CHAPITRE VI
Les amitiés de mademoiselle de Lespinasse. — Condorcet. — Son dévouement absolu à Julie. — Sa déférence aux conseils qu'elle lui donne. — Julie se fait auprès de lui l'avocat de la raison contre l'amour. — Suard. — Il doit à Julie son élection à l'Académie. — Affection qu'elle lui porte et confiance qu'elle lui témoigne. — Le chevalier de Chastellux. — Dissemblance de sa nature avec celle de Julie.
— Agacement qu'en conçoit celle-ci. — Elle rend pourtant justice à ses mérites. — Grands services qu'elle lui rend.
— Les femmes dans le salon de la rue Saint-Dominique.
— La comtesse de Boufflers, madame de Marchais. — Jalousie ombrageuse de Julie au sujet de ces deux amies.
— La duchesse de Châtillon. — Elle gagne, à force de bonté, le cœur de mademoiselle de Lespinasse.
« C'est à Paris, écrivait Sébastien Mercier \ qu'un homme sensé doit chercher lui ami dans une femme ; c'est là qu'on en trouve un grand nombre qui, accoutumées de bonne heure à réfléchir, plus libres, plus éclairées qu'ailleurs, se mettent au-dessus des préjugés, et ont l'âme forte d'un homme avec la sensibilité de leur sexe... Une femme, à trente ans, devient une excellente amie. » De la vérité de ces paroles, l'histoire intime du xviii® siècle est la meilleure démonstration; elle est pleine de ces attachements où l'amour, au sens précis du mot, n'entre nullement en jeu, où la femme est pour
1 Tableau de Paris.
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l'homme une compagne à la fois fidèle et désintéressée, plus fine, plus délicate, plus attentive que ne serait un ami de son sexe, toujours prête à l'aider dans les circonstances difficiles, à partager ses chagrins comme ses joies, à relever son âme aux heures de trouble ou de disgrâce. Dans l'affaissement des caractères qui est le mal de cette époque, la femme, de cœur plus haut et plus souple d'esprit, paraît avoir presque seule conservé l'apanage de ce que jadis on nommait les vertus françaises, l'entrain, l'initiative, la ténacité dans l'action, la bonne humeur dans les revers ; et, loin d'y perdre de son charme, on dirait, au contraire, qu'elle y acquiert une grâce nouvelle : « Quels sont les gens vraiment agréables que j'ai connus dans ma vie ? se demandait Walpole au terme de sa longue carrière. Un grand nombre de Françaises, quelques Anglais, peu d'Anglaises et extrêmement peu de Français, d Cet ensemble de qualités, joint à la tolérance des mœurs, à l'indépendcmce absolue que laisse l'abdication de l'autorité maritale, rend plus fréquente qu'en d'autres temps cette chose délicieuse entre toutes, l'amitié d'une femme et d'un homme, confiante, intime, tendre sans galanterie, dévouée sans exigences, familière sans vulgarité, douceur grave de l'âge mûr et réconfort du déclin de la vie.
Ce sentiment pur et consolateur, si mademoiselle de Lespinasse eut, comme j'ai dit plus haut, l'heureuse fortune de l'inspirer souvent, elle l'éprouva de même et en tira tous les bienfaits et toutes les jouissances qu'il implique, encore qu'avec son humeur impétueuse elle y apportât un peu d'exaltation. C'est sur le mode lyrique qu'elle en proclame les joies et qu'elle en célèbre
les charmes : « Je ne connais qu'un plaisir, je n'ai qu'un intérêt, celui de l'amitié ; elle me soutient et me console... Je n'existe que pour aimer et chérir mes amis. Ah î qu'ils sont aimables ! Qu'ils sont honnêtes ! Et qu'ils sont généreux ! Combien je leur dois ^ 1 » Dans les jours de détresse, alors qu'elle est prête à fléchir sous le poids de l'épreuve, c'est à ses amis qu'elle s'adresse pour ranimer ses forces défaillantes : « Venez, venez m'aider, venez me donner du courage, écrit-elle à l'un d'eux, venez, que je puisse me dire que ma journée n'a pas été perdue. Je voudrais effacer de ma vie toutes les journées où je ne vois pas mes amis ^ ! » Et dans les temps de calme, au cours de cette correspondance, dont j'aurai bientôt à parler ^, où elle dirige des conseils de son expérience la jeunesse d'Abel de Vichy, ce qu'elle préconise, avant tout, ce qu'elle recommande à son frère comme le grand secret du bonheur, c'est l'attachement à ses amis, les innocentes jouissances du cœur : « C'est à votre âge, mon cher ami, qu'il faut être heureux par le sentiment. Le plus grand inconvénient de la vieillesse, c'est de ne point aimer ; l'âme se dessèche, elle se retire sur elle-même, et l'on ne vit plus que d'amertume. Conservez bien votre sensibilité, c'est la source des vrais et uniques plaisirs. »
Non contente du précepte, elle prêche aussi d'exemple ; et l'on n'en doutera pas, si l'on veut un moment parcourir avec moi la galerie des privilégiés qui tinrent quelque place en sa vie
1 Lettres à Condorcet, octobre 1773 et 1774. Passim.
2 Lettre à Suard. Collection de l'auteur. 8 Arch. de Roanne. Passim.
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et eurent une part des trésors de son cœur. Immédiatement après d'Alembert — qui, dans ses affections, occupe un rang spécial, à mi-coteau, si l'on peut dire, entre l'amour et l'amitié — l'homme auquel elle donna le plus de sa confiance et de sa sympathie est assurément Condorcet. On pourrait, au premier aspect, s'étonner de ce choix. De figure douce, mais froide et immobile, négligé à l'excès dans sa mise et dans son maintien, la tête basse, les épaules voûtées, Condorcet — du moins dans le monde — ne rachetait guère cette disgrâce extérieure par le brillant de son esprit. Il parlait peu, et presque par monosyllabes, la mine absorbée et distraite, bien qu'en réalité rien n'échappât à sa malignité ; car il était de ces observateurs dangereux qui semblent ne rien voir et dont, pour cette raison, l'on ne se méfie pas. Doué au plus haut degré des facultés mathématiques, et membre, à vingt-six ans, de l'Académie des sciences, c'est dans cette branche qu'il semblait destiné d'abord à se faire un grand nom : « J'ai cru un moment qu'il valait mieux que moi, disait le géomètre Fontaine, et j'en étais jaloux ; mais, ajoutait-il aussitôt, il m'a rassuré depuis. » C'est qae sa curiosité insatiable, s'étendant à toutes choses et dans toutes directions, l'avait vite fait déchoir au rang de vulgarisateur, d'interprète éclairé de la pensée d'autrui, plutôt que d'inventeur, de créateur d'idées. Cette dispersion de son intelligence, à quoi correspondait quelque éparpillement de son cœur, n'avait pas échappé à la pénétrante clairvoyance de mademoiselle de Lespinasse : « Il travaille dix heures par jour, dit-elle avec un soupçon d'ironie ; il a vingt correspondances.
