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CHAPITRE IX

L'amour dans la seconde moitié du xviiie siècle. — Révolution produite dans l'âme des femmes par les œuvres de J.-J. Rousseau et de Richardson. — Mademoiselle de Lespinasse est la plus illustre victime de cette contagion romanesque. — La famille des Fuentès. — Naissance et éducation du marquis de Mora. — Son mariage. — Son beau-père, le comte d'Aranda. — Mort de la marquise de Mora. — Arrivée de Mora à Paris. — Prestige de sa famille. — Succès personnel qu'il remporte dans les salons littéraires et mondains. — Sa première rencontre avec Julie. ■ — Impression profonde qu'elle en reçoit. — Mora quitte Paris presque aussitôt après. — • Accueil triomphal que lui fait la société de Madrid. — Ses essais littéraires. — Ses amours avec la duchesse de Huescar. — Mort subite du fils de Mora. — Il repart pour Paris.

J'ai surtout évoqué, dans les chapitres qui précèdent, la créature exquise, originale, dont la prise fut si forte sur tous ceux qui vécurent près d'elle, l'incomparable séductrice, la parfaite maîtresse de maison, l'amie chaude et dévouée, enfin la conseillère discrète, pleine de sagesse et de circonspection. J'ai cherché, en un mot, à la représenter telle que la connurent et l'aimèrent la foule de ses contemporains, et les assertions de ceux-ci, que j'ai appelées en témoignage, sont une sûre garantie de la ressemblance de l'esquisse. Ce n'est pourtant point par ces traits que, de nos jours, se caractérise la figure de l'héroïne de cette his-

toire^ Mieux instruits sur son compte que la plu-

f)axt de ses amis et de ses familiers, son nom, orsqu'il est prononcé, suscite devant nos yeux Timage d'une femme que, parmi ces derniers, beaucoup ignorèrent complètement, que d'autres soupçonnèrent à peine, que deux ou trois au plus virent sous son jour réel, que peut-être aucun d'eux ne put entièrement pénétrer : j'entends par là l'amoureuse exaltée, ravagée, dévorée, brûlée par sa passion, obsédée par elle jusqu'à l'idée fixe, torturée par la jalousie, par l'angoisse et par le remords, dont l'âme déchirée et saignante s'est révélée, trente ans après qu'elle eut quitté ce monde, par la divulgation de ces lettres fameuses qui sont, comme on l'a dit, « le plus fort battement de cœur » J de tout le xviii* siècle. Grâce à ces pages, toutes f criantes de sincérité, Julie de Lespinasse vit et vivra toujours dans le souvenir des hommes ; sa . gloire posthume est faite de ce qui fut son long/ 1 supplice ; et elle demeure le type achevé d'une * race, bien rare en toute saison, et dont l'époque où se passe ce récit offre en particulier peu d'exemples. Evitons ici cependant d'accepter l'opinion commune qui ne veut reconnaître, au temps de la poudre et des mouches, que la parodie scandaleuse et la profanation sacrilège de l'amour. Au moins faut-il, sans condamner en bloc une période entière de l'histoire, y distinguer deux phases, dont la deuxième rachète en partie la première. Si la Régence et les années qui suivent ne mettent guère à la mode que la recherche du plaisir, le papillonnage du caprice et la satisfaction rapide des sens ou de la vantié, ime sorte de révolution dans les mœurs et dans les idées s'opère au cours de la seconde moitié du siècle. La galanterie avouée

et le libertinage cynique font place à l'étalage de sentiments tout opposés ; la candeur, la constance sont autant en honneur que l'étaient naguère la rouerie et l'infidélité ; aux fantaisies succèdent les « attachements », qui, pour beaucoup, sont véritablement comme un nouveau mariage, plus librement conclu, partant plus respecté que le mariage légal, consenti la plupart du temps en dehors de tout choix et de toute sympathie. Si la morale, à proprement parler, n'y gagne pas grand 'chose, on ne peut nier pomtant que la dignité de la vie n'en soit sensiblement relevée, que cette irrégularité même ne comporte quelque vertu. Ainsi en juge, lorsqu'elle évoque ses souvenirs de jeunesse, une femme à qui sa notoire honnêteté confère le droit d'être indulgente ^ : « Mon Dieu, qu'on est injuste pour ce temps-là ! Que la société distinguée était généreuse, élevée, délicate ! Que de solidité dans tous les liens ! Que de respect pour la foi jurée dans les rapports les moins moraux ! d

Le ton habituel de l'époque, dans ces liaisons presque pubUques, est celui d'une amitié douce, d'une tendresse émue et confiante, d'une sensibilité facilement larmoyante et teintée de mélancolie. Il est rare qu'on y trouve l'accent de la passion, qu'on y entende des cris d'extase ou des sanglots de désespoir; mais avons-nous le droit de nous en étonner ? L'amour à l'état de délire est, comme la fièvre chaude, une chose exceptionnelle; et c'est une question de savoir s'il le faut déplorer. Pour ne pas être frénétique, le sentiment n'en est pas moins sincère. La transformation qui s'opère dans la période de quarante ans qui précède la

1 La Vie de la princesse de Poix, par la vicomtesse de Noailles.

Révolution reste un fait patent, indéniable, auquel ont contribué, dans une large mesure, deux des plus célèbres écrivains du temps, Jean- Jacques Rousseau et Richardson. C'est, en efiet, l'une des preuves concluantes de l'influence dé la littérature, que l'action exercée sur l'imagination des femmes par l'apparition de ces œuvres — dont tant d'entre elles ne connaissent guère aujourd'hui que le nom — La Nouvelle Héloïse, Clarisse Harlowe, Sir Charles Grandison, Dans les ruelles et dans les boudoirs, il semble qu'un long frémissement secouât leur torpeur égoïste ; elles s'éveillèrent, comme au souffle vif du matin. Leurs yeux s'ouvrirent ; elles prirent conscience du mal obscur dont elles souffraient, le vide moral, le néant des plaisirs, la vanité d'ime existence sans idéal ; et le remède leur apparut dans le retour aux joies du cœur et à la vie sentimentale. Au fond de ces âmes desséchées se rouvrit la source des larmes ; la flamme éteinte se ralluma, plus brillante après les ténèbres ; et l'amour apparut comme un Dieu nouveau, bienfaisant, d'autant plus adoré qu'il avait été méconnu.

