‹ Julie de LespinasseChapitre 22 sur 38 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Mademoiselle de Lespinasse et la politique. — Curieux mélange d'utopies et de pessimisme. — Ses sentiments envers le ministère Turgot. — Les idées et les goûts de Julie en musique et en littérature. — Emploi de ses journées. — Son existence intime. — Son horreur de tout déplacement. — Ses relations avec sa famille. — Sa correspondance assidue avec Abel de Vichy. — ■ Rôle maternel qu'elle assume à l'égard de son frère. — Sages conseils qu'elle lui donne. — ■ Tristes confidences qu'elle lui fait au sujet de sa pauvreté. — Découragement croissant de ses dernières années.

Ce n*est certes pas à l'école de madame du Deffand ni de madame Geoffrin que mademoiselle de Lespinasse a pu contracter le goût de la politique ; car l'une professe à cet égard une indifférence ironique, et l'autre s'en éloigne avec une craintive répulsion. Au rebours des deux femmes qui eurent le plus d'influence sur sa vie, Julie prend un vif intérêt à tout ce qui se passe dans les hautes régions du pouvoir et aborde ces graves problèmes avec une évidente complaisance. Elle est toutefois moins occupée des faits que des idées, de la pratique que de la théorie, et se laisse prendre volontiers, comme la plupart de ses contemporains, à la magie des mots, au prestige des formules. Autant que l'on en peut juger d'après quelques expressions de ses lettres, son idéal est à peu près celui qui,

quinze années après sa mort, guidera les premiers doctrinaires de la Révolution, la liberté sous toutes ses formes, l'élection à tous les degrés et pour toutes les fonctions publiques, la république de fait avec l'étiquette monarchique.

Dans tous les cas, si ses aspirations demeurent quelque peu vagues, ses antipathies, au contraire, s'affirment avec précision. Le pouvoir absolu, voilà le perpétuel objet de sa colère, de son mépris, de ses malédictions. « Comment n'être pas désolés de vivre sous un gouvernement comme celui-ci ! t> Cette phrase, avec des variations diverses, revient constamment sous sa plume. L'horreur foncière qu'elle éprouve pour le despotisme ne se restreint pas à la France ; sa haine passe la frontière et lui inspire, à l'égard de certaines des nations voisines, des jugements d'une dureté et d'une virulence singulières. La Russie particulièrement est en butte à ses invectives ; les avances de la grande Catherine au parti encyclopédique, les relations cordiales qu'entretient cette habile souveraine avec les plus illustres philosophes français, ont bien pu désarmer Diderot, Grimm, Voltaire, d'Alembert lui-même, mais elles n'apaisent pas les rancunes de mademoiselle de Lespinasse. « Que verrezvous là-bas ? écrit-elle à Guibert prêt à partir pour Pétersbourg ^ Tout ce qu'il faudrait fuir et pouvoir ignorer toute sa vie. Vous verrez ce que votre âme déteste, l'esclavage et la tyrannie, la bassesse et l'insolence. Je sais bien qu'à beaucoup d'égards vous pouvez dire : c'est comme chez nous; mais cependant nos vices sont affaiblis par nos défauts ; au lieu que, dans ce pays-là, il n'y a que

1 Lettre du 6 juin 1773. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.

l'excès du malheur qui modifie Texcès de la corruption et de l'avilissement ^ ! d

Par une conséquence naturelle, le régime britannique excite à la fois son envie et son admiration. Elle le proclame même en des termes qui feraient tort à son patriotisme, si l'on ne tenait compte de cette fièvre d'exaltation qui entraîne quelquefois sa plume fort au delà de sa pensée : « Pour moi, faible et malheureuse créature que je suis, si j'avais à renaître, j'aimerais mieux être le dernier membre de la Chambre des communes que d'être même le roi de Prusse ; il n'y a que la gloire de Voltaire qui pourrait me consoler de n'être pas née Anglaise ! » Elle compare à tout bout de champ le sort des habitants du pays d'outre-Manche avec celui de ses compatriotes, et la comparaison est toujours en faveur des premiers. Au fond, vers la fin de sa vie, elle semble avoir été atteinte de ce chagrin de parti pris et de ce pessimisme amer qui, dans les temps troublés, se confondent aisément avec la clairvoyance. Le jour de la mort de Louis XV, elle revenait d'Auteuil avec «une carrossée d'amis » ; ils rencontrèrent en chemin Morellet, qui leur apprit le changement de règne. Tous se congratulaient ; mais mademoiselle de Lespinasse se penchant hors de la portière : « Mon cher abbé, cria-t-elle tragiquement, nous allons avoir pire !» On la trouva sur le moment, nous dit

1 Un peu plus tard, elle écrit encore : «Nous sommes ici dans l'incertitude sur le sort des Turcs. On dit qu'ils sont écrasés par les Russes ; d'autres assurent que ce sont les Turcs qui ont battu les Russes. De quelque part que soit la perte, elle est médiocre. Ce sont des esclaves, les uns dans la barbarie, les autres à demi civilisés ; je ne sais lequel est le pis. » (Lettre du 9 août 1773. Arcb. du coàte de Villeneuve- Guibert .)

le narrateur ^ « bien disposée à voir les choses en noir & ; mais, après coup, quand survint la Révolution, les témoins de cette petite scène se rappelèrent ces paroles comme une espèce de prophétie.

