CHAPITRE VII
La colonie étrangère à Paris au xviii" siècle. — Succès de mademoiselle de Lespinasse auprès de ces hôtes de passage. — - David Hume. — Incroyable engouement dont il est l'objet. — Son assiduité chez Julie. — Intervention de celle-ci dans la querelle de Hume et de J.-J. Rousseau. — ■ Elle préside l'assemblée qui dicte à Hume sa ligne de conduite. — Dissensions qui en résultent dans le clan encyclopédique. — Conflit épistolaire entre d'Alembert, Rousseau, Walpole, Voltaire, etc. — Générosité de Hume. — ■ Autres amis étrangers de mademoiselle de Lespinasse : le marquis de Caraccioli, l'abbé Galiani, lord Shelburne. — Intimité de ce dernier avec Julie. — Admiration qu'elle professe pour ses mérites d'homme d'État.
Vers le milieu du xviii® siècle, se produisit un fait d'une importance et d'une portée considérables : l'Europe découvrit Paris, et Paris découvrit l'Europe. C'était un événement nouveau dans l'histoire de notre pays ; déjà sans doute auparavant, dans la seconde moitié du xvi^ siècle et au commencement du suivant, les alliances de deux de nos rois avec les Médicis avaient fait pénétrer chez nous quelques éléments étrangers, mais cette infiltration d'ailleurs assez restreinte, provenait de la seule Italie et ne s'étendait qu'à la Cour. Sous le long règne de Louis XIV, la société française était restée presque exclusivement nationale : la cause en est essentiellement dans l'état de guerre perpétuel oi\ nous étions alors avec les trois quarts
des puissances, à quoi s'ajoutait cet orgueil, ancré dans l'âme des sujets du Grand Roi, qui leur faisait considérer la France comme l'unique foyer des lumières, tandis que les peuples voisins végétaient dans les limbes d'une demi-barbarie. Cette sorte d'isolement hautain survécut quelque temps au souverain qui l'avait créé ; mais, dans les environs de l'année 1750, après la paix d'Aix-la-Chapelle, on vit, comme sur un mot d'ordre tacite, affluer subitement vers les rives de la Seine une multitude de gens, venus de tous les points du monde civilisé, Autrichiens, Polonais, Danois, Italiens, Moscovites, Anglais surtout, plus nombreux à eux seuls que tous les autres réunis, qui se répandirent comme un flot dans la société parisienne. C'étaient d'ailleurs, pour la plupart, des hommes cultivés, policés, au courant des usages, parlant parfaitement notre langue ; aussi leur fit-on parmi nous l'accueil le plus cordial et le plus sympathique ; beaucoup prirent dès lors l'habitude de revenir régulièrement faire séjour à Paris ; quelques-uns s'y fixèrent ; tous, presque sans exception, s'y plurent.
Quelles furent, au point de vue des mœurs et des idées, les conséquences de cette invasion pacifique, nous n'avons pas à l'étudier ici. Il nous sufiira de noter la physionomie toute nouvelle et, pour ainsi dire, rajeunie que prirent, de ce fait, les salons et Iss cercles littéraires, l'intérêt qu'inspirèrent, aux femmes autant qu'aux hommes, l'état d'esprit, la manière de penser, de juger, de sentir, de ces hôtes distingués, l'élargissement du champ ouvert à la curiosité française. Il ne^fut bientôt plus de souper, de soirée, de réunion mondaine, où ne figurassent quelques-uns de ces étrangers à la mode, mis à la place d'honneur, choyés et fêtés à l'envi. Madam.e
Geoffrin avait donné le signal ; son hôtel, on le sait,
Ifut pendant quarante ans comme le rendez-vous de l'Europe. Avec plus ou moins d'empressement, les autres maîtresses de maison suivirent le même chemin, et mademoiselle de Lespinasse ne demeura pas en arrière. La merveilleuse souplesse et l'ouverture de son intelligence, sa connaissance aussi des langues et des littératures anglaise, italienne, espagnole, devaient la faire spécialement apprécier de ceux de nos voisins qui franchissaient sa porte, et Ton consacrerait des pages à dresser simplement la liste des visiteurs de diverse origine qui défilèrent au pied de son fauteuil. Je n'infligerai pas au lecteur cette énumération, me restreignant à ceux qui furent de son intimité et qui marquèrent quelque peu dans sa vie.
En ancienneté, en importance aussi, le premier rang, dans cette catégorie, appartient sans conteste à David Hume, le grand historien écossais. Pendant trois ans, de 1763 à 1766, il vécut à Paris, où lord Hertford l'avait amené pour y tenir l'emploi de secrétaire d'ambassade \ Son succès y fut prodigieux : « Ceux qui n'ont jamais connu les étranges effets de la mode, a-t-il lui-même écrit *, pourront difficilement concevoir l'accueil que je reçus des hommes et des femmes de tous les mondes et de tous les états. Plus je me dérobais à leur excessive politesse, plus j'en étais accablé. & Il semble,
1 II n'en eut le titre officiel que dans l'été de 1765, où il devint «chargé d'affaires», jusqu'à l'arrivée du duc de Richmond, qui eut lieu à la fin de cette même année. (Fragments de Mémoires de Hume, traduits par Suard.)
2 Fragments de Mémoires de Hume.
à dire le vrai, qu'il ne s'y déroba pas longtemps et qu'il céda sans trop de peine aux avances qu'on lui prodiguait. L'anglomanie battait alors son plein ; elle se manifestait surtout, au dire d'Horace Walpole, par un triple engouement pour le whist, pour Clarisse Harlowe, enfin pour la personne de Hume. En quelque lieu qu'on fût, à la Cour, à la Comédie, au bal, à l'Opéra, on était sûr d'apercevoir la large face du diplomate improvisé encadré de « deux frais minois ». Comme on demandait à Chamfort s'il avait des nouvelles de ce héros du jour : « Je crois qu'il est mort, répliquait-il ; je ne l'ai rencontré que trois fois aujourd'hui. & Une dame, assure lord Mareschal, « fut disgraciée à la Cour pour avoir demandé qui il était... Ce devait être quelque provinciale débarquée récemment à Paris. » Et Hume, ajoute le même témoin, eût pu prendre à son compte la parole historique : « Ne pas me connaître dénonce que tu es toi-même inconnu \ »
Que l'objet de ces empressements en ait savouré la douceur, il suffit, pour n'en point douter, de lire les descriptions, d'une vanité candide, qu'il adressait à Robertson : « Je ne me repais ici ^ que d'ambroisie, je ne respire que de l'encens, je ne marche que sur des fleurs. Toutes les personnes que je rencontre, les femmes, surtout, croiraient manquer à un devoir de rigueur en se dispensant de me faire un long et pompeux compliment, d Et il s'étend avec une naïve complaisance sur sa visite au château de Versailles, où les fils du Dauphin, dont l'aîné a dix ans à peine, accourent vers lui
1 Lettre du 4 février 1763. Letters of eminent persons addressed to David Hume. Edimbourg, 1849.
2 Lettre du i*' décembre 1763.
pour le couvrir des louanges les plus hyperboliques, où le plus jeune, le comte d'Artois, un enfant de cinq ans, s'efforce à balbutier, aux applaudissements du public, « un compliment qu'on lui a fait apprendre, et qu'il n'a pas bien retenu ». S'étonnera-t-on, après de tels triomphes, que l'historien proclame Paris la ville la plus intelligente, la plus polie de l'univers, et qu'il ait eu, comme il l'avoue, « la pensée de s'y établir pour tout le reste de sa vie ^ »?