dix amis intimes, et chacun d'eux sans fatuité pourrait se croire son premier objet. Jamais, non jamais on n'a eu tant d'existences, tant de moyens, et tant de félicité ^ ! »
Toutefois, les défauts mêmes que je viens de noter, s'ils nuisaient fort à son succès mondain comme à son renom scientifique, contribuaient au contraire à l'agrément de son commerce intime. La variété de ses études, jointe ,à sa prodigieuse mémoire, lui permettaient, dans un cercle restreint où fondait sa timidité, de traiter avec compétence les sujets les plus différents, <t philosophie, belleslettres, sciences, art, gouvernement, jurisprudence &. Cette énumération est de Julie de Lespinasse. « Quand vous l'aurez écouté, ajoutet-elle, vous direz cent fois par jour que c'est l'homme le plus étonnant que vous ayez entendu... On pourrait donner à son esprit un attribut qu'on n'accorde qu'à Dieu : il est infini et présent, sinon partout, du moins à tout '^ & Sa facilité même à répandre ses affections et cette « bonté universelle & qui confinait à la banalité lui composaient une physionomie bienveillante, propre à toucher les âmes sensibles. « Il aime beaucoup de gens, disait-on, mais il les aime beaucoup. » Ses contemporains, au surplus, s'accordent à vanter sa réelle obligeance, son actif empressement « à compatir, à secourir », les services qu'il rendait dussent-ils lui coûter quelque peine. « Il n'a peut-être jamais dit à un de ses amis : Je vous aime ; mais il n'a jamais perdu une occasion de le lui prouver... Jamais aucun d'eux n'a pu
1 Lettre du 9 octobre 1774, à Guibert. Éd. Asse.
2 Portrait de Condôrcet par mademoiselle de Lespinasse. Appendice aux lettres publiées par M. Charles Henry.
désirer par delà ce qu'il lui donne ^ s> Ainsi parle Julie, qui, pénétrée d'admiration pour tant de bienfaisance, ne l'appelle autrement que le « bon Condorcet & ; tout au plus, aux heures de querelle, se contente-t-elle de le nommer « le, ci-devant bon Condorcet ».
Bien qu'en des circonstances tragiques sa conduite ultérieure justifie mal cette épithète, Condorcet, disons-le, semble avoir mérité la reconnaissance de Julie. Du jour où, présenté par d'Alembert, il lia connaissance avec elle, il n'est de soins et d'attentions dont il ne l'ait comblée, toujours à son service et à sa dévotion, accourant rue Saint-Dominique au moindre appel de son amie : « Me voici de retour à Paris, mande-t-il à Turgot ^ ; je vais reprendre ma fonction ordinaire et servir de secrétaire à mademoiselle de Lespinasse. & Elle n'a pas tardé, en effet, à l'élever à la dignité de « second secrétaire & ; il double, en cas d'absence, le titulaire habituel de l'emploi et, en toute chose, rivalise de zèle avec lui, au point que c'est à peine si elle les distingue dans son cœur : <t Je ne puis exprimer, dira-t-elle, mon affection pour M. de Condorcet et M. d'Alembert qu'en disant qu'ils sont identifiés avec moi ; ils me sont nécessaires, comme l'air pour respirer ; ils ne troublent pas mon âme, mais ils la remplissent. & Par la suite, quand elle se sent plier sous le fardeau d'un douloureux secret, dont elle doit, et pour cause, exclure l'amoureux d'Alembert, c'est Condorcet — avec un autre ami dont je parlerai tout à l'heure — qui reçoit
1 Portrait de Condorcet. Ibidem.
^9 juillet 1771. Correspondance inédite de Condorcet d de Turgot, publiée par M. Charles Henry.
de sa bouche, sinon des confidences entières, au moins l'aveu de ses combats, de son trouble, de son angoisse. Il est bien l'homme qu'il faut pour ce rôle délicat ; sa discrétion impénétrable déjoue les curiosités indiscrètes ; ce qu'on lui a confié, « il le reçoit et il le garde &, ainsi qu'un inviolable dépôt. Il sait aussi, d'une main légère et qui n'appuie jamais, panser les plaies saignantes, adoucir l'acuité des mystérieuses blessures ; son tact délié trouve les mots qui conviennent pour distraire et bercer les peines, ce qui est, après tout, la vraie manière de consoler. Aussi devientil peu à peu indispensable au repos de Julie, et elle le confesse sans détour : « Mon Dieu, que je vous aime d'être bon ! Vous m'êtes devenu bien nécessaire, et je devrais vous en haïr, car ce qui m'est nécessaire peut me faire souffrir beaucoup. f> Elle se désole, à la plus courte absence qui la prive de cette comapgnie : « Je sens un redoublement de tristesse tous les jours, à l'heure où je vous voyais ! »
De dix ans son aînée ^ il se mêle à cette grande tendresse une nuance de protection et de maternité. Dans les lettres qu'elle lui adresse, les recommandations, les avis dont elle est prodigue descendent parfois aux plus infimes détails : « Mes soins pour votre éducation s'étendent jusqu'à votre absence. Je vous recommande surtout de ne point manger vos lèvres ni vos ongles ; rien n'est plus indigeste, je l'ai entendu dire à un fameux médecin... Je vous recommande aussi vos oreilles, qui sont toujours pleines de poudre, et vos cheveux, qui sont coupés si près
1 Condorcet était né en 1743.
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de votre occiput, qu'à la fin vous aurez la tète trop près du bonnet ^ j> Du chapitre de la toiletté elle passe à la santé : « Vous prenez trop de café ; je le crois bien contraire à l'état où sont vos nerfs... Vous avez tort de faire de la géométrie comme un fou, de souper comme un ogre, et de ne pas plus dormir qu'un lièvre. Vous croyez bien que ce n'est pas mon secrétaire (d'Alembert) qui dit cela, car il n'aurait jamais fait le vers de Voltaire, qui dit en parlant du temps :
Tout le consume, et l'amour seul l'emploie.