Même l'arrivée au ministère de Turgot et de Malesherbes, — l'un, comme elle dit, «son ami depuis dix-sept ans &, l'autre un peu plus récent en date, mais guère moins intime avec elle, — la direction des affaires de l'État remise aux mains des philosophes, cet événement qui, semble-t-il, aurait dû combler tous ses vœux, ne parvient pas d'abord à dissiper ses doutes, à éclaircir ses sombres prévisions : «Il y a tant de nouvelles, tant de mouvement, tant de joie, écrit-elle ^, qu'on ne sait auquel entendre. Je voudrais être bien aise, et cela m'est impossible. » Deux jours après : « L'ivresse est générale ; il y a cette différence entre ma disposition et celle de tout ce que je vois, qu'ils sont transportés de joie du bonheur qu'ils espèrent, et moi je ne fais que respirer du malheur dont nous sommes déhvrés. » Un peu plus tard encore : « Si le bien ne s'opère pas par lui (Turgot), nous ne serons pas Gros- Jean comme devant, mais mille fois plus malheureux, parce que nous aurons perdu l'espérance. f> Ces extraits successifs montrent la progression qui s'opère au fond de son âme : malgré soi, dirait-on, elle prend lentement et graduellement confiance ; l'honnêteté des nouveaux ministres, leur évidente bonne volonté, lui donnent le sentiment qu'ils pourront peut-être accomplir les réformes les plus urgentes. « C'est im homme excellent, dira-t-elle de Turgot, et, s'il

' Mémoires de Morellet.

- 25 août 1774. Lettres à Guibert. Éd. Asse.

peut rester en place, il deviendra l'idole de la nation. Il est fanatique du bien public, et il s'y emploie de toute sa force \ » Son principal espoir se fonde sur l'union qui existe entre les deux amis, devenus collaborateurs : « Vous aurez bien de la peine à mettre dans ces deux têtes-là deux volontés, répond-elle à Guibert qui émettait des doutes ; il n'y en a qu'une, et c'est toujours pour faire le mieux possible. Oh ! oui, je les aime, et ce n'est pas le mot, je les chéris, je les respecte du fond de mon cœur. » — « En vérité, reprend-elle peu après, tout ce qui est était impossible à prévoir. C'est par delà toute espérance ^ »

En constatant chez mademoiselle de Lespinasse ce passage imprévu du découragement à la joie, devons-nous faire un rapprochement avec les prévenances toutes spéciales dont elle se voit l'objet du fait des deux ministres? Faut-il y voir l'effet de l'influence incontestable dont elle jouit auprès d'eux ? Ces motifs personnels ont-ils eu quelque part à son changement d'humeur ? « Nous allons être gouvernés par des philosophes, raille madame du Deffand ; j'ai bien du regret de n'avoir pas su me ménager leur protection. Pour l'obtenir aujourd'hui, il me faudrait avoir recours à mademoiselle de Lespinasse ; me le conseillez-vous ? » Il est, effectivement, certain que leur avènement au pouvoir n'a nullement relâché les liens qui UAissaient jadis ces hommes d'État à leur intelligente amie et qu'ils font volontiers appel à ses

1 * Enfin, monsieur, mande-t-elle à Turgot lui-même, nous dirons du Ministère : Si tout n'est pas bien, tout est passable ; et moi je répète sans cesse pour vous ce que madame de Sévigné disait pour sa fille : Dieu nous le cofiserve ! Et c'est du fond du cœur que je le prononce. > (British Muséum, Mss. 22, f. 2o5.)

2 British Muséum, Mss. 22, f. 206.

lumières avec une courtoise déférence. Turgot vient, comme auparavant, passer de longues heures auprès d'elle, lui conter ses projets, demander ses avis, écouter ses critiques, avec cet « abandon » et cette simplicité qu'il lui témoignait autrefois, lorsqu'il lui soumettait, dit-elle, ses tentatives de « vers métriques ». Malesherbes en use de même et lui consacre de bonne grâce une part de ses loisirs. Elle assure néanmoins, et il est permis de l'en croire, que des procédés si flatteurs ne lui font point tourner la tête. « Ce n'est pas par reconnaissance que je tiens à M. Turgot. Il oublierait que j'existe, que je me souviendrais de même de tout ce qu'il vaut. » — « Si je voulais, écrira-t-elle ailleurs, je vous en dirais bien lon^ aussi sur M. de Malesherbes; mais cela serait de trop bon air ; et d'ailleurs il est difficile de crever de vanité quand on meurt de tristesse. »