Les Anglais, disons-le, manifestaient quelque étonnement de l'enthousiasme parisien, et plus d'un riait sous cape d'une prodigalité d'encens, bien propre à faire tourner la tête la plus solide et la mieux ordonnée. Lord Mareschal, intime ami de Hume, le met en garde contre ce danger : « J'espère, lui écrit-il ^ que les belles et grandes dames ne vous séduiront pas au point de nous renvoyer ici un petit-maître, adroit à faire de la tapisserie. Une coquette a bien induit Hercule lui-même à filer î » Walpole a la plume plus mordante : « M. Hume est la seule chose au monde dans laquelle les Français aient une foi implicite ; et ils ont raison, car je les défie de comprendre un mot de ce qu'il dit, en n'importe quelle langue.,. M. Hume, reprend-il ailleurs, est la mode personnifiée, quoique son français soit presque aussi inintelligible que son anglais. » Ces appréciations sans bienveillance contiennent une part de vérité. Hume, en effet, était loin de briller par les dons extérieurs : sa parole était lourde, hésitante et embarrassée, sa tournure épaisse et massive, son visage dépourvu de finesse et de distinction. Il n'en est pas moins vrai qu'il rache-
1 Fragments de Mémoires. Passim.
2 Letters of eminent persons, etc. Passim.
2t6 JULIE DE LESPINASSE
tait amplement ces défectuosités physiques par ses hautes quaUtés morales, Télévation de son esprit, la profondeur de ses pensées, la solidité de ses jugements, et cette puissance d'observation qui paraissait dans sa conversation aussi bien que dans ses écrits, joignant, par une heureuse alliance, la clairvoyance aiguë de l'historien aux larges vues du philosophe. On vantait non moins justement la droiture de son cœur, son caractère à la fois ferme et doux, la constance de ses amitiés et la sûreté de son commerce. « Sa plaisanterie habituelle, dit un des hommes qui l'ont le mieux connu ^ n'était que la simple effusion d'une bonté naturelle et d'une gaieté tempérée par la délicatesse et la modestie ; mais il n'y entrait pas la plus légère teinture de malignité... Jamais il ne lui échappa une seule moquerie qui eût pour but de mortifier ; aussi ses railleries plaisaient-elles à ceux mêmes sur qui elles tombaient. s> Tout en lui respirait, affirment d'autres témoignages, la candeur et la loyauté ; l'exemplaire pureté de sa vie pouvait faire présager la sérénité de sa mort, digne d'un des sages de la Grèce ^ Il semble donc qu'en comblant Hume des marques de son estime et de son admiration, la société française ait eu l'intuition vague d'une supériorité réelle, qui échappait au public londonien ; et, pour une fois, l'engouement de Paris fut aussi justifié au fond qu'il était excessif et frivole dans la forme.
1 Lettre d'Adam Smith, écrite après la mort de Hume. Citée par Suard dans son Introduction aux Mémoires de Hume.
2 Quelques instants avant sa fin et déjà presque en agonie, comme on tentait de le leurrer encore d'une espérance de guérison : « Non, non, répondit-il avec un sourire, je m'en vais aussi vite que mes ennemis, si j'en ai, peuvent itttendre, et aussi doucement que mes meilleurs amis le peuvent désirer. »
A cette contagion d'enthousiasme, dont je viens de citer les traits, Julie de Lespinasse ne devait pas échapper plus que d'autres. Elle avait connu Hume dans le salon de Saint- Joseph, où, à peine débarqué, il avait été introduit : « Je me vante, écrira madame du Deffand quelques années plus tard ^ d'être la première qui lui ait marqué de l'empressement ; c'est le seul titre dont je puisse tirer quelque avantage... Les charmes et les agréments qu'il a trouvés ailleurs, ajoute- t-elle aussitôt avec une mélancolique amertume, l'ont emporté, et m'ont laissée dans la classe des simples connaissances. Vous savez si j'en suis fâchée, si je ne sens pas tout son mérite, si je n'en suis pas touchée, et si je n'aurais pas été fort aise d'être du nombre de ses amies. & On devine bien à quelle adresse vont ces reproches mélangés de regrets. Hume, en effet, tombé du premier coup, comme dit madame de la Ferté-Imbault, « au pouvoir de la magicienne », avait sollicité et reçu ses entrées parmi les habitués de la rue Saint-Dominique et ne bougeait quasiment pas de la « petite chapelle ». Il y trouvait d'ailleurs l'accueil le plus flatteur, dont il se montrait fort touché ; mais on lui avait vite fait comprendre que, s'il tenait à garder les bonnes grâces de la déesse et des pontifes du lieu, il fallait renoncer à fréquenter dans le sanctuaire voisin, et toute infraction à cette règle était suivie d'un dur rappel à l'ordre. « Oui, monsieur, lui écrit Julie après un péché de ce genre ^, j 'ai été toutes des premières à connaître votre mérite, j 'en fais vanité, et j'ai désiré sincèrement d'être votre amie. Je
1 Lettre du 29 juin 1766 à Craufurd. Éd. Sainte- Aul aire.
2 Paris, 13 août. Letters of eminent persans addressed to David Hume. Passim.
2i8 JULIE DE LESPINASSE
m'étais flattée d'y avoir réussi ; et c'est avec beaucoup de chagrin que je me suis aperçue que je m'étais trompée.,. J'ignore si l'usage autorise ou tolère les liaisons de nos amis avec nos ennemis ; je ne sais que ce que dicte l'amitié, et je serais fâchée d'en savoir davantage. &
Que le coupable ait su obtenir son pardon, on n'en saurait douter, à lire le billet ^ plein de coquetterie qui scellait peu après la réconciliation : « L'objet de vos amours, la charmante Néolé (?) vous ordonne, vous commande, avec sa petite voix flûtée, de souper chez moi samedi, ii de ce mois ; je ne crois pas que vous osiez y manquer. Je remets à ce jour-là à vous dire tout le bien et tout le mal que je pense de vous. Ah ! que ce temps est long à mon impatience ! » Et, s'il fallait une preuve de plus, le dépit de la délaissée nous la fournirait sans réplique : « Je suis bien aise, dira madame du Deff and à Walpole ^, que vous ne soyez plus à portée de le voir (Hume), et moi ravie de l'assurance de ne le revoir jamais. Vous me demandez ce qu'il m'a fait ? Il m'a déplu. Haïssant les idoles, je déteste leurs prêtres et leurs adorateurs. »
Lorsque en l'année 1766 l'arrivée du duc de Richmond mit fin à la mission de Hume et le renvoya outre-Manche, l'absence laissa debout et intactes, pour ainsi dire, les amitiés contractées à Paris. Entre Juhe et lui, une correspondance s'engagea, dont une partie subsiste ^, et qui témoigne du durable souvenir que garda de lui la première et de la vraie tristesse qu'elle eut de son départ. « Je vous avais promis de ne vous point écrire,