Sans doute, pour bien des femmes, l'évolution est plus apparente que réelle ; c'est une mode, une attitude, une élégance en quelque sorte, plutôt qu'une métamorphose intérieure. Beaucoup, toutefois, sont vraiment touchées par la grâce, et quelques-unes atteintes jusque dans l'essence de leur être. De ce nombre, et plus que toute autre, est mademoiselle de Lespinasse. Naturellement ardente, impétueuse, excessive, dès qu'elle eut entrevu l'abîme de la passion, elle s'y jeta à corps perdu, et ne put jamais se reprendre. Elle aima l'amour pour lui-même, et plus peut-être encore

que son objet. Ce fut, en un instant, le centre et le but de sa vie. « Lisez dans le fond de mon âme, écrira-t-elle avec bonne foi, croyez-y plus encore et mieux que je ne vous dis. Peut-on jamais exprimer ce qu'on sent, ce qui anime, ce qui fait qu'on respire, ce qui est plus nécessaire, oui, plus nécessaire que l'air, car je n'ai pas besoin de vivre et j'ai besoin d'aimer ! » Et constamment, mêlé aux plus chaleureuses effusions, revient comme un refrain le souvenir des rénovateurs qui ont allumé dans son sein le feu qui le dévore, de ce Jean- Jacques, qui «la séduit, confesse-t-elle, au point de l'égarer », et de l'auteur de cette Clarisse, dont elle ne lit jamais l'histoire sans la confondre avec la sienne : « Vous me croirez folle, dira-t-elle à l'un de ses confidents ^ mais lisez une lettre de Clarisse, une page de Jean- Jacques, et je vous réponds que vous entendrez ma langue. Non pas que je croie parler la leur, mais j'habite le même pays, et mon âme est à l'unisson du cœur douloureux de Clarisse. »

L'invasion, dans une âme de feu, de tout ce romanesque est un redoutable danger. A se forger ainsi, d'après des types de convention, un idéal surhumain, impossible, à vouloir transporter dans le domaine de la réalité les sentiments exagérés d'une littérature de fiction, on court, d'un pas presque assuré, vers les désillusions cruelles ; et, pour avoir visé trop haut, on risque de retomber sur le sol, les ailes brisées, la chair meurtrie. Tel sera, en effet, dans la dernière phase de sa vie, le sort de mademoiselle de Lespinasse ; c'est le secret de son infortune. Il nous faudra bien reconnaître que, les

1 Lettre du 14 janvier 1774, au comte de Crillon. Lettres inédites, publiées par M. Cliarles Henry.

2j6 JULIE DE LESPINASSE

souffrances dont elle se plaint, elle-même en est le principal et le premier auteur, et que le plus grand tort de celui qu'elle traitera, sans cesser de l'aimer follement, de « meurtrier » et de « bourreau », est de n'avoir été qu'un homme au lieu d'un héros de roman. Mais ce qui atténue et explique son erreur, c'est qu'avant cette triste expérience une première aventure avait mis sur sa route l'être assurément le mieux fait pour l'entretenir dans sa chimère et pour donner une forme aux imaginations de son cerveau en fièvre.

Si le marquis de Mora — c'est de lui qu'il s'agit ici — ne fut sans doute pas, en tous points, « l'amant parfait », la « créature céleste », dont l'image poursuivra Julie jusqu'au seuil de la tombe, du moins tout conspira pour lui en prêter l'apparence : l'absence, la maladie, la mort prématurée, perpétuèrent son prestige, fixèrent à son front l'auréole. Ce personnage intéressant, l'homme qui, avant tout autre, alluma dans l'âme de Julie la flamme du grand amour, était resté jusqu'à présent dans une obscurité relative ; les informations sur son compte étaient vagues autant qu'incomplètes. Les documents nouveaux qui m'ont été communiqués ^ me permettent de jeter une lumière plus précise sur cette figure pâlie, de démêler avec

1 Madame la duchesse de Villa-Hermosa, héritière des papiers de la famille du marquis de Mora, en a fait imprimer la plus grande partie dans un recueil, tiré à très peu d'exemplaires et non mis dans le commerce, dont la rédaction a été confiée au P. Luis Coloma, et qui porte le titre de Retratos de Antano (Madrid 1895, 597 pages, plus un important appendice). Ce précieux volume, qui m'a été gracieusement communiqué par M. le marquis d'Alcedo — avec un petit opuscule du même P. Coloma, intitulé El Marques de Mwa (Madrid 1903), que je tiens de la même main — constitue la principale source où j'ai puisé les éléments du récit qui va suivre.

plus de netteté la trame de cette brève existence. En donnant ce récit avec quelque détail, je ne crains pas que l'on m'accuse de m'éloigner de celle qui fait l'objet de cette étude. Mora domine, effectivement, toute la vie sentimentale de mademoiselle de Lespinasse. Alors même qu'elle brûle pour un autre, c'est encore lui qu'elle invoque en secret ; infidèle aux serments qu'elle lui a jadis prodigués, elle lui conserve, au sanctuaire de son cœur, un autel dont il est le dieu et devant lequel elle s'agenouille aux heures d'intime détresse. L'étrange problème que pose cette dualité de sentiments s'éclaircira peut-être par une plus entière connaissance des circonstances de la liaison qui unit entre eux ces deux êtres.

La maison des Pignatelli d'Aragon — issue de la même tige que les Pignatelli de Naples — est une des plus illustres et des plus anciennes de l'Espagne. De ses nombreux représentants, le plus en vue était, au début du xviii^ siècle, don Joaquin Atanasio, seizième comte de Fuentès, l'un des bons diplomates du Roi Très Catholique. Grand, sec, « d'une laideur distinguée », ce grand seigneur n'avait rien de la morgue, de la froide gravité, qu'on attribuait alors à ses compatriotes. On le dépeint, tout au contraire, comme un homme vif et gai, d'humeur gracieuse, aimant à plaire, galant avec les femmes, et voltigeant de Tune à l'autre « sans qu'on le vît jamais s'asseoir ni demeurer en place », bref de tempérament "bien plus italien qu'espagnol. Tel du moins était-il en tant qu'homme de salons, mais il changeait d'allures pour traiter les affaires. Il reprenait alors l'attitude sérieuse, un peu raide, qui convenait à ses hautes fonctions, et

se montrait en politique aussi impénétrable qu'il était expansif dans un milieu mondain. Sa femme, doiia Maria Luisa Gonzaga y Caracciolo, duchesse de Solferino, passait pour une personne d'esprit, bien que médiocrement instruite, affable, un peu fatile, passionnée pour le jeu et pour tous les plaisirs de la belle société, faite pour briller dans les cours, n'eût été sa santé fragile, qui l'arrêtait parfois pendant toute une saison. De leur union naquit d'abord une fille. Maria Luisa Pignatelli, qui prit le voile en 1762 au monastère des Salésiennes. Cette naissance fut suivie de celle d'un fils, don José y Gonzaga, qui vit le jour à Saragosse le 19 avril 1744 \ et qui reçut le nom de marquis de Mora, titre traditionnel du premier-né de cette noble maison.

