vous voyiez plus rarement depuis que vous êtes à Saint- Joseph. L'assiduité d'un homme aussi gai, aussi essentiel, aussi diversifié, quoique géomètre sublime, n'est pas une chose aisée à remplacer dans votre faubourg Saint- Germain. » Leur liaison triompha pourtant de cette difficulté, et lorsque, dans l'été de 1752, la marquise, presque aveugle, alla cacher sa mélancolie à Champrond, la capitale parut à d'Alembert une ville déserte et sans ressources, et il fut pris d'un accès de misanthropie qui cadrait mal avec son humeur coutumière : « Je suis devenu, écrit-il à la marquise ^, cent fois plus amoureux de la retraite et de la solitude que je ne l'étais quand vous avez quitté Paris. Je dîne et je soupe chez moi tous les jours, ou presque tous les jours, et je me trouve très bien de cette manière de vivre. »
Ces dispositions casanières ne l'empêchent pas de souhaiter ardemment le retour de sa vieille amie, dans le logis hospitalier où il s'engage à lui tenir bonne et fidèle compagnie. Il dînera, dit-il, avec elle chaque fois qu'elle le voudra, à condition qu'ils soient « en tête à tête », et, si elle réalise le vœu qu'elle a formé « de dormir vingt-deux heures par jour, », il y consent, « pourvu qu'elle lui permette de passer les deux autres avec elle ». Elle
1 Lettre inédite de madame du Deffand à d'Alembert, du 7 juillet 1763. Bibl. nat, Mss. fr. 15.230.
2 Lettre du 17 avril 1749. Éd. Lescure. 8 23 décembre 1752.
accueille ces promesses avec une gratitude émue : «J'ai une véritable impatience de vous voir, de causer avec vous... Nous dînerons souvent ensemble tête à tête, et nous nous confirmerons l'un l'autre dans la résolution de ne faire dépendre notre bonheur que de nous-mêmes. Je vous apprendrai peut-être à supporter les hommes, et vous, vous m'apprendrez à m'en passera» — « C'est mon ami intime ; je l'aime passionnément », écrit-elle peu après de ce même d'Alembert, dans une lettre adressée à mademoiselle de Lespinasse. Ce ne sont point paroles en l'air, les actes y répondent : les premiers mois de la rentrée dans le couvent de Saint- Joseph voient une reprise d'intimité plus tendre et plus étroite encore, s'il se peut, que par le passé ; et quand, l'année d'après, d'Alembert, pour la troisième fois, se présente à l'Académie, la marquise remue ciel et terre pour lui en faire ouvrir la porte. Entre elle et la duchesse de Chaulnes, qui tient bon pour l'abbé Trublet, c'est un duel homérique, où chacune recourt sans réserve à l'emploi de sa meilleure arme, l'une son esprit, et l'autre sa beauté. Dans ce furieux combat, le seul qui conserve son calme est le candidat d'Alembert, II refuse même, au désespoir de madame du Deffand, de s'assurer la voix du président Hénault en louant dans l'Encyclopédie son Abrégé chronologique : « Je n'entreprendrai même pas d'en parler, s'obstinet-il à répondre, parce que je ne pourrais en dire autre chose, sinon que son livre est utile, commode, et s'est bien vendu. Je doute que cet éloge le contentât... Dieu et vous, et même vous toute seule, ne me feraient pas changer de langage. » Il fut
ï 22 mars 1752.
élu pourtant, et, le jour du triomphe, le plus fier et le plus heureux ne fut pas le triomphateur.
Ce bref coup d'œil sur ses premières années a déjà pu donner l'idée du caractère de d'Alembert, se cabrant devant toute contrainte, jaloux de son indépendance au point d'y sacrifier son plaisir comme son intérêt, et justifiant ainsi le mot de madame du Deffand, quand elle le définit « un esclave de la liberté » ; et cependant doux, complaisant, aisé à vivre, voire même — comme il le dit — « facile à gouverner, pourvu qu'il ne s'aperçoive pas qu'on en à l'intention ^ » ; incrédule et sceptique d'esprit, frondeur des vieilles croyances et des traditions séculaires ; naïf et candide, au contraire, dans ses rapports avec les hommes, incapable de feinte autant que de mensonge, et sans défense contre la mauvaise foi d' autrui. Le doute habite dans son esprit, et l'ingénuité dans son cœur. Ce singulier contraste explique les jugements opposés que ses contemporains portent sur d'Alembert. Sec, froid, caustique, d'une ironie mordante, tel il paraît aux gens qui le voient en passant et ne le jugent qu'à la surface ; tandis qu'avec ses vrais amis • — rares, il est vrai, car il ne prodigue pas ce titre — il est, sinon démonstratif, au moins réellement affectueux, dévoué, et d'un zèle agissant : « Personne ne s'intéresse plus vivement au bonheur ou au malheur de ses amis ; il en perd le sommeil et le repos, et il n'y a pas de sacrifice qu'il ne soit prêt à leur faire ^. »
Dans son commerce avec les femmes, nous retrouvons les mêmes contradictions. Sa pauvreté, son isolement, son goût passionné du travail, lui
ï Portrait de d'Alembert par lui-même, écrit en 1760. 2 Portrait de d'Alembert par lui-même.
JULIE DE LESPINASSE I2i
avaient fait une adolescence chaste, presque étrangère aux tentations, éloignée en tout cas des dissipations ordinaires à ses jeunes compagnons d'école. Un peu plus tard, au temps de ses succès mondains, si son cœur s'éveilla, comme il semble prouvé, l'éveil resta discret et presque silencieux. C'est que cet intarissable causeur, si brillant et si plein de verve dans un souper nombreux ou dans un cercle d'auditeurs, dès qu'il était en tête à tête avec une des belles dames qu'il éblouissait tout à l'heure, devenait gauche, hésitant, emprunté, d'une timidité maladroite, décontenancé au moindre mot, prêt à battre en retraite à la plus légère résistance. Il est vrai qu'il ne rencontrait que peu d'encouragements. Non que son extérieur eût rien de répulsif : petit, fluet, vêtu médiocrement et « peigné avec négligence », mais propre cependant, de manières douces et de toiunure bien prise, les traits de son visage, au moins dans sa jeunesse, étaient de ceux «dont on n'a rien à dire, soit en bien soit en mal » ; et sa physionomie ouverte, qu'éclairaient deux yeux vifs, d'une maHgnité spirituelle, n'était pas dépourvue d'un certain agrément ^ Le fait certain pourtant est qu'il ne plaisait guère aux femmes. A l'âge de trente-sept ans sonnés, qu'il comptait à l'époque où il entre dans cette histoire, la setile conquête qu'on lui connût était la fille de sa nourrice, la demoiselle Rousseau, « une petite péronnelle » dont un moment il eut «la tête tournée^», et qui fut
1 Ainsi le représente l'admirable portrait de Latour, qui se trouve au musée de Saint-Quentin, et qui date de l'année 1753, c'est-à-dire précisément de l'époque où d'Alembert paraît dans l'histoire de mademoiselle de Lespinasse. Voir aussi la lettre de Galiani à Tanucci du 13 mars 1769,
2 Lettre de Duché à madame du Deffand, du 11 octobre 1753,
sensible à sa flamme. Encore cette passion semblet-elle avoir été toute platonique et n'avoir duré qu'un printemps.