Il aurait mis :
Tout le consume, et l'algèbre l'emploie ". >
Je pourrais citer d'autres preuves de cette sollicitude, mais c'est principalement dans le domaine de l'âme que s'exerce son influence ; elle y déploie les qualités d'une précieuse conseillère, et jamais direction ne fut plus à propos. Condorcet, en effet, tranchant dans ses discours et dogmatique dans ses écrits, était, dans sa conduite, vacillant et sans volonté. « Du coton imbibé de liqueurs fines », dira plus tard de lui madame Roland. De plus, il traversait alors une crise sentimentale qui le faisait beaucoup souffrir. Tombé dans les filets de mademoiselle d'Ussé, une impitoyable coquette qui attisait sa flamme et n'y répondait pas, et trop vraiment épris pour voir clair en ce jeu cruel, il passait tour à tour de l'illusion au doute et de l'ivresse
1 3 juin 1769. Lettres inédites, publiées par M. Charles Henry.
2 Juillet 1769 et novembre 1771. Ibidem.
au désespoir. Julie eut le courage de dessiller ses yeux, de lui montrer le piège tendu à sa crédulité et de l'aider à briser ses entraves : « Faitesvous effort, lui écrit-elle, abandonnez une chimère dont vous n'obtiendrez jamais ni plaisir ni consolation. Soyez heureux par vos amis, et ne leur donnez pas le chagrin de vous voir dégrader, en vous rendant l'esclave d'une personne dont vous dites vous-même que vous ne serez jamais l'ami. Vous n'êtes pas fait pour servir de remplissage et jouer le rôle de complaisant. » Elle lui répète cette vérité que la fuite, en amour, est parfois acte d'énergie ; elle l'exhorte à « compter un peu plus sur sa force », à se priver courageusement de la vue d'une ingrate, à cesser même toute correspondance avec elle, dût-il encourir des reproches ou subir des adjurations, « car, lui dit-elle judicieusement, puisqu'on ne veut pas faire votre bonheur, on doit tout au moins ne rien faire pour entretenir une disposition qui empoisonne votre vie. Je sais très bien qu'il est possible de tenir plus fortement à son sentiment qu'à la personne qui l'inspire ; mais, quand on vient à considérer combien Ton intéresserait peu les gens pour qui on aurait donné sa vie, cela n'humilie pas, mais cela révolte, et il semble que cela doit refroidir ^ &.
Ainsi prêche-t-elle longtemps dans le désert, aussi clairvoyante pour autrui que, justement à cette même date, elle l'est peu pour son propre compte. Après deux ans de vains discours, elle eut pourtant cette joie de voir ses conseils écoutés et son ami libéré de sa chaîne : « Je suis ravie
1 1773. Lettres inédites.
de ce que vous m'assurez que votre âme ne sera plus troublée par l'affection ou par l'indifférence de la rué des Capucines.., Un sentiment profond coûte tant de douleur, que du moins faut-il y trouver quelque dédommagement, et il n'y en a point lorsqu'on aime une personne qui n'est pas sensible M> Rien de plus sage que ces propos, c'est le langage même du bon sens ; mais n'y a-t-il point quelque chose de piquant et d'inattendu à voir Julie de Lespinasse se constituer ainsi, avec une si chaude conviction, l'avocat de la froide prudence contre les entraînements du cœur, de la raison contre l'amour ?
Ce sens pratique, ce clair discernement des intérêts de ses amis, cette passion de leur être utile, nous les retrouvons également dans les rapports de mademoiselle de Lespinasse avec un autre de ses familiers, qui n'est guère moins cher à son cœur que le bon Condorcet. « Au nom de Dieu, écrira-t-elle à Suard^, intéressez-vous à ce qui vous regarde. Je crains que vous n'y apportiez une grande négligence, et cette pensée me fait souvent mal. Je vous désirerais du bonheur, si je croyais qu'il y en eût dans cette triste vie, mais je me souviens qu'il peut y avoir du calme et du repos, et je voudrais que le vôtre ne fût pas troublé par les inconvénients attachés à la mauvaise fortune. Ce n'est pas pour moi que je crains la pauvreté ; elle ne me parait que la privation d'un avantage ; mais pour mes amis, je la sens comme la douleur. » Ces exhortations disons-le, sont singulièrement opportunes : pauvre « à mourir de faim », marié par sentiment à une femme qui
1 1773- Lettres inédites.
2 Lettre sans date. Collection de l'auteur.
n'avait que sa sagesse et sa beauté pour dot, Suard, au moins dans sa jeunesse, était en effet de ces gens qui vivent au jour le jour sans songer au lendemain et comptent sur le hasard pour le pain quotidien. Ce détachement exagéré, mélange d'insouciance et d'orgueil, mettait hors d'elle madame Geoffrin, protectrice attitrée du Httérateur famélique ; certain jour, indignée qu'il eût manqué, faute d'une simple démarche, un emploi lucratif : « Quand on n'a pas d'argent, lui dit-elle d'un ton sec, on ne doit pas avoir de fierté. — Au contraire, madame, répliqua-t-il vivement, c'est alors surtout qu'il en faut, car sans cela on n'aurait rien ! &
Avec moins de rudesse sans doute, et certainement plus de succès, Julie ne se lasse pas de répéter la même antienne, et elle travaille avec persévérance à faire malgré lui la fortune de cet indifférent. Ce fut elle qui le décida, en dépit de sa résistance, à poser sa candidature au siège académique vacant par la mort de Duclos ; on a conservé le billet qui triompha de ses refus ^ : « Je vous demande, au nom de la raison, que je parle quelquefois, et au nom de l'amitié et du tendre intérêt qui m'animent toujours, de ne pas vous obstiner à vous conduire contre vos intérêts et contre l'opinion et le désir de vos amis, qui se réunissent tous pour vous engager à vous présenter à l'Académie. N'y eût-il que pour l'empêcher de faire un choix médiocre ou plat, vous devriez en conscience l'engager à vous préférer. Je n'entreprends pas de vous citer les raisons invincibles que vous avez pour prétendre à l'Académie ;
1 Publiée par M. Isambert, d'après le portefeuille de Hénault.
Passim.
tous ceux qui la composent, ou du moins tous ceux qui sont dignes d'être nommés, les savent et les sentent comme moi. En grâce, ne repoussez pas leur justice, leur justesse et leur intérêt, et n'affligez pas mon amitié, en vous refusant à ce qui peut vous être agréable et utile. Bonjour ; je SUIS malade et bête, mais je vous aime bien. »
L'acceptation ainsi arrachée à grand 'peine, toute « la coterie de d'Alembert » donna avec un merveilleux ensemble ; après une campagne acharnée, Suard fut élu ^ ; mais, au lendemain même du triomphe, une mésaventure imprévue vint justifier ses premières répugnances. Le Roi, brouillé à ce moment avec les philosophes, quand on lui demanda de ratifier, selon l'usage, le choix fait par l'Académie, s'y refusa nettement. En vain, à la prière de mademoiselle de Lespinasse, le prince de Beauvau plaida-t-il, avec une généreuse chaleur, la cause d'un écrivain « irréprochable dans ses mœurs et qui n'avait jamais rien écrit contre la religion », Louis XV fut inflexible et maintint l'exclusion contre l'élu de la grande compagnie, donnant pour toute raison « que ses liaisons lui déplaisaient et qu'il n'en voulait points 9 Suard resta donc au seuil de la terre promise ; et le seul qui gagna quelque chose à l'affaire fut le prince de Beauvau, dont on porta aux nues, dans tout le monde lettré, le courage, l'esprit de justice et d'impartialité : « Pour moi, conclut avec sa bienveillance accoutumée la marquise du Deffand, je voudrais qu'il les eût
1 Le 7 mai 1772.
2 Un refus pareil accueillit l'élection, faite le même jour, de l'abbé Delille, sous prétexte < qu'il était trop jeune et qu'il pouvait attendre >.