La petite enfance de Pepe — c'est le sobriquet familier que lui donnent parents et amis — s'écoula dans l'antique demeure que son père possédait sur le Corso de Saragosse et que peupla bientôt l'arrivée en ce monde de deux autres enfants, d'abord un second fils. Luis Pignatelli '^, puis une fille, dofia Maria Manuela ^, laquelle devint par son mariage duchesse de Villa-Hermosa ; nous les retrouverons l'un et l'autre au cours de ce récit. Mora avait dix ans quand, en l'année 1754, le roi Ferdinand Yl désigna le comte de Fuentès pour le représentei' à la cour de Turin. L'enfant suivit son père ; un précepteur, l'abbé de la Garanne, reçut le soin de son éducation. Le maître était Français, l'en-

îTl fut baptisé le même jour dans la paroisse de San Gil. Il eut pour parrain son aïeul paternel, don Antonio Pignatelli, prince du Saint-Empire.

2 11 épousa sa cousine, Félicité d'Egmont- Pignatelli, bellefille de la célèbre comtesse d'Egmont.

s Née le 25 décembre 1753.

seignement le fut de même ; et ceci nous explique comment ce rejeton de souche aragonaise put parler et écrire aussi parfaitement notre langue, comment aussi dans son cerveau s'implantèrent, dès cet âge, certaines idées plus en honneur sur les bords de la Seine que sur les rives de l'Èbre ou du Mançanarès.

Il achevait sa douzième année, quand survinrent dans son existence deux événements également mémorables : il se maria et, du même coup, reçut .un brevet d'officier dans Tarmée espagnole. A vrai dire, mariage et emploi furent tout d'abord plus honorifiques que réels ; mais l'avenir de l'enfant n'en fut pas moins engagé de ce jour. L'épousée, Maria Ignacia del Pilar, était fille du comte d'Aranda, alors ambassadeur en Portugal, dont la famiUe soutenait depuis nombre d'années un grand procès contre la maison de Fuentès. Si eUe n'était âgée que de onze ans à peine, elle apportait en dot le duché d'Almazan, et la mort récente de son frère la faisait unique héritière d'ime magnifique fortune ^ On s'avisa, dans les deux camps, que cette alUance serait un sûr moyen de terminer un débat séculaire, et l'idée fut réaUsée aussitôt que conçue. On expédia à Saragosse le fiancé juvénile, escorté de son précepteur ; il y trouva la future et sa mère ; les stipulations du contrat furent vivement rédigées, et le 4 décembre 1756, en présence de quelques parents conviés à la cérémonie, fut signé l'acte solennel qui unissait deux destinées. Le même jour, dans la Gaceta^ paraissait le décret qui donnait à Mora le titre de cadete. Le jeune marquis se réveilla donc le lendemain pomr-

.1 Le comte d'Aranda possédait, dit-on, plus de quatre cent mille livres de rente.

vu d'une charge militaire et muni d'une épouse qui jouait encore à la poupée.

Après cette grande journée, trois ans s'écoulèrent pour Mora sans incidents qui vaillent d'être notés. Ses parents restèrent à Turin ; il demeura à Saragosse, logeant à l'hôtel d'Aranda, sous les yeux vigilants de sa belle-mère et de son précepteur. Son temps se partageait entre ses études littéraires et son apprentissage dans le métier des armes ; il ne voyait sa femme qu'à de rares intervalles et par devant témoins. Vers la fin de l'^-nnée 1759, on pensa que l'heure était venue de mettre un sceau définitif à des nœuds imparfaits. Les Fuentès revinrent d'Italie, les Aranda de Portugal ; les deux familles se joignirent à Madrid ; quelques fêtes furent organisées, et, le 6 avril 1760, la bénédiction religieuse fut donnée en grande pompe, au milieu d'une foule composée de toute la noblesse du royaume \ Mora, nous apprend-on, parmi cette brillante assistance remporta le plus vif succès. Il fut unanimement jugé «un superbe garçon », bien découplé, d'apparence vigoureuse, de tournure élégante, doué d'une physionomie heureuse, qu'éclairaient des yeux noirs, ardents et expressifs. On n'en put dire autant de l'épousée, petite, menue, les traits passables, mais l'aspect d'un enfant chétif , brune de peau « à faire peur », et la bouche prématurément dégarnie. « On dit qu'elle n'est point laide, écrit Walpole qui la vit peu de mois après ^, et qu^elle a une aussi bonne dentition qu'on le peut souhaiter, quand on n'a que deux dents, et qu'elles sont noires. i> Il fut

1 La cérémonie eut lieu dans l'hôtel de la comtesse de Leraus, de la maison d' Aranda, hôtel situé sur la petite place de Santiago.

2 Lettre du 7 juin 1760. Éd. Cunningham.

aisé de présager, dès le premier coup d'œil, quel serait l'avenir d'une union aussi mal assortie que légèrement conclue.