Cette sagesse persistante, qu'on rapprochait du timbre de sa voix, aiguë, perçante et presque « glapissante », avait fait courir sur son compte des bruits désobligeants. On citait partout la réponse faite par une femme d'esprit à l'un des fanatiques de d'Alembert qui, dans un élan d'enthousiasme, s'était écrié : « C'est un Dieu ! • — Allons donc, lui répliqua-t-elle, si c'était un Dieu il commencerait par se faire homme ». Et l'on voit ses meilleurs amis le plaisanter à ce propos avec une étrange liberté : «La duchesse de Chaulnes, lui écrit M. de Forment \ pense qu'il vous manque quelques talents qu'elle regarde comme indispensables à un grand homme. Elle a dit que vous n'étiez qu'un enfant ; on entend cela. Elle croit que, même dans un sérail, vous traîneriez une éternelle enfance. Je ne le crois pas, au moins ; et je suis persuadé que vous vous tirerez toujours très bien de tout ce que vous entreprendrez. » Je ne veux pas appuyer davantage sur ce point délicat, qu'il était néanmoins nécessaire d'indiquer, car il n'est pas sans importance dans l'historique des relations de d'Alembert avec Julie de Lespinasse. Quoi qu'il en soit — et qu'elles fussent ou non méritoires — la retenue du philosophe, la pureté de ses mœurs s'alliaient avec une âme sensible et avide de tendresse. Ce cœur, qu'on disait égoïste et sec, souffrait de ne se point répandre. Sous un masque d'indifférence, se dérobaient un impérieux besoin d'aimer, une douloureuse aspiration vers les paradis inconnus. « Ce sentiment dormait au fond
1 4 décembre 1754.
de son âme, a-t-il dit de lui-même, mais le réveil a été terrible. Après avoir consumé ses premières années dans la méditation et le travail, il a vu, comme le sage, le néant des connaissances humaines ; il a senti qu'elles ne pouvaient occuper son cœur ; et il s'est écrié avec l'Aminte du Tasse : « J'ai perdu tout le temps que j'ai passé sans aimer \ 1^
D'Alembert traversait cette crise, quand, certain soir d'avril de l'an 1754, il vit venir à lui sa destinée, sous la forme charmante d'une jeune fille, orpheline comme lui, comme lui sans nom et sans fortune, exquise d'esprit et de manières, qu'il rencontrait chaque jour, dans une intimité pleine de danger et de délices, sous le toit de sa vieille amie. Qu'il l'ait aimée presque du premier jour, on ne peut guère le mettre en doute. Lui-même, au surplus, le proclame dans le portrait qu'il dédie à Julie en 1771, et où il s'exprime en ces termes : « Le temps et l'habitude, qui dénaturent tout... ne peuvent rien sur le sentiment que j'ai pour vous, et que vous m'avez inspiré depuis dix-sept ans. » Il paraît également certain qu'une familiarité douce, un complet abandon de cœur, s'établirent rapidement entre eux, et qu'ils en vinrent très vite aux confidences. « Je vis leur amitié naissante, témoigne Marmontel, lorsque madame du Deffand les menait avec elle souper chez mon amie, madame Harenc. » Un biUet de Julie, qui date de l'année même de son arrivée à Paris, prouve que dès lors le philosophe la prenait pour intermédiaire dans I ses rapports avec madame du Deffand : « Je vais sans doute vous surprendre, mande-t-eUe à la mar-
I 1 Portrait de d'Alembert par lui-même. Passim.
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quise, en vous apprenant que M. d'Alembert part demain pour Saint-Martin, pour ne revenir que jeudi. On ne lui a point demandé s'il voulait faire ce voyage ; on lui a dit qu'il le fallait, et, en conséquence, madame de Boufflers dit qu'elle l'enlève demain. Il m*a fait promettre de vous mander qu'il avait beaucoup de regret au voyage de Montmorency, et il s'afflige d'être aussi longtemps sans vous voir. f>
Rien d'aiUeurs de plus naturel que cette alliance entre deux êtres que tout paraissait rapprocher, dont le passé, si curieusement semblable, se composait des mêmes humiliations, des mêmes tristesses et des mêmes amertumes. « Tous deux sans parents, sans famille, écrira plus tard d'Alembert \ ayant éprouvé, dès le moment de notre naissance, l'abandon, le malheur et l'injustice, la natiu-e semblait nous avoir mis au monde pour nous chercher, pour nous tenir l'un à l'autre lieu de tout, pour nous servir d'appui mutuel, comme deux roseaux qui, battus par la tempête, se soutiennent en s'attachant l'un à l'autre. » Sans doute, dans leurs longs entretiens, arriva-t-il souvent que l'une ne put se retenir de verser des larmes furtives, tandis que l'autre, avec sa logique stoïcienne, lui prêchait la patience, le détachement philosophique, d'ailleurs avec peu de succès : «Les leçons de d'Alembert — assure Grimm, leur ami commun — l'exemple même de son courage, n'ont jamais pu la consoler du malheur de sa naissance. &
Sympathie sincère et profonde, confiance entière, et bientôt gratitude émue pour un dévouement sans limite, ces sentiments, enviables à coup sûr, Julie
^ Aux mânes de mademoiselle de Lespinasse, par d'Alembert.
ne les marchanda pas à son nouvel ami. Mais, ni maintenant ni plus tard, elle n'alla jamais au delà. Son aventure avec M. de Taaffe le prouve assez pour cette première période ; toute la suite de sa vie le démontrera pour l'avenir. Il est d'ailleurs probable qu'elle fut longtemps sans soupçonner chez d'Alembert autre chose que de l'amitié; la discrétion, la timidité maladive du craintif amoureux, son inquiétude aussi de se voir rebuté, arrêtèrent l'aveu sur ses lèvres ; et, neuf années plus tard, en 1763, on peut déduire d'une de ses lettres qu'il ne s'était encore jamais risqué à une déclaration directe ; écrivant de Berhn à mademoiselle de Lespinasse, il lui fait part des instances du roi de Prusse pour le retenir à sa com: et du refus qu'il lui oppose : « Le Roi se flatte, dit-il ^, que je serai un jour président de son Académie, mais, indépendamment de mille raisons, dont vous n'aurez pas l'esprit de deviner une seule y je crois que le cUmat de ce pays me serait funeste à la longue. & Cette allusion voilée est la plus audacieuse d'une correspondance qui comprend vingt-trois longues lettres à sa bien-aimée ^.
