CHAPITRE V
Mademoiselle de Lespinasse s'installe rue Saint-Dominique. — Son appartement, — Ses ressources financières. — Elle est atteinte de la petite vérole. — D'Alembert tombe malade à son tour, — Il vient loger dans la maison de Julie. — Tous deux prennent le parti de faire ménage commun. — • Ère de calme et de bonheur, — Leur intimité avec madame Geoffrin. — Avantages qui en résultent pour Julie. — Mademoiselle de Lespinasse veut fonder un salon. — Succès rapide de cette difficile tentative. — Art merveilleux qu'elle déploie dans ce rôle. — Caractère particulier du salon de la rue Saint-Dominique. — Union qu'elle sait maintenir entre ses familiers. — Influence du nouveau cénacle dans le monde littéraire et dans l'Académie.
Il est permis de soupçonner une vague intention de défi, ou tout au moins quelque malice, dans le choix du logis où mademoiselle de Lespinasse, au lendemain de sa brouille avec la marquise du Deffand, fixa le siège de sa célébrité naissante et, comme dit un contemporain, « ouvrit boutique de bel esprit ». A cent mètres à peine du monastère de Saint- Joseph, dans la même rue Saint-Dominique, se trouvait ime petite maison qui faisait face au couvent de Bellechasse, au coin de la rue du même nom ; le sieur Messager, « maître menuisier à Paris », en était le propriétaire. C'est là que s'installa Julie, porte à porte, pour ainsi dire, avec son ancienne protectrice. Elle y loua le second et le troisième étages, moyennant xm loyer
de neuf cent cinquante livres, plus «quarantedeux livres dix sols pour contribution aux gages du portier ». La somme, sans être énorme, ne laissait pas de grever son budget d'une assez lourde charge. L'inventaire de la succession de mademoiselle de Lespinasse ^ et les documents inédits que j'ai eus sous les yeux^ nous fournissent, en effet, des données très précises sur l'étendue de ses ressources. A l'époque où nous sommes, elle jouissait, outre la modeste pension léguée par la comtesse d'Albon, d'une rente de six cent quatre-vingtdouze livres sur le duc d'Orléans, constituée par contrat du 16 juillet 1754 — sans doute par l'en* tremise de madame du Deffand — et de deux autres rentes, également viagères, de six cents et de deux mille livres, dont l'origine n'est pas exactement connue ^. Son revenu montait donc au total à trois mille cinq cent quatre-vingt-douze livres, suffisant strictement pour vivre, mais ne lui laissant pas « un sol d'argent liquide î> pour parer aux dépenses de son installation.
Fort heureusement pour elle, ses amis y pourvurent. Hénault, Turgot, d'Ussé, madame de Châtillon, se cotisèrent pour subvenir à ses premiers
1 Pièces publiées par M. Eugène Asse à la suite de sa brochure : Mademoiselle de Lespinasse et madame du Deffand, et par M. Charles Henry en appendice des Lettres inédites de mademoiselle de Lespinasse.
2 Dossier communiqué par M. Gaston Boissier.
3 De ces deux rentes viagères, l'une, de six cents livres, fut constituée par contrat du 26 mai 1758, l'autre, de deux mille livres, par contrat du 6 octobre 1763. Des documents qui m'ont été gracieusement communiqués par M. Gaston Boissier, il résulte que ces deux pensions étaient versées à mademoiselle de Lespinasse * sur les revenus du Roi », ce qui paraît confirmer l'assertion des Mémoires de Marmontel qu'une partie des revenus de Julie provenait directement de la cassette de Louis XV, sur la demande du duc de Choiseul.
besoins. La maréchale de Luxembourg lui fit présent d'un mobilier complet. Enfin madame Grôoffrin, sollicitée par d'Alembert, fit davantage à elle seule que tous les autres réunis. Loin d'être liée avec Julie, elle ne la connaissait encore que de réputation ; mais, soit pitié sincère de la détresse qu'on lui peignait, soit désir de faire pièce à madame du Deffand, son ennemie et sa «bête noire », elle frappa Tun de ces grands coups auxquels se complaisait son double amour du faste et de la bienfaisance. Dans sa galerie, elle prit ses trois plus beaux Van Loo et les offrit à l'impératrice de Russie, qui en donna dix mille écus. Une partie de cette somme servit à l'emménagement de Julie ; le surplus ^ fut remis à Joseph de la Borde, le richissime « banquier du Roi », qui, en retour, souscrivit l'engagement de faire à la jeune fille une rente à vie de deux mille livres. A ce don généreux, madame Geoffrin joignit bientôt une pension d'un millier d'écus, sur laquelle elle garda un si complet silence que sa fille, la marquise de la Ferté-Imbault, n'en connut l'existence qu'à la mort de sa mère, par l'examen de ses livres de comptes ^. Grâce à ces libéralités, la fortune viagère de mademoiselle de Lespinasse atteignit graduellement le chiffre de huit mille cinq cents livres environ^. C'était, non la richesse, mais du moins une certaine aisance * ; et, par le fait, son train de vie
1 Soit vingt mille livres. Contrat en date du 5 octobre 1764.
2 Souvenirs inédits de madame de la Ferté-Imbault. Arch. du marquis d'Estampes.
3 11 y faut ajouter trois mille livres de pension, qui furent constituées par la suite à mademoiselle de Lespinasse par M. de Vaines et par un autre donateur dont le nom est inconnu.
4 Les lettres de mademoiselle de Lespinasse font cependant plus d'une fois allusion à ses embarras pécuniaires. La cause en est sans doute dans le peu d'ordre et d'économie qu'elle apportait
est, dès les premiers mois, honorable et déeent. Elle a quatre domestiques à ses gages : une femme de chambre, une femme de charge, une cuisinière et un valet \ Son appartement a bon air, sans luxe, mais commode et confortablement meublé. Nous en connaissons le détail, ainsi que la distribution. Elle habite le second étage : de l'antichambre, assez étroite, une porte ouvre sur un petit salon, aux boiseries blanches, aux rideaux de soie cramoisie, un salon quelque peu encombré de fauteuils, de bergères, d'ottomanes, sièges bas, moelleux et favorables aux causeries ; çà et là des commodes, des secrétaires de bois de rose, une « petite chiffonnière de bois de merisier », un bureau à cylindre, un rouet à filer de la laine, un buste de Voltaire en marbre et im autre de d'Alembert ; au-dessus de la cheminée s'érige une pendule ciselée par Masson. Près du salon, et donnant sur la rue, est la chambre à coucher, tendue aussi de damas rouge, avec une vaste alcôve où, sous une <i housse à l'impériale », se dissimule un lit « large de quatre pieds &, qu'enveloppent des rideaux assortis. Au même étage sont im cabinet de
dans la gestion de son ménage. Plus occupée de sentiments et d'idées que de questions pratiques, elle joignait à cette disposition une facilité de dépenses que révèle notamment l'inventaire de sa garde-robe. On n'y trouve pas moins de quarante robes de soie et de satin, autant de manteaux, de mantelets et de pelisses, enfouis dans ses armoires, le reste des objets de toilette à l'avenant, profusion peu en rapport avec l'existence d'une femme valétudinaire, qui, dans ses dernières années, ne sortait guère de^ son logis.