Si madame de Mora semble n'avoir que peu marqué dans l'existence de son époux, il n'en fut pas de même de sa famille. En effet, le comte d'Aranda^ exerça sur son gendre une influence profonde et décisive, et ce fut lui qui l'orienta vers la voie qu'il suivit plus tard avec une ardeur passionnée. Il convient donc pour ce motif d'esquisser au passage la figure de cet homme d'État. Dans un pays où les idées étaient, pour ainsi dire, figées depuis des siècles, où les seigneurs qui composaient la cour de Charles III semblaient coulés dans le même moule que ceux du temps de Philippe IV, affichaient les mêmes préjugés, vivaient dans la même oisiveté et se targuaient de la même ignorance, don Pedro d'Aranda eiît, l'un des premiers, cette audace de tourner le visage vers le vent qui soufflait de l'autre versant des Pyrénées, et de prêter l'oreille à l'Évangile de la doctrine nouvelle^ Pendant de longues années, il représenta presque seul, à la cour de Castille, l'esprit réformateur et, lorsqu'il parvint au pouvoir, il donna cet exemple rare d'un homme qui veut appliquer ses idées et dont les actes sont d'accord avec ses théories. Il apportait d'ailleurs au service de sa cause plus de volonté que d'esprit. Sa parole était lente, lourde et souvent obscure. Quand il vint plus tard à Paris, précédé d'un immense renom, il fut une amère déception pour ses admirateurs ; au sortir d'un dîner or-

1 Don Pedro Abarca y Bolea, comte d'Aranda, né en 1718, président du Conseil de Castille de 1766 à 1773, mort en 1799.

ganisé en son honneur à son arrivée à Versailles : « Non seulement il ne m'a pas dit une chose spirituelle ^ s'écriera sa voisine de table, mais il a été dans le plus lourd et le plus commun ! Il est vrai que je le crois un peu sourd, et qu'il n'y voit pas. J> Caraccioli le comparait à un puits fort profond, mais dont l'orifice est étroit. Aux dons brillants qui lui manquaient, il suppléait d'ailleurs par le jugement et par le caractère. « Il avait, écrit le duc de Lévis ^ de la dignité sans arrogance, de la gravité sans lenteur ; il était impénétrable sans être mystérieux. f> Sa fermeté d'humeur allait jusqu'à l'entêtement : « Une mule aragonaise », disait de lui Charles III. Sa discrétion était à toute épreuve ; lors de la mesure violente qui signala son ministère, l'expulsion des Jésuites d'Espagne, le secret fut si bien gardé que, le même jour, à la même heure, toutes les maisons furent fermées à la fois, sans que personne d'avance en ait eu le soupçon. « Comment avez- vous pu agir avec un tel mystère ? lui demandait-on par la suite. — En n'en parlant point » fut sa simple réponse.

Je n'ai pas à décrire la popularité dont jouissait Aranda dans le clan encyclopédique et combien l'on y faisait fête à cette puissante recrue. Voltaire menait le branle avec sa verve accoutumée : a Vous saurez, écrit-il à madame du Deffand ^ qu'il y a une trentaine de cuisiniers répandus dans l'Europe qui, depuis quelques années, font des petits pâtés dont tout le monde veut manger.

1 Lettre du 13 septembre 1773, au comte de Périgord, citée par M- Morel Fatio dans ses Etudes sur VEspagne.

2 Souvenirs et Portraits.

s Lettre du 24 avril 1769. Éd. Lescure.

On commence à les trouver fort bons, même en Espagne ; le comte d'Aranda en mange beaucoup avec ses amis. & Et Galiani constate combien Tenthousiasme du maître a promptement gagné les disciples : « Le bon vieux ^ est à présent tout Espagnol, tout entier à Aranda, et il donne le ton à toute la nation française. & C'est, en effet, un concert unanime d'applaudissements, de louanges hyperboliques, pour le héros qui entreprend « de nettoyer les nouvelles écuries d'Augias &, pour le victorieux pourfendeur « du fanatisme et de la superstition », pour le hardi libérateur « qui a chassé les Jésuites d'Espagne et qui chassera encore bien d'autres vermines ». Tel est, au foyer conjugal, l'air que respire quotidiennement un adolescent passionné, épris de nouveautés et préparé à ces idées par une culture essentiellement française ; tels sont les refrains qui bourdonnent perpétuellement à ses oreilles. Une éducation si spéciale aide à comprendre comment le marquis de Mora, lorsqu'il prit pied, quelques années plus tard, dans le salon do la rue Saint-Dominique, n'eut pas d'effort à faire pour se trouver au ton de la maison et se sentit plus à son aise dans un cercle de philosophes que dans un salon madrilène.

Presxjue aussitôt après le mariage de son fils, le comte de Fuentès fut nommé ambassadeur en Angleterre. Il y emmena avec lui le jeune couple ; l'année suivante, la marquise de Mora mettait au monde une fille ^ qui fut appelée Joaquina, du nom de son grand-père, et qui

1 Lettre du 27 juin 1768. Lettere di Galiani al marchese Tanucci. Passim.

2 Novembre 1761.

mourut à quelques mois de là, victime, dit-on, du climat londonien. Fût-ce à cause de ce deuil, ou par suite du peu de faveur dont il jouissait auprès du gouvernement britannique ^ que le comte de Fuentès demanda son rappel ? Toujours est-il qu'en janvier 1762 nous le retrouvons à Madrid, avec toute sa famille. Ce fut au cours de ce séjour que, pour la première fois, s'éveilla le cœur de Mora. L'honneur en fut à une célèbre comédienne, Mariquita Ladvenant, qui défrayait alors les curiosités du public castillan par son talent, par sa beauté et par ses aventures, en attendant qu'elle l'édifiât par sa fin pieuse et repentante ^. Mora conçut pour elle ime passion violente, qu'il ne chercha guère à cacher. Le protecteur attitré de la dame, le duc de Villa-Hermosa, en fut outré de jalousie ; une querelle s'ensuivit, dont le retentissement fut tel, que les familles de Fuentès et d'Aranda se virent forcées d'intervenir pour mettre un terme à ce scandale. On résolut d'éloigner l'amoureux ; on obtint pour lui la faveur du grade de colonel et le commandement effectif du régiment de Galicie ; et il fut expédié sur l'heure à Saragosse, tandis que le comte de Fuentès s'acheminait vers Paris, où il allait tenir l'emploi d'ambassadeur.

1 « Bien que le comte de Fuentès, lit-on à cette époque dans la correspondance du duc de Bedford, passât pour un homme médiocre dans la société de Londres, il a cependant dupé le gouvernement anglais quant aux projets de sa cour... >

2 Mariquita Ladvenant mourut à Madrid, le i*"^ avril 1767, dans tout l'éclat de son talent et de sa beauté. On publia de longs détails siu* sa conversion et sur la fermeté de ses derniers instants, « où elle donna, écrit son confesseur, des signes évidents de prédestination >. Elle laissa quatre enfants ; chacun d'eux fut recueilli par la famille qui croyait avoir des raisons de s'y intéresser, les duchesses de Huescar et de Benavente, le duc de Arcos et le comte de Miranda.