Pour ne pas être étalée au grand jour, la flamme dont brûlait d'Alembert n'était pas moins visible à tous les yeux, fût-ce à ceux d'une aveugle. Peutêtre avant Julie elle-même, la marquise du Deffand, avec son expérience des hommes, découvrit les soins exclusifs dont sa compagne était l'objet, le culte passionné qui lui était rendu, l'influence
1 Lettre du i8 août 1763. Œuvres inédites de d'Alembert, publiées par M. Charles Henry.
2 II est vrai que l'on ne possède de ces lettres que des copies faites de la main de mademoiselle de Lespinasse, et où elle a pu pratiquer des coupures. Le passage cité plus haut n'en est pas moins significatif.
absolue qu'elle prenait peu à peu, non seulement sur les sentiments, mais sur les goûts, sur les idées, sur les actes de d'Alembert. Rien ne pouvait la blesser davantage qu'une pareille découverte, et c'était la frapper au point le plus sensible. Elle eût peut-être toléré — excusé tout au moins — quelque liaison de chair, un amour où les sens auraient eu part plus que l'esprit ; elle en eût, en tout cas, moins cruellement souffert qu'en voyant échapper à son empire intellectuel celui dont elle admirait le génie et qu'elle croyait fixé pour jamais sous son joug. « Elle n'est jalouse ni des agréments, ni de l'esprit, écrira d'elle Julie de Lespinasse, mais seulement des préférences et des soins, qu'elle ne pardonne ni à ceux qui les rendent ni à ceux qui en sont l'objet. Elle semble dire à tous ceux qu'elle connaît, comme Jésus-Christ à ses disciples : Vendez tout ce que vous avez, et suivez-moi ^ & Si elle avait jadis pris en violente «aversion^», pour avoir inspiré le caprice d'un moment, la demoiselle Rousseau, l'humble fille de la vitrière, que dut-ce être le jour où il s'agit d'un sentiment profond, durable, envahissant le cœur et le cerveau, d'un roman qui se déroulait à côté d'elle, dans son propre salon, et dont l'héroïne était celle qu'elle avait attirée du fond de sa province, associée,
1 < Vous êtes exigeante au delà de toute croyance, reproche plus tard Walpole à madame du Deffand ; vous voudriez qu'on n'existât que pour vous ; vous empoisonnez vos jours par des soupçons et des méfiances, et vous rebutez vos amis, en leur faisant éprouver l'impossibilité de vous contenter. > Et citons encore ce passage des Confessions de Jean-Jacques Rousseau : « Je la négligeai, elle s'en aperçut ; ce fut assez pour la mettre en fureur ; et, quoique je sentisse assez combien une femme de ce caractère pouvait être à craindre, j'aimai mieux encore m' exposer au fléau de sa haine qu'à celui de son amitié ! »
2 Lettre de d'Alembert du 19 octobre 1753.
mêlée à sa vie, adoptée en quelque façon, une fille enfin qu'elle sentait son égale et par le sang dont elle sortait et par sa haute intelligence, avec tout l'avantage de la jeunesse et de l'agrément du visage ! Bien loin de s'étonner qu'elle ait souffert de cette rivalité, peut-être faudrait-il lui savoir quelque gré d'avoir pu, pendant des années, maîtriser son dépit, refouler la colère qui grondait sourdement en elle, et garder au moins l'apparence de cette maternité si imprudemment assumée. Sans doute espéraitelle encore dans une fantaisie passagère, un de ces engouements d'esprit dont la philosophie ne préserve point ses adeptes, et se rappelait-elle cette parole de son ami Duché, à propos d'un cas analogue : « L'amitié dort pendant l'amour, mais elle en profite après \ » Elle ne perdit vraiment patience que lorsqu'il lui fut démontré que, pour une fois, l'amour avait vaincu, peut-être proscrit, l'amitié, qu'il n'était plus pour elle de place au fond d'un cœur qu'une autre avait pris tout entier. Même alors, trop habile, trop orgueilleuse aussi, pour se répandre en plaintes ou en reproches, elle dissimule sa peine, ne change rien à ses habitudes, ne tente aucun effort pour rompre les tête-à-tête quotidiens ni pour éloigner l'un de l'autre les deux inséparables. C'est par des nuances que se traduit sa désaffection grandissante à l'égard de sa protégée, par une froideur de ton, une réserve affectée, des exigences plus nombreuses, un assujétissement plus étroit dans les menus détails et surtout une façon nouvelle de faire sentir à la jeune fille sa dépendance, sa pauvreté, la fausseté douloureuse de sa situation ; tout cela d'ailleurs,
1 Lettre du ii octobre 1753 à madame du DefEand. Éd. Lescure.
sans éclat, sans mot blessant, comme sans y prendre garde, avec cette malignité raffinée qui se cache dans l'accent, dans le son de la voix, et empoisonne de son venin les paroles les plus innocentes. On imagine l'effet produit sur une nature nerveuse, impressionnable, délicate, par ces piqûres d'épingle constamment répétées. Atteinte dans sa fierté, elle l'est également dans son cœur. Elle s'indigne de voir repoussées, méconnues, l'affection et la gratitude dont elle a sincèrement payé les bienfaits anciens de madame du Deffand ; et, chaque jour davantage, elle sent tout le poids de la chaîne qu'elle portait légèrement dans les premières années. L'assiduité forcée « auprès d'une femme aveugle et vaporeuse », l'obligation de faire comme elle « du jour la nuit et de la nuit le jour », de veiller fréquemment à côté de son Ht, parfois de « l'endormir en faisant la lecture ^ », tous ces devoirs, acceptés de bonne grâce alors qu'elle se croyait aimée, lui semblent à présent une gêne insupportable, une odieuse servitude. De cette fatigue morale, de ce dégoût intime, on trouve l'aveu non déguisé dans les lignes suivantes, où elle confie à une amie ce qu'est maintenant son existence ^ : « Fontainebleau et l'Isle-Adam ont absolument enlevé les sociétés dans lesquelles je vis ; je n'en regrette la plus grande partie que par rapport à madame du Deffand ; car, pour moi, je ferais bien mon marché de ne jamais sortir, et de ne jamais voir que cinq ou six personnes, qui sont plus ou moins nécessaires à mon plaisir ou à mon bonheur. Mais j'admire, ou plutôt je m'afflige
1 Marmontel, Mémoires.
2 Lettre de mademoiselle de Lespinasse à madame XXX. Papiers de Hénault. Passim.
en voyant de quoi mes journées sont remplies ! Elles ne le sont que de contraintes et de privations. A peine m*arrive-t-il une fois dans un mois de faire une chose par choix, et je vous assure qu'il ne se passe guère de moments où je n'aurais une volonté ou un goût à satisfaire. Convenez que, si je vous donne une grande idée de ma raison, en récompense, je vous en donne une bien petite de mon bonheur. &
Témoin de ce découragement, premier confident de ces plaintes, d'Alembert s'en prenait, dans le secret de son cœur, à celle qu'il accusait d'injustice et de cruauté, et se détachait rapidement de son ancienne amie. Celle-ci, de son côté, blessée de sa froideur, ne lui épargnait point les mots piquants, les rebuffades ; un fossé toujours plus profond s'élargissait entre eux. Les choses en étaient là en 1760, où lem* malentendu s'aggrava soudainement par suite d'un incident futile, que nous révèle madame de la Ferté-Imbault. Madame du Deffand, raconte-t-elle, s'était laissée aller, dans une lettre à Voltaire, à des plaisanteries <? très mordantes f> sur d'Alembert, leur ami à tous deux ; et Voltaire, en lui répondant, avait fait allusion à ces coups de plume acérés. A quelques jours de là, « pour divertir sa compagnie &, la malicieuse aveugle mit l'entretien sur ces deux lettres et pria l'un des assistants d'en donner lecture à haute voix ; elle ignorait que d'Alembert venait d'entrer dans le salon, sans se faire annoncer, suivant son habitude. Il ne dit mot, écouta la lectiure, ne se fit connaître qu'après, et affecta de rire de l'aventure. Mais il resta très profondément ulcéré ; et l'un des témoins de cette scène, le mathématicien Fontaine, « qui calculait les carac-
tères aussi bien que les nombres et les lignes &, vint, le soir même, conter l'histoire au cercle de madame Geoffrin, prédisant que, sans aucun doute, « d'Alembert se vengerait de madame du Deffand d'une manière très piquante, et que mademoiselle de Lespinasse lui servirait d'instnmient ». Il est certain que d'Alembert ne put se retenir de se plaindre à Voltaire, qui se tira d'affaire par son procédé habituel, c'est-à-dire en niant tout, de parti pris et contre l'évidence : « Sachez, lui répond-il effrontément ^ que madame du Deffand ne m'envoya jamais la lettre dont vous vous plaignez. Elle fit apparemment ses réflexions, ou peut-être vous lui lâchâtes quelque mot qui la fit rentrer en elle-même. &
Peu convaincu, comme bien on pense, par cette dénégation, d'Alembert n'eut guère à attendre pour manifester sa rancune. La comédie des Philosophes, œuvre de Palissot, qu'on jouait précisément alors, lui en apporta l'occasion. C'était un pamphlet violent contre le clan de l'Encyclopédie : madame Geoffrin, Diderot, d'Alembert lui-même, tout l'état-major de l'armée dont le chef était à Femey, étaient mis sur la scène et bafoués sans merci sous de transparents pseudonymes. Le scandale fut énorme ; menaçantes comme des épées, les plumes sortirent du fourreau, et la société de Paris se divisa rapidement en deux camps, dont l'un applaudissait et l'autre conspuait Palissot. Parmi les rares personnes qui gardèrent la neutralité, on peut citer la marquise du Deffand. Du moins — pour être plus exact — se boma-t-elle à rire de ces têtes échauffées, distribuant ses rail-