1 Voici, pour les curieux de détails, les noms de ces divers personnages : Éloy Raimbault, domestique, Marie-Geneviève- Sylvain Beaujon, cuisinière, Marie Plainchant, dite Joinville, femme de charge, Louise- Agnès Saint-Martin, femme de chambre. Tous demeurèrent de longues années à son service, et la plupart figurent dans son testament.
toilette et une chambre de domestique ; au troisième, la cuisine, le logement de la femme de chambre et quelques pièces « de débarras », qui restèrent d'abord sans emploi. Telle est, vue d'un rapide coup d'œil, la demeure où Julie va passer douze années, les dernières de sa vie.
Cette existence nouvelle eut un début fâcheux. A peine installée dans ses meubles, Julie tomba malade, et bientôt les médecins reconnurent la petite vérole. C'était un mal dont elle avait grand*peur ; mais, trompée par les apparences d'une indisposition dont elle avait souffert dans sa première jeunesse, elle s'était crue à l'abri du fléau et s'était refusée à subir l'inoculation, dont l'usage commençait à se répandre en France. « Je ne suis pas encore consolée, écrira-t-elle à ce souvenir S d'avoir cru jadis faussement que j'avais eu la petite vérole. Mon Dieu, que je me serais évité de maux et de malheurs ! » Le cas fut grave, et l'on craignit un moment pour ses jours. « Mademoiselle de Lespinasse est dangereusement malade de la petite vérole, mande Hume à madame de Bouffi ers '^. Je suis heureux de voir que d'Alembert, en cette circonstance, oublie sa philosophie. » D'/dembert fit preuve, en effet, d'un dévouement presque héroïque : bravant la contagion, surmontant toute fatigue, il veilla nuit et jour au pied du lit de son amie, la quittant quelques heures à peine pour prendre un instant de repos dans son lointain logis. Ses soins contribuèrent puissamment à la disputer à la mort. Elle guérit, mais la convalescence fut longue, et sa santé se ressentit toujours de cette secousse. Elle
1 Lettre du 26 novembre 1771 à Abel de Vichy. Arch. de Roanne.
2 Privaie correspondance of David Hutne^ London, 1820.
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en garda une grande faiblesse, des maux de tête affreux ; la vue surtout — dont la délicatesse était chez les Vichy une tare héréditaire ^ — resta sérieusement altérée ; de constantes rechutes d'ophtalmie l'obligèrent depuis lors à recourir sans cesse à l'aide d'un secrétaire. Au point de vue plastique, les suites furent aussi désastreuses, quoi qu'ait prétendu d'Alembert : « Elle est assez marquée de la petite vérole, écrivait-il à Hume, mais sans en être défigurée le moins du monde. » Il n'est que trop certain, malgré cette assertion, que son visage, autrefois agréable, fut irrémédiablement « gâté », les traits grossis, le teint perdu. Mademoiselle de Lespinasse le reconnaît elle-même en plusieurs passages de ses lettres, et, quoiqu'elle fasse courageusement contre fortune bon cœur, elle est trop femme pour ne pas souffrir cruellement de cette sorte de déchéance.
Julie à peine remise, ce fut le tour de d'Alembert. Les inquiétudes, les émotions récentes, tant de nuits passées sans sommeil eurent un contrecoup immédiat sur sa constitution fragile : «J'ai, écrit-il ^, un estomac qui me joue d'aussi mauvais tours que si je l'obhgeais à digérer tout ce qui se fait et tout ce qui se dit en France. » Malgré la sévérité de sa vie, sa sobriété légendaire, cet état ne fit qu'empirer ; il fut pris au printemps d'une fièvre, d'abord modérée, puis soudainement si violente, que Bouvard, son médecin, huit jours durant n'osa se prononcer. C'est ce que le malade, à l'issue de cette crise, mande en ces termes à Voltaire :
1 Sans parler de madame du Deffand, Gaspard de Vichy et son fils Abel souffraient perpétuellement des yeux ; leur correspondance renferme nombre de recettes pour remédier à ce maJ.
29 juillet 1764.
«J'ai pensé aller demander une pension au Père Étemel, qui sûrement ne m'aurait pas traité plus mal qu'on ne fait à Versailles. Une inflammation d'entrailles ^ m'a mis un pied dans la barque à Caron, dans laquelle il me semble que je descendrais sans regret. Heureusement, ou malheureusement, le danger n'a pas été long... Il faut, ajout e-t-il railleusement, que le diable, qui nous guette l'un et l'autre, ne sache pas son métier ; ou ïlsSe console apparemment en pensant que ce qui est différé n'est pas perdu. » A cette période aiguë succédèrent une langueur, une prostration des forces, dont Bouvard accusa le logis de la vitrière, logis étouffant et malsain, oii, par reconnaissance pour sa mère adoptive, se confinait le philosophe, « une petite chambre, dit Marmontel, mal éclairée, mal aérée, avec un lit à tombeau très étroit », un « cachot où je ne respirais pas », confessera plus tard d'Alembert. Dès qu'il fut transportable, le médecin exigea pour la convalescence un plus confortable séjour. Un ami généreux, le financier Watelet, proposa son hôtel, proche du boulevard du Temple. L'offre fut acceptée et, pour la première fois depuis son plus jeune âge, d'Alembert échappa aux mains de sa nourrice : « Voilà un jour remarquable, s'écrie Duclos sur la nouvelle ; c'est aujourd'hui que l'on a sevré d'Alembert "^ ! i>
Nous connaissons assez Julie pour qu'il soit superflu de longuement insister sur la conduite qu'elle tint pendant cette maladie. Elle réclama
1 Si l'on en croit Marmontel, ce fut plutôt une < fièvre putride. »
2 « D'Alembert est comme hors d'afîaire, écrivait peu après à Hume M. d'Angiviller. Il a été transporté chez Watelet ; il s'en trouve fort bien, il plaisante, dit de bons mots et s'impatiente. Tout cela est de bon augure. > {Life of David Hume, par Burton.)