Deux ans plus tard, le 25 août 1764, la marquise de Mora, accouchant pour la seconde fois, donnait à son époux un fils, qui reçut le baptême dans l'église de San Gil, sous le nom de Luis Gonzaga. Les cloches tintaient encore pour la joyeuse cérémonie, quand, épuisée par l'effort de ses couches, la mère succomba subitement et sans maladie apparente, sans faire plus de bruit dans la mort qu'elle n'en avait fait dans la vie. Elle fut peu regrettée ; l'oubli se fit vite sur son nom. L'enfant fut recueilli par son aïeule, la comtesse d'Aranda, qui se chargea des soins du premier âge ; et le marquis de Mora, muni d'un congé régulier, partit aussitôt pour Paris rejoindre sa famille. Veuf et père à vingt ans, il semblait que ces événements eussent glissé sur son âme sans l'émouvoir par une forte secousse ; et les beaux esprits de Madrid lui appliquaient la chanson populaire :

Le dimanche, je la vis à la messe.

Le lundi, je lui envoyai un message, Le mardi, je l'épousai.

Le mercredi, je la battis.

Le jeudi, elle se mit au lit.

Le vendredi, elle fut administrée.

Le samedi, elle mourut.

Et le dimanche, je l'enterrai ; Si bien qu'on une semaine je fus garçon, marié et veuf.

Au: derniers jours du mois d'octobre, Mora débarquait à Paris, où l'attendaient les siens. L'ambassadeur d'Espagne occupait alors le vieil hôtel Soyecoiurf , rue de l'Université ; il installa son fils dans l'appartement du second, où il logeait déjà deux de ses secrétaires. Fernando

28o JULIE DE LESPINASSE

Magallon^ et le duc de Villa-Hermosa, l'ex-rival de Mora dans les bonnes grâces de Mariquita Ladvenant. L'un et l'autre fort répandus dans la société parisienne, ils se firent les initiateurs de leur jeune compagnon, l'introduisirent dans les salons où ils possédaient leurs entrées. Entre les trois compatriotes s'établit rapidement un lien d'étroite intimité.

Magallon, de nos jours, n'est guère connu que grâce aux lettres de l'abbé Galiani, qui l'appréciait et qui l'aimait beaucoup. C'était, autant qu'il y paraît, un homme de quelque esprit, un peu léger, passablement viveur ^, d'ailleurs serviable et de bonne compagnie. Il fréquentait assidûment les cercles encyclopédiques, où ses saillies bouffonnes égayaient les graves entretiens. Quant à don Juan Pablo, duc de Villa-Hermosa, c'était un plus sérieux et plus important personnage. Riche et de grande naissance, il faisait figure à Paris aussi bien qu'à Madrid. Son biographe * le représente comme « un homme doué d'une robuste constitution, d'une virile élégance, d'un caractère énergique et d'une intelligence ouverte &. Versé dans les littératures espagnole et française, il se piquait d'écrire dans les deux langues ; la traduction qu'il fit d'un des ouvrages de Baltazar Gracian * fut recommandée par Voltaire aux suffrages de l'Académie et accueillie par des

1 Le chevalier Fernando Magallon avait le titre de chargé d'affaires d'Espagne. Il résida longtemps en France et retourna plus tard en Espagne, où il mourut conseiller du roi.

2 4 Mora, écrit à propos de Magallon l'abbé Galiani, a besoin d'un Mentor, et où en trouverait-il un plus complaisant et plus corrompu ? »

3 Retratos de Antano, par le P. Coloma. * El Criticori; l'Épilogueur.

applaudissements ; car philosophes et gens de lettres se faisaient gloire d'un tel confrère et payaient d'éloges emphatiques son adhésion à leurs doctrines.

Le patronage de ces deux diplomates aida sans doute les premiers débuts de Mora ; mais la situation de sa famille aurait suffi pour lui gagner les faveurs du monde parisien. Depuis la conclusion du Pacte de famille, l'ambassadeur d'Espagne était fort en honneur à la cour du Roi très chrétien. Tandis que, pour les membres du corps diplomatique, les mardis seuls étaient consacrés aux audiences, les portes du palais s'ouvraient toujours à deux battants pour le comte de Fuentès. Louis XV lui réservait un logement à Versailles, comme dans ses autres résidences. Toute la famille royale le traitait sur un pied d'amicale familiarité ; la Reine et Mesdames, filles du Roi, se faisaient expédier chaque jour, de la cuisine de l'ambassade, certains plats espagnols dont elles étaient friandes ; et l'on assure qu'un soir, où le comte négligea de paraître au souper, Louis XV envoya sur-lechamp prendre de ses nouvelles et « le gronda fort ^, le lendemain, de l'inquiétude dont il avait été la cause. « On ne saurait dire combien Fuentès est estimé à Paris, écrit dans son journal le duc de Villa-Hermosa. La Reine dit qu'elle ne veut pas entendre parler de son départ, désirant le garder toujours auprès d'elle. Le Roi ne peut s'en passer... C'est un homme qui peut faire tout ce qu'il veut, car, de lui, on ne prend jamais rien en mauvaise part. » La plupart des femmes de la Cour, conquises par ses prévenances et par sa galanterie, recherchaient ses hommages ; tandis

que TEncyclopédie découvrait dans Tambassadeur « un des hommes les plus éclairés de son temps et de son pays ».

La comtesse de Fuentès contribuait, pour sa part, à soutenir habilement cette popularité. Atteinte déjà du mal qui devait un jour l'emporter, elle cachait ses souffrances avec cette espèce d'héroïsme qu'inspire à certaines femmes la passion des plaisirs et des succès mondains. Éclectique dans ses relations, elle accueillait avec la même bonne grâce gens de lettres et grands seigneurs, et l'on cite d'elle un trait qui a fait quelque honneur à son goût : quand Rivarol adolescent, sans nom, sans amis, sans argent, n'ayant pour tout bagage que sa verve brillante, vint chercher fortune à Paris, la comtesse de Fuentès fut, dit-on, la première à reconnaître son esprit, à pronostiquer son talent ; elle le prit sous sa protection, célébra partout son mérite, le présenta dans les salons, que, pendant tant d'années, cet incomparable causeur allait retenir sous son charme.