1 Lettre du 20 juin 1760. Correspondance générale de Voltaire.
leries tantôt aux Encyclopédistes et tantôt aux « dévots », et tenant entre eux la balance avec une parfaite équité. C'en fut assez pour irriter la bile de d'Alembert ; il écrivit au seigneur de Ferney pour lui dénoncer la marquise, en termes dont la grossièreté fait peu d'honneur à une âme philosophe : « Les protecteurs femelles déclarés de cette pièce sont mesdames de Villeroy, de Robecq et du Deffand, votre amie, et ci-devant la mienne. Ainsi la pièce a pour elle des... en fonctions et des... honoraires ^ . »
Le coup était perfide ; il n'allait à rien moins qu'à brouiller madame du Deffand avec son plus ancien et plus illustre ami. Voltaire pourtant fit, pour une fois, preuve de douceur et de modération : « Madame de Robecq, écrivit-il à la marquise, a eu le malheur de protéger cette pièce et de la faire jouer. On m'a mandé que vous vous étiez jointe à elle ; cette nouvelle m'a fort affligé. Si vous êtes coupable, avouez-le-moi, et je vous donnerai l'absolution. » Calme et digne également fut la réponse de madame du Deffand : « On vous a donc dit bien du mal de moi? Je passe donc dans votre esprit pour l'admiratrice des Fréron et des Palissot, et pour l'ennemie déclarée des Encyclopédistes ? Je ne mérite ni cet excès d'honneur ni cette indignité... Apprenez que je ne me suis point jointe à madame de Robecq ; j'ai fort blâmé sa vengeance
ï Un peu plus tard, mécontent du peu d'importance attaché par Voltaire à cette dénonciation, d'Alembert insistait de nouveau en ces termes : « Vous me paraissez persuadé que je me trompe dans les jugements que je porte de certaines personnes. Je suis persuadé, moi, oue vous vous trompez sur ces mêmes gens ; il ne reste plus qu à savoir qui de nous deux a raison, et vous m'avouerez du moins qu'il y a à parier pour celui qui voit les choses de près contre celui qui ne les voit que de cent lieues. > (Lettre du i8 juillet 1760. Correspondance générale de Voltaire.)
et le choix de ses vengeurs... & La dernière partie de sa lettre démontre qu'elle savait d'où partait la dénonciation ; il est facile de lire entre les lignes la tristesse, mêlée de dédain, qu'elle ressent de cette trahison : « S'il faut crier toile contre les ennemis des philosophes, j'avoue que je n'ai point pris ce parti ; il n'y a que l'amitié qui puisse engager dans ces sortes de querelles. Il y a quelques années, j'en conviens, l'amitié m'aurait peut-être fait faire beaucoup d'imprudences ; mais, pour aujourd'hui, je verrais avec indifférence la guerre des dieux et des géants, à plus forte raison celle des rats et des grenouilles ^ »
Elle fut, dans sa conduite, aussi sage que dans ses propos. Sans querelle ni reproche, elle s'expliqua franchement auprès de d'Alembert ; de plus ou moins bon cœur, on se réconcilia : « J'oubliais de vous dire, mande le philosophe à Voltaire, que je me suis raccommodé, vaille que vaiUe, avec madame du Deffand. Elle prétend qu'elle n'a point protégé Palissot ni Fréron... Ainsi, ajoute-t-il prudemment, qu'elle ne sache jamais que je vous avais écrit pour me plaindre d'elle. Cela me ferait de nouvelles tracasseries, que je veux éviter. & Le dernier mot, dans cette affaire, est dit par madame du Deffand ; elle y remet les choses au point, et résume fort exactement et fort spirituellement son rôle : « J'ai '^ mis beaucoup d'impartiahté dans la guerre des philosophes. Je ne saurais adorer leur Encyclopédie, qui peut être adorable, mais dont les quelques articles que j'ai lus m'ont ennuyée à la mort. Je ne saurais admettre pour législateurs des gens qui
1 23 juillet 1760. Éd. Lescure.
2 Lettre du i" novembre 1760, à Voltaire. Ibidem.
n*ont que de l'esprit, peu de talent, et point de goût... J'en excepte, à toutes sortes d'égards, M. d'Alembert, quoiqu'il ait été mon délateur auprès de vous. Mais c'est un égarement que je lui pardonne et dont la cause mérite quelque indulgence. C'est le plus honnête homme du monde, qui a le cœur bon, un excellent esprit, beaucoup de justesse, du goût pour bien des choses ; mais il y a de certains articles qui sont devenus pour lui affaire de parti et sur lesquels je ne lui trouve pas le sens commun. »
Si j'ai accordé tant de place à ce misérable débat, c'est qu'en réalité — bien qu'elle n'y ait pris aucune part, que son nom même n'y soit pas prononcé — Julie de Lespinasse est au fond de toute la querelle. Elle en est la cause et l'objet ; c'est elle qui, sans l'avoir assurément cherché, a mis les adversaires aux prises, allumé dans leurs cœurs une secrète animosité, transformé l'alliance amicale en cet état de guerre latente qui doit tôt ou tard aboutir à un véritable conflit. A regarder les choses de près, la rupture est dès lors moralement accomplie ; et les années de grâce qui reculeront l'inévitable éclat ne feront guère qu'aggraver le malentendu, prolonger, irriter le supplice de trois êtres, faits pour s'aimer et se comprendre, désunis pourtant à jamais par la passion qui trouble leur jugement, égare leur volonté. Il est d'ailleurs heureux pour la mémoire de mademoiselle de Lespinasse que son divorce avec sa protectrice n'ait pas eu lieu de ce moment ; elle eût eu peine à s'en tirer sans un soupçon d'ingratitude. Madame du Deffand, après tout, sauf une mauvaise humeur aisément excusable, n'avait pas eu jusqu'ici de tort grave ; elle eût conservé le beau rôle dans l'opinion
de ses contemporains comme devant la postérité. Nous allons la voir, au contraire, avec cette maladresse qui n'appartient qu'aux gens d'esprit, se donner prochamement toute l'apparence de l'injustice et de la tyrannie, perdre en quelques instants le bénéfice d'une longue patience, et s'engager dans un combat d'où elle ne pourra pas sortir avec les honneurs de la guerre.
