‹ Julie de LespinasseChapitre 24 sur 38 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Changement opéré dans l'âme de Mora. — Sa mauvaise santé, son découragement. — Dispositions analogues de mademoiselle de Lespinasse, — Passion violente qui jaillit soudainement entre eux. — Enivrement réciproque dans cette première période. — ■ Voyage de Mora à Femey. — D'Alembert lui donne des lettres de recommandation. — Réception chaleureuse de Voltaire. — Nouveau séjour à Paris et reprise de l'idylle. — Caractère platonique de cette liaison. — Projet de mariage entre Julie et Mora.

— Ce dernier est rappelé en Espagne par son métier militaire. — Il donne sa démission, mais tombe gravement malade et est envoyé se soigner à Valence. — Anxiété folle de mademoiselle de Lespinasse. — Chagrin, par contrecoup, qu'éprouve d'Alembert ; son voyage de deux mois.

— Brusque retour de Mora à Paris. — Recrudescence de passion. — Rechute de Mora. — Son père exige qu'il quitte la France. — Douloureuse séparation des deux amoureux.

Le mois d'octobre approchait de son terme, lorsque, toutes choses réglées et toutes difficultés levées, le marquis de Mora se réinstalla de nouveau dans l'hôtel de la rue de l'Université, où il reprit le même logement qu'il occupait naguère. Vingt mois seulement avaient coulé depuis qu'il en était parti, mais quel changement, dans un espace si court, s'était opéré dans son âme ! Du jeune homme joyeux, « pétulant », débordant de sève et de vie, curieux de toutes les nouveautés, tel qu'il était enfin à son premier séjour, il ne restait qu'une vague et lointaine apparence. Plus que le temps, la souffrance avait fait son œuvre, peut-être aussi l'obscure

atteinte du mal dont il portait en soi le germe héréditaire. Ses lettres de cette époque le montrent abattu, las et désenchanté, doutant de tout et de soi-même. «Tout cela n'a pas de remède, dit-il ^ après avoir fait le tableau de sa situation morale, et s'étendre sur de si douloureux sujets ne sert qu'à faire revivre la douleur. Je suis né malheureux, et je n'ai qu'à subir mon sort. Puissé-je N avoir la consolation que les miens soient toujours heureux ! De leur bonheur dépendra tout le mien... Ami, reprend-il plus loin, je suis jeune, mais personne, si âgé qu'il soit, n'a subi de plus dures et plus nombreuses expériences du monde que moi. Je crois que je le connais, et je sais que je le méprise. » Le scepticisme et l'ironie se joignent à cette amertume : a Notre Jorge ^, écrit-il, n'oublie pas de s'amuser à Madrid. Il fait bien, car, en fin de compte, n'est-ce pas ce qui importe le plus en ce monde ? »

Que sa mauvaise santé fût l'effet ou la cause de cette mélancolie, il est sûr que, dès ce moment, elle inspirait des inquiétudes. Dans les lettres des siens il est souvent question de sa physionomie défaite et de sa maigreur décharnée. Lui-même, un mois après son arrivée, dans un billet à Villa-Hermosa * : « Une heure après que tu fus sorti de chez moi, lui dit-il, je fus pris de vertiges, puis d'une forte fièvre qui me dura toute la nuit. J'en suis resté moulu, à demi mort. » Ces accidents, bientôt suivis d'hémorragies, se renouvellent dès lors avec ime fréquence alarmante.

1 Lettres au duc de Villa-Hermosa.

2 Don Jorge Azlor Aragon, frère cadet du duc de Villa- Hermosa.

8 Lettre du 23 novembre 1767.

Entre l'état d'esprit qu'indiquent ces courts fragments et la crise que traverse, en ce même temps, Julie de Lespinasse, l'analogie est saisissante. Même lassitude de tout, même dégoût de la yie, même sentiment de Va quoi bon ? avec la volonté avouée de s'étourdir par le fracas du monde, et la secrète frayeur de n'y pas réussir. Lisons ces lignes qu'elle adresse à un ami dont le nom demeure inconnu ^ : « Quand j'étais jeune, je me livrais à esprit perdu à toute ma sensibilité. J'en ai pensé perdre la vie ; il m'en a coûté la santé. Je suis venue à une situation plus douce, à une disposition plus calme ; et j'ai vu que la vie pouvait n'être pas insupportable, qu'il fallait s'étourdir, s'amuser, si l'on pouvait, et ne s'attacher fortement à rien. Voilà, mon cher baron, le secret de ma vie, et voilà ce que vous appelez un cœur dissipé. De bonne foi, croyez-vous qu'il ne fût fait que pour la dissipation ? Croyez-vous que, quoique ma raison m'ait prescrit ce plan de conduite, mon âme s'y soumette toujours ?... Oh ! si vous saviez ce qu'il m'en a coûté vous ne douteriez pas que les lettres d'Héloïse m'aient affectée jusqu'à me faire mal ! D

Cette sincère confession nous livre la clé de son cœur, et l'on y lit ouvertement l'angoisse et le trouble d'une âme qui, pour donner le change à ses désirs, à ses aspirations intimes, a fiévreusement cherché tout ce que peuvent donner d'aliment à l'esprit les conversations de salons, les occupations Uttéraires, l'activité mondaine, et qui, ayant épuisé la saveur de ces joies limitées, arrivée à la fin et au dégoût des choses, découvre en soi un appétit d'aimer, de se donner, de se sacrifier,