1 Letters of eminent persans, etc. Passim.
2 Lettre du 3 août 1769. Éd. Lescure.
3 Letters of eminent persons, etc. Passim.
lit-on dans la première de ces lettres, mais je sens que j'ai promis plus que je ne peux tenir, et je ne puis résister au désir qui me presse... Madame de Boufflers me fait espérer que vous ne tarderez pas à revenir. Je voudrais en hâter le moment, et vous posséder sans avoir à craindre de vous perdre. » — A quelques mois de là : « Vous ne parlez pas de votre retour. L'Angleterre est-elle donc comme les Enfers, qui ne rendent rien ? » L'année suivante : «Je suis si personnelle, et j'ai tant d'envie de vous revoir, que je prie Dieu de tout mon cœur que vous soyez incessamment disgracié \ » Malgré l'accent sincère de ce langage, peut-être pourraiton n'y voir que des formules de courtoisie, si la suite de ces lettres ne nous montrait Julie de Lespinasse prenant chaudement, dans une circonstance délicate, le parti de l'absent et lui prouvant son intérêt mieux que par des paroles. Je veux parler de son intervention dans la fameuse querelle de Hume avec Jean- Jacques Rousseau. Sans conter dans tous ses détails une histoire trop connue, il me sera permis d'en rappeler l'origine et d'indiquer le rôle — jusqu'à ce jour presque ignoré — qu'y joua notre héroïne.
L'époque où nous sommes arrivés était celle où Rousseau traversait la crise la plus grave de son existence agitée. Frappé durement par le Parlement de Paris et décrété de prise de corps pour ses derniers ouvrages, V Emile, et le Contrat social, condamné de même, peu après, par le Conseil de Genève, qui avait fait brûler ses livres par la main du bourreau, il errait, sous des noms et sous des
1 Lettres des 13 février, 13 août 1766 et du 8 juin 1767. Ibidem.
déguisements divers, de ville en ville, de pays en pays, ne sachant où trouver refuge. C'est alors que sa protectrice, la comtesse de Boufflers, lui fit avoir un sauf -conduit pour séjourner quelques semaines à Paris, dans l'espoir d'obtenir sa grâce. Il vint loger au Temple, chez le prince de Conti, dont Hume était l'hôte assidu. Les deux philosophes s'y connurent, se lièrent d'une étroite amitié ; si bien qu'en janvier 1766, quand Hume revint vers son pays natal, il emmenait avec lui Rousseau, qu'il installait chez Davenport, dans le Derbyshire, et qu'il comblait de bienfaits de toute sorte, faisant démarches sur démarches, épuisant son crédit, pour lui faire accorder une pension du roi d'Angleterre. Faut-il dire l'effet produit en France, dans les milieux où régnait l'Encyclopédie, par ce spectacle attendrissant ? Tous les yeux se mouillaient à évoquer l'image de l'historien anglais « transportant Jean- Jacques dans ses bras d au sein de cette île bienheureuse, où se pratiquaient, disait-on, les principes essentiels inscrits dans le Contrat social. On s'échauffait à la pensée que cet audacieux novateur, ce « sauvage », ce « républicain », trouvait de l'appui près d'un roi et des pensions au pied d'un trône. « On ne se figurait plus Hume et Jean- Jacques que dans les bras l'un de l'autre, baignés de larmes de joie et de reconnaissance ^ »
Julie, est-il nécessaire de le dire ? était l'une des plus exaltées. Passionnément éprise du génie de Rousseau, les quelques occasions qu'elle avait eues de le connaître, à son récent passage, avaient suffi pour que son enthousiasme allât de l'œuvre à l'écrivain. Les réserves de d'Alembert, les avis de
1 Mémoires de Garât.
madame Geoffrin, rien n'avait pu modérer la ferveur de ses sentiments \ J'en trouve uïie preuve assez curieuse dans une de ses lettres à Hume, la première qu'elle lui écrivit après qu'il eut quitté la France. Le Dauphin* venait de mourir, au milieu des regrets qu'on accorde libéralement à tout prince qui n'a voint régné. L'Encyclopédie notamment, sans que l'on comprenne bien pourquoi, pleurait cette fin précoce comme la ruine de ses espérances. Imbue de la même illusion, Julie conçut la pensée singulière de faire composer par Rousseau le panégyrique du défunt, voyant là, poiu: le proscrit, un moyen de fléchir Louis XV et de rentrer en grâce. «Je voudrais, explique-t-elle à Hume ^ que M. le Dauphin fût loué comme il le mérite, et je ne connais, sans exception, personne en France qui en soit capable. M. Rousseau seul saurait mettre dans cet éloge la chaleur et l'intérêt qui peuvent le rendre agréable aux âmes sensibles, et dont nos orateurs, nos poètes et nos philosophes ne se doutent pas. M. Rousseau a d'ailleurs quelques raisons, qu'il ignore peut-être, pour chérir la mémoire de M. le Dauphin, car il est constant que ce prince, peu de jours avant de mourir, a témoigné s'intéresser beaucoup à M. Rousseau et désapprouver entièrement les persécutions qu'on lui fait souffrir. » Afin de hâter la besogne, eUe pousse la précaution jusqu'à joindre à sa lettre une espèce de canevas, qu'elle a composé de sa main avec l'aide de d'Alembert ^ et qui pourra «servir de
1 Lettre de d'Alembert à Hume du 4 août 1766. Letters of eminent persans, etc. Passim.
2 Louis de France, fils de Louis XV, né le 4 septembre 1729, mort le 21 décembre 1765.
3 Lettre du 23 février 1766. Letters of eminent persons, etc. * Voir ce morceau à l'appendice, p. 477.
matière à Rousseau pour les belles choses qu'il saura dire». Elle insiste donc près de Hume pour qu'il « échauffe & sur ce sujet la tête de son ami : «J'imagine, conclut-elle, que cet éloge serait un moyen de faciliter le retour de M. Rousseau en France, et de le rendre à ses amis et à une nation qui le regrette. &
L'idée d'écrire l'éloge du prince le plus dévot du siècle n'agréa point, comme il était facile de le prévoir, à l'auteur du Contrat social, et le projet mourut dès sa naissance. Ce refus, néanmoins, n'influa pas sur les relations du trio, et les bons procédés continuèrent comme par le passé. Au mois de mai suivant, Julie reçoit encore de Londres une image gravée de Rousseau, d'après «l'admirable portrait » que Hume a, de sa poche, fait exécuter par Ramsay ^ Entre les trois amis, la lune de miel persiste, et le public s'attendrit de plus belle.