réservés pour quelques sujets plus importants ; c'est un mince honneur que de se faire le protecteur de pédants ou de polissons. Mais je me tais, parce que tout cela ne me fait rien. »
Ajoutons au surplus que, deux années plus tard, l'Académie eut sa revanche, et Julie avec elle. Louis XVI venait alors de monter sur le trône, et l'on sait qu'au début son règne fut salué par l'opinion publique comme la victoire de l'Encyclopédie sur « le parti dévot », de la raison et de la tolérance sur « la superstition » et sur « le fanatisme ». L'entrée de Suard dans le cénacle académique parut être le gage de ces dispositions nouvelles ; un mois à peine après la mort de Louis XV, il fut une seconde fois élu ^ et prit place sans opposition au milieu des amis que mademoiselle de Lespinasse, avec une tenace énergie, avait mis derechef en campagne et groupés sur son nom. Grande fut la joie qu'elle ressentit de ce succès définitif ; par une délicatesse touchante, ce fut à madame Suard qu'elle en voulut adresser l'expression : « Je vous fais mon compliment, madame, et je partage votre plaisir avec tant de vérité et d'intérêt, que je serais presque tentée de croire que vous me devez aussi des félicitations. Ayez du moins assez de bonté pour être bien persuadée qu'il n'y a que vous au monde à qui je cède l'avantage de mieux aimer M. Suard et de prendre un intérêt plus tendre à tout ce qui le touche... Recevez, je vous prie, la tendre assurance des sentiments que je vous ai voués pour la vie ^. »
Cet enthousiasme a de quoi étonner ceux qui
^ Le 26 mai 1774.
- Essais de mémoires sur M. Suard, par madame Suard.
jugeraient Suard sur ses œuvres, et Grimm, avec son sens critique, semble avoir prévu cette surprise quand il écrit, aussitôt après l'élection : « Beaucoup de gens n'ont point voulu reconnaître les titres qu'il pouvait avoir à cet honneur, mais tous ceux qui le connaissent sont persuadés qu'il ne dépendrait que de lui de le mériter. » C'est que la renommée de Suard et l'ascendant réel qu'il exerça sur ses amis tenaient à sa personne bien plus qu'à ses écrits. Grand et bien fait, le visage noble et spirituel, tranchant par sa naturelle distinction sur les allures et les manières de la plupart des gens de lettres de son temps, il séduisait irrésistiblement par le charme de sa parole,] à la fois chaude et mesurée, par sa conversation tour à tour légère et sérieuse, sans cesse variée, jamais pédante, par la finesse de son esprit, la] sûreté de son goût, et l'aimable douceur d'une âme bienveillante et sensible. « Ce qui réussit ainsi ei tout temps et en tout lieu est un don et n'est pj un art, r> remarque un de ses biographes.
Ces qualités vivantes expliquent et le succès d( Suard auprès de ses contemporains et l'indifférenc dédaigneuse de la postérité. Elles suffirent, en tout cas, à lui gagner le cœur de mademoiselle de Les pinasse. Il fut, par sa causerie, l'un des attraits de son salon et, par sa bonté attentive, l'une de joies de son existence. Au début de leurs relations, certains des billets qu'ils échangent exhalent comme un parfum léger de coquetterie d'une part, de galanterie de l'autre, chose rare dans la correspondance de Julie avec ses amis. « Voudriez-vous, lui écrit-elle ^ ne fût-ce que pour la rareté du faitj
1 Archives du château de Talcy.
venir dîner avec moi, c'est-à-dire mourir de faim et de tristesse ? Ce régime vous est proposé par l'amitié ; la haine ne ferait pas pis. Je serai bien aise et bien contente si vous acceptez ; mais peut-être sera-ce un bonheur pour moi si vous refusez, cas je ne m'exposerai pas au dégoût et à l'ennui que doivent inspirer ma situation et la manière dont j'en suis affectée... Adieu, que la bonté et la sensibilité de votre âme vous tiennent lieu du plaisir que vous ne trouverez pas avec moi. » Il lui répond sur un ton analogue : « Vous vous plaignez ^ souvent que les mots sont trop faibles pour exprimer vos sentiments ; vous affligeriez mon cœur si vous appliquiez cette mesure à mes paroles. On ne dit jamais tout ce qu'on sent : il y a mille nuances de sentiments qui n'ont point d'expression... Hélas ! je vous laisse bien à deviner sur tout ce que vous suggérez de doux, de flatteur et de tendre à mon cœur ; mais croyez bien qu'il ne peut y avoir de sentiment au-dessus de celui que vous m'inspirez, qu'un sentiment que vous ne voudriez pas ! &
Toutefois, cette première période ne dure guère ; l'accent est bientôt tout changé, et le marivaudage fait place à de graves, à de douloureuses confidences. Plus librement encore que près de Condorcet, c'est près de Suard que s'épanchera Julie, qu'elle cherchera du soulagement dans les angoisses de son âme passionnée. Il est le seul auquel elle ose parler, sans ambages et sans réticences, d'abord de son amour pour M. de Mora, plus tard de ce qu'elle nomme justement sa « folie d, de cette ardeur effrénée qui la tue, de ses remords, du sombre désespoir qui l'envahit au déclin de sa