Sa foi est, en tout cas, fragile, et ses illusions ne durent guère. Dès les premières difficultés où se heurte le ministère, elle retourne à ses craintes, à ses défiances d'antan et reprend son rôle de Cassandre. Lors des troubles causés par la Guerre des farines : « Notre ami, écrit-elle ^ est resté calme pendant l'orage ; son courage et sa bonne tête ne l'ont point abandonné ; il a passé les jours et les nuits à travailler. Pour moi, qui n'ai ni son courage ni ses vertus, je me sens pénétrée de tristesse et de terreur. Je crois tout ce que je crains, et je ne pense qu'avec effroi à l'avenir... N'est-il pas désolant de voir qu'avec un roi qui veut le bien et un ministre qui en a la passion, ce soit

1 Lettre de mai 1775, à Condorcet. Lettres inédites publiées par M. Charles Henry.

le mal qui se fasse ? Oui, Tambassadeur (Caraccioli) a raison ; nous sommes, en général, de grandes canailles ! &

De tout ce qui précède on peut déduire, d'une manière générale, Tétat d'esprit de mademoiselle de Lespinasse en matière politique : utopiste dans ses doctrines, sceptique quant aux résultats. Pour qui aurait la curiosité de chercher ce qu'eussent été ses sentiments si elle eût vécu jusqu'au temps de la Révolution française, il paraît vraisemblable qu'elle en aurait accueilli les débuts avec l'enthousiasme fougueux, la fièvre généreuse, les transports d'une madame Roland, mais qu'elle aurait été aussi l'une des premières désabusées. Sa déception, son amertume eussent été d'autant plus profondes que plus ardente eût été son ivresse, obéissant en cela comme en tout aux suggestions d'une âme désordonnée,, qu'elle-même compare à un « thermomètre affolé », qui passerait brusquement des régions de la glace « au cUmat brûlant de l'Equateur », pour retomber sans transition à la frigidité du pôle, sans pouvoir, en aucune saison, marquer « le tempéré ».

Quelque vif intérêt qu'elle prenne aux spéculations poHtiques, ce n'est pas là pourtant qu'elle met le meilleur de son cœur. Elle n'appartient vraiment, elle ne se livre sans réserve qu'à ce qui s'adresse plus directement à la partie sensible de son âme, a ce qui fait vibrer ses nerfs, à ce qui la remue dans l'essence intime de son être ; et rien, dans cet ordre d'idées, n'agit plus fortement sur elle que la musique. Elle l'avait aimée de tout temps, dans «les dissipations, dit-elle, de la jeunesse » et parmi la douceur des périodes heureuses

de sa vie ; mais, de son propre aveu \ elle n'en goûte pleinement tout le charme, elle n'en sent véritablement tout le prix, que lorsque le malheur l'a touchée et qu'elle a jusqu'au fond vidé la coupe amère : « Dans les maux incurables, s'écriera-t-elle alors, il ne faut chercher que des calmants, et il n'en est pour moi que de trois espèces dans la nature entière. » De ces a calmants » qu'elle énumère, le meilleur, le plus efficace, est la présence de l'homme qu'elle aime ; le second est l'opium, « la ressource du désespoir » ; enfin « ce qui charme mes maux, c'est la musique ; elle répand dans mon sang, dans tout ce qui m'anime, une douceur et une sensibiHté si délicieuses, que je dirais presque qu'elle me fait jouir de mes regrets et de mon malheur ». Cette action apaisante, ce bienfait de la mélodie, elle trouve pour l'exprimer des accents pénétrants ; c'est ainsi qu'elle écrit après la représentation d'Orphée : « J'ai répandu des larmes, mais elles étaient sans amertume ; ma doulem- était douce... Ah ! quel art charmant ! Quel art divin ! La musique a été inventée par un homme sensible qui avait à consoler des malheureux ! D Et, dans une autre lettre, à propos du même opéra : « Mon impression a été si profonde, si sensible, si déchirante, si absorbante, qu'il m'était absolument impossible de parler de ce que je sentais. J'éprouvais le trouble, le bonheur de la passion ; j'avais besoin de me recueillir, et ceux qui n'auraient pas partagé ce que je sentais am-aient pu croire que j'étais stupide. Cette musique était tellement analogue à mon âme, à ma disposition, que je suis venue me re'nfermer

1 Lettre du 14 octobre 1774. Éd. Asse.

chez moi, pour jouir encore de l'impression que j'avais reçue... Ces accents attachaient du charme à la douleur, et je me sentais poursuivie par ces sons déchirants et sensibles. &

On voit bien, par ces citations, où vont ses préférences et, des deux écoles opposées qui se disputent alors la faveur du public, vers laquelle la porte d'instinct sa nature passionnée. Cette prédilection néanmoins ne va pas jusqu'à dénigrer, encore moins à proscrire, cette espèce de musique qui plaît sans émouvoir et parle à l'esprit plus qu'au cœur : « Si je suis exagérée, lit-on dans son Apologie d'elle-même ^ je ne suis jamais exclusive. » Rien de plus vrai que cette affirmation ; en musique comme en tout, elle est capable d'apprécier les genres les plus divers et qui paraissent les plus incompatibles. Au sortir d'une pièce de Grétry : «J'ai admiré son talent, s'écrie-t-elle de bonne foi ; jamais on n'a eu plus d'esprit, jamais on n'a mis tant de délicatesse, de finesse et de goût dans la musique ; elle a le piquant, le saillant, la grâce de la conversation d'un homme d'esprit, qui attacherait toujours, sans fatiguer jamais. » Mais, en rendant justice à l'auteur de la Fausse Magie, elle fixe les limites de son admiration : « Il faut que mon ami Grétry s'en tienne au genre doux, agréable, sensible, spirituel. C'est bien assez ; quand on est bien fait dans sa petite taille, il est dangereux et sûrement ridicule de monter sur des échasses. » Aussi n'admet-elle point qu'on égale ce talent gi'acieux au merveilleux génie de Gluck, ni ces aimables mélodies aux chants « sublimes i qui l'entraînent, la bouleversent et la