Entre d'Alembert et Julie, l'intimité se resserrait en raison même de leur refroidissement envers la marquise du Deffand. On en eut une preuve manifeste lors du voyage en Prusse que le premier dut faire, en 1763, au lendemain du traité de paix qui mettait fin à la guerre de Sept Ans. D'Alembert, comme beaucoup des chefs de l'Encyclopédie, n'avait jamads manqué, pendant tout le cours de cette guerre, d'exprimer « le tendre intérêt qu'il portait au succès de Frédéric de Prusse, le roiphilosophe ^ î>. De même, il le félicita chaudement de la conclusion du traité, qui consacrait la défaite de nos armes. Frédéric riposta par une invitation pressante à le venir voir à Potsdam ; le « marquis de Brandebourg », comme le Père Paciaudi surnomme railleusement d'Alembert, crut nécessaire, encore qu'à contre-cœur, de déférer à ce désir royal. Il fut absent trois mois, durant lesquels, par chaque courrier, Julie reçut une lettre longue et détaillée, contant par le menu tous les incidents du voyage et toutes les impressions du voyageur. Nous n'en possédons par malheur qu'une copie faite par mademoiselle de Lespinasse ^, copie sans doute abrégée, expurgée, peu fertile en détails,
1 Morellet, Mémoires.
^Œuvres inédites de d'Alembert, publiées par M. Charles Henry.
sauf quelques rares passages, sur ce qui touche personnellement les deux correspondants. C'en est assez toutefois pour apprécier quelle confiance absolue d'Alembert place en cette amie, quelle pensée fidèle il lui garde, de quel poids décisif elle pèse sur toutes ses déterminations.
Quand Frédéric insiste pour qu'il se fixe définitivement à sa Cour, lui promettant la présidence de l'Académie de Berlin, un logement à Potsdam et douze mille livres de pension, d'Alembert, malgré sa misère, décline ces propositions séduisantes, comme il a, l'année précédente, décliné celles de l'Impératrice de Russie, qui lui offrait, « pour éduquer son fils », une rente à vie de cent mille livres ^ Les motifs officiels qu'il donne de ce refus sont sa mauvaise santé, la rigueur du climat, son humeur casanière, mais la véritable raison est celle qu'il indique discrètement dans les lettres à son amie : le chagrin qu'il aurait de se séparer d'elle, chagrin dont son éloignement actuel lui fait, plus vivement que jamais, comprendre l'étendue, a N'imaginez pas, s'écrie-t-il, que l'accueil que je reçois ici me tourne la tête ; je n'en sens que mieux tout le prix de l'amitié, puisque toutes les satisfactions que peut désirer le plus avide amour-propre ne sau-
1 « Votre philosophie, lui écrivait la grande Catherine, est fondée sur l'humanité ; permettez-moi de vous dire que de ne point se prêter à la servir tandis qu'on le peut, c'est manquer à son but. Je vous sais trop honnête homme pour attribuer vos refus à la vanité ; je sais que la cause n'en est que l'amour du repos, pour cultiver les lettres et l'amitié ; mais à quoi tient-il ? Venez avec tous vos amis ; je vous promets, et à eux aussi, tous les agréments et aisances qui peuvent dépendre de moi. » — < Ma santé, répond d'Alembert, ne pourrait résister au climat rigoureux de la Russie. Enfin le petit nombre d'amis que j'ai le bonheur d'avoir, aussi obscurs et aussi sédentaires que moi, ne pourraient consentir à notre séparation ni se résoudre à abandonner avec moi leur patrie. » (Octobre et novembre 1762.)
raient m'en dédommager, » Tout enivré qu'il soit, pendant ce séjour à Potsdam, des louanges qu'on lui prodigue, des honneurs qui lui sont rendus, de l'attrait même de la conversation royale, « charmante, gaie, douce et instructive, » il soupire après le retour, et se fait à l'avance une fête de retrouver les causeries familières, les gronderies taquines de Julie : « Ne vous flattez pas, lui dit-il, que je sois ni moins polisson à mon retour ni de meilleure contenance à table. Il est vrai que je ne polissonne pas ici, mais, par cette raison même, j'aurai grand besoin de me dédommager ! &
Une seule fois, dans ces lettres, il mentionne madame du Deffand, en termes qui montrent clairement qu'elle n'est pas au courant de cette correspondance et qu'elle est tenue à l'écart de toutes ces confidences : « J'écrirai, s'il m'est possible, par ce courrier à madame du Deffand. Le Roi m'a demandé si elle vivait encore. Vous croyez bien que je lui ferai ma cour de cette question. J'y joindrai deux ou trois mots du Roi, qui, je crois, la préviendront beaucoup pour lui. » Quelques jours plus tard, en effet, il envoie la lettre annoncée — qui demeurera la seule de tout ce long voyage — lettre gourmée, contrainte et d'une froide politesse : « Vous m'avez permis \ madame, de vous donner de mes nouvelles et de vous demander des vôtres ; je n'ai rien de plus pressé que d'user de cette permission... Je me contenterai de vous assurer que dans l'espèce de tourbillon où je suis, je n'oublie pas vos bontés et l'amitié dont vous voulez bien m'honorer ; je me flatte de la mériter un peu par mon respectueux attachement pour vous. Comme
1 25 jiiin 1763' Correspondance de madame du Deffand. Éd. Lescure.
je sais que rien ne vous ennuie davantage que d'écrire des lettres, je n'ose vous demander de vos nouvelles directement, mais j'espère que mademoiselle de Lespinasse voudra bien m'en donner .. Adieu, madame, conservez votre santé ; la mienne est toujours bonne. »
A ces lignes si réservées et d'une si banale courtoisie, la marquise du Deffand répond d'un ton tout différent. Loin d'en charger Julie, comme le lui conseille d'Alembert, elle écrit elle-même, surle-champ, de sa grosse écriture d'aveugle ; et, prenant pour argent comptant des formules officielles où le cœur n'a point part, elle propose, en termes touchants, une réconciliation complète, un renouveau d'intimité, le retour aux beaux jours si vite et si loin envolés. Voici les principaux passages de ce billet, que je crois inédit, et qui, mieux que ses plus célèbres épîtres, dévoile le fond réel de la vraie madame du Deffand, jalouse sans doute, impérieuse, exigeante envers ceux qu'elle aime, mais généreuse, fidèle et de cœur passionné : « Non, non, monsieur ^ je ne m'en rapporterai à personne pour vous donner de mes nouvelles, et encore moins pour répondre à la plus charmante lettre que j'ai reçue de vous. En la lisant, j'ai cru avoir vingt ans de moins, que j'étais à la Sainte- Chapelle, que vous vous plaisiez autant avec moi que je me plaisais avec vous. Enfin cette lettre m'a rappelé l'âge d'or de notre amitié ; elle a réveillé ma tendresse ; elle m'a rendue heureuse. Partons de là, croyez-moi, et aimons-nous autant que nous nous sommes aimés. Je crois que nous ne pourrions mieux faire ; croyez-le aussi, si vous le pouvez !..,
1 Lettre du 7 juillet 1763. Bibl. nat. Mss. fr. 15230.
Adieu, mon cher d'Alembert ; je suis et je serai toujours la même pour vous. N'en doutez point, et aimez-moi à votre tour. f>
L'appel ne fut pas entendu ; la lettre resta sans réponse ; et ce fut le dernier rayon du soleil de leur amitié. A la un de septembre, dès la rentrée de d'Alembert dans le salon de Saint- Joseph, les anciens griefs reparurent ; plus que jamais les rapports se tendirent ; et l'on vécut, de part et d'autre, dans un état de paix armée, précurseur de la guerre ouverte. En janvier suivant, étonné du silence que garde madame du Deffand sur son assidu commensal. Voltaire, pour tâter le terrain, risque une interrogation discrète : « Avez-vous le plaisir de voir souvent M. d'Alembert ? Non seulement il a beaucoup d'esprit, mais il l'a très décidé, et c'est beaucoup. — Je vois assez souvent d'Alembert, répond-elle d'un ton sec ; je lui trouve, ainsi que vous, beaucoup d'esprit \ » A dater de ce jour, elle ne prononcera plus son nom. Elle le bannit de sa correspondance, comme elle en a, depuis déjà longtemps, exclu Julie de Lespinasse — silence des soirs d'orage, avant les éclats de la foudre.