1 Ibidem.
vie : « Ah ! mon Dieu ! ^ pourquoi a-t-on la lâcheté de vivre, lorsque l'on n'espère plus rien, et surtout lorsque, en recherchant bien, on ne trouve ni en soi ni dans l'univers entier de quoi consoler de ce qu'on a perdu ! » Suard se montre digne, en tous points, de la confiance qu'elle lui témoigne ; il la plaint, la relève, et souvent aussi la raisonne, la chapitre doucement sur les excès de sentiment qui « détruisent sa machine », sur le pessimisme excessif auquel elle paraît se complaire : « Je vous ai laissée souffrante^; je voudrais bien croire que vous êtes délivrée de ce surcroît de peines physiques qui affaissent votre âme et aggravent d'autres peines, auxquelles votre imagination prête un charme dangereux. Vous craignez de guérir, et vous repoussez les consolations et les distractions que vous offrent le temps et votre propre caractère... Je sais bien le cas que vous ferez de mes observations et de mes conseils, mais je ne saurais vous dissimuler une pensée qui m'occupe souvent : vous vous faites une habitude d'images tristes et d'idées funestes dont je crains les suites. Si vous vouliez écouter la nature et l'amitié... Mais à quoi bon dire à quelqu'un : Soyez heureux? Quand on ne l'est pas, c'est qu'on est entraîné par des mouvements plus forts que la raison, qui montre les moyens de l'être. Tout ce bavardage prouve seulement combien l'idée de votre bonheur contribuerait au mien. s>
Sans doute, ainsi qu'il le prévoit, les « conseils » ne servent à rien, mais « l'indulgence » la touche et l'amitié vraie la soutient ; c'est, comme elle le lui dit, dans l'affection de ce consolateur fidèle qu'elle
1 Lettre à Suard, citée par M. Charles Henry dans l'appendice des Lettres inédites de mademoiselle de Lespinasse.
2 Archives du château de Talcy.
puise quelque courage pour supporter ses peines. Nulle part peut-être, dans ses lettres à ses amis, on ne trouve un accent aussi ému et aussi tendre qu'en ces lignes qu'elle lui adresse bien peu de temps avant sa fin ^ : « A quoi sert donc d'aimer ? Je vous aime de toute mon âme, et cela ne vous sera jamais bon à rien. Je ne vous ferai jamais éprouver autre chose que le plaisir qu'une âme sensible et honnête, comme la vôtre, goûte à adoucir les maux d'une créature souffrante, malheureuse, et qui serait tombée dans le décourage-, ment complet, si votre amitié n'était venue à son secours. f>
Il n'est rien dans ces effusions qui ne soit senti et sincère, rien qui ressemble à la banalité, rien, en un mot, où l'on puisse soupçonner quelque chose de cette sensibilité factice et de cette enflure Httéraire si communes en son temps. Il suffit, pour n'en point douter, de voir sur quel autre ton elle s'exprime lorsqu'il s'agit de certains de ses familiers, non moins méritants, non moins dévouées peutêtre que les deux qui précèdent, mais qui ont moins bien su trouver le chemin de son cœur. J'en citerai comme exemple le chevalier de Chastellux *. C'était, parmi les intimes de Julie, l'un des premiers en date comme l'un des plus assidus, toujours d'ailleurs, comme elle le reconnaît, « parfaitement bon et attentif ». Malgré ces titres et ces qualités, les sentiments qu'elle éprouve envers lui ne dépassent guère la gratitude et ne vont pas jusqu'à la sympathie. Lorsqu'il revient d'une longue
1 1776. Collection de l'auteur.
2 François Jean, d'abord chevalier, puis marquis de Chastellux (1738-1788).
absence : « Je serai bien aise de le revoir, écrit-elle à Guibert ^ ; cependant, si j'avais pu ajouter à son voyage ce que je voudrais retrancher du vôtre, je ne le verrais pas si tôt ! Voyez, je vous en prie, combien je renverse l'ordre de la chronologie : il y a huit ans que j'aime le chevalier. s> Ce n'était A pourtant pas un hôte à dédaigner que l'auteur * applaudi de la Félicité publique, et les plus difficiles recherchaient sa présence. Petit-fils, par sa mère, du chancelier d'Aguesseau, il avait été, disait-on, « bercé sur les genoux » de ce glorieux aïeul, auquel il était redevable de sa forte culture, de sa maturité précoce. Entré jeune au service, colonel à vingt ans, il avait fait, non sans éclat, la plupart des campagnes de la guerre de Sept Ans, mais ses goûts le portaient vers la littérature et ses idées vers l'Encyclopédie. C'était alors la route assurée du succès ; il atteignit prompt ement au but. Quelques morceaux de prose dans le Mercure, un traité sur V Union de la poésie et de la musique, enfin, un gros ouvrage de politique et de philosophie,; il n'en fallut pas davantage pour faire du chevalier d'abord un homme à la mode, ensuite un] homme en vue, et, vers la quarantaine, un académicien.
Il était digne, par certains côtés, de cette] rapide fortune. Sans même parler de son caractère] droit et sûr, de son humeur liante et « candide »,j sa solide instruction et son intelligence ouverte,] jointes à un don particulier d'expressions pittoresques et de promptes reparties, lui valaient le] renom du plus agréable causeur. On citait de ses] mots dans les cercles et les boudoirs : en parlant]
1 Lettre du i" aoxit 1773. Éd. Asse.
du style de Diderot : « Ce sont, avait-il dit, des phrases qui se sont enivrées et qui se sont mises à courir les unes après les autres. & Dans un groupe de jeunes femmes qui discouraient sur la passion : « Vous êtes, s'écriait-il, semblables à ces paresseux qui aiment à lire des histoires de voyages ! » En plus sérieuse matière, il avait quelquefois des vues originales et des « lueurs » qui, comme des éclairs, traversaient soudain sa causerie. Mais il gâtait ses traits d'esprit par la manie des calembours, qu'il prodiguait sans mesure et sans trêve, et ses dissertations par le brouillard fréquent dont s'embarrassait sa pensée. « L'esprit et les idées de M. de Chastellux, disait madame Necker, sont comme ces nuages mal dessinés qui représentent toujours aux regards la chose qu'on nomme, arbre, montagne ou clocher. »
Sans faire im crime au chevalier de ces imperfections légères, Julie de Lespinasse en éprouvait quelque agacement, qui se devine à la façon dont elle parle de ses visites : « Le chevalier de Chastellux a résolu de me tourner la tête. Il est encore venu passer la soirée d'hier avec moi. J'étais presque morte quand il est entré, et je n'ai pas été plus en vie tout le temps qu'il a été avec moi ^ D Elle lui reproche aussi ses partis pris, ses jugements exclusifs, le tranchant de ses opinions, sur tous sujets et notamment en matière de musique. Quand il heurte ses enthousiasmes, en proclamant « absurdes, détestables », les chefs-d'œuvre de Gluck, elle ressent, confesse-t-elle, de cet aveuglement une colère mêlée de pitié : « Pourquoi je ne parle pas à' Orphée au chevalier de Chastellux ? Par la raison qu'il