1 Apologie d'une pauvre personne, etc. Passitn.

rendent « quasi folle & — « Comment comparer ce qui ne fait que plaire à ce qui remplit l'âme ? Comment comparer l'esprit à la passion ? Comment comparer un plaisir vif et animé à cette mélancolie douce qui fait presque de la douleur une jouissance ^ ? »

C'est dans le même esprit et de la même façon qu'elle juge les oeuvres littéraires. Elle n'y apporte point de parti pris, ne se plie à nul préjugé, ne se confine entre les murs d'aucune petite église, mais elle n'en a pas moins des préférences très décidées, et, dans la brève revue qu'elle passe, au cours de son Apologie^, de ses écrivains favoris et de ses livres de chevet, elle marque, par des nuances précises, le cas spécial qu'elle fait de chacun d'eux et le degré de 'son admiration. C'est ainsi, nous informe-t-elle, que si elle prise à leur valeur l'âpre « sévérité » des Maximes de La Rochefoucauld, le « décousu » charmant des Essais de Montaigne, la « naïveté et la simplicité î> des apologues de La Fontaine, elle met une espèce de « passion » à lire et relire constamment les tragédies pathétiques de Racine, et, presque seule de son époque, elle s'enthousiasme « avec transport 5> pour certains des drames de Shakespeare. Voltaire, dit-elle encore, l'amuse par son esprit et l'éblouit par la variété de ses dons ; elle se laisse agréablement bercer par les idylles du « doux et paisible » Gessner ; elle trouve un plaisir délicat dans la finesse subtile de Marivaux et son « affectation piquante & ; mais c'est presque « avec égarement » qu'elle se livre au prestige de l'éloquence enflammée de Jean- Jacques, et elle est « à genoux » devant Clarisse

1 Apologie d'une pauvre personne, etc.

2 Ibidem.

Harlowe. Enfin, parmi les autres auteurs britanniques dont sa connaissance de la langue lui permet de goûter les œuvres, elle porte une tendresse toute spéciale aux fantaisies de Sterne, pour ce qu'elle y découvre de sensibilité discrète et d'émotion contenue. Plus que personne, affirme Morellet, elle contribua à populariser en France le Voyage sentimental ; elle s'amusa même, certain jour, à y ajouter deux chapitres, prétendus inédits, dont elle donna lecture au cercle de madame Geoffrin, morceaux d'une si habile facture, d'ime imitation si parfaite, que les auditeurs y furent pris et les jugèrent meilleurs et «bien mieux traduits » que le reste ^

Si j'ai tenu à donner ces détails sur les goûts et sur les jugements, en différentes matières, de mademoiselle de Lespinasse, c'est qu'à mon sens ils jettent un jour précieux sur son état d'esprit ou, comme on dirait aujourd'hui, sur sa « mentalité D complexe. Éclectique, elle l'est en ce sens qu'elle a, selon son expression, une «voracité d'affections 5> qui la prédispose à aimer tout ce qui lui apporte une sensation nouvelle ; mais elle ne s'éprend réellement que de ce qui, dans son

1 Mémoires de Garât, et Mémoires et Correspondances publiées par Ch. Nisard. — Ces deux chapitres intitulés Que ce fut une bonne journée que celle des pots cassés et Qui ne surprendra pas, ont été pour la première fois publiés dans les Œuvres posthumes de d'Alembert. Mademoiselle de Lespinasse fait allusion à cette mystification, dans im billet à Suard daté de 1772 : « On a découvert encore un nouveau chapitre dti Voyage sentimental... Si M. Suard veut aller voir mademoiselle de Lespinasse lundi matin, elle lui communiquera le chapitre, qui est charmant et meilleur que beaucoup de ceux que M. de la Fresnaye a traduits. On observe à M. Suard que mademoiselle de Lespinasse n'abusera point de sa patience, et qu'elle se bornera à deux chapitres de Sterne, comme madame du Bocage s'est bornée à faire deux poèmes épiques. >

âme, fait jaillir les sources profondes, de ce qui, ne fût-ce qu'un moment, la soulève au-dessus d'ellemême et fait couler im sang plus chaud, plus précipité dans ses veines. Et c'est pourquoi il est permis de dire qu'avec des goûts multipliés elle n'a au fond qu'une seule passion, et que, dans sa physionomie morale, la variété et la mobilité des traits ne rom.pent pas l'harmonieuse unité de l'ensemble.