Tout concourait, par conséquent, à frayer les voies à Mora dans cette société bigarrée, pleine de contradictions et de contrastes surprenants, où la morale la plus facile s'alliait aux idées généreuses et la frivolité des mots au sérieux des idées, et dont l'éclat factice éblouissait l'Europe. Il y fut promptement à la mode ; Versailles d'abord, Paris ensuite, retentirent bientôt de son nom. Il est vrai que, si l'on en juge d'après les nombreux billets doux que l'on conserve encore dans les archives de sa famille, ses succès, au début, furent surtout ceux qui convenaient à son âge. Pour distraire ce veuvage précoce, affluèrent de toutes parts les

plus dévouées consolatrices ; leurs soins ne furent pas repoussés ; et l'on put croire, un temps, qu'enivré par tant de conquêtes, Mora se contenterait de ces fragiles lauriers. Mais cette phase dura peu ; le trop facile métier de séducteur convenait mal à cette âme foncièrement chaleureuse, toute bouillonnante de sève, éprise des plus nobles chimères. Il ressentit promptement l'ennui profond de ce qu'on appelle les plaisirs ; les fêtes galantes et les amourettes de passage le lassèrent jusqu'à l'écœurement. Dès cette phase de son existence, et malgré son extrême jeunesse, les causeries littéraires, les discussions philosophiques, l'étude des grands problèmes qui commençaient alors d'agiter les esprits, eurent pour lui plus d'attrait que les dissipations du monde.

On trouve une preuve de ces dispositions dans ces lignes qu'à cette époque il adressait à Condorcet, pour le remercier de l'envoi d'un de ses manuscrits : « Ce que vous dites sur le sort de l'humanité est malheureusement si vrai, qu'on ne saurait trop estimer et l'ouvrage et l'auteur qui en défend les droits opprimés. Mais il faut bien le cacher de la vue perçante des ennemis de la vérité ! Comptez donc sur mon profond secret. Si tout le monde abhorrait comme moi les tyrans et les persécuteurs, on ne serait pas obligé d'en garder de cette espèce, et nous jouirions tous du bien inestimable de la liberté. Mais les hommes ne sont pas faits pour le bonheur ; leurs sottises et leurs foHes les attachent à la chaîne de l'esclavage \ » Devinerait-on à ce langage un homme de vingtdeux ans, coqueluche des salons élégants ? Et

^ Appendice aux Lettres inédites de mademoiselle de Lespinasse^ publiées par M. Charles Henry, et Retratos de Antano. Passim.

peut-on s'étonner qu'on ait rapidement distingué, dans les cercles philosophiques, cet étranger, d'apparence juvénile, qui, s'exprimant dans notre langue avec une correction parfaite, apportait dans les controverses une éloquence chaude et contenue, tant d'enthousiasme avec tant de mesure, l'assurance de la conviction tempérée par la modestie ?

C'est bien, en effet, sous ces traits que dépeignent Mora ceux qui le virent à cette époque, et, ce qui nous intéresse davantage, c'est tel qu'il apparut à mademoiselle de Lespinasse le jour où le hasard les mit tous deux en présence. Fréquentant dans les mêmes milieux, ayant mainte relation commune, cette rencontre d'ailleurs était inévitable, et le seul sujet d'étonnement est qu'elle se soit produite si tard. Depuis deux ans déjà, l'héritier du comte de Fuentès était l'hôte de Paris, quand il connut celle que la destinée avait marquée pour transformer sa vie. Une lettre de Julie fixe la date de l'événement au dernier mois de l'année 1766 : « Je veux vous parler, écrit-elle ^ de ce qui m'affecte en ce moment, d'une nouvelle connaissance dont j'ai la tête pleine, et dont je vous dirais que j'ai le cœur plein, si vous ne me niiez pas d'en avoir un. ?> Le portrait que, dans cette même lettre, elle trace du jeune Espagnol démontre l'impression profonde laissée par leurs premières causeries : « Une figure pleine de bonté et d'agrément, et qui inspire la confiance et l'amitié... un caractère doux et

1 Lettre du 19 décembre 1766, publiée par M. Isambert d'après les papiers de Hénault. Passim. — La lettre paraît adressée au baron d'Holbach.

fiant, sans être fade, une douce chalem* sans emportement, un esprit ferme, juste, rempli de traits et de lumières ; un cœm:, ah ! quel cœur !... Tous ses premiers mouvements sont l'expression de la vertu, tous ses discours la respirent, et toutes ses actions en sont le modèle. & Longtemps, sur ce mode l3n:ique, elle donne cours à son enthousiasme vantant tantôt la modestie et Toubli de soi-même, tantôt le naturel, la loyauté et la sincérité de celui qui;, du premier coup, semble l'avoir si bien conquise : « On voit toujours jusqu'au fond de son âme ; et il estime assez les gens qu'il aime, ou du moins il les aime assez, pour croire que l'art qu'il pourrait employer est au-dessous d'eux et de lui. En un mot, cet homme rempUt l'idée que j'ai de la perfection ! »

Nous prenons ici sur le fait l'imagination romanesque, nourrie de rêves et de chimères. L'être idéal, l'impossible héros entrevu dans le vague des songes, a revêtu soudain un corps et une forme concrète. Nul défaut, nidle faiblesse n'en dépare la suprême beauté. Il est celui que, depuis sa jeimesse, elle appelle de ses vœux secrets ; et si, sur cette image, sa tête seule a d'abord pris feu, son cœur, bien qu'elle s'en défende, ne tarde guère à s'embraser de même : « Ah ! si vous saviez combien cette âme honnête a touché la mienne I & Elle n'avoue pas cependant sa défaite, et la passion naissante se couvre encore du voile accoutumé en pareil cas : « Si ce n'était pas un homme, je vous en dirais davantage, car n'allez pas croire que cette amitié aille jusqu'à l'amour \ »

Quand Julie parle de la sorte, tout porte à

1 Lettre du 19 décembre 1766. Ibidem.

croire à sa bonne foi. Si, même pour une femme d'expérience, il est parfois malaisé, au début, de distinguer dans le fond de son cœur la clarté douce de l'amitié de la flamme ardente de l'amour, combien dut-il en être ainsi pour la créature à la fois passionnée et novice, dont les plus chastes sentiments se traduisaient par les expressions exaltées que, plus d'une fois, nous avons notées au passage ? Il est d'ailleurs à supposer que l'illusion eût été brève ; mais, dans cette phase initiale, le temps fit défaut à Julie pour voir clair dans son âme ; le roman, à peine ébauché, parut se clore dès le premier chapitre. La lettre où mademoiselle de Lespinasse fait à son confident le •récit de sa découverte est datée du 19 décembre : et c'est quinze jours plus tard que le jeune Espagnol reprenait le chemin de son pays natal.