la première place au chevet du patient et lui rendit, en sœur dévouée, tous les soins qu'il avait pris d'elle. « Quoi qu'on en pût penser ou dire, témoigne Marmontel, elle s'établit sa garde-malade. Personne n'en pensa et n'en dit que du bien. » Elle n'en resta pas là ; lorsqu'il fut hors d'affaire, elle prétendit ne plus se séparer de lui. A l'étage supérieur de son appartement, quelques chambres restaient vacantes, simples d'aspect et peu spacieuses, plus claires et plus saines néanmoins que la misérable soupente dont d'Alembert s'était jusqu'alors contenté. Elle le pria affectueusement d'y élire domicile, moyennant un faible loyer ^ ; ils prendraient leur repas ensemble, et cette intimité constante réaliserait le plus doux rêve que puisse former la plus exigeante amitié. Comment refuser une telle offre ? Il n'y songea pas un instant. Par égard pour la bienséance, à ses amis il donna pour prétexte les prescriptions de son médecin et les besoins de sa santé : « Je sens que l'air m'est absolument nécessaire; je vais chercher un logement où il y en ait '^. » Mais, plus sincère avec lui-même, il dévoile sans détour le vrai motif de sa résolution : « Ah ! ma pauvre nourrice, vous qui m'avez mieux aimé que vos propres enfants... je vous ai quittée pour obéir à un sentiment plus tendre ^. » Les arrangements furent promptement terminés ; l'automne de 1765 trouva d'Alembert installé dans la maison du menuisier de la rue Saint-Dominique, faisant ménage commun avec
1 Quatre cents livres par an.
2 Lettre du 13 août 1765, à Voltaire.
^ Aux mânes de mademoiselle de Lespinasse. Passim. — D'Alembert fit à madame Rousseau, « pour la dédommager de son mieux >, une pension viagère de six cents livres. Elle mourut à l'âge de quatre-vingt-douze ans.
celle qui, depuis dix ans, régnait uniquement sur son cœur,
La tentative était osée ; sans parler même de l'opinion du monde, cette association quasiment conjugale, pour une femme jeune encore et de nature fougueuse, offrait des risques évidents. Pourtant cette même Julie que nous verrons plus tard si soucieuse du qu'en-dira-t-on semble n'avoir aucunement redouté les suites de ce parti audacieux : «Rien ne tire plus à conséquence, dit-elle d'un grand sang-froid ^ quand on a trente ans, et qu'on est ce qu'on appelle, en beau style, grêlée ». Plus qu'à ces faibles raisons, sa sécurité tient sans doute à la conscience qu'elle a du calme de son cœur, et peut-être — si j'ose le dire — à la confiance que lui inspirent les bruits accrédités sur la vertu sans tache, l'innocuité de d'Alembert. « Elle a fini par vivre avec lui, écrit malicieusement Rousseau, s'entend en tout bien tout honneur, et cela ne peut même s'entendre autrement. &
Quoi qu'il en soit, et quelle que fût alors la largeur des idées courantes, il est bien difficile à croire que cette situation étrange ait échappé, les premiers temps, à tout malveillant commentaire. Hume, en débarquant à Paris précisément à cette époque, ne fera, selon l'apparence, que dire tout haut ce que pensent tout bas bien des gens, en écrivant avec sa simplicité britannique :«J'ai été voir mademoiselle de Lespinasse, la maîtresse de d'Alemhert, qui est réellement l'une des femmes
1 Lettre à madame *. Papiers du président Hénault. Passim.
les plus intelligentes de Paris ^ » Si ces insinuations laissent Julie insensible, par contre elles troublent d'Alembert et l'irritent plus qu'il ne faudrait. Son état d'amoureux transi et de soupirant sans espoir lui rend la fibre étrangement chatouilleuse ; à une innocente plaisanterie de son ami Voltaire, il repond d'un ton dépité : « Si vous êtes amour eux y ditesvous, restez à Paris, A propos de quoi me supposezvous l'amour en tête ? Je n'ai pas ce bonheur ou ce malheur-là, et mes entrailles sont d'ailleurs trop faibles pour avoir besoin d'être émues par autre chose que par mon dîner. » Et du propos qui l'a vexé il se prend aussitôt à madame du Deffand, sans preuve et sans autre motif que la rancune qu'il lui conserve : «J'imagine bien qui peut vous avoir écrit cette impertinence, et à propos de quoi. Mais il vaut mieux qu'on vous écrive que je suis amoureux que si on vous mandait des faussetés plus atroces, dont on est bien capable. On n'a voulu que me rendre ridicule, et ce ridicule-là ne fait pas grand mal. » Même démenti et même indignation quand les gazettes, un peu plus tard, font allusion à quelque projet de mariage : « Eh ! mon Dieu ^, que de viendrais- je avec une femme et des enfants ! La personne à laquelle on me marie est, à la vérité une personne respectable par son caractère et faite par la douceur et l'agrément de sa société, pour rendre heureux un mari ; mais elle est digne d'un établissement meilleur que le mien, et il n'y a entre nous ni mariage, ni amour, mais de l'estime réciproque et toute la douceur de l'amitié. Je demeure actuellement dans la même maison
1 Thi life of David Hume, par Burton.
2 Lettre du 3 mars 1766, à Voltaire. Correspondance générale de VoCtaire.
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qu'elle, où il y a d'ailleurs deux autres locataires ; voilà ce qui a occasionné le bruit qui a couru. » Sur quoi, nouvelle diatribe contre l'infortunée marquise : « Je ne doute pas que ce bruit n'ait été appuyé par madame du Deffand... Elle sait bien qu'il n'en est rien de mon mariage, mais elle voudrait faire croire qu'il y a autre chose. Une vieille et infâme catin comme elle ne croit pas aux femmes honnêtes. Heureusement elle est bien connue et crue comme elle le mérite ! »
Le philosophe s'échauffait en pure perte. Bien mieux que ses colères et ses dénégations, l'attitude de Julie, sa tranquille assurance, sa franche et simple façon d'être, sans dissimulation, en pleine lumière du jour, suffirent à faire tomber soupçons et médisances, à faire taire les propos, à persuader les plus récalcitrants. L'heure vint, plus rapidement qu'on n'eût pu s'y attendre, où l'association fut acceptée de tous sans réticence et sans arrière-pensée, où les femmes les plus estimées, les plus irréprochables, — madame Necker, madame Geoffrin en tête, — tinrent à honneur de proclamer, par leurs paroles et leur accueil, leur foi dans la pureté d'une liaison platonique. « A Naples, écrit Galiani à son ami le marquis Tanucci ^ on dirait qu'ils sont mariés secrètement ; mais ici on se dispense de ces assertions inutiles... Mademoiselle de Lespinasse jouit du droit de vivre comme un être à part, aimée et estimée de tous, et la meilleure compagnie de Paris va chez elle. » « Rien de plus innocent que leur intimité, déclarera de même Marmontel ; aussi fut-elle respectée. La malignité même ne l'attaqua jamais, et la considération dont jouissait made-