1 Lettre du 6 octobre 1775, à Guibert. Éd. Asse.
serait barbare de parler de couleurs aux Quinze- Vingts ! i> Mais ce qui la blesse davantage, ce qui l'empêche d'accorder à Chastellux l'affection qu'il mérite par son long dévouement, c'est ce qu'elle trouve en lui d'affecté et d'artificiel, c'est ce défaut de sensibilité, qui n'exclut pas à coup sûr la bonté mais qui le prive, dit-elle, de la compréhension des choses de l'âme comme des jouissances du cœur ; et c'est aussi sa vanité, l'importance qu'il attache aux bagatelles et aux « niaiseries du monde », le goût excessif qu'il professe «pour la Cour, pour les princes, pour leur lever, pour leur coucher, et pour leur végéter \ » Aussi, après une heure de têteà-tête, est-elle prise fréquemment d'une sourde irritation, qu'elle a peine à contenir : « Les trois quarts du temps ^, je ne comprends pas le chevalier. Il est si content de ce qu'il a fait, il sait si bien tout ce qu'il fera, il aime tant la raison, en un mot, il est si bien arrangé sur tout, que cent fois j'ai pensé me méprendre en lui parlant ou en lui écrivant ; j'allais prononcer ou écrire le chevalier Grandisson ; mais c'était sans envier le sort de Clémentine ^ ni de miss Gléon *. »
Cette impatience nerveuse, causée par une dissemblance de natures, ne se traduit d'ailleurs que par des boutades de ce genre, murmurées à l'oreille d'im confident discret ; rien n'en paraît dans son attitude envers lui, moins encore dans ses procédés ; car, si elle est parfois injuste, au moins n'estelle jamais ingrate. Elle ne méconnaît pas les
i Lettre de Gmbert à mademoiselle de Lespinasse, du 19 octobre 1774. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.
2 Lettre à Guibert, du 30 octobre i774- Éd. Asse.
3 Personnage d'un des plus célèbres romans de Richardson.
* Sans doute Geneviève Savalette, marquise de Gléon, intimement liée avec Chastellux.
hautes qualités de Chastellux et, quand roccasion s'en présente, elle s'emploie avec zèle à lui rendre service. Ce fut à son initiative, à ses efforts persévérants, qu'il dut l'accomplissement de son vœu le plus cher : « Il est bien content de moi, annoncet-elle à Guibert en octobre 1774 ^ ; j'ai échauffé ses amis, et les choses sont si bien arrangées, qu'il ne nous faut plus que la mort d'un des quarante pour qu'il soit reçu de l'Académie. Cela est juste sans doute, mais ce n'était pas sans difficulté. L'intérêt, le plaisir, le désir qu'il mettait à ce triomphe m'ont animée. Mon Dieu, Fontenelle a raison : il y a des hochets pour tout âge. — Comme il est très prouvé, répond sentencieusement Guibert ^ , que l'âme est, de toutes les qualités, la moins nécessaire à un académicien, comme du reste le chevalier a de l'esprit, des connaissances, de l'érudition même, et enfin un ouvrage qui lui fait honnem", je trouve que c'est parfaitement bien fait de lui donner la première place vacante. D'ailleurs, ce hochet le transportera ; il croit déjà le tenir. j> Quelques mois plus tard, en effet, lors de la mort de Châteaubrun, cet espoir se réalisa ; après Suard et avant La Harpe, ChasteUux fut du nombre de ceux auxquels l'influence de Julie assura les douceurs de ce qu'elle nomme ironiquement « une immortalité à vie t>.
Dans cette revue des principaux personnages de la troupe, nous n'avons jusqu'ici rencontré que des hommes. La règle du nouveau salon est pourtant moins sévère que celle adoptée de longue date dans l'hôtel de madame Geoffrin, et mademoiselle de Lespinasse n'exclut pas plus les femmes de ses
1 Éd. Assc.
- 19 octobre 1774. Arch. du comte de Villeneuve-Gtiîbert.
réunions littéraires que de sa société privée. Nombreuses sont, au contraire, celles qui fréquentent en son logis, jeunes ou vieilles, belles ou laides, sous sous la seule condition d'avoir un peu d'esprit. Toutefois, à y regarder de près, il faut bien reconnaître que, sauf rares exceptions — telles que madame Geoiïrin et la maréchale de Luxembourg — elle ne témoigne pas à la plupart de ses pareilles cette même affection exaltée qu'elle apporte dans son commerce avec ses amis masculins. Elle rend justice à leur mérite, elle est sensible à leur attrait, elle est parfois touchée de leur tendresse, mais elle ne livre pas son cœur et ne verse pas ses secrets. On la sent toujours réservée et promptement ombrageuse ; un rien suffit à provoquer un frisson d'inquiétude, un mouvement de recul, qui dégénérerait aisément en méfiance, et en jalousie. C'est que, par une disposition secrète, fréquente chez les grandes amoureuses, en chaque femme de son entourage, pour peu qu'elle possède quelque charme elle redoute d'instinct une rivale ; cette obscure suspicion est faite pour gâter toute jouissance et pour prévenir tout abandon.
Ainsi nous apparaît Julie de Lespinasse au cours de ses relations d'amitié avec cette comtesse de Boufïiers ^ que madame du Deffand avait surnommée l'Idole — parce qu'on l'adorait au Temple, où demeurait le prince de Conti, son amant — et qui fut ime des femmes 1^ plus séduisantes de son siècle. Délicieusement jolie, de cette beauté qu'on
1 Marie-Charlotte-Hippolyte Campet de Saujon, née en 1725, mariée en 1746 au comte Edouard de BouflHers-Rouverel, morte le 4 décembre 1800. Il ne faut pas la confondre avec ses deux contemporaines, la duchesse de Boufflers, qui fut ensuite duchesse de Luxembourg, et la marquise de Boufflers, l'amie du roi Stanislas Leczinski.
appelle délicate et qui souvent se conserve le mieux, à près de quarante ans, disent ses contemporains, elle gardait la fraîcheur de sa vingtième année. De sa causerie alerte, le trait saillant était une réelle éloquence, parfois paradoxale, mais toujours ingénieuse, originale, colorée et, malgré la hardiesse de certaines théories, d'une expression si chaste et d'une moralité si haute, qu'on oubliait en l'écoutant les démentis que la conduite donnait trop souvent aux propos. « Je veux, disait-elle joliment, rendre à la vertu par mes paroles ce que je lui ôte par mes actions \» Personne d'ailleurs ne se choquait de cette contradiction, car elle était conforme aux moeurs et aux idées du jour : « Qu'importe d'où vient la source, pourvu que l'eau soit pure ? proclamait le duc de Lévis. Autant vaudrait s'informer si le médecin qui vous orçlonne la tempérance l'a toujours pratiquée ». Ce qu'on critiquait davantage chez madame de Boufflers, c'est ce que son esprit avait d'un peu subtil et d'un peu recherché, c'est aussi le soin qu'elle prenait de souhgner, pour forcer l'attention, ses spirituelles saillies, et le souci qu'elle laissait voir de provoquer, au terme d'une brillante période, les bravos de son auditoire. « Elle a une continuelle préoccupation d'applaudissements, écrit Horace Walpole ; vous diriez qu'elle pose constamment pour son portrait devant le biographe. »
Sur ces faiblesses de son amie, notre héroïne insiste à maintes reprises, et plus qu'on ne voudrait quand on songe aux titres réels que madame
1 Madame de Boufflers avait composé un petit recueil de maximes, qui constitue un code parfait de bienséance, de sagesse mondaine, quelquefois même de stoïcisme pratique. Il nous est conservé dans les Souvenirs et Portraits du duc de Lévis.