Ainsi, pendant plusieurs années, dans le cadre que j'ai décrit, parmi les familiers qu'on a vus groupés autour d'elle, et l'esprit occupé par les plus nobles distractions ainsi s'écoule sans heiui: et sans fracas l'existence, douce en somme et sagement ordonnée, de l'héroïne de cette étude. Chacune de ses journées ressemble à celle qui la précède. Nous en savons exactement l'emploi : eUe sort très rarement le matin ; c'est le temps consacré à la lecture, à la correspondance, à moins, comme il arrive souvent, qu'elle ne reçoive quelques intimes, désireux de la voir dans le calme du tête-à-tête ; elle gagne ainsi deux heures, qui est le moment du dîner, \m repas fort sobre et fort court, qu'elle prend habituellement seule avec d'Alembert ; il en faut toutefois excepter le lundi et le mercredi, où tous deux sont, de fondation, les convives de madame Geoffrin. L'après-dînée est employée en courses, en visites, et parfois en promenades dans les musées, dans les expositions, dont la mode tend à se répandre. A partir de six heures du soir, elle est toujours rentrée chez elle, et, jusqu'à plus de neuf, le salon ne désemplit pas. Fréquemment la causerie est coupée de quelques lectures : La Harpe enfle sa voix pour décla-

mer une tragédie nouvelle ^ ; Marmontel, laborieusement simple et froidement libertin, distille un de ses Contes moraux ; ou bien encore ce sont des ouvrages d'un genre plus sérieux, morceaux d'histoires et mémoires scientifiques. La marquise du Deffand rapporte, avec sa caustique ironie, l'émerveillement du marquis de Caraccioli au sortir d'ime de ces séances : « Il était ^ enivré de tous les beaux ouvrages dont il avait entendu la lecture. C'était un éloge d'un nommé Fontaine, par M. de Condorcet ; c'étaient des traductions de Théocrite par M. de Chabanon, des contes, des fables, par je ne sais plus qui. Et tout cela était plus beau que tout ce qui a jamais été écrit ! h

Ce train se poursuivait d'un bout à l'autre de l'année, sauf quelques brèves villégiatures dans la saison d'été. Encore est-ce à grand'peine, après quelque temps de cette vie, que mademoiselle de Lespinasse s'arrache — serait-ce pour ime semaine — à ses habitudes sédentaires. Il semblcj qu'au début les souvenirs plus récents de saj jeunesse rustique aient pu lui suggérer, à de rares intervalles, de passagères velléités de respirer h senteur des grands bois, de retremper son âm( dans la paix du silence et de la solitude. « Tout le monde est à la campagne, lui arrive-t-il d'écrire ' et bientôt je vais me donner des airs d'été commej

1 La Harpe essaya notamment chez mademoiselle de LespîJ nasse l'effet de sa tragédie de Barnevelt et de celle intitulée les' Brames. Cette dernière pièce fut si vivement critiquée par toute la compagnie que, dépité, il jeta le manuscrit au feu. Il est vrai qu'il en possédait une copie, et la tragédie corrigée revit le jour huit ans plus tard. « Elle vient de renaître de ses cendres, sans être pourtant un phénix », écrit Grimm à ce propos. {Correspondance littéraire^ décembre 1783^)

2 Lettre du 14 novembre 1773. Ed. Lescure.

s Lettre à madame X... Papiers du président Hénault. Passint.

tout le monde. » Mais elle se laisse rapidement envahir par une espèce de nonchalance et d'horreur du mouvement physique, qui lui rendent tout voyage, tout déplacement intolérables ; et lorsque, par hasard, elle s*absente vingt-quatre heures, ce sont maintenant des doléances sans fin, suivies d'une fébrile impatience de retrouver son logis parisien. « Me voilà à la campagne, ainsi que mon secrétaire ^ (qui vous salue), et c'est, en vérité, comme si j'avais fait le tour du monde, tant le déplacement est désagréable pour moi ! Nous sommes arrivés par un temps exécrable, dans une voiture mal fermée, avec le vent et la pluie... » Toute cette mauvaise humeur est pom* deux jours passés auprès de Fontainebleau, au château du Boulay, chez M. d'Héricourt. «Cela me déplaît à mourir, reprend-elle peu après dans ime occasion analogue ^ mais on dit qu'il y a des devoirs de société qu'il faut remplir. Il y a des temps où ce genre de devoirs me paraît une grande sottise ! »

Telle est sa répugnance à « courir les grandes routes &, qu'en dépit de toutes les instances pas une seule fois, depuis l'époque de son arrivée à Paris, elle ne se décidera à revoir la province où elle a vécu tant d'années, où vivent encore ceux qui lui sont unis par la plus étroite parenté. C'est à tort cependant, malgré cette apparence d'oubli, qu'on la jugerait dénuée de tous sentiments de famille. Ni la fausseté de sa situation, ni les procédés qu'elle reproche, à tort ou à raison, à quelques-uns de ses proches, ni l'attachement qu'elle

1 D'Alembert. Lettre du 9 septembre 1769, à Condorcet. Correspondance publiée par M. Charles Henry.

2 Lettre à Suard. Collection de l'auteur.

porte à son nouvel entourage, rien n*a pu, au contraire, effacer de son cœur l'affection d'autrefois pour ses compagnons de jeunesse, tout au moins pour certains d'entre eux, et particulièrement pour Abel de Vichy \ La correspondance régulière qu'elle entretint jusqu'à son dernier jour avec ce jeune frère bien-aimé en offre un touchant témoignage et nous révèle im côté de sa vie laissé jusqu'à présent dans une ombre complète.