1 Lettere di Ferdinando Galiani al marchese Tanuui, publiées par Bozzoni, Florence, 1880. Lettre du 13 mars 1769.
JULIE DE LESPINASSE i6î
moiselle de Lespinasse, loin d'en souffrir aucune atteinte, n'en fut que plus honorablement et plus hautement établie ^ &
Et cependant vit-on jamais communauté de vie plus étroite et plus familière ? Ils se consultent sur toutes choses et n'agissent que d'accord, comme le ménage le plus uni. Toutes les affaires où Julie est intéressée, même les plus personnelles, passent sous les yeux de d'Alembert, sont dirigées par lui avec un dévouement jaloux ; c'est lui qui touche ses rentes et qui place ses économies. Presque toujours, au moins dans les premières années, ils font ensemble leurs visites ; on ne se risque guère à les inviter l'un sans l'autre. Lorsqu'elle a des maux d'yeux, ce qui est trop fréquent, il prend l'emploi de secrétaire ; fût-ce pour écrire à ses amis, elle se sert de la main de ce sûr confident, lui dictant du fond de son lit, voire même de sa baignoire. « Ce mardi, du bain, où je suis j), ainsi débute une de ses lettres à Condorcet, de l'écriture de d'Alembert''. Aussi, ces pages, composées en commun, ont-elles souvent l'air d'un dialogue, chacun s'adressant tour à tour à l'interlocuteur absent : « Mon secrétaire ne sait jamais ce qu'il dit ni ce qu'il fait (pure bêtise de dire cela ! cette pensée est du secrétaire) ; ainsi vous ne devez pas être étonné qu'il ait pris le mois de juillet pour le mois d'août (le secrétaire répond qu*apparemment on
1 Madame de la Ferté-Irabault elle-même, bien que violemment hostile à mademoiselle de Lespinasse, n'en rend pas moins un hommage implicite à l'innocence de ses relations avec d'Alembert : c Ils étaient liés, dit-elle, de confiance et d'amitié. » (Souvenirs inédits. Passim.)
a Hâtons-nous de dire que cette baignoire, « forme sabot, en cuivre rouge », comme porte l'inventaire, était, selon l'usage du temps, recouverte d'une planche qui ne laissait passer que la tête de l'occupant, ce qui éloigne toute idée d'indécence.
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lui a dicté août et non pas juillet, et qu'il écrit ce qu'on lui dicte...) ^ » En plus d'une occasion, cette collaboration revêt une forme plus sérieuse, s'étend à des ouvrages d'un ordre plus important : « L'influence de mademoiselle de Lespinasse sur d'Alembert, assure le plus récent des biographes de ce dernier ^, à partir de leur réunion a été de tous les instants. Il aimait à l'associer à ses travaux ; dérobant à peine quelques heures pour la géométrie, son ancienne maîtresse, il ne se plaisait plus qu'à des œuvres légères, auxquelles son amie prenait part. La main de mademoiselle de Lespinasse dans ses manuscrits — on pourrait dire dans leurs manuscrits — est sans cesse mêlée à la sienne ; plus d'une page signée par d'Alembert aurait pu l'être par mademoiselle de Lespinsisse ; toutes sont inspirées par elle. »
Tous deux, ils sont heureux ainsi, heureux chacun à sa manière et selon sa nature, mais presque à régal Tim de l'autre. Le bonheur de Julie est fait d'abord de calme et de sécurité : arrachée toute enfant du logis familial, ballottée depuis lors de foyer en foyer, toujours hôte de passage, étrangère et déracinée, elle croit avoir atteint, après tant de fluctuations, le port tranquille où elle pourra défier l'orage. Elle jouit non moins ivement du sentiment nouveau de son indépendance, du droit de satisfaire ses goûts, de mener la vie qui lui plaît, sans en devoir compte à personne. Surtout enfin, après avoir longtemps et cruellement souffert de la froideur ou de l'hostiHté de ses compagnons d'existence, elle goûte cette joie
ï Lettre du 7 août 1769, à Condorcet. Lettres inédites publiées par M. Charles Henry.
2 D'Alembert, par J. Bertrand.
profonde de sentir près de soi la ferveur bienfaisante d'une affection fidèle et de dilater ses poumons dans une atmosphère de tendresse. Si vives et si ardentes sont, dans ces premières années, sa joie et sa reconnaissance, qu'elles lui inspirent des expressions dont l'accent chaleureux ressemble au langage de l'amour, ou qui, du moins, recueillies par un cœur réellement épris, peuvent en donner l'illusion passagère. « Vous m'avez dit tant de fois, s'écriera plus tard d'Alembert, que, de tous les sentiments que vous avez inspirés, le mien pour vous et le vôtre pour moi étaient les seuls qui ne vous eussent pas rendue malheureuse !... Vous m'avez du moins aimé quelques instants, et personne ne m'aime ni ne m'aimera plus M & Ce qui est hors de doute et ce dont elle convient ellemême, c'est que cette quiétude, cette ivresse de la liberté, cette douceur infinie de se sentir aimée, inondent son âme d'une impression si délicieuse que, par moments, son bonheur lui donne le frisson et qu'elle en est comme « effrayée ».
Ces assurances, ces effusions suffisent pleinement à d'Alembert. La confiance absolue qu'à placée en lui sa compagne, la certitude qu'il est, comme il le dit, «le premier objet de son cœur s>, le dédommagent de tout ce qui lui manque, le paient de tous ses soins et de tous ses services. Bien des années après, abreuvé qu'il est de tristesses, lorsqu'il évoque cette période de sa vie et qu'il met en balance avec les récentes amertumes les heures radieuses du passé disparu, il se proclame encore le débiteur de son amie ; dans une des élégies où il déplore sa perte, il fait trêve à ses larmes pour
^ Aux mânes de mademoiselle de Lespinasse. Passim,
entonner soudain comme un hymne de gratitude : « Vous qui m'avez aimé, par qui du moins j 'cd cru Têtrè, vous à qui je dois quelques instants de bonheur ou d'illusion, vous enfin qui, par les anciennes expressions de votre tendresse, dont la mémoire m'est si douce encore, méritez plus la reconnaissance de mon cœur que tout ce qui respire autour de moi !... » Que l'on ne voie pas là d'exagération littéraire ni de poétiques hyperboles ; les faits déposent de la sincérité des mots. Lorsque, en avril 1772, après sept ans de cohabitation, d'Alembert succède à Duclos en qualité de secrétaire perpétuel de l'Académie française, il refuse le logement au Louvre auquel cette fonction lui donne droit ; au vaste et bel appartement qui lui est gratuitement offert, il préfère sans hésitation, malgré la détresse de sa bourse, son humble chambrette sous les toits, dans la maison du menuisier. Le seul profit qu'il tire de son nouvel emploi est une pension de douze cents livres, sur laquelle il doit entretenir, d'après les règlements, le feu de l'Académie. «Je ménagerais le bois, en y jetant tous leurs beaux ouvrages d, dit d'un ton de dédain la marquise du Deffand.