Une vulgaire querelle de famille fut l'occasion de ce brusque départ. L'ardent désir de ses parents était qu'il refît sa vie sans délai par un second mariage ; or il s'offrait alors pour lui un excellent parti. Félicité d'Egmont Pignatelli, riche, belle, de haute naissance, cousine éloignée des Fuentès. Mais, malgré l'insistance des siens, Mora ne voulut rien entendre ; sa liberté lui semblait trop précieuse pour l'entraver d'un lien nouveau, si doré qu'il pût être. Ce fut la raison qu'il donna, et il n'y a guère apparence qu'il eût quelque autre arrièrepensée, ni que Julie entrât pour rien dans son obstinée résistance ^ S'il se plaisait dans son salon, s'il était digne d'apprécier le charme unique de sa

1 Félicité d'Egmont épousa deux ans plus tard, en 1768, le prince Luis Pignatelli, frère cadet de Mora, dont elle eut trois enfants, nés à Paris de 1770 à^778. {Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, du 28 février 1905.)

causerie, aucun symptôme, aucun témoignage ne révèle que son cœur ait été touché et que dès lors il ait subi l'attrait d'une âme si semblable à la sienne. Toujours est-il que son refus provoqua des scènes assez vives et rompit la paix familiale. Son congé, au surplus, était sur le point d'expirer, ses devoirs militaires le rappelaient à son régiment ; il ne fit nul effort pour avoir une prolongation. Au début de janvier 1767, le marquis de Mora s'arrachait de Paris et regagnait Madrid, où l'attendait un « accueil enthousiaste ».

Un curieux mouvement d'opinion se dessinait alors dans la société castillane. La fréquence croissante des voyages, la traduction en espagnol des œuvres les plus réputées de nos modernes philosophes, d'assez nombreuses alliances avec notre aristocratie, avaient, chez nos voisins, donné l'éveil à cet esprit nouveau qui entraînait l'élite de la nation française. Tout ce qui venait de Paris y jouissait d'un prestige étrange ; certains noms, comme ceux de Diderot, de J.-J. Rousseau, de Voltaire, excitaient la ferveur dévote de gens dont la plupart n'avaient ouvert aucun de leurs ouvrages ; une visite à Ferney — un « pèlerinage » comme on disait — assurait à bon compte un renom d'esprit distingué. Tel qui, de toute son existence, n'avait pratiqué que la chasse, la danse, le jeu, les corridas, se croyait apte à réformer les mœurs, les lois de sa patrie, se déclarait humanitaire, ennemi de la superstition, partisan convaincu de la diffusion des lumières. La « tolérance » était une mode, la « pensée libre » une élégance. Transformation sans doute toute d'apparence, à fleur de peau, qui, pour beaucoup, laissait intact

2ê8 JULIE DE LESPINASSE

le fonds héréditaire de croyances et de préjugés, mais où se trouve l'explication du prodigieux succès qui allait accueillir, à son retour de France, un jeune seigneur éloquent et instruit, qu'on disait avoir fait fureur dans les salons de l'Encyclopédie. Le fait est qu'il n'est presque aucun de ses compatriotes qui ne le crût appelé aux plus hautes destinées et n'attendît du marquis de Mora le relèvement et la rénovation future du royaume de Castille. Le « miracle de son pays », ou « le plus grand des grands d'Espagne », ce sont les expressions courantes dont on use en parlant de lui. Quelques années plus tard, lors de sa fin prématurée, il fut permis de mesurer aux regrets qu'il laissa les espérances qu'il emportait avec soi dans la tombe. « Tout est destinée dans ce monde, écrira l'abbé Galiani, et l'Espagne n'était pas digne d'avoir un M. de Mora. Peut-être cela dérangeait-il l'ordre entier de la chute des monarchies ! » Et quelques jours plus tard : « Il y a des vies qui tiennent à la destinée des empires. Ce que nous voyons à présent n'est qu'une fausse lueur de polissement, mais l'Espagne ne sera pas la France. S'il était dans l'ordre étemel qu'elle le devînt, Mora ne serait pas mort ^ » Il nous est difficile d'apprécier aujourd'hui les raisons de cet enthousiasme ; les éléments nous font défaut. Des rares manuscrits de Mora, de sa vaste correspondance, il ne subsiste à peu près rien ; à part quelques lettres intimes, tout a été impitoyablement et systématiquement détruit. Mais sur la séduction qu'exerçait sa parole, sur l'ascendant que subissaient tous ceux qui approchaient de lui, l'avis est unanime et les affirmations

1 Lettres des 14 juin et 8 juillet 1774. Éd. Perey et Maugras.

abondent : Espagnols, Français, Italiens, il n'est pas un de ses contemporains qui ne proclame son charme et ne s'incline devant sa supériorité. Quelque part que l'on fasse à l'esprit de parti, aux exagérations et à l'emphase du temps, on ne peut récuser cet ensemble de témoignages et dénier une réelle valeur à celui qui en est l'objet.

Si grand que fût son succès à Madrid, il consolait d'ailleurs imparfaitement Mora des plaisirs supérieurs du séjour de Paris. Un vague ennui le rongeait sourdement ; il fait plus d'une fois allusion, dans les billets que l'on conserve, à la « mélancolie » et à r « invincible tristesse », dont il ne peut se défendre, dit-il, depuis l'époque de son retour. Pour se distraire et secouer sa torpeur, il appelle la littérature à son aide. Ce fut à cette époque qu'il composa de légers opuscules, dont les titres seulement sont venus jusqu'à nous ; une élégie en vers sur la mort toute récente de Mariquita Lad venant, un poème héroï-comique sur l'aventure galante d'un de ses familiers, qu'on nommait l'abbé Casalbon. Une singulière figure, pour le dire en passant, que ce dernier personnage, ex-jésuite défroqué, humaniste érudit, écrivain élégant, au reste toujours affamé, parasite effronté des grands seigneurs de Madrid, payant un dîner d'un sonnet, vendant sa plume au plus offrant, et toujours prêt à soutenir sur commande, dans les disputes politiques ou privées, avec la même chaude éloquence, la cause du plus puissant et du plus riche enchérisseur. Mora, pour sa part, remploya à traduire dans sa langue natale ou, pour mieux dire, à adapter l'un de ces romans de Richardson qui arrachaient alors des larmes à tous les beaux yeux de Paris. C'était, nous le savons,

oço JULIE DE LESPINASSE

l'auteur préféré entre tous de mademoiselle de Lespinasse, et sans doute faut-il voir im ressouvenir de ses entretiens avec elle dans l'ardeur de Mora à faire goûter Sir Charles Grandison de ses compatriotes ^