1 Peut-être d'Holbach. Lettre du 3 janvier 1768. Papiers du président Hénault. Passim.

de souffrir. En vain s'efforce- t-elle à jouir encore de ce qui est à portée de sa main, à se contenter, comme le sage, des médiocres plaisirs et des petits bonheurs, sa nature violente s'insurge contre sa raison et rejette avec des nausées cette nourriture insuffisante. Pour satisfaire à sa soif d'idéal, elle n'a pas, comme en d'autres temps, les doux élans de la piété et les ravissements de la Foi. Sur ce point, elle est de son siècle : l'agenouillement au pied des autels n'apporte pas de réconfort à la défaillance de son être, et la prière ne réchauffe pas la glaciale atmosphère dont elle est comme enveloppée. Un seul remède, sent-elle confusément, pourrait la guérir de son mal, l'amour, tel qu'il lui apparaît dans les pages qu'elle dévore, l'amour avec ses transports impétueux, ses ivresses, ses folies, l'amour qui, pour les femmes de son espèce, est toute la religion aussi bien que toute la morale, et dont elle parlera bientôt avec le même accent qu'un dévot célébrant l'objet exclusif de son culte : « Ah ! que cet amour est grand ! Qu'il est sublime ! Je l'honore et je le respecte comme la vertu ^ ! »

Entre deux êtres si pareils, si bien préparés à s'entendre, un commerce suivi ne pouvait guère rester paisible et purement amical, et tout donne à penser qu'il n'en fut pas longtemps ainsi. Il semble néanmoins que la première heure du revoir n'ait pas trouvé leurs cœurs exactement à Tunisson. Peu avant de quitter Madrid, Mora, sur une phrase de Villa-Hermosa au sujet des belles dames qui l'attendent à Paris : « Je ne sais quelles peuvent être celles qui désirent tellement mon retour, réplique-t-il d'un ton détaché. Je ne pensais devoir

' Lettre du 14 janvier 1774 au comte de Crillon. Lettres inédites, publiées par M. Charles Henry.

de reconnaissance à aucune. Ne crois pas qu'auprès d'aucune d'elle ta présence me puisse être importune. » Tout au contraire, Julie, chaque fois qu'elle évoque le passé, a coutume de dater du premier séjour de Mora l'enivrement, la transformation de son âme : « Il y a huit ans que je me suis retirée du monde, écrit-elle le 9 octobre 1774. Du moment que j'ai aimé, j 'aurais eu du dégoût pour les succès \j> En 1772, à l'heure de leur séparation dernière : « Six ans du plaisir et du bonheur du ciel * doivent faire trouver l'existence un assez grand bien pour en rendre grâce aux Dieux, même au comble du malheur. » Faut-il conclure de là qu'elle aima, pour sa part, deux ans avant d'être payée de retour ? Ou, ce qui paraît plus probable, son ardente imagination, par un mirage rétrospectif, n'a-t-elle point décoré du grand nom de passion ce qui n'était encore qu'attrait vague et tendre souvenir ?

Quoi qu'il en soit, après qu'ils se furent retrouvés, la flamme jaillit avec une intensité dévorante. Leurs âmes se reconnurent et volèrent l'ime vers l'autre ; dans la nature entière, rien n'exista poiueux qu'eux-mêmes ; tout ce qui les séparait disparut à leurs yeux ; ce fut à peine s'ils s'aperçurent de la grande différence des âges ^. « Quand je lui parlais de la distance immense que la nature avait mise entre nous, j'affligeais son cœur, et bientôt il me persuadait que tout était égal entre nous, puisque je l'aimais... Il voyait mon âme, la passion qui la remplissait, et rejetait bien loin les

1 Lettre à Guibert. Éd. Asse.

3 Ce passage et le précédent fixent, comme on voit, à l'année 1766 le début de la liaison avec le marquis de Mora.

3 Mora avait alors vingt-quatre ans et mademoiselle de Lespinasse trente-six.

jouissances de l'amour-propre. » Pour cet homme de vingt-quatre ans, dont tant de femmes plus jeunes et plus belles que Julie auraient pu tenter le désir, il sembla que l'amour de cette créature frémissante fût l'aurore d'une vie inconnue, la révélation d'un mystère. Tout ce qui l'occupait jadis, problèmes philosophiques, gloire littéraire, ambition politique, tout cessa de l'intéresser, pour laisser place au sentiment violent, exclusif, qui avait envahi son être. « Ah ! s'écriera Julie à ce souvenir, qui a jamais senti mieux que moi tout le prix de la vie ! Combien j'ai été aimée ! Une âme de feu, pleine d'énergie, qui avait tout jugé, tout apprécié, et qui, revenue et dégoûtée de tout, s'était abandonnée au besoin et au plaisir d'aimer... Vcilà comme j'étais aimée ! » Nulle exagération dans ce langage ; c'est un point sur lequel tous les témoignages sont d'accord. Le sceptique Marmontel lui