Les débuts dans le monde de ce ménage irrégulier furent patronnés par cette même femme que nous avons vue tout à l'heure remédier si généreusement à la pauvreté de Julie. Madame Geoffrin était, ainsi qu'on sait, la plus ancienne amie de d'Alembert ; s'il l'avait un peu négligée au temps de son assiduité dans le salon de Saint- Joseph, le lendemain de sa brouille avec madame du Deffand il s'était empressé de reprendre sa placeau milieu des sujets du célèbre « royaume > ; il fut reçu les
bras ouverts, et ce bon accueil redoubla le jour où il amena Julie de Lespinasse. «Je fus très étonnée, écrit vers cette époque madame de la Ferté-Imbault, un jour que ]e revenais de la campagne, de trouver installée dans le salon de ma mère ime figure que je n'y avais jamais aperçue, et qui y semblait comme chez elle. » On conçoit la surprise dont ces lignes font foi ; rien de moins fait, à première vue, pour une liaison intime que ces deux femmes, si dissemblables par Tâge, les goûts, le tour d'esprit : Tune calme, tempérée, toujours maîtresse d'elle-même, ayant fait de la mesure et de la modération l'étude constante, la règle de sa vie, l'autre bouillonnante, impétueuse et perpétuellement agitée par la passion qu'elle met en tout ; l'une, comme dit Morellet, ne cherchant qu'à «goûter en paix les douceurs de la société et de l'amitié d, l'autre, au contraire, sans cesse « troublée dans sa jouissance par la violence même de ses affections &. Il est pourtant certain que, malgré ces contrastes, une étroite amitié s'établit rapidement entre elles. Chacune, sans doute, aima dans l'autre les qualités dont elle se sentait dépourvue; et cette sympathie s'affermit de l'estime réciproque fondée sur une droiture et une sincérité pareilles. Il semble que madame Geoffrin tomba la première sous le charme ou, tout au moins, fit les premières avances. La vieille et experte <i virtuose » dans l'art de tenir un salon et de diriger les causeries fut séduite et émerveillée par cette parole chaude, animée, écho d'une âme sensible et enthousiaste, contenue pourtant par le tact le plus fin et le goût le plus délicat. Elle calcula tout ce qu'une telle recrue pourrait apporter d'agrément aux réunions dont elle était si fière et d'intérêt
i66 JULIE DE LESPINASSE
aux entretiens. Seule de son sexe, et par une exception unique, Julie de Lespinasse fut admise aux dîners du lundi et du mercredi ; et, du jour au lendemain, elle en fut la parure, l'attraction principale, l'étoile autour de laquelle gravitaient tant d'astres fameux. Chose plus extraordinaire, elle conquit également et domina bientôt celle dont la rude férule régentait l'Encyclopédie et en qui ses contemporains reconnaissaient «l'âme d'Alexandre. & L'heure arrive où madame Geoffrin ne peut plus supporter l'idée de se passer de cette chère confidente, réclame sans cesse sa compagnie, la traite moins en amie qu'en fille, une de ces filles choyées et adulées qui commandent plus qu'elles n'obéissent et dont les désirs font la loi.
Doit-on reprocher à Julie d'avoir accepté la douceur de cette maternelle affection, dont au surplus elle n'abusa jamais ? Et le crime est-il grand 1 d'avoir, après quelques années de ce régime, pris ^ le ton et l'allure d'une véritable enfant de la maison, sans que cette apparence fût au détriment du respect, du dévouement sincère et désintéressé ? Julie de Lespinasse, malgré sa réelle innocence, n'a pourtant pas échappé sur ce point au blâme le plus sévère, à la plus cruelle suspicion. J'ai conté dans un autre ouvrage les jalousies, les craintes, les imputations outrageantes, dont elle se vit l'objet de la part de la fille légitime, et j'ai cité les pages où la marquise de la Ferté-Imbault exprime, en termes violents, sa colère, son indignation, à voir sa place « usurpée », comme elle dit, par l'étrangère qui règne sans partage aussi bien sur le cœur que dans le logis de sa mère \ J'ai d'ailleurs fait justice
1 Voir le Royaume de la rue Saint-Honorê, pp. 347 et suiv.
— et je n'y reviens pas — de ce que ces accusations avaient d'immérité ; mais on ne peut dénier que, si les soupçons étaient vains, l'impatience était naturelle. Le tort, véniel autant qu'incontestable de Julie et de d'Alembert — car on ne peut ici les séparer l'un de l'autre — fut de se refuser à des ménagements nécessaires et d'aÊ&cher avec trop de hauteur le crédit exclusif dont ils jouissaient tous deux dans le premier salon du siècle.
D'abord quotidiennement, plus tard deux fois le jour — le matin et l'après-midi — ils arrivaient de compagnie et s'installaient des heures entières, tantôt restant en tête à tête avec madame Geoffrin, tantôt recevant avec elle les nombreux visiteurs et présidant aux entretiens, si complètement à Taise et se sentant si bien chez eux que fréquemment ils s'y font adresser leurs lettres. Même, si l'on croit madame de la Ferté-Imbault, la vieille bourgeoise, si jalouse autrefois de son autorité, aurait sur la fin de sa vie résigné aux mains de Julie une part essentielle de ses droits, lui conférant le privilège d'ouvrir ou de clore à son gré l'accès de son empire : « Ma mère lui avait donné permission d'amener chez elle qui elle voudrait parmi les gens de lettres, et c'était la Lespinasse qui décidait qui l'on recevrait et qui l'on ne recevrait pas \ »
Je ne veux pas insister davantage sur ces menus griefs et ces empiétements sans conséquence. La chose certaine — et la seule qui importe à la réputation de mademoiselle de Lespinasse — c'est que, si elle tira profit de son commerce familier avec madame Geoffrin, ce n'est pas dans le sens qu'y
1 Souvenirs inédits. Passim.
i'èé JULIE DE LESPINASSE
attachaient les gens qui, pour la mal connaître, lui supposaient des vues intéressées, bien éloignées de sa pensée et fort indignes de son caractère. Ce fut un profit tout moral, et qui n'en est pas moins appréciable : une réserve plus modérée dans ses jugements sur les personnes et sur les choses, une plus habile sagesse dans le choix de ses relations, l'art de retenir ses amis par de légères prévenances, de constantes attentions, au besoin par des concessions et par des sacrifices. A l'exemple comme aux leçons de sa septuagénaire amie elle dut ainsi, dans une large mesure, l'espèce de calme et de repos d'esprit qui bercèrent les premières années de son existence affranchie, ces années dont elle parlera par la suite comme du seul temps de vrai bonheur qu'elle eût jamais connu. A madame Geoffrin également, aux amitiés qu'elle noua sous ses auspices et dans son entourage, elle devra les premières assises de sa célébrité et l'origine de ce salon qui va devenir pour longtemps le grand intérêt de sa vie.