Parmi les salons de Madrid, l'un des plus à la mode était celui d'Olavide ^ l'ancien intendant de Séville, littérateur de marque et vcltairien de profession. Fort riche et recevant avec magnificence, il avait fait adjoindre à son hôtel une ravissante salle de spectacle, où la fine fleur de la noblesse jouait des pièces de Voltaire, traduites en espagnol par le maître de la maison. Mora était intim.e dans cette demeure, et le plus assidu, comme, le plus admiré, aux réunions littéraires qui s*y tenaient chaque semaine, à jour fixe. Il consentait même, quelquefois, à monter sur la scène et à jouer le? rôles d'amoureux. Celle qui habituellement lui donnait la réplique était l'étoile de ce petit théâtre, dofia Mariana de Silva, duchesse veuve de Huescar *, surnommée l'Académicienne à cause de ses talents dans les diverses branches de l'art et d la littérature. « La duchesse de Huescar, lit-o] dans une notice qui lui est consacrée, écrivait parfaitement des deux mains, faisait des vers excellents, et traduisait du français des tragédies et maints autres ouvrages. j> Elle excellait encore dans le dessin et la peinture ; certains de ses tableaux

1 Lettres de Casalbon au duc de Villa-Hermosa. Retratos de Antano. Passim.

2 Don Pablo Olavide, né à Lima en 1725, mort en 1803 après avoir été reclus huit ans dans un couvent par ordre de l'Inquisition.

8 Née à Madrid, le 14 octobre 1740, de don Pedro de Silva, marquis de Santa-Cruz, et de Maria Cayetana de Sotomayor, marquise d'Arcicolar.

Si

exposés à Madrid eurent un si vif succès, qu'elle fut nommée présidente honoraire de la Royale Société de peinture, a A tous ces dons acquis, elle joignait ceux de la beauté, de la grâce, et de la douce conversation. »

Ainsi qu'il était à prévoir, la familiarité des planches provoqua rapidement une autre intimité. « A force de se dire sur la scène qu'ils s'aimaient, ils commencèrent par le croire, et ils finirent par le réahser. » Il semble, à dire le vrai, que, du côté du marquis de Mora, l'impression fut légère, et surtout fugitive. La duchesse, au contraire, s'enflamma pour de bon ; elle congédia la troupe de prétendants qui papillonnait autour d'elle et fit si peu mystère du sentiment qui l'entraînait que tout Madrid, bientôt, ne parla d'autre chose. Le bruit en vint jusqu'à Paris, et les Fuentès prirent inquiétude, redoutant que l'affaire n'allât jusqu'au mariage ; car la duchesse, de quatre années plus âgée que Mora, n'apportait d'autre dot que ses talents et sa beauté ^ Ils résolurent de rompre cette Haison ; par leur crédit, le régiment que commandait Mora fut expédié en Catalogne ; et le jeune colonel suivit le régiment, sans objection, sans résistance, avec une résignation exemplaire. C'est qu'il roulait dans sa tête un projet auquel il tenait plus qu'à une amourette de rencontre : obtenir un congé nouveau, retourner à Paris, retrouver les milieux où il se sentait vraiment vivre. Il faisait, dans ce but, démarches sur démarches, sans réussir à fléchir la rigueur du vieux ministre de la guerre,

1 Les revenus dont elle jouissait devaient passer à sa fille d^s qu'elle serait majeure. Cette fille, dcfia Maria Cayetana, devint la fameuse duchesse d'Albe, qui fit tant parler d'elle à la cour de Charles IV.

l'impitoyable Grégorio Munian, quand une catastrophe imprévue fit cesser toutes les résistances. Le 5 juillet 1767, succombait à Madrid, chez son aïeule la comtesse d'Aranda, le fils imique du marquis de Mora, à l'âge de trois ans à peine, emporté brusquement par la petite vérole.

Quel fut l'effet d'un coup aussi cruel sur une nature sensible, les lettres que Mora adresse à cette époque à son meilleur ami, le duc de Villa-Hermosa, nous permettent de l'imaginer. Il n'a plus qu'une pensée, se réfugier auprès des siens, réchauffer à leur affection son cœur malade et noyé d'amertume. La permission de se rendre à Paris est maintenant octroyée par l'autorité militaire ; mais de graves affaires d'intérêt, des démêlés avec la famille d'Aranda, retardent le départ ; et Mora passe successivement du plus complet découragement à la plus fiévreuse impatience ; « Tu dois savoir, écrit-il à Villa-Hermosa, les raisons qui, pour l'instant, entravent mon voyage et me priveront peut-être du seul bonheur que je puisse éprouver après cette période de tristesses... Tout se ligue contre moi, et il ne manquait plus que de me voir enlever la consolation d'embrasser parents, frère, amis, enfin tout ce que j'aime le plus au monde ! Cela m'aiderait tellement à calmer la doulem:, à secouer la mélancolie qui m'accablent. Je t'assure que j'ai traversé des jours bien cruels. Combien tu m'as manqué ! Et de quelle consolation m'eût été ta compagnie dans mes peines 1 >

NuUe allusion, dans cette correspondance, au regret de quitter la duchesse de Huescar, qui, navrée de cet abandon et presque malade de chagrin.

exhalait sa tristesse en élégies, en séguedilles ^, en strophes harmonieuses. Hâtons-nous toutefois d'ajouter qu'elle ne fut pas inconsolable et qu'elle rappela promptement les galants d'autrefois. Bien mieux encore : sept ans plus tard, treize mois après la mort de la comtesse de Fuentès, elle succédait à la défunte et devenait la femme de celui qui jadis se refusait à l'avoir pour belle-fille. Un tel dénouement nous dispense de nous apitoyer sur ses déceptions amoureuses.

1 < Elle a été saignée deux fois, lit-on dans une lettre de Casalbon, mais cet ingrat de Mora a imprimé en elle de telles idées que rien ne la divertit. Elle fait seulement des seguedillas sur l'absence et l'inconstance, et elle dit que Dioclétien ignorait sans doute ce genre de supplice, car il n'aurait pas eu besoin d'en inventer d'autres. >

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