La scène qui suit est si connue, l'histoire, le roman même^ s'en sont si souvent emparés, que l'on éprouve quelque embarras à la raconter de nouveau. J'en dirai cependant ce qui importe à l'intelligence du récit, en insistant sur les quelques détails omis par mes prédécesseurs. L'origine du conflit, ou du moins sa cause extérieure, est dans l'étrange plan de journée adopté, comme nous
1 Lettres des 6 et 14 janvier 1764. Éd. Lescure.
2 Voir notamment La fille de lady Rose, par madsime Humphry Ward.
Tavons vu, par madame du Deffand, et qu'elle résume elle-même dans les termes suivants : « Je suis cinq heures de la nuit livrée à mes belles réflexions ; j'épuise tous les livres pendant quatre ou cinq heures ; je dors deux ou trois heures sur les onze heures ou midi ; je me lève fort tard ; sur les six heures, les visites arrivent... ^ & Un peu après le moment indiqué, vers les sept heures du soir, presque chaque jour paraissait d'Alembert, pour regagner à neuf le logis de sa vitrière ^. Telle était, ostensiblement, sa coutume invariable ; mais, depuis ces dernières années, le philosophe avait pris l'habitude de monter tout d'abord à l'étage supérieur, dans la chambre particulière de mademoiselle de Lespinasse. Il y passait une heure ou deux ; ces moments de libre entretien étaient pour eux pleins de délices. Ce qui suffit à démontrer, s'il était nécessaire, l'innocence de ces rendez-vous, c'est qu'ils y conviaient fréquemment certains de leurs amis communs, Turgot, Chastellux ou Marmontel. Ces petites réunions se changèrent peu à peu en institution régulière ; dans la chambrette étroite, se tint un cercle en miniature, une « avantsoirée » familière, clandestine, dérobée à la jalousie ombrageuse de madame du Deffand, et empruntant sans doute un nouveau charme à l'attrait du mystère et du fruit défendu. D'ailleurs, et malgré toutes les précautions, la découverte, un jour ou l'autre, était inévitable, et l'on s'étonne seulement qu'elle ait autant tardé.
C'est à la fin d'avril * qu'eut lieu la catastrophe.
1 Lettre à Walpole du 7 février 1772. ÊcL Lescure.
2 Lettre de madame du Deffand du 7 juillet 1763. Loc. cit.
s Cette date résulte d'une lettre adressée à Voltaire par madame du Deffand, le 2 mai 1764. Elle excuse son retard à écrire en
Soit. hasard, soit indiscrétion, la marquise apprit brusquement le terrible secret. Sa surprise fut sans borne, ainsi que sa colère. Son imagination fougueuse grossit et déforma les choses. Rapprochant ces concihabules de tout ce -qu'on a lu plus haut, elle y crut voir un abus de confiance, un audacieux défi, un complot machiné pour lui voler tous ses amis et, comme écrit madame de la Ferté-Imbault, pour « dresser autel contre autel » à ses dépens et sous son propre toit. Elle eut sur l'heure avec Julie une explication décisive, et l'entretien suivit le cours trop ordinaire en pareil cas : des traits piquants, elles en vinrent aux paroles amères, et des paroles amères aux mots irréparables. Les mémoires de l'époque, joints à certains passages d'une lettre de madame du Defïand, laissent assez deviner la tournure que prit cette querelle. Tout le passé leur remonta aux lèvres : l'une rappela ses bienfaits, fit valoir ses bontés, parla d'ingratitude, de perfidie, de « trahison », évoqua la classique image du « serpent qui paie d'une morsure le sein où il fut réchauffé. La riposte de l'autre eut la véhémence d'une attaque : comment aurait-elle pu aimer celle de qui, dès longtemps, elle s'est sentie « détestée, abhorrée D, qui n'a cessé de « l'écraser » sous le poids de son despotisme, de la froisser dans tous ses sentiments, de l'abreuver, avec une ingéniosité savante, d'avanies et d'humiliations ? Ce fut, des deux côtés, comme une impétueuse avalanche de reproches et de récriminations ; le long
invoquant le trouble général causé par la mort de madame de Pompadour, puis * les embarras domestiques » qui ont bouleversé sa maison. Madame de Pompadour étant morte le 15 avril, la scène avec Julie se place naturellement dans les jours qui suivent.
flot des rancunes amassées depuis des années au fond de leurs âmes silencieuses creva ses digues, s'épandit au dehors, semblable à une lave bouillonnante.
Après un tel éclat, la vie commune n'était plus tolérable ; elles le sentirent toutes deux ; la séparation s'effectua par un mutuel accord. « Elle fut brusque », dit Marmontel ; il semble néanmoins que la rupture, le premier jour, ne fut pas absolue, tout au moins pas irrévocable. Cela résulte du billet que Julie, quelques jours plus tard, fit parvenir à la marquise ^ : « Vous m'avez fixé un terme, madame, pour avoir l'honneur de vous voir ; ce terme me paraît très long, et je serais très heureuse si vous vouliez l'abréger. Je n'ai rien plus à cœur que de mériter vos bontés ; daignez me les accorder, et m'en donner la preuve la plus chère, en m'accordant la permission de vous aller renouveler moimême l'assurance d'un respect et d'un attachement qui ne finiront qu'avec ma vie... » Ces lignes émues, affectueuses et d'un ton presque repentant, auraient, en toute autre occasion, touché le cœur de madame du Deffand ; s'ils la trouvèrent implacable, c'est que, postérieurement à la découverte du « crime », un fait s'était produit qui en avait singulièrement aggravé l'importance. Dans la colère du premier jour, la marquise, en effet, avait eu l'idée mameureuse de mettre à d'Alembert le marché à la main : qu'il opte sur-le-champ entre l'ancienne et la nouvelle amie, mais qu'il ne se flatte point de continuer à les cultiver l'une et l'autre ! Le choix était tout fait, et la décision fut vite prise : sans l'ombre d'une hésitation, d'Alem-
1 Mardi 8 mai 1764.
bert prit congé de cette maison dont il avait été vingt ans Toracle, et le salon de Saint- Joseph fut pour toujours en deuil de son plus fidèle visiteur. Ce coup, qu'elle aurait dû prévoir, frappa madame du Defïand en plein cœur ; elle ne s'en consola jamais ; jamais elle ne le pardonna à celle qu'elle regardait comme l'auteur responsable. « Sans elle, j'aurais conservé d'Alembert ! » s'écriera-t-elle bien des années plus tard, dévoilant ainsi d'un seul mot l'origine réelle de la brouille et le motif de son opiniâtre rancune.