Entre Abel et Julie, cette persistance d'intimité est d'autant plus à remarquer que la vie les avait séparés davantage. Engagé de bonne heure dans le service du Roi, guidon de cavalerie dans les gendarmes du Berri, Abel, pendant toute cette période, ne rencontra sa sœur qu'à de rares intervalles. Son mariage, en l'année 1766, avec une jeune fille de province, mademoiselle de Saint- Georges ^ « jolie, grande, bien faite, aimable, bien élevée », de bonne naissance et de fortime médiocre, n'était pas pour faciliter son séjour dans la capitale. De fait, Julie ne vit, pour la première fois, sa belle-sœur que deux années après la noce : «Avez- vous le bonheur et le bon goût d'être amoureux de votre femme? interroge-t-elle le jeune mari ^. Quel est son caractère ? Est-elle vive, gaie ? En un mot, mon cher ami, puisque je ne la puis voir, faites-la-moi connaître, faites-moi son portrait, et vous me ferez un sensible plaisir. Ce n'est pas son portrait physique que je vous de-

1 Abel-Claude-Marie-Cécile de Vichy, fils aîné de Gaspard, et connu sous le nom de marquis de Vichy.

2 Claude-Marie- Joseph de Saint-Georges, née en 1750, morte à l'âge de trente- trois ans, en 1783.

3 Lettre du 29 juin 1768. Arch. de Roanne.

maiide, c'est le moral, parce que c'est celui-là qui est le plus important à votre bonheur, et qu'après votre femme, personne ne s'y intéresse plus tendrement que moi. » C'est de ce ton simple, affectueux, que sont écrites la plupart de ces lettres, sans recherche de style, sans étalage de sentiments, mais respirant le plus vif intérêt pour toutes les affaires du ménage et racontant les siennes avec un minutieux détail, jusqu'aux nouvelles de la santé de sa petite chienne Sophilette et de son perroquet, « grand diseur de sottises ».

Mais ce qui fait l'originalité de cette correspondance, ce qui éclaire d'un jour, à peine soupçonné jusqu'ici, la figure de celle qu on nomma tantôt la « Sapho & de son siècle, tantôt la « Muse de l'Encyclopédie », ce sont les judicieux et les vertueux conseils qu'elle prodigue à chaque page, c'est la direction fraternelle, toute empreinte de circonspection, de prudence, de bon sens, qui s'exerce sur la conduite d'un frère, honnête sans doute et d'excellente conduite, enchn pourtant, comme il est naturel, à céder à la promptitude et à la chaleur de son âge. A parcourir ces épîtres un peu prêcheuses, vrais modèles de sagesse mondaine, s'évoque une mademoiselle de Lespinasse assez inattendue, femme d'intérieur, ménagère avisée, voire quelque peu terre à terre, bref aussi raisonnable, aussi pratique et aussi réfléchie, quand l'intérêt de son frère est en jeu, qu'elle est fougueuse, emportée, téméraire, toute de premier mouvement, chaque fois qu'elle agit pour son compte. Écoutons-la faire la morale lorsque, peu après son mariage, Abel lui annonce l'intention de quitter le service pour se consacrer tout entier à sa femme, qu'il adore, et à la gestion de ses

terres : « Vous ne sauriez ^ trop vous examiner, pour savoir si vous n'aurez pas de regret un jour d*avoir renoncé à un moyen de fortune qui est regardé comme un grand avantage dans' le monde. Ce n'est pas tout ; il faut tâcher de vous transporter au temps où vous serez sans passion pour votre femme, et voir alors si vous serez content de n'avoir rien à faire, car il ne faut pas croire que les occupations que donnent les terres soient suffisantes à une âme active. Cela vous suffit actuellement, parce que vous êtes occupé d'une passion vive ; elle sera suivie d'une confiance extrême et de l'amitié la plus vraie, je n'en doute pas ; mais, encore une fois, vous sentirez du vide, qui serait rempli par l'occupation que vous donnerait le métier de la guerre... J'ai voulu vous dire tout ce que ma tendre amitié me dictait pour vous ; je voudrais que vous fussiez heureux, et c'est ce que je désire par-dessus tout ; aussi voudrais- je que vous ne preniez pas légèrement un parti qui doit influer sur tout le reste de votre vie. »