Les choses en étaient là, quand, un beau soir, au souper de madame Necker, l'un des convives tire de sa poche une lettre de Hume à d'Holbach, arrivée de la veille : «Mon cher baron, Jean- Jacques est un scélérat... » Tels sont les premiers mots, qui font frémir toute l'assistance ; et la suite répond au début. A cette lecture succède ime lettre de Jean- Jacques à Hume : « Vous êtes un traître ; vous ne m'avez mené ici que pour me perdre et me déshonorer... » La stupeur redoubla. « Ces deux mots, traître et scélérat, dit un témoin ^, retentirent dans ce souper et, la nuit même, dans une partie de la capitale, comme deux coups de canon. t>
1 Lettre de Hume à la comtesse de Boufflers, du i6 mai 1766. {Private correspondence of David Hume, London, 1820).
2 Garât, Mémoires sur M. Suard.
A la première surprise succède, parmi la gent philosophique, une incroyable effervescence. On ne sait rien encore de ce qui s'est passé, mais les imaginations travaillent, et déjà se forment deux camps, les uns tenant pour Hume, les autres pour Rousseau. Du désarroi, de l'affolement général, on trouve l'écho dans ce billet que mademoiselle de Lespinasse, le lendemain du coup de théâtre, adresse à l'historien anglais ^ : « Hé ! mon Dieu, monsieur, qu'est -il donc arrivé entre vous et Rousseau ? Quelle noirceur vous a-t-il donc faite ? Suivant la lettre que vous avez écrite au baron (d'Holbach), il n'y a rien qu'on ne doive craindre... Si je ne craignais pas d'être importune, je vous supplierais de vouloir bien me dire le précis des noirceurs que vous avez éprouvées. Ce n'est pas du tout par curiosité que je vous le demande, car je vous crois sur parole ; mais, permettez-moi de vous le dire, c'est par intérêt pour vous, et pour être à portée de vous défendre contre les fanatiques de Rousseau... ^
Les vagues explications qu'on eut par le prochain courrier n'étaient pas faites pour calmer les esprits. On attendait des faits ; on n'eut que des déclamations, et des griefs extravagants. D'Alembert n'exagère en rien quand il mande à Voltaire ^ : « Vous ririez de voir les raisons d'après lesquelles Rousseau a soupçonné et ensuite accusé M. Hume d'intelligence avec ses ennemis : M. Hume a parlé contre lui en dormant ; il logeait à Londres dans la même maison que le fils de Tronchin ' ; il avait
1 6 juillet 1766. Letters of eminent persons, etc. Passim.
2 II août 1766. Correspondance générale de Voltaire.
3 Tronchin était mortellement brouillé avec Jean- Jacques Rousseau.
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le regard fixe ; et surtout il a fait trop de bien à Rousseau poiu" que sa bienfaisance fût sincère. » Dans la réalité, ces derniers mots donnent la clé du mystère ; et c'est ce dont Rousseau, quelques années plus tard, est convenu cyniquement luimême, le jour où il a fait à madame d'Épinay cet aveu surprenant : « Sachez, madame, une fois pour toutes, que je suis vicieux, que je suis né tel, et que vous ne sauriez croire la peine que j'ai de faire le bien et combien peu le mal me coûte.. Vous riez ? Pour vous prouver à quel point ce que je vous dis est vrai, apprenez que je ne saurais m'empêcher de haïr les gens qui me font du bien M » Il y faut sans doute ajouter l'amer dépit que ressentait Jean- Jacques du médiocre succès qu'il remportait en Angleterre ; et c'est encore ce que démêle justement d'Alembert, dans ces lignes écrites à Hume ^ : « Il y a dans la drôle de lettre de ce joli petit homme, comme vous l'appeliez autrefois, une phrase à laquelle vous n'avez peut-être pas fait autant d'attention qu'elle le mérite : c'est que le public, qui avait été d'abord fort amoureux de lui, commença bientôt à le négliger. Voilà ce qui le fâche véritablement, et il s'en prend à qui il peut. Vous vous êtes chargé de montrer l'ours à la foire ; sa loge, qui d'abord était pleine, est bientôt restée vide, et l'ours vous en rend responsable... &
Telles sont, on n'en saurait douter, les raisons intérieures — psychologiques, dirait-on aujourd'hui — de rétrange conduite de Jean- Jacques ; toutefois, quelle que fût sa folie, son inavouable irritation n'eût peut-être pas éclaté avec une si
1 Mémoires de madame d'Épinay.
2 4 août 1766. Letters of eminent persons...
JULIE DE LESPINASSE %zs
prompte violence, sans Tincident qui troubla sa cervelle et le jeta hors de mesure. Il en faut accuser une fantaisie d'Horace Walpole, alors en séjoiur à Paris. L'impitoyable railleur s'était amusé à écrire une lettre supposée du Grand Frédéric à Rousseau, une lettre qui, sous ime forme à demi sérieuse, était pleine de malice et de la plus mordante ironie \ Walpole se contenta d'abord -— par égard, assure-t-il, pour la liaison de Hume avec Jean- Jacques ^ — de la faire circuler dans quelques salons parisiens ; mais il céda bientôt au désir de la faire tenir à son destinataire, et Rousseau y fut si bien pris qu'on a trouvé dans ses papiers une longue et emphatique réponse adressée au roi de Prusse, pour protester contrs ce qu'il appelle une cruelle insulte au malheur. On juge de sa fureur, de sa soif de vengeance, lorsqu'il connut la mystification dont il avait été victime. Comment il vint à supposer, contre toute vraisemblance, que d'Alembert était le coupable et que Kume était son complice, c'est un effet de son cerveau malade. Toujours est-il que cette idée s'implanta dans sa tête ; de là le réquisitoire foudroyant qui, fondant inopinément sur l'honnête historien, bouleversa son âme ingénue et le plongea dans une stupéfaction profonde, à laquelle succéda une colère indignée.
Mieux eût valu sans doute — si juste que fût cette colère — conserver son sang-froid, traiter par le dédain les divagations de Rousseau et ne pas faire de bruit autour d'une aussi sotte histoire.
1 On trouve le texte de cette lettre reproduit dans celle que Walpole adressa à Conway le 12 janvier 1766. {Letters of Horace Walpole. Ed. Cunningham.)
2 Lettre à Hume, du 26 juin 1766. Ibidem.
C'était l'avis formel de madame de Botifflers ^ ; ce fut aussi, dans le premier moment, celui de d'Alembert et de Julie de Lespinasse, et ils le dirent nettement à Hume, dans ce billet, qu'ils lui adressèrent en commun ^ : « Je vous conseille d'y p>enser à deux fois avant de mettre vos griefs sous les yeux du public, parce que ces sortes de querelles ne font souvent qu'échauffer davantage les fanatiques obstinés, et parce que les indifférents en prennent occasion de dire du mal des gens de lettres. » Même recommandation à quelques jours de là : « Mon avis, écrit d'Alembert, sur le parti que nous devons prendre, c'est de ne rien publier du tout contre Rousseau et d'attendre qu'il vous attaque... Il suffit qu'il soit déclaré unanimement fou et digne d'être mis à Bedlam pour que nous n'ayons rien à en craindre. Tout ce qu'il veut, .i c'est de faire parler de lui, à quelque prix que ce \ soit ; le plus mauvais tour qu'on puisse lui jouer, c'est d'empêcher le plus possible qu'on en parle.