Se former un salon — le rêve de tant de femmes — un salon au vrai sens du terme, qui ne soit pas une cohue d'invités, un endroit où se pressent et défilent des hôtes de passage, mais une société homogène, un groupe discipliné, ayant sa physionomie propre, gardant une sorte d'unité morale parmi la diversité des personnes, l'entreprise était ambitieuse, dans une époque où tant de cénacles consacrés semblaient décourager d'avance toute concurrence et toute rivalité. Madame Geoffrin, nous le savons, était alors à l'apogée de son règne et voyait, pour parler avec l'abbé Delille ^ « l'Eu-
1 Poème de la Conversation.
rope entière d'un triple cercle entourer son fauteuil» ; la marquise du Deffand conservait ce prestige de présider aux entretiens où, de l'aveu de tous, se dépensait le plus d'esprit ; madame Necker inaugurait, dans son fastueux hôtel de la rue de Cléry, ces assemblées d'un aspect un peu grave, où tous les grands problèmes du jour et du lendemain étaient passés tour à tour en revue, se formulaient en théories avant que la Révolution substituât les faits aux idées. Auprès de ces cercles fameux, — pour ne parler que des trois plus connus — il semblait malaisé d'en ouvrir un nouveau, surtout pour une fille sans fortune et d'origine irrégulière, qui conviait ses amis dans la maison d'un menuisier, où, trop pauvre pour leur offrir dîner, souper ni collation, elle se contentait, comme dit Grimm, de leur donner « à digérer &. Le succès fut pourtant éclatant et rapide. Au bout de quelques mois d'essai, chaque jour, de six heures à dix heures au soir, le modeste salon aux rideaux cramoisis s'emplissait jusqu'à déborder de visiteurs de choix, hommes de Cour, hommes de lettres, hommes d'épée, hommes d'Église, ambassadeurs, grandes dames, toute l'innombrable armée de l'Encyclopédie, depuis les chefs de file jusqu'aux corps auxiliaires et aux tirailleurs isolés, tous délaissant avec entrain, pour gravir les marches de bois de l'étroit escalier, les plus riches hôtels de Paris, oubliant sans regret, dans le feu des causeries, les soupers, les bals, l'Opéra, les capiteuses attractions du grand monde.
Parmi les causes de cette prompte réussite, une des plus apparentes est le patronage officiel et la présence constante de d'Alembert. On a beaucoup écrit sur la domination, la royauté intellectuelle
de la femme au xviii' siècle, sur le « gouvernement » qu'elle exerce « sans défaillance, sans apathie, sans interrègne ^ &, dans le domaine des idées, sur l'espèce de revanche qu'elle prend à cette époque de la suprématie si longtemps dévolue au sexe masculin. Loin de moi la pensée de contester cette affirmation. Je reconnaîtrai même que, cet empire qu'elle a conquis, la femme s'en montre souvent digne par l'étendue de son esprit, par la forte culture de son intelligence, par son application à tout apprendre, à tout comprendre, à suivre le progrès des connaissances humaines, qu'il s'agisse de littérature, de science, de politique. Aussi jamais plus clairement qu'en ce temps ne comprit-on le charme et l'avantage, fut-ce dans la plus docte assemblée et dans la discussion des questions les plus hautes, de mélanger aux fronts ridés des savants, des penseurs et des réformateurs quelquesuns de ces fins visages que nous a conservés Latour, à l'œil vif et perçant, à la lèvre moqueuse d'où jaillit une parole alerte, qui anime, aiguillonne la diversité des propos, modère l'intempérance des uns, secoue l'engourdissement des autres, ramène vers les réalités les pensées qui s'égarent dans le brouillard des cimes, et dégonfle d'un mot piquant la boursouflure des utopies. « La société, dit Morellet, a besoin de cet ingrédient comme le café a besoin de sucre. Je sais bien qu'il y a des gens qui ne mettent point de sucre dans leur café, mais je ne les en estime pas davantage '^. &
Il n'en est pas moins vrai qu'alors, dans un salon convenablement réglé, à plus forte. raison
1 Concourt, La Femme au XVllI' siècle.
2 21 juillet 1779. Lettres de Morellet à lord Shelburne, publiées par lord Fitz Maurice.
dans un bureau d'esprit, Tusage impose la présidence discrète et la direction spirituelle de l'un de ces guides patentés, l'un de ces « saints de l'Encyclopédie », dont l'influence a remplacé l'autorité détruite du prêtre sur l'âme de la femme affranchie. « La nécessité dans laquelle on se trouve chaque jour de porter un jugement sur ce qui a paru de nouveau, remarque un étranger clairvoyant ^, oblige chaque maison d'avoir un bel esprit, c'est-à-dire un homme qui la fournisse de décisions sur tout ce qui se présentera. & Tout cercle intellectuel a donc son philosophe, qui donne le ton aux entretiens, qui mspire les jugements sur les gens et les oeuvres, et qui, d'une main légère, conduit le troupeau des fidèles dans la voie du salut selon le nouvel Évangile. Ce fut longtemps Fontenelle dans l'hôtel de madame Geoffrin ; c'est Grimm chez madame d'Épinay, Diderot chez le baron d'Holbach. Chez mademoiselle de Lespinasse, d'Alembert tient l'emploi ; et comment trouver mieux que le premier lieutenant de Voltaire, le promoteur de l'Encyclopédie, aussi divers dans ses talents que respectable par ses moeurs, l'homme le plus célèbre en Europe après le patriarche de Femey ? « Ce n'est que là que l'on voit d'Alembert, affirme Galiani ; on l'y rencontre toujours, et il ne va point ailleurs. ^ &* On imagine de quel lustre et de quel prestige ce nom rehausse les réunions inaugurées dans la petite maison de la rue Saint-Dominique, et l'on s'explique l'accueil fait au salon qui peut, pour ses débuts, s'enorgueillir d'un si éclatant parrainage.