Quand, au lendemain d'une si douloureuse défection, lui parvint le message de mademoiselle de Lespinasse, on devine quel accueil reçut ce rameau d'olivier : « Je ne puis ^ consentir à vous revoir sitôt, mademoiselle ; la conversation que j'ai eue avec vous, et qui a déterminé notre séparation, m'est dans le moment encore trop présente. Je ne saurais croire que ce soient des sentiments d'amitié qui vous fassent désirer de me voir... Que feriezvous de moi aujourd'hui ? De quelle utilité pourrais-je vous être ? Ma présence ne vous serait point agréable ; elle ne servirait qu'à vous rappeler les premiers temps de notre connaissance, les années qui l'ont suivie, et tout cela n'est bon qu'à oublier. Cependant, si par la suite, vous veniez à vous en souvenir avec plaisir, et que ce souvenir produisit en vous quelque remords, quelque regret, je ne me pique point d'une fermeté austère et insensible, je démêle assez bien la vérité. Un retour sincère pourrait me toucher et réveiller en moi le goût et la tendresse que j'ai eus pour vous ; mais en attendant, mademoiselle, restons comme nous sommes,
1 Mercredi gjmai.
et contentez- vous des souhaits que je fais pour votre bonheur. »
Cette sèche réponse, ce hautain refus, devaient fermer la porte à toute idée de rapprochement. Piquée a-u vif dans son orgueil, Julie s'abstint de toute nouvelle démarche ; un mur de glace s'érigea entre les deux femmes, plus étrangères désormais l'une à l'autre que si jamais elles ne se fussent connues. Mais silence et indifférence ne sont point synonymes : dans ces âmes également ardentes, la tendresse envolée laissa place à la haine, une de ces haines profondes qui, pour s'exprimer rarement en paroles, n'en sont que plus tenaces et plus enracinées. Il faut reconnaître toutefois que, si des deux côtés le ressentiment fut le même, les mauvais procédés appartinrent tout à madame du Deffand ^ Sa prétention première fut d'interdire à ses amis, même à ses simples connaissances, tout commerce avec celle qui l'avait, à son dire, odieusement trompée et trahie ^ et de créer le vide autour
1 Entre autres méchants tours joués par madame du Deffand à son ancienne compagne, cette dernière, dans une lettre du 15 juillet 1771, se plaint d'une « tracasserie » qui fit, dit-elle, grand tapage dans leurs sociétés respectives, mais dont elle ne précise pas les circonstances : < Madame du Deffand me fait ime noirceur de l'enfer. Elle m'a mêlée à toute cette tracasserie entre madame Necker et madame de Marchais ; elle m'a compromise vis-à-vis de madame d'Amville, et tout cela est encore plus absurde que méchant... ^ M. d'Alembert est furieux, et moi, au milieu de tout cela, je suis calme comme l'innocence et froide comme l'indifférence. » Deux jours après, le 17 juillet : < Cette grande affaire, reprend-elle, a été terminée à ma plus grande gloire. Il a été arrêté et convenu tout d'une voix que madame du Deffand est la plus méchante créature que Dieu ou le diable ait jamais créée. Le comité, ou le tribunal, où l'affaire a été rapportée était composé de madame la duchesse d'Anville, M. l'Ambassadeur (Carracioli), M. de Vaines et moi... » Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.
2 Lettre de Walpole, du 28 septembre 1774.
de son ennemie. Mais l'exemple de d'Alembert et la crainte qu'il ne fût suivi la détournèrent d'insister davantage. Elle battit en retraite, et elle fit prudemment. Des habitués de Saint-Joseph, il n'est pas un seul, en effet, qui, plus ou moins hautement, ne prît parti pour la plus jeune, pour la plus faible, pour la plus pauvre, et la plus isolée. Hénault, d'Ussé, Turgot, Chastellux, la comtesse de Boufïlers, la duchesse de Châtillon, la maréchale de Luxembourg, d'autres encore aux noms moins éclatants, coururent dès le lendemain porter à mademoiselle de Lespinasse l'assurance de leur intérêt et de leur attachement fidèle. La marquise trouva des censeurs jusque dans sa propre fa.mille ; à l'exception du chanoine de la Sainte-Chapelle, trop amoureux de son repos pour se mêler de « cette tracasserie », et de madame d'Aulan, « qui n'avait d'autre chose en vue que la succession de sa sœur ^ », la plupart des Vichy — Gaspard, sa femme, tous ses enfants — se déclarèrent en faveur de Julie. Même, avec l'ardeur de son âge, Abel se prononça avec ime vivacité telle, que madame du Deffand en fit de grandes plaintes à son père^ et lui garda toujours rancune; lorsque
1 Journal de la comtesse de Vichy, belle-sœur de la marquise d'Aulan. Arch. de Roamie.
2 L'année suivante, mademoiselle de Lespinasse, dans une lettre à Abel de Vichy, fait allusion à de nouvelles récriminations de la marquise sur le même sujet : «Il me semble que les plaintes de madame du Deffand à monsieur son frère... ont été tout aussi ridicules c.ue celles qui ont suivi l'aveu de votre crime, oui, votre crime, car c'en est un de ne pas avoir la bassesse de servir la haine d'une personne qui semble n'exister que pour ce sentiment... Heureusement son grand crédit ne s'étend pas jusq[u'à pouvoir nuire à personne ; elle souffre sans doute de cette impmssance, mais c'est là de ces maux dont on n'oserait se plaindre !... » (Lettre du i8 mars 1765. Arch. de Roanne.)
longtemps après, il vint en séjour à Paris : « Votre fils, écrit-elle à Gaspard de Vichy ^ n'aura pas été content de moi. J'ai appris qu'il avait des liaisons qui ne conviennent pas à celles que j 'étais disposée à avoir avec lui ; mais chacun doit se conduire selon son goût ou son intérêt... *
Devant le toile général et la menace de tant de défections, force fut de se taire et de fermer les yeux, mais la déception fut cruelle et la blessure saigna longtemps. Elle continua de recevoir ceux que, dans son for intérieur, elle regardait comme des transfuges, mais elle leur retira toute confiance et toute affection, comme il appert de maint passage de sa correspondance. Dix ans plus tard, Walpole — son nouveau favori, celui qui dans son cœur a pris la place de d'Alembert — écrivant à Conway, croit encore devoir l'inviter, dans les termes les plus pressants, à s'abstenir de toute liaison avec Julie : « Cela désobligerait mon amie plus que tout au monde, mais elle ne vous en dirait jamais un mot. J'en serais aussi fort blessé, je l'avoue... Je m'étends sur ce sujet, parce qu'elle a des ennemis assez acharnés pour s'efforcer de conduire tous les Anglais chez mademoiselle de Lespinasse. » Cette animosité s'étend au delà de la tombe ; en décembre 1776, six mois après la mort de celle qu'elle a nommée «la Muse de V Encyclopédie », ayant reçu de madame de Boufflers une lettre a très bien écrite, très touchante &, et tout imprégnée de tendresse : « Je m'en laissais attendrir, dira-t-elle, mais je me suis rappelé sa conduite avec feu la demoiselle, et mon cœur s'est fermé ! »
î Lettre reproduite dans le journal de la comtesse de Vichy. Passim.