1 Voici la lettre fort sensée qu'écrivit à ce propos la comtesse de BoufBers à mademoiselle de Lespinasse, dès qu'elle fut informée de l'histoire : < Je ne savais rien jusqu'ici de la rupture entre M. Hume et Rousseau que par le bruit public, mais hier j'ai reçu une lettre du premier écrite le 15 de ce mois ; je ne J| prétends pas cacher que cela me paraît beaucoup trop tard et ■ que je croyais devoir être instruite avant personne de cet ™ événement. A la vérité, si je l'avais su, je ne me serais pas hâtée de le divulguer, parce que je ne crois pas qu'il soit fort pressé de réjouir les méchants, d'affliger les gens de bien, de faire douter de leur vertu, d'exciter de nouvelles clameurs contre la philosophie, non plus que de servir le ressentiment, quelque juste qu'il puisse être, lorsqu'il est encore dans sa première chaleur. Le baron d'Holbach a eu tort, selon mon opinion, de répandre cette histoire, s'il n'en a reçu l'ordre positif de M. Hume. Encore, à sa place, aurais-je différé de lui complaire jusqu'à ce qu'il l'ait renouvelé avec un peu plus de sang-froid... » (Lettre du 21 juillet 1766. Arch. du château de Talcy.)
2 Lettre du 6 juillet 1766. Letters of eminent persons... Passim.
C'est l'avis de mademoiselle de Lespinasse et de toutes les personnes à qui j'ai pu en parler. » Ces conseils n'avaient qu'un défaut, qui était d'arriver trop tard. La lettre de Hume à d'Holbach, colportée, commentée dans tous les cercles de Paris, avait eu un retentissement que son auteur n'attendait pas : « Si le roi d'Angleterre avait déclaré la guerre au roi de France, s'écrie-t-il d'un ton de surprise, on n'en eût pas fait plus soudainement le sujet de toutes les conversations ! » Les amis de Jean- Jacques faisaient courir, pour le défendre, des bruits aussi faux qu'injurieux sur le compte de son bienfaitem" ; nombre de gens étrangers à l'histoire étaient éclaboussés par ces perfides propos ; et le scandale grandit si fort, qu'il ne parut guère plus possible de garder le silence et de « rester les bras croisés ».
L'après-dînée du 21 juillet, sur la prière de Hume, un solennel aréopage se réunit dans le salon de la rue Saint-Dominique \ Il comprenait Tm-got, Morellet, Marmontel, Saurin, Duclos et d'Alembert, convoqués pour délibérer, sous la présidence de Julie. Le débat fut long et sérieux, comme il seyait à une si grave affaire ; il aboutit à une résolution formelle, prise d'un commun accord, que d'Alembert reçut mission de communiquer le soir même au principal intéressé : « Nous sommes tous unanimement d'avis que vous devez donner cette histoire au public, avec toutes ses circonstances. Je dis nous, car je parle ici au nom de tous... » Ce préambule est suivi d'un plan de conduite, ou, si l'on veut, d'un mémoire détaillé, sur la façon de présenter les
I Lettres de Turgot . et de d'Alembert à Hume. Letters of eminent perdons, etc. Passim.
iW5§ JULIE DE LESPINASSE
faits, sur le ton qu'il convient de prendre, en exposant toutes choses « simplement et nettement, sans aigreur, sans la moindre injure, sans même de réflexions sur le caractère de Rousseau et sur ses écrits... Tout ce que je vous dis là, ajoutait d'Alembert, je le dirais en présence de Rousseau lui-même ; je n'ai aucune raison, du moins que je sache, de me plaindre ni de me louer personnellement de lui, mais je dois à votre amitié, qui me demande conseil, de dire ce que je ferais si j'étais à votre place ». Les dernières lignes sont écrites sous la dictée personnelle de Julie : « Mademoiselle de Lespinasse, à qui j'ai lu toute votre lettre et ma réponse, et qui prend de vous le plus grand intérêt, me charge de vous dire combien elle vous aime, et combien elle est persuadée que vous devez imprimer. t>
Le conseil fut suivi. Écrite par Hume, traduite par Suard, publiée et lancée par les soins dihgents de d'Alembert et de Julie de Lespinasse ^ une grosse brochm-e, bourrée de documents, établit le public pour juge d'im différend d'ordre purement privé. Les ripostes ne tardèrent point ; le seul résultat obtenu fut celui qu'on eût dû prévoir : envenimer, prolonger, généraliser une querelle, qui mit bientôt aux prises les plus fameux pontifes de la doctrine nouvelle. Il n'entre pas dans mon dessein de pousser plus loin le récit des péripéties de cette lutte, mais je dois indiquer le contrecoup qu'elle eut sur certains de nos personnages. Le spectacle en est instructif autant que la cause est puérile ; et l'on y voit à découvert ce fond secret d'orgueil, de jalousie, de rancune, de passion
1 Lettre de d'Alembert à Hume, du 4 août 1766. LetUrs of eminent persons, etc.
mesquine, dont ne sont, hélas ! préservés ni les plus grands esprits ni les âmes les plus philosophes.
La fausse lettre de Frédéric composée par Walpole fut l'occasion de cette seconde querelle, qui se greffa sur la première. D'Alembert, dès qu'il la connut, s'était montré fort irrité que Rousseau l'en eût cru Tauteur : « Ah ! pardieu, mon cher Jean- Jacques, s'écrie-t-il avec dépit ^ il n'y a pas moyen d'y tenir ! Quelque envie qu'on ait de respecter votre situation et de ne se point moquer de vous, il faut rire, malgré qu'on en ait. C'est donc moi qui suis auteur, ou tout au moins complice, de la lettre de M. Walpole ! Et vous êtes sûr de cela comme si vous l'aviez vu ! Et j'ai fait un complot avec M. Hume pour vous perdre ! Je ne me suis jamais douté de cela, et je vous félicite d'avoir de si bonnes lunettes... & C'est du même ton qu'il écrit à Voltaire : « Rousseau'* prétend que c'est moi qui ai fait la lettre sous le nom du roi de Prusse, où on se moque de lui. Vous saurez que cette lettre est d'un M. Walpole, que je ne connais même pas et à qui je n'ai jamais parlé. Jean- Jacques est une bête féroce, qu'il ne faut voir qu'à travers des barreaux et toucher qu'avec un bâton ! »
De Rousseau, son ressentiment se tourne vers Walpole, auquel il doit l'ennui de cette absurde < tracasserie », et s'adressant à Hume : « Il y a de la cruauté, dit-il, à tourmenter un malheureux qui ne vous a point fait de mal... Rousseau est un charlatan, j'en conviens ; mais il faut se contenter de ne point acheter ses drogues, sans lui jeter
1 Lettre du 4 août 1766. Letters of eminent persans, etc
2 Lettre du 11 août 1766. Correspondance générale de Voltaire.
des piferres. M. Walpole aura éternellement à se reprocher d'avoir fait perdre la tête à ce pauvre diable-là, et de vous avoir compromis très mal à propos, ainsi que moi, qui à la vérité ne m*en soucie guère... Je rirai éternellement des charlatans comme Rousseau, et des poltrons comme M. Walpole, qui n*osent les attaquer à découvert ^ . » Enfin, suivant son habitude, c'est à la marquise du Deffand que, fort injustement, il attribue l'origine du méfait, la dénonçant à Hume comme l'inspiratrice de Walpole : « On dit ici, comme une chose très certaine, que c'est madame du Deffand qui lui a inspiré cette méchanceté. Elle en est très capable, et vous le savez bien. On raconte que c'est elle qui a revu et corrigé la lettre pour le style... ^ » Sur un doute exprimé par Hume, il passe à la fureur et aux pires invectives et, par une suprême maladresse, il mêle à la dispute le nom de mademoiselle de Lespinasse ! «A l'égard' de ma voisine la Vij)ère (car
1 Lettres des 21 juillet, le^ septembre, 6 octobre 1766. Letters of eminent persans, etc. — Disons que Turgot fait, de même, remonter à Walpole la première responsabilité de l'affaire : « On voit évidemment, écrit-il à Hmne, que la lettre de M. Walpole, que Rousseau a sottement imputée à d'Alembert, est cause de tout. Dans toute cette affaire, il s'en faut de beaucoup que je trouve M. Walpole imiocent... Je n'ai pas vu sans une sorte d'indignation l'air de triomphe de cet homme, sur un événement dont il est la cause. » (Lettre du 7 septembre 1766. Letters of eminent persotis, etc.)