de Boufflers s'était acquis à la gratitude de Julie. N'avait-elle pas, l'une des premières, pris publiquement parti pour la jeune fille dans sa querelle avec madame du Deffand, bien qu'elle fût de tout temps liée avec la marquise ? Et, sans rompre entièrement avec la société de Saint- Joseph, n 'avaitelle pas été depuis l'une des plus assidues dans le salon rival ? Elle se vit, il faut bien l'avouer, mal récompensée de ce zèle, car madame du Deffand lui en voulut à mort, et mademoiselle de Lespinasse ne lui en sut qu'un gré insuffisant. Non pas que cette dernière soit absolument insensible à l'amitié de madame de Bouffiers : « Je me fais un grand plaisir de vous retrouver, lui écrit-elle - après une séparation assez longue. Votre absence m'est pénible à plus d'un égard, goût, besoin, habitude ; cette dernière raison est la moins forte ; ce n'est que dans les choses indifférentes qu'elle tient lieu de sentiment. Adieu, madame, je désire fort de vous revoir, et vous vous trompez si vous croyez que je me passe aisément de vous. & Elle ne ferme pas davantage les yeux de parti pris sur ses rares qualités : « Elle est bien aimable ^ ; je l'ai vue beaucoup cette semaine. Elle vint dîner chez madame Geoffrin mercredi ; elle fut charmante elle ne dit pas un mot qui ne fût un paradoxe ; elle fut attaquée, et elle se défendit avec tant d'esprit que ses erreurs valaient autant que la vérité. & Mais l'ironie suit de bien près l'éloge : « Elle nous dit que, dans le temps où elle aimait le mieux l'Angleterre, elle n'aurait consenti à s'y fixer qu'à la condition qu'elle y aurait amené avec elle vingt-quatre ou vingt-cinq de ses amis intimes
1 Archives du château de Talcy.
' Lettre du 21 octobre à Guibert. Éd. Asse.
et soixante ou quatre-vingts autres personnes qui lui étaient nécessaires absolument ; et c'était avec beaucoup de sérieux, et surtout beaucoup de sensibilité, qu'elle nous apprenait le besoin de son âme. » Dans le passage suivant, Tégratignure est plus marquée : « Dans mes longues insomnies S je suis venue à penser à la comtesse de Boufïlers ; je me demandais ce qui faisait qu'avec beaucoup d'esprit, de grâces et d'agréments, elle faisait en général aussi peu d'effet, et surtout aussi peu d'impression ; je crois en avoir trouvé la raison. Ne convenez-vous pas qu'il y a dans tout un vrai de convention ? Il y a le vrai de la peinture, le vrai du spectacle, le vrai du sentiment, le vrai de la conversation. Eh bien, madame de Boufïlers n'a le vrai de rien, et cela explique comment elle a passé sa vie sans toucher ni intéresser, même les gens à qui elle a le plus d'envie de plaire. » . Il serait facile de citer bien d'autres traits du même genre. Pourquoi donc cette aigreur et cette évidente malveillance à l'égard d'une amie dont la fidéUté ne s'est à aucun moment démentie ? L'explication n'est pas difficile à trouver : c'est qu'avec ses quarante-huit ans sonnés la comtesse a fait à Guibert quelques avances de coquetterie, auxquelles, nous le verrons plus tard, celui-ci a paru n'être pas insensible. Voilà le crime impardonnable qui, aux yeux d'une femme passionnée, efface tout un passé d'affection et de dévouement.
Même nuance de froideur et d'ombrage — moins accentuée peut-être, moins justifiée surtout
ï 18 octobre 1775. Ibid. — La lettre autographe contient en toutes lettres le nom de madame de Boufflers, dont la lettre publiée ne donne que les initiales.
— dans ses rapports avec une autre femme de son intimité, aussi célèbre de son temps que madame de Boufflers, mais plus oubliée de nos jours et qui, pour cette raison, mérite bien une rapide esquisse. Je veux parler de madame de Marchais \ dont le salon, au dire de Marmontel, se composait de « tout ce que la Cour avait de plus aimable et de ce qu'il y avait, parmi les gens de lettres, de plus estimable du côté des mœurs, de plus distingué du côté des talents f>. Pour présider à ces assises, imaginons ^ une mignonne créature « de quatre pieds de haut », mais « faite au tour » et proportionnée à ravir, avec des traits peu réguliers, des cheveux merveilleux, des yeux pétillants de malice, des dents a qui paraissaient beaucoup, mais qui étaient superbes », une mise tant soit peu excentrique, d'énormes panaches sur la tête et, tout autour de sa personne, «plus de guirlandes de fleurs naturelles que toutes les figurantes de l'Opéra », bref, un curieux mélange d'agrément et de ridicule. Mais ce que nul ne pouvait contester, c'était la séduction extraordinaire de son esprit, enjoué, piquant, vif, primesautier, « animé, disait-on, jusque dans le silence », et profond autant que rapide. « Elle devinait la pensée, et ses répliques étaient des flèches qui jamais ne manquaient le but. » L'âme douce avec cela, d'une obligeance parfaite, cette « jeune fée », comme dit Marmontel, ne manquait pas d'adorateurs ; mais son cœur était pris par une passion unique, qui occupa son existence en-
1 Fille de Benjamin de La Borde, fermier général, lequel n'a d'autre rapport qu'une ressemblance de nom avec Joseph de Laborde, banquier du roi, son contemporain, avec qui on le confond parfois.