1 Lettre de Victor de Bonstetten, 1770. s Lettere al Marchese Tanucci. Passim.
ifi JULTE DE LESPINASSE
C'est cependant à mademoiselle de Lespinasse elle-même qu'il faut, en bonne justice, reporter, avant tout, l'honneur de la grande place qu'elle tient dans la société de son temps. Si d'Alembert attire la clientèle, c'est elle qui la retient et qui se l'approprie. C'est à cause d'elle que tout visiteur de hasard aspire à devenir l'un des familiers du logis. Elle est « l'âme et le charme » de cette compagnie bigarrée ^ Son défaut de beauté sert peut-être, plus qu'il ne nuit, à la durée de son succès ; elle y gagne, en effet, de n'avoir pas à redouter l'envol de la première jeunesse et le ravage du temps. Il est, d'ailleurs, à remarquer que la vogue, au xviii® siècle, n'appartient guère aux âmes novices et aux visages en fleur : « En Angleterre, remarque une correspondante de Walpole, l'âge entre trente et quarante ans n'est pas précisément celui où les femmes ont le plus d'admirateurs ; ici (à Paris), vous verrez qu'à cet âge elles sont beaucoup plus à la mode que les très jeunes femmes. » L'irrésistible séduction de mademoiselle de Lespinasse repose sur des bases moins fragiles que l'harmonie des traits ou la fraîcheur du teint ; elle réside avant tout dans ce don merveilleux, dont parlent ses contemporains, de se renouveler constamment, d'être •toujours présente à tous et à chacun, de répandre sur tous objets la vive clarté de son intelligence, sans chercher à faire de l'esprit, en cherchant au contraire à faire valoir celui des autres. « Elle savait, écrit Grimm'^, réunir les genres d'esprit les plus différents, parfois même les plus opposés, sans qu'elle y parût prendre la moindre peine ;
1 Grimm, Correspondance littéraire.
2 Ibidem.
d'un mot, jeté adroitement, elle soutenait la conversation, la ranimait et la variait à son gré. Il n'était rien qui ne parût lui plaire et qu'elle ne sût rendre agréable aux autres... Son génie était présent partout, et l'on eût dit que le charme de quelque puissance invisible ramenait sans cesse tous les intérêts particuliers vers le centre commun. »
Grimm, dans ces lignes pénétrantes, note d'une touche délicate le tour d'esprit particulier et, si l'on peut dire, l'art social de mademoiselle de Lespinasse. Sa causerie, pleine de feu, demeure toujours fine, élégante, animée du désir de plaire. Sa subtile intuition, la justesse de son goût, lui font aussitôt discerner le fort et le faible des gens, le sujet qui les intéresse et le langage qui leur convient. « Sa conversation, dit Guibert ^ n'était jamais au-dessus ou au-dessous de ceux à qui elle parlait ; elle semblait avoir le secret de tous les caractères, la mesure et la nuance de tous les esprits. » Ayant promptement compris que le meilleur moyen de se gagner les cœurs est de paraître s'oublier pour s'occuper des autres'^, même avec ses meilleurs amis elle parlait peu de soi et leur parlait beaucoup d'eux-mêmes, « Elle était l'âme de la conversation, mais elle ne s'en faisait jamais l'objet. & Si cette méthode soutenue implique quelque calcul, il lui en coûte
1 Éloge d'ÉUza. Passîm.
2 < L'on prend dans ce pays-ci si peu d'intérêt les uns aux autres, écrit M. de Bonstettcn, que l'on devient insupportable dès qu'on a l'air de s'occuper de soi. Il faut sans cesse intéresser l'amour- propre des autres, et surtout se souvenir que, lorsqu'ils veulent bien s'occuper de vous, ils ne le font que par politesse et qu'on les gêne beaucoup de ne pas finir très vite cette conversation. » (Lettre de 1770. Passim.)
pourtant moins qu*on ne pourrait croire. C*est sincèrement qu'elle prise les talents et les qualités de ceux qui lui font compagnie ; son grand plaisir est de les faire briller et de les mettre en leur relief. « C'est ce sentiment vif des agréments des autres qui leur faisait croire que j'étais aimable t>, écrit-elle, et elle revient ailleurs encore sur cette observation : « Cent fois, j'ai senti que je plaisais par l'impression que je recevais des agréments et de l'esprit des gens avec qui j'étais, et en général je ne suis aimée que parce qu'on croit ou qu'on voit que l'on me fait effet... Cela prouve tout à la fois et la disette de mon esprit et l'activité de mon âme, et il n'y a dans cette remarque ni vanité ni modestie ; c'est la vérité. &
Cet intérêt qu'elle prend à tout ce qui l'entoure, cette aisance à entrer dans l'âme et dans l'esprit d'autrui, tiennent sans doute, pour une part, à ce besoin inné de plaire, à cette âme de conquête que nous lui connaissons mais cette disposition lui est rendue facile par l'éclectisme de ses goûts, par l'ouverture d'intelligence qui la rend apte à comprendre et à apprécier toutes les formes de la pensée, toutes les manifestations de la vie, toutes les œuvres, sans exception, par lesquelles se traduit l'activité humaine. « Je suis assez heureuse, assure-t-elle \ pour aimer à la folie les choses qui paraissent les plus opposées... Oui, dans tous les genres, j'aimerai ce qui paraît opposé, mais qui n'est peut-être opposé que pour les gens qui veulent toujours juger et qui ont le malheur de
^Apologie d'une pauvre personne, accablée, opprimée par ses amis. {Lettres de mademoiselle de Lespinasse, publiées par M. Isambert.)
ne rien sentir... Je ne compare rien, je jouis de tout. > A un ami qui lui demande les raisons de son enthousiasme pour un nouvel opéra : « Vous savez bien, lui répond-elle, que je ne pense pas et que je ne juge jamais ; » et elle explique comment elle se contente de recevoir « des impressions », peut-être outrées, du moins toujours sincères : « Vous ne m'entendrez jamais dire : Cela est bon, cela est mauvais ; mais je dis mille fois par jour : J'aime ; et je dirai de tout ce que disait une femme d'esprit en parlant de ses deux neveux : J'aime mon neveu Vaîné, parce qu'il a de V esprit, et faime mon neveu le cadet, parce qu'il est hète ^. )> De cette largeur d'idées naîtra naturellement une égale tolérance: «M. d'Alembert a été voir Arlequin; il aime mieux cela qu'Orphée. Tout le monde a raison, et je suis loin de critiquer les goûts ; tout est bon. »
On devine quelle facilité il en résulte dans les relations et quelle franchise d'allures règne dans un salon formé d'après de tels principes. L'indépendance jointe à la variété, c'est en effet ce qui caractérise le cénacle nouveau, c'est en quoi il diffère des sociétés rivales. Les fidèles de madame Geoffrin subissent une stricte discipline : la sagesse tyrannique, la rude modération de cette bourgeoise autoritaire entretiennent dans leurs rangs une salutaire terreur ; la houlette de « Dom Burigny, bénédictin de robe courte » et gardien du bon ordre, ramène vite dans le droit chemin, au plus léger écart, les idées et les expressions, les doctrines et les hommes. « On ne peut jamais rien vous dire ! )> gémit une des victimes avec
1 Apologie d'une pauvre personne... (Ibidem).
une résignation douloureuse. Rien, à coup sûr, qui ressemble à une telle police dans le logis de madame du Deffand ; mais la foncière indifférence que professe la marquise envers les grandes questions, son scepticisme dédaigneux, son horreur pour « les raisonnements », bannissent de la causerie la plupart des sujets élevés ; morale, religion, politique, n'y sont admis, ou peu s'en faut, que comme thème à railleries ou matière d'épigrammes. Chez madame Necker, au contraire, on ne parle guère d'autre chose; l'économie sociale et la philosophie y tiennent une place presque exclusive ; on disserte plus qu'on ne cause ; et l'on croirait quelquefois assister moins à un souper entre amis qu'à une assemblée d'hommes d'État ou ime séance académique.