2 Lettre du 4 août 1766. Ibidem.
3 Lettre du i« septembre 1766. Ibidem. — « Je persiste à vous dire, répond-il quelques jours plus tard, que c'est ce que nous appelons en grec une... Je la plaindrais pourtant volontiers d'être aveugle, en considération qu'elle serait muette. Votre excessive bonté pour elle me fait souvenir d'un roi de Sparte, à qui on vantait la bonté de quelqu'un : Comment peut- il être bon, disait-il, s'il n'est pas terrible pour les méchants ? > (Lettre du 6 octobre. Ibidem.)
c'est ainsi que je Tappelle), je persiste à dire que c'est une caxogne, qui vous flagorne aujourd'hui, non par amitié poui* vous, mais uniquement par haine poiu* Rousseau. Vous êtes la dupe de sa plate fausseté ; mais croyez qu'elle vous hait, premièrement parce qu'elle hait tout le monde et surtout les gens de mérite, secondement parce qu'elle sait que vous aimez des gens qu'elle n aime pas, et qui, à la vérité, le lui rendant bien, ou plutôt qui lui donnent en mépris la monnaie de sa haine. Elle est bien heureuse d'avoir affaire à une personne aussi honnête que mademoiselle de Lespinasse, qui ne veut permettre ni à elle ni à ses amis rien qui puisse nuire à cette méchante femme, qui n'est pourtant occupée qu'à chercher les moyens de lui nuire per fas aut nef as. C'est à mademoiselle de Lespinasse qu'elle est redevable de n'être pas criblée de chansons et d'épigrammes, qui la rendraient aussi ridicule qu'odieuse. Laissons là cette ordure, et revenons à Rousseau, qui à la vérité en est une autre... »
Comme il fallait qu'en cette affaire nulle faute ne fût évitée. Hume commit l'imprudence de montrer cette lettre à Walpole. Ce dernier n'était pas d'humeur à supporter patiemment une attaque ; sa première attitude fut pourtant celle d'im orgueilleux dédain : « J'ai un profond mépris pour Rousseau, et je suis parfaitement indifférent à ce que les lettrés de Paris peuvent penser à ce sujet, n Mais il s'échauffe promptement, et sa riposte est vive : « Je ne puis m 'empêcher de penser que, si Rousseau a droit d'attaquer tous les gouvernements et toutes les religions, j'ai le droit d'attaquer Rousseau. D'Alembert peut s'offenser qu'on lui attribue ma lettre ; il a raison
de le faire ; je serais, moi, désolé que l'on m'attribuât ses Éloges et ses traductions de Tacite. Cependant je lui pardonnerai tout, pourvu qu'il ne me traduise jamais^» Puis, de sa défense personnelle, il passe à celle de madame du Deff and : « Porter la haine contre une femme vieille et aveugle au point de haïr ses amis sans motifs, est triste et misérable. La conduite de d'Alembert est injuste. Je n'ai jamais entendu madame du Deff and parler de lui que trois fois, et jamais, bien qu'elle ne l'aime pas, avec aucune réfflexion à son préjudice. Je me souviens que, la première fois que je l'ai entendue mentionner son nom, je dis que l'on m'avait assuré que c'était un bon mime, mais que je ne pouvais le croire un bon écrivain ; elle me releva avec chaleur, et dit qu'il était extrêmement amusant ^. »
Longtemps encore, sur ce ton agressif, se poursuivra la polémique, à la grande joie de la gfJerie, fort divertie de cette guerre intestine, dont personne d'ailleurs ne s'amuse de meilleur cœur que Voltaire : « Voici, s'écrie- t-il gaiement ^, ime affaire aussi ridicule que Jean- Jacques lui-même ! Je me trouve fourré dans cette noise, comme un homme qui assiste à un souper auquel il n'est pas prié. Ce polisson de Jean-Jacques se plaint que je lui ai écrit une lettre dans laquelle je me moque de lui. Il est très sûr que je m'en moque ! »
Si justifiés que fussent rires, sarcasmes et quohbets, il y faut préférer l'attitude qu'adoptèrent,
1 Lettre du 6 novembre 1766, à Hume. {WalpoWs privatc Correspondence.)
2 II novembre. Ibidem.
3 27 octobre 1766. Correspondance générale de Voltaire.
reffervescence une fois tombée, les deux amis dont l'âme haute n'était pas faite pour de telles pauvretés, Himie et Julie de Lespinasse. Le philosophe anglais, après la première bouffée de colère, avait promptement repris possession de lui-même ; il le prouva l'année suivante en implorant de son propre mouvement, avec une éloquence émue, la compassion de ses amis en faveur de l'ingrat Rousseau et en priant Turgot de lui faire accorder sa grâce. Après bien des efforts, il obtint gain de cause et, si Jean- Jacques ne lui en sut point gré, au moins eut-il pour récompense la chaleureuse approbation de mademoiselle de Lespinasse : « J'ai vu, lui écrit-elle ^ la lettre pleine d'humanité que vous avez écrite à M. Turgot en faveur du malheureux Rousseau. Je vous y ai bien reconnu, et ce nouveau trait de bonté, bien digne de vous, met le comble à tous les autres. Il me paraît bien décidé que Rousseau est absolument fou, et d'après cela vous ne devez plus être étonné des procédés qu'il a eus envers vous. ^ L'épilogue de l'histoire rachète les misères du début, et il me plaît de clore par ce trait généreux le récit d'une liaison qui, d'un simple commerce de familiarité mondaine, devait s'élever progressivement jusqu'à la plus noble amitié.
Entre le sage, vertueux, flegmatique Écossais, dont je viens de parler, et le léger Napolitain, bruyant, bavard, gesticulant, qu'était Caraccioli ^, le contraste est frappant ; aussi, bien qu'ils fussent
1 8 juin 1767. Letters of emtnent persons, etc.