2 Mémoires de Marmontel, de Garât, du duc de Lé vis. Lettres de Walpole, etc., etc.
tière, et dont l'objet était le comte d'Angiviller, directeur général des bâtiments et des jardins du Roi. Ils eurent une liaison de quinze ans, s'épousèrent dès qu'ils se virent libres, et ne s'aimèrent que mieux après, phénomène qui valut à ce couple modèle la juste admiration de leurs contemporains. Qu'une pareille maîtresse de maison s'arrachât presque journellement aux élégances de son logis, aux empressements de ceux qui formaient autour d'elle comme une espèce de cour, pour réclamer ime place dans le salon étroit de la maison du menuisier, c'était sans doute une marque d'attachement dont mademoiselle de Lespinasse lui devait tenir compte ; et tout donne à. penser que, pendant les premières années, elle n'y fut pas indifférente. Mais il se trouva, par malheur, que cette pimpante petite personne ne dédaignait point les hommages qui venaient vers elle de toutes parts. <i Elle inspire des passions, dit Walpole ^ et elle n'a pas assez de temps pour guérir le quart des blessures qu'elle fait. » Nullement galante, coquette à peine, il lui plaisait toutefois d'éveiller dans les cœurs l'émotion attendrie qui s'en tient aux regards, aux timides allusions et aux discrets soupirs. Du jour, où, fort innocemment, elle fut remarquée par Guibert, du jour où elle fut la confidente de ses premiers essais de littérature dramatique, l'amitié des deux femmes fut à jamais détruite et madame de Marchais se vit irrémédiablement perdue dans l'esprit de JuHe. Il est intéressant de voir avec quelle promptitude la susceptibilité jalouse de cette dernière s'applique à rompre une intimité qui l'inquiète, et comme elle s'attaque
1 Lettre du 16 septembre 1775. Éd. Cimningham.
habilement au point le plus sensible, la vanité de l'auteur débutant : « Nous aimons toujours ceux qui nous admirent, écrit-elle à Guibert ^ ; cm, mais vous devriez bien dire à M. d'AngiviUer de faire taire madame de Marchais, lorsqu'elle dit que les deux premiers actes du Connétable ^ sont du machiavélisme tout pur, que le Connétable est im rôle détestable, que celui d'Adélaïde est ridicule, etc., etc. Bonsoir, je voudrais avoir exclusivement le secret de votre amour-propre ; en revanche, vous auriez celui de mon cœur. » La manœuvre eut un plein succès ; entre Guibert et madame de Marchais, ce fut la fin soudaine de tout commerce intellectuel ; la sympathie naissante suivit le même chemin. Quiconque s'en étonnerait prouverait une faible connaissance de l'âme humaine en général et en particulier de celle de Thomme de lettres.
Voici toutefois, pour clore la série, une femme envers laquelle les sentiments de mademoiselle de Lespinasse suivirent une gradation entièrement opposée, et, de l'indifférence première, s'élevèrent progressivement jusqu'à la plus tendre affection. Il est vrai qu'Emilie Féhcité de La Vallière, duchesse de Châtillon ^, n'avait pas en partage des dons aussi dangereux que celles dont je viens de parler, la beauté qui subjugue, Tesprit qui éblouit. Ses principaux, presque ses seuls mérites, étaient la bonté de son âme et la sincérité de son cœur ingénu.
1 Août 1775- Archives du comte de Villeneuve-Guibert.
2 Tragédie du comte de Guibert.
3 Née le 29 août 1740, mariée en 1756 à Louis Gaucher, duc de Châtillon, veuve six ans après, morte au château de Wideville en 1812. Elle laissa deux filles, qui furent la duchesse d'Uzès et la princesse de Tarente.
JULIE DE LESPINASSE 20g
C'était encore presque une enfant quand, dans le salon de sa mère, — la délicieuse duchesse de La Vallière \ amie intime de madame du Deffand — elle avait rencontré Julie de Lespinasse ; du premier jour, eUe s'était prise pour eUe d'une de ces passions de jeime fille qui confinent à l'adoration. Quelques années plus tard, quand Julie quitta Saint- Joseph, il n'est de soins et de services qu'elle ne s'ingénia à lui rendre ; de ses conseils, de ses démarches, fréquemment aussi de sa bourse, elle l'aida comme la plus dévouée et la plus affectueuse des sœurs, et jamais, depuis lors, elle ne manqua une occasion de prodiguer à son amie les attentions, les prévenances les plus délicates. Pendant bien des années poiulant, elle n'obtint guère, pour salaire de ses peines, qu'une reconnaissance im peu froide, sans élan et sans effusion.
Nulle mauvaise volonté d'ailleurs de la part de Julie ; rien autre chose qu'une impuissance à contraindre son cœur. Elle s'en veut même, au fond, de ne pas rendre davantage en échange de ce qu'elle reçoit, mais, par un mouvement bien humain, c'est contre celle qui lui vaut ce remords que se tourne son impatience : « EUe est bien aimable ^, mais elle fait que je suis mécontente de moi. EUe croit m'aimer, eUe agit, eUe a de la bonté, de l'honnêteté, mais sa tête est vide comme une lanterne, et
1 Anne- Julie- Françoise de Crussol d'Uzès, duchesse de La Vallière. Sa merveilleuse beauté résista jusqu'au seuil de la vieillesse à l'assaut des années, et c'est pour elle que fut composé le célèbre quatrain :
La Nature prudente et sage Force le Temps à respecter Les charmes de ce beau visage, Qu'elle ne samrait répéter.
2 Lettre sans date. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.
son âme est un vrai désert ; et vous croyez bien que je n'ai ni le temps ni la force d'éclairer l'une et de remplir l'autre. Elle me gêne souvent ; elle me prive de ma pensée... &
Pour faire rendre plus de justice à cette fidèle tendresse, il fallut les leçons sévères de la douleur, cette grande éducatrice. Eperdue de tristesse, abîmée de découragement, Julie comprit la douceur consolante d'une affection toujours présente, d'une compassion ardente en même temps que discrète : « J'aurais bien mauvaise opinion de moi, si je ne l'aimais pas, s'écriera-t-elle alors ; elle exige si peu, elle donne tant ! Je voudrais que vous la vissiez, que vous entendissiez ce qu'elle me dit ; la passion ne s'exprime pas autrement. » Désormais la glace est brisée ; ces deux âmes chaleureuses, faites d'une pareille essence, se sont reconnues, dirait-on, et volent à l'appel l'une de l'autre ; et c'est madame de Châtillon que mademoiselle de Lespinasse propose en exemple à Guibert, lorsqu'elle souffre, à son tour, de la froideur qui répond à sa flamme : « Je commence à croire que la première de toutes les qualités pour se faire aimer, c'est d'être aimante. Non, vous n'imaginez pas tout ce qu'elle invente pour aller jusqu'à mon cœur. Mon ami, si vous m'aimiez comme elle !... Non, je ne le voudrais pas. Me préserve le Ciel de connaître deux fois un pareil bonheur ! » Nombreux sont les passages où mademoiselle de Lespinasse exprime ainsi ses sentiments nouveaux pour une incomparable amie ; je n'en veux pas fatiguer le lecteur ; les lignes qu'on a lues suffisent à indiquer les étapes successives d'une liaison qui, comme elle, le dit sera dorénavant, pour l'héroïne de cette histoire, « le charme et le bienfait & de ses dernières années.