Ces sermons, souvent répétés, ont la fortune réservée d'ordinaire à ce genre d'éloquence. Abel n'écoute que son désir, il se décide à briser sa carrière ; et c'est l'occasion pour Julie de faire encore preuve de sagesse. Nul reproche de sa part, point de vaines récriminations, mais des conseils pratiques sur la façon de présenter les choses pour échapper aux désobligeants commentaires : « Je crois — mande-t-elle à madame de Vichy, mère du jeune officier'' -— qu'il faudrait envoyer sa démission en écrivant une lettre bien courte, bien pleine de regrets et bien honnête à M. le duc de

1 Lettre du 23 mai 1768. Arch. de Roanne. - Lettre du 4 décembre 1768. Ibidem.

Choiseul, et par le même courrier une lettre très succincte à madame du Deffand et à l'abbé de Champrond ; cela éviterait bien des discours qui pourraient déplaire à votre fils... » Elle s'adresse ensuite à Abel pour insister, avec un désintéressement méritoire, sur la nécessité de ménager les susceptibilités de la redoutable marquise : « Pourquoi ^ n'avez-vous pas écrit à madame du Deffand que vous étiez dans l'intention de donner votre démission ? Il aurait été plus honnête de lui en faire part, et je trouve, mon cher ami, ne vous en déplaise, qu'il faut toujours se piquer de bons procédés. » Cela dit, elle se borne à l'exhorter, en termes pleins de charme, à jouir doucement et sans regrets de l'existence qu'il a choisie, paisible, obscure, et vouée au bien : « Puisque vous avez pris votre parti après de longues et sérieuses réflexions, il n'y a plus rien à vous dire. Mais il faut vous attendre à être blâmé hautement dans ce pays-ci : on y juge de presque tout relativement à la vanité ; on ne connaît de bonheur que celui de vivre dans l'opinion des gens du monde ; en un mot, on sacrifie tout aux apparences et au bon air. Et on a raison ; car on est à mille lieues de savoir ce que c'est que le bonheur domestique, ce que c'est que de jouir doublement de sa fortune, en faisant du bien dans ses terres et à tout ce qui vous environne. Nous avons tant raffiné sur tout, que nous sommes parvenus à n'ignorer que les goûts simples et les choses naturelles. Il ne faut pas vous en fâcher, encore moins vous en affliger ; mais il faut que les gens sensés soient heureux à leur manière. J'approuve fort la vôtre, et la vie

1 Lettre du 24 février 1769, Ibidem.

26o . JULIE DE LESPINASSE

que vous allez mener est faite pour contenter et remplir une âme sensible et vertueuse ^ »

A dater de ce jour, sa direction ne s'exerce plus guère que sur des détails de ménage. Elle prend intérêt aux enfants, à leur santé, à leur éducation, mais elle souhaiterait de voir s'en accroître le nombre : « Je voudrais que vous ne fussiez pas content de n'avoir que deux enfants ; je vous en désirerais six. Vous auriez de quoi les rendre si heureux ! » A peine sont-ils hors des lisières, qu'elle s'emploie avec zèle à leur chercher un précepteur, et c'est le fidèle d'Alembert qui, sur ses injonctions, se met activement en campagne ^ Bref, c'est une occupation continuelle de tous les incidents de la vie de son frère. On devine donc quelle est sa joie quand, dans l'automne de 1770, les jeunes époux viennent faire un séjour à Paris. Le journal d'Abel de Vichy, comme les billets qui nous sont conservés de Julie ^ témoignent que, pendant ces mois de voisinage, ils se retrouvent presque quotidiennement, dans la plus familière et la plus tendre intimité. Elle fait, par exception, trêve à ses habitudes, et ce sont des promenades, des visites en commun, des soupers avec des amis, de fréquentes parties de spectacle, où, malgré sa mauvaise santé,

î Lettre du 10 novembre 1768. Arch. de Roanne.

2 « J'ai déjà deux hommes en vue, écrit-elle, que M. d'Alembert connaît, et dont il vous répondrait, si cet arrangement avait heu ; mais voici les questions préliminaires : êtes- vous attaché à avoir un prêtre de préférence à un séculier ? Assureriezvous à cet homme une pension après l'éducation de vos enfants ? Et quels honoraires lui donneriez-vous pendant l'éducation ? Il faut que vous me disiez dans quel temps vous le voudriez, parce qu'il y a tel homme qui ne voudrait pas attendre des années ?... Répondez à toutes ces questions, et comptez sur mon zèle et mon tendre intérêt. > (27 janvier 1771. Arch. de Roanne.)

3 Arch. du marquis de Vichy.

elle accompagne comme elle peut le couple provincial, afin de l'initier aux plaisirs parisiens.