Plus que partout ailleurs, peut-être même seules en ce temps, les réunions tenues dans le petit salon de la rue Saint-Dominique sont exemptes à la fois et de contrainte et d'uniformité. Les entretiens y sont plus spontanés et plus hardis que rue Saint-Honoré, plus sérieux et plus profonds que dans le couvent de Saint- Joseph, moins solennels et plus enjoués que dans l'hôtel de la rue de Cléry. Aucun sujet n'en est proscrit ; aucune restriction ne s'impose ; on y passe sans effort, suivant la dérive des propos, de la philosophie à la littérature, de la politique à l'histoire, des commentaires sur les grands événements aux petites médisances mondaines ; on raconte l'anecdote du jour, on critique la pièce de la veille ; et tout à coup, sur une parole jetée comme au hasard, la discussion s'envole dans les régions sublimes et vers les problèmes étemels. « La
conversation générale, écrit Grimm, n'y languissait jamais, et, sans rien exiger, on faisait des apartés quand on le jugeait à propos. » Nulle gêne et nul joug, en un mot ; point de barrières que celles de la décence ; le libre essor des cerveaux et des tempéraments ; l'épanouissement complet des personnalités. Et rien pourtant, dans cet affranchissement des âmes, qui donne ridée de l'anarchie : invisible et présent, le « génie délicat » de mademoiselle de Lespinasse suffit à maintenir l'unité ; d'un fil ténu, qui ne se rompt jamais, elle dirige à son gré, et presque à l'insu des causeurs, la diversité des propos ^c La crainte de la froisser, le souci de lui plaire, sont la seule règle qu'on s'impose et tiennent lieu de gouvernement. Elle est la reine incontestée de ces tournois intellectuels ; c'est pour elle seule que l'on se met en frais d'esprit ou d'éloquence ; un sourire favorable, un mot approbateur, sont regardés de tous comme le meilleur encouragement et la plus belle des récompenses.
C'est que, par un rare privilège, les familiers de son salon sont, pour la plupart, ses amis ; et c'est encore une note particulière par où son entourage se distingue de celui des autres. On craint madame Geoffrin ; on admire madame du Deffand ; on respecte madame Necker ; on aime Julie de Lespinasse. « Elle inspirait tant de confiance, qu'il n'y avait personne qui, au bout de quinze
1 « Elle les avait pris çà et là dans le monde — écrit Marmontel des habitués du salon de mademoiselle de Lespinasse — mais si bien assortis, que, lorsqu'ils étaient là, ils s'y trouvaient en harmonie, comme les cordes d'un instrimient manié par une habile main... Elle jouait de cet instrimient avec un art qui tenait du génie. > {Mémoires de Marmontel.)
jours de connaissance, ne fût prêt à lui raconter l'histoire de sa vie ; aussi personne n'a jamais eu autant d'amis, et chacun d'eux en était aimé comme s'il eût été seul à l'être 1. » Bien mieux encore, cet irrésistible mouvement qui entraîne tous les cœurs vers un unique objet crée parmi ceux qui s'y livrent une sympathie mutuelle, un lien qui les attache entre eux. Au rebours de ce qui se passe dans tant de cénacles rivaux, où les nouveaux venus sont vus d'un œil hostile, où chacun jalouse son voisin, où couvent des haines secrètes et de sourdes cabales, les fidèles de Julie s'entendent, s'apprécient, se soutiennent. Après la mort de l'enchanteresse : « Nous nous sentions tous amis chez elle, s'écrie l'un d'eux, parce que nous étions tous réunis par les mêmes sentiments... Hélas ! combien de personnes se voyaient, se recherchaient, se convenaient par elle, qui ne se verront, ne se rechercheront, et ne se conviendront plus ! 2 i> Cette espèce d'alliance est son œuvre ; elle a cette coquetterie de vouloir que tous ceux qui l'aiment communient, pour ainsi parler, dans l'affection passionnée qu'ils lui portent. Elle met toute son adresse à sceller et à fortifier, parmi des hommes divers par l'origine, par les idées, par le milieu social, une association sentimentale, une agrégation fraternelle, dont elle est le mobile, le but, la raison d'être.
Quelle force naît de cette entente, de quelle puissance dispose un groupement aussi homogène de personnages en vue et de gens de talent, c'est sur quoi il n'est pas nécessaire d'insister. On a pu dire avec raison que, si les assises officielles
1 La Harpe, Correspondance littéraire.
* Éloge d Éliza. Passim.
de l'Encyclopédie se tenaient rue Saint-Honoré, le minuscule salon de la rue Saint-Dominique en était le « laboratoire ^ &. C*est dans cette officine, en effet, que se rédigent le plus souvent, sur les œuvres et sur les hommes, les formules décisives qui seront le lendemain l'opinion de Paris, que se créent les réputations, que se font et parfois se défont les grands hommes, que l'on décerne ou qu'on retire le brevet d'immortalité. Là également se distribuent les fauteuils à l'Académie ; on y dresse en famille les listes de candidats, et l'élu de ce petit cercle a bien des chances d'être l'élu de la grande compagnie. La « dictature de d'Alembert », pour employer l'expression consacrée, cette dictature académique que facilite bientôt son titre de secrétaire perpétuel, paraît avoir été, à proprement parler, un pouvoir absolu moins qu'une oligarchie ; son despotisme se tempère des avis quotidiens de son conseiller en jupons et du contrôle constant d'une assemblée délibérante, qui intervient dans tous les choix et met au besoin son veto.
Plus tard, non satisfaite de son crédit dans l'empire littéraire, l'association eut l'orgueil d'étendre une main sur le gouvernail de l'État. Avec Turgot, l'un de ses plus dévoués et plus fervents admirateurs, Julie de Lespinasse, comme madame du Deffand jadis avec Choiseul, put, elle aussi, se targuer d'avoir « son ministre ». Nous verrons cependant qu'elle n'en abusa point et que cette fortune passagère ne lui fit pas tourner la tête. C'est dans le domaine de l'esprit qu'elle tient à garder son pouvoir, et c'est, en effet, celui-là où,
1 Concourt, La femme au XVIII* siècle.
i8o JULIE DE LESPINASSE
pendant dix années, avec moins d'éclat extérieur, moins de renom européen que le salon de madame Geoffrin, la société groupée autour de mademoiselle de Lespinasse exerce une action plus profonde, plus directe et plus efficace.