2 Dominique, marquis de Caraccioli (1717-1789), ambassadeur do Naples à Paris de 1770 à 1774.
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tous les deux, presque à égal degré, de rintimité de Julie, est-il facile de discerner, dans l'amitié qu'elle accorde à chacun, des nuancés qui correspondent à cette variété de natures. Le second amuse son esprit bien plus qu'il ne remplit son cœur. Elle marque elle-même cette distinction par les termes dont elle exprime le regret que lui cause le départ de Caraccioli, quand celui-ci, longtemps ambassadeur du royaume de Naples à Paris, est à la veille de quitter les bords de la Seine pour se rendre à son nouveau poste de vice-roi de Sicile, une belle place, disait-il, mais qui ne vaut pas la place Vendôme. « L'ambassadeur s'en va cette semaine ^ Je crois qu'il me manquera beaucoup ; mais il me fera sentir très distinctement la différence infinie qu'il y a entre le plaisir qui dissipe et celui qui touche ou intéresse. Ce ne sera qu'une privation négative. » Il n'en est pas moins vrai, malgré la froideur de ces lignes, que c'était une curieuse et, somme toute, sympathique figure que celle de ce diplomate sicilien, massif de corps et d'esprit fin, érudit et bouffon, mêlant dans sa causerie les aperçus originaux aux facéties extravagantes, — dans une langue qu'il avait créée, moitié française et moitié italienne, pittoresque toujours et singulièrement savoureuse, — capable, à lui tout seul, de remplir un salon du flux de sa parole, de l'exubérance de son geste, de la sonorité de son rire. « Il avait de l'esprit comme quatre, dit xm de ses contemporains 2, faisait des gestes comme huit, et du bruit comme vingt. »
1 Lettre du 14 avril ï774, à Condorcet. Lettres inédites, publiées par M. Charles Henry.
2 Souvenirs et Portraits, du duc de Lévis.
Son succès fut vif à Paris, dans les milieux mondains comme dans les cercles littéraires. « Vous ne sauriez croire à quel point il est ici à la mode ; c'est le second tome de M. Hume. On se pâme de rire à tout ce qu'il dit. i> C'est madame du Deffand qui parle, ajoutant d'ailleurs aussitôt : « Je perds les trois quarts de ce qu'il dit ; mais, comme il en dit beaucoup, on peut supporter cette perte. » Parmi quelques coups de griffes de ce genre, la marquise, dans les premiers temps, fait malgré tout preuve d'une certaine bienveillance envers l'ambassadeur : « Cet homme est un peu braillard, écrit-elle à Walpole, mais il est doux, il a de la franchise et de la candeur... » — « Je vous dirai, reprend-elle ailleurs, que j'aime assez le Caraccioli. Son caractère est franc ; il a de la noblesse, de la bonté ; il est savant, il est bouffon, il a des traits, du raisonnement, du galimatias, du comique. C'est un mélange de toutes sortes de choses différentes, excepté les mauvaises. » Mais soudain le ton change, et le miel se tourne en acide : « Votre Caraccioli me voit souvent, mais je n'augmente pas de goût pour lui. Il a une abondance de paroles, qui ne sont qu'un amas de feuilles sans aucun fruit... On n'est point fâché de le connaître, de le rencontrer, de l'avoir chez soi, mais cependant il fatigue, il assomme. C'est une cervelle de veau dans une tête de singe ». Et comme il est un jour assez gravement malade : « Je crois qu'il crèvera bientôt. Il est plein comme un œuf, et tousse comme un renard, si tant est qu'un renard tousse. i> Si l'on tient à savoir le fin mot de ce revirement, on n'a qu'à lire la courte phrase qui sert de postscriptima à ces aménités : « L'objet de sa vénéra-
tion, c'est d'Alembert et mademoiselle de Lespinasse ! d
Du jugement im peu réservé que j'ai cité plus haut, il ne faut pas d'ailleurs conclure que Julie soit restée complètement insensible aux hommages de l'ambassadeur, qu'elle n'ait pas, tout au moins, senti le prix de cette conquête. L'esquisse flatteuse qu'elle a tracée de lui suffit à prouver le contraire ' : « C'est un des esprits les plus complets que l'on connaisse, c'est-à-dire qui réunit à im degré très distingué les plus différentes sortes de mérites... Il a l'esprit très fin, très clair et très juste, et il joint à ces qualités ime gaieté qui se commimique à tous ceux avec lesquels il se trouve, une conversation facile, un caractère aimable et une bonté dont les effets dispensent de s'informer s'il est sensible. & Ce trait final, jeté comme en passant, éclaire la pensée de Julie et nous dévoile son sentiment intime. Chaleureuse, impulsive, assoiffée de tendresse, la moindre apparence de sécheresse, de légèreté de cœur, lui cause ime sorte de malaise et la glace presque à son insu. C'est le reproche que, dans le secret de son âme, elle adresse à Caraccioli, et dont il semble que plus tard elle ait reconnu l'injustice, quand l'épreuve de l'absence, cette pierre de touche des véritables affections, vint révéler le fond sérieux qui se cachait sous des dehors frivoles : « Il nous regrette du fond de l'âme, écrira-t-elle alors avec quelque surprise*. Sa lettre est triste et pleine d'amitié. E&tes à
1 Lettres inédites, publiées par M. Charles Henry. Ce portrait, que l'auteur de la publication ci-dessus a très justement restitué à mademoiselle de Lespinasse, a été longtemps attributé à d'Alembert et publié dans ses Œuvres posthumes.
- Lettre de juin 1774, à Condorcet. Ibidem.
madame la duchesse d'Amville que Taimable ambassadeur a plus de sensibilité qu'il n'en voulait montrer. &
Parmi tant d'étrangers qui hantèrent la maison de mademoiselle de Lespinasse, bien d'autres seraient à citer, qui ont marqué soit dans la société, soit même dans l'histoire de ce temps, le comte de Creutz, le comte d'Aranda, le baron de Gleichen, sans compter ce marquis de Mora qui nous occupera spécialement dans un prochain chapitre. Dans cette galerie d'illustrations, que je ne voudrais pas allonger sans mesure, deux figures pourtant se détachent avec trop de relief pour que je puisse me dispenser de m'y arrêter au passage. C'est d'abord l'abbé Galiani, la « petite chose » chère à madame Geoffrin et son enfant gâté, digne compatriote du marquis de Caraccioli et, pour ainsi parler, sa réduction en miniature. Si le terrible abbé se risquait, ainsi qu'il s'en vante, à « divaguer & à l'aise et à pérorer librement, la perruque de travers, jusque dans le sévère salon de la rue Saint-Honoré — sous l'œil, pour lui seul indulgent, de la vieille maîtresse du logis, et à portée du bras, momentanément désarmé, de Burigny, son exécuteur des hautes œuvres — quels paradoxes surprenants et quelles audacieuses bouffonneries ne devait-il pas se permettre au cours de ces réunions sans contrainte que présidait, avec une autorité si légère, Julie de Lespinasse? Pourvu qu'il respectât la décence dans les mots, on lui passait toutes ses histoires et Ton souriait à toutes ses fantaisies ; témoin ce « souper mémorable & où, rappelle-t-il avec orgueil % « à force d'être un
* Lettre du 30 juin 1770. Éd. Perey et Maugras.
monstre, je fus si aimable, où j'établis que je n*aimais que l'argent de mes amis et les lits de mes amies... Mademoiselle de Lespinasse trouva que j'avais peut-être raison, et toute la cour du parlement philosophique décida qu'un monstre gai vaut mieux qu'un sentimental ennuyeux &.
Nulle part, d'après son témoignage, le vif Napolitain ne se sentait plus libre, mieux apprécié et plus « chez soi », que dans « le salon cramoisi & de la rue Saint-Dominique. Aussi ce plaisant de profession a-t-il, malgré ses efforts pour gouailler, des larmes dans la voix, lorsqu'il faut dire adieu, sans espoir de retour, à la délicieuse société qui a fait, comme il dit, « le bonheur de sa vie » au cours de son séjour en France : « Je n'ai pas eu le courage de prendre congé de vous. Ce sont des moments terribles, pour un cœur sensible, de se séparer pour toujours de ses amis et des personnes qu'on aime, qu'on, estime et honore... Adieu, souvenez- vous de moi \ » Et pendant des années, du fond de son exil de Naples — auquel il s'habitue « comme les diables au feu de l'Enfer, » — ce sont des rappels incessants de son incomparable amie : « Que fait mademoiselle de Lespinasse ? Et sa chienne ? Et son perroquet ? Dit-il toujours des ordures ? Elle verra bien que je me souviens de tout son monde ! » Peut-être, en récompense de ses soupirs, lui accordera-t-elle quelquefois une pensée, « car elle est polie, honnête, a une mémoire très heureuse, beaucoup de lecture, et je suis pour elle im livre qu'elle a lu autrefois sans ennui ^ &.
1 Lettre adressée à cVAlerabert au moment du départ.
2 Lettres des 28 août 1769 et 15 décembre 1770. Éd. Perey et Maugras. — Galiani conserva un même culte pour d'Alembert ; sa sincère affection perce à travers les formules bouffonnes
pt
Assurément, malgré la séparation sans espoir, Julie n'oublia pas le pétulant abbé dont les pirouettes et les fusées d'esprit l'avaient plus d'ime fois divertie dans ses heures de tristesse ; mais combien plus profonde fut l'impression laissée par l'homme dont ce même Galiani écrit d'une plume légèrement dédaigneuse : « C'est un aimable Anglais, chose fort rare ; il a été secrétaire d'État à Londres, chose fort commune. » L' « aimable Anglais » dont il s'agit était William Petty, comte de Shelburne \ chef de l'opposition dans le parlement britannique depuis que Pitt avait pris sa retraite. Il vint en séjour à Paris dans l'été et l'automne de 1774. Pendant ces quelques mois, im attrait mutuel et puissant le rapprocha de mademoiselle de Lespinasse, et ils se virent presque quotidiennement, soit dans l'intimité du tête-à-tête, soit dans les réunions mondaines où, connaissant leurs sentiments, on les conviait perpétuellement ensemble. «Il s'en va dans huit jours, et j'en suis bien aise, dira Julie brisée de lassitude ; il est cause que j'ai dîné tous les jours avec quinze personnes !... Il me faut du repos ; ma machine est détruite. »
Gardons-nous bien de prendre au sérieux cette boutade ; et croyons-la plutôt quand elle porte sur
habituelles à sa plume : « Aimez-moi, mon cher ami, lui écrit-il quatre ans après avoir quitté la France ; je le mérite par mon attachement, qui est une raison d'amour bien plus forte que la ressemblance ou le mérite é^ail. En effet, saint Antoine aimait son cochon, et Baronius soutient que ce cochon lui était attaché, Im sautait au cou, et faisait maintes autres gentillesses par amour. Soyez mon saint Antoine ! » (Lettre du 27 septembre 1773. Ibidem.)
' Né en 1737, ministre avec Pitt, de 1766 à 1768, puis de nouveau en 1782, mort en 1805. Il porta plus tard le titre de marquis de Lansdowne.
tAfi JULIE DE LESPINASSE
lord Shelburne ce jugement réfléchi : « Je Tai beaucoup vu ; je Tai écouté ; il a de l'esprit, de la chaleur, de l'élévation ; il me rappelait un peu les deux hommes que j'ai aimés ^ et pour qui je voudrais vivre et mourir. & Tel est son enthousiasme, qu'elle « en fait part à tout le monde », rapporte Morellet, avec « ces expressions énergiques » qui lui sont familières chaque fois que son cœur est ému. Et le même Morellet précise avec finesse l'origine de cette sympathie, en écrivant à lord Shelburne lui-même : « Je dois vous dire ^ pour rabattre un peu votre amour-propre, que ce qu'elle aime principalement en vous, c'est une qualité dont ses amis lui font tous les jours des reproches : une activité, ime ardeur inquiète et insatiable, un feu dévorant qui consume, une véhémence dans les affections. Elle a vu tout cela en vous, et elle aime en vous ses propres défauts... Nous autres gens froids et sages, ajout e-t-il, nous trouvons cela horrible, funeste, mais nous désespérons de vous corriger tous les deux ; aussi faisons-nous comme les gourmands invités à un grand festin chez un homme qui se ruine en le leur donnant ; nous dévorons tout, nous faisons bonne chère, en disant : Cet homme-là se ruine, et ne soutiendra pas longtemps cet état de maison ! »
Cette similitude de natures contribue sans nul doute à leur intimité ; mais ce qui, chez Shelburne, intéresse davantage encore Julie de Lespinasse, ce sont ses vertus d'homme d'État. Ce qu'elle admire et ce qu'elle étudie en lui avec une curiosité passionnée, c'est le ministre d'hier et de demain,
1 Le marqiiïs de Mora et le comte de Guibert.
2 Lettre du lo février 1775. Lettres de Vabbé Morellet à lord Shelburne, publiées par lord Fitz Maurice.
c'est le leader d'un grand paili sous un régime de liberté, c'est le politique généreux qui a souci du bien public plus que de ses propres plaisirs et de sa fortune personnelle. « Savez- vous, écritelle, comment il repose sa tête et son âme de l'agitation du gouvernement ? C'est en faisant des actes de bienfaisance dignes d'un souverain, c'est en créant des établissements publics pour l'éducation de tous les habitants de ses terres, c'est en entrant dans tous les détails de leur instruction et de lem- bien-être. Voilà le repos d'un homme qui n'a que trente-quatre ans, et dont l'âme est aussi sensible qu'elle est forte... Qu'il y a loin de là à un Français, à xm homme aimable de la Cour ! » De cette différence des hommes, elle s'en prend sans hésitation à la différence des régimes sous lesquels vivent les deux pays : « Ah 1 le président de Montesquieu a raison : le gouvernement fait les hommes. Un homme doué d'énergie, d'élévation, de génie, est, dans ce pays-ci, comme un lion enchaîné dans une ménagerie ; et le sentiment qu'il a de sa force le met à la torture. C'est un Patagon condamné à marcher sur les genoux ! &
On entrevoit ici chez l'héroïne de cette étude tout im ordre de sentiments que nous n'avions pas encore rencontrés. Ce langage révèle en effet un genre de femme assez rare en ce temps, la femme « à l'âme citoyenne &, éprise de liberté, assoiffée de réformes, apportant aux affaires publiques la même fougue impétueuse, peut-être aussi les mêmes illusions chimériques, dont elle est coutumière dans les questions privées. Il ne sera pas sans intérêt d'observer un moment ce trait nouveau de la physionomie de mademoiselle de Lespinasse.