Toutefois, à ce métier la lassitude vient vite, et au bout de quelques semaines on la voit s'efforcer, avec un médiocre succès, de mettre un peu plus de sérieux dans cette existence dissipée. C'est en ce sens qu'il faut interpréter ces lignes, où elle accuse spirituellement Abel d'avoir travaillé de son mieux à dégoûter sa femme du séjour de la capitale : « Je voudrais ^ la savoir (madame de Vichy) arrivée à Montceaux 2, à se reposer des fatigues de Paris ; je ne dis pas des plaisirs, car elle doit en être dégoûtée, tant elle s'en est donné ! Je meurs de peur que la vie active qu'elle a menée ne lui donne de l'éloignement pour Paris. Ce ne serait pas juste. Si vous n'étiez pas de bonne foi dans tout ce que vous faites, je vous soupçonnerais d'avoir eu le projet de ces mères qui veulent faire leurs filles religieuses : pour avoir l'air de n'avoir rien à se reprocher, elles les mènent dans le monde, leur donnent de la dissipation, de la parure et des spectacles jusqu'au dégoût ; et puis les pauvres créatures entrent dans leur couvent, persuadées qu'elles connaissent le monde et qu'elles n'y étaient pas propres... Je prie madame de Vichy de ne point juger la vie de Paris par celle qu'elle y a menée : s'il n'y avait que cette manière d'y vivre, j'avoue que, pour moi, je trouverais moins austère de me faire carmélite ! »

Ces citations, que je pourrais multiplier, suffisent à caractériser la manière de notre héroïne dans ce rôle tout nouveau de guide et de tutrice, presque de mère de famille. Ajoutons cependant

1 lettre du 22 octobre 1771. Arch. du marquis de Vichy.

2 Propriété du marquis de Vichy.

qu'aux conseils et aux remontrances se mêlent souvent des confidences d'une nature personnelle, non sur les épreuves de son cœur — elle garde ici, comme bien on pense, la plus complète réserve — mais touchant sa santé, ses affaires domestiques et ses embarras de fortime. A l'égard de ce dernier point, si la plupart du temps elle affecte avec ses amis un stoïcisme, un détachement hautains, elle se laisse aller au contraire, avec ceux qui lui sont unis par l'étroit lien du sang, à des aveux pleins de mélancolie sur ses difficultés présentes et sur ses inquiétudes d'avenir. Le jour où Abel de Vichy s'installe dans sa terre de Montceaux : «Je suis persuadée, lui dit-elle \ que c'est l'endroit que vous aimez le mieux, car c'est lui qui vous a fait connaître le premier les joies de la propriété, qu'on dit être un très grand plaisir. Il y a apparence que je mourrai sans l'avoir connu ! Je ne désirerais pas de grandes propriétés, mais j'avoue que je commence à être bien lasse de ma pauvreté. En vieillissant, elle deviendra un vrai malheur. Mais à chaque jour suffit son mal ! & Quelques années plus tard, quand les édits fiscaux viennent diminuer son maigre revenu : «Il ne me^ manquerait que de n'avoir point d'amis pour avoir tous les malheurs ensemble, souffrances, mauvaise santé, pauvreté. Croyez qu'il y a peu de personnes qui eussent tiré un meilleur parti de la situation où j'ai été condamnée. Je me plains rarement, mais il y a des temps où je trouve la vie un peu pesante. Le voisinage de la vieillesse m'effraie, parce que les besoins augmentent, et que l'abbé Terray m'a déjà retranché quatre cents livres^de rente.

ï 14 décembre 1769. Arch. de Roanne.

2 23 septembre 1773. Arch. du marquis de Vichy.

Cela est pitoyable à citer, mais, quand c'est pris sur le nécessaire, cela se fait sentir ! »

La dernière lettre venue jusqu'à nous est d'un accent plus douloureux encore ; elle est la seule, de toute cette longue correspondance, où apparaissent quelques symptômes d'aigreur ou, tout au moins, de susceptibilité : «Je vous avais fait des questions auxquelles vous n'avez pas répondu, écrit-elle à son frère ^ Si c'est par oubli, cela me paraît bien simple. Si c'était à dessein, je vous avoue que votre prudence et votre réserve me paraîtraient outre mesure. Je suis loin de vouloir forcer ni même exciter la confiance, je ne suis point curieuse, et je sais modérer mon intérêt. Ainsi croyez que je jouirai toujours avec plaisir des marques de votre amitié, et que je ne me plaindrai jamais de ce que vous me laisserez désirer à cet égard. Les gens qui, comme moi, ont beaucoup souffert, qui ont connu le monde, qui en sont dégoûtés et désabusés, sont faciles dans le commerce. Ils désirent peu, et ils ne se plaignent de rien. & A ce langage, tout nouveau sous sa plume, à ces plaintes pour une cause légère, à cet amer découragement, ne sent-on pas que quelque chose a changé dans son âme ? C'est qu'elle est arrivée, en eSet, à cette phase où tout ce qu'elle a jusqu'alors aimé et recherché, la gloire de son salon, le commerce des hommes d'esprit, les distractions élevées que procurent l'art et la littérature, les douceurs même de l'amitié, vont lui sembler chose vaine, superflue, sans saveur, où toutes ses facultés, tendues vers un unique objet, vont s'absorber, se concentrer dans un seul senti-

1 20 mars 1774. Arch. de Roanne.

ment, dont elle ne saurait jouir en paix et qui l'empêche de jouir du reste. L'histoire de mademoiselle de Lespinasse ne sera plus dorénavant que celle de ses passions, de ses luttes et de ses douleurs.

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