L'excuse de cette haine exaspérée est dans la douleur qu'elle éprouve, douleur d'autant plus vive que, par orgueil, elle cherche à la dissimuler, mais qui perce pourtant à travers toutes ses réticences. En sa vie misérable, il s'est écoulé quelque chose que rien ne pourra remplacer. Tel est son accablement que, dans les premiers temps, elle doit poser sa plume, d'ordinaire si alerte. S'excusant auprès de Voltaire de son retard à lui répondre, elle invoque « les peines, les embarras domestiques qui, dit -elle, ont troublé mon faible génie. Je voulais attendre d'être un peu plus calme pour pouvoir causer avec vous \ » Quelques lignes plus bas : «Vous voulez que je vous fasse part de mes réflexions ? Oh ! monsieur, que me demandez-vous ! Elles se bornent à une seule ; elle est bien triste : c'est qu'il n'y a, à le bien prendre, qu'un seul malheur dans la vie, qui est d'être né... Vous voyez combien j'ai l'âme triste, et que je prends bien mal mon temps pour vous écrire ; mais, monsieur, consolez-moi, écartez les vapeurs noires qui m'environnent...^ f> Elle se remet pourtant en apparence, reprend soupers et réceptions, le train de l'existence mondaine, mais sans goût, sans entrain, sans illusion aussi sur ceux qu'elle associe désormais à son sort : « Rien ne m'attache dans ce pays-ci ', et la société où je me trouve engagée me ferait dire ce que M. de La Rochefoucauld dit de la Cour : Elle ne rend pas heureux, mais elle empêche qu'on le soit ailleurs. » Même note encore, quatre
1 Lettre du 2 mai 1764. Éd. Lescure.
2 « Tous les maux physiques, reprend-elle quinze jours plus tard, quelque grands qu'ils soient, attristent et abattent moins l'âme que le chagrin que causent le commerce et la société des hommes. > (16 mai 1764. éd. Lescure).
8 29 mai 1764. Ibidem.
ans après : «J'eus hier douze personnes S et j'admirais la différence des genres et des nuances de la sottise. Nous étions tous parfaitement sots, mais chacun à sa manière ; tous semblables, à la vérité, par le peu d'intelligence, tous fort ennuyeux. Tous me quittèrent à une heure, et tous me laissèrent sans regrets. î> Et quand enfin, au déclin de sa vie, elle en établit le bilan : « Le nombre de mes connaissances est assez étendu, dira-t-elle, mais je n'ai pas un ami, excepté Pont-de-Veyle, qui, les trois quarts du temps, m'impatiente à mourir. &
Notons ici l'erreur où tombe Horace Walpole, quand il reproche à madame du Deffand de ressembler à cet Anglais qui, lorsqu'il perdait un ami, se rendait au café Saint-James pour en choisir sur l'heure un autre. Dans la réalité, du jour de sa rupture avec d'Alembert et Julie, — en exceptant ce même Walpole, presque toujours absent, et dont l'égoïste dureté la rebute souvent sans pitié — elle n'a plus dans son entourage que des indifférents, des gens que sa réputation attire et que ses reparties amusent, sans qu'ils se soucient d'elle plus qu'elle n'a souci d'eux, quelquefois même de simples parasites, « qui mangent ses soupers, clignent de l'œil l'un à l'autre », et abusent de sa cécité pour la tourner en dérision ^. La seule personne à laquelle elle se fie est la compagne salariée qui remplace Julie auprès d'elle, mademoiselle Sanadon * — « la Sanadona », comme elle l'appelle — vieille fille dévouée et complaisante,
1 3 décembre 1767. Ibidem.
2 «Jusqu'à ce vieux radoteur de président (Hénault), qui la traite aujourd'hui comme un chien >, écrit Walpole.
^ Elle était la nièce du Père Sanadon, jésuite, précepteur du prince de Conti, connu pour sa traduction d'Horace et pour ses poésies latines.
mais médiocre d'esprit, bavarde et ennuyeuse : « Elle veut me revenir trouver, écrira la marquise, jugeant qu'elle m'est fort nécessaire. Elle ne se trompe pas ; elle est pour moi ce qu'est un bâton pour gens de ma confrérie. »
Un vrai désert, au fond, que ce salon de Saint- Joseph, tout peuplé d'allants et venants et tout bourdonnant de causeries. Ainsi en juge la maîtresse du logis, le jour où elle dépeint sa situation à Voltaire, en ces lignes désespérées : « Vous ne pouvez savoir par vous-même quel est l'état de ceux qui ont eu des amis, et qui les ont perdus sans pouvoir les remplacer. Joignez à cela de la délicatesse dans le goût, un peu de discernement, beaucoup d'amour pour la vérité. Crevez les yeux à ces gens-là, et mettez-les au milieu de Paris, de Pékin, enfin où vous voudrez ; et je vous soutiendrai qu'il serait heureux pour eux de n'être pas nés ! »
De cette misère de sa vieillesse, c'est à Julie de Lespinasse que s'en prendra toujours la marquise du Deffand, lui attribuant tous les mécomptes, tous les chagrins, tous les abandons dont elle souffre \ Aussi la seule idée qu'elle pourrait jamais la revoir suffit à la mettre en fureur ; à Walpole qui un jour, sur une phrase mal interprétée, la questionne sur ce point : « Je ne saurais comprendre, répond-elle avec véhémence, comment vous n'avez pas vu que c'était une plaisanterie ; je ne voudrais pas lui devoir de me sauver de l'échafaud ! Je suis pressée de vous ôter de la tête une opinion
1 A l'avènement de Turgot au ministère : « Je le voyais tous les jours, écrit-elle, il y a quatorze ou quinze ans. La Lespinasse m'a brouillée avec lui, ainsi qu'avec tous les autres Encyclopédistes. >
aussi avilissante ! & Lorsqu'elle apprend la fin précoce de celle qu'elle a regardée quelque temps comme sa fille adoptive : «Mademoiselle de Lespinasse, écrit-elle, est morte cette nuit à deux heures après minuit. C'aurait été pour moi autrefois un événement ; aujourd'hui, ce n'est rien du tout. » Telle est son oraison funèbre, à laquelle, causant le lendemain avec une femme de ses amies, elle ajoute cette raillerie cruelle : « Si elle est en Paradis, la Sainte Vierge n'a qu'à y prendre garde, car elle lui enlèvera l'affection du Père Éternel ! » Détournons-nous de ce triste spectacle, et laissons madame du Deffand achever lentement ses jours dans la haine et le désespoir, pour suivre dans sa destinée nouvelle sa protégée d'hier, aujourd'hui son ennemie, et demain sa rivale. Déclin de l'une, essor de l'autre, tel fut le double résultat de leur séparation. Libre de toute entrave, sortant de la pénombre pour vivre en pleine lumière, Julie de Lespinasse pourra dorénavant donner toute sa mesure. Sa personnalité, tenue jusqu'à présent dans un effacement volontaire, va s'afiirmer, se dégager pleinement ; et ce sera merveille de voir la petite provinciale devenir, du jour au lendemain, l'une des reines de Paris, sans aide, sans nom et sans argent, par le magique pouvoir de son irrésistible séduction. La période qui va succéder aux dix années de Saint- Joseph sera, pour l'héroïne de cette étude, la plus heureuse peut-être, la plus triomphante à coup sûr et la plus brillante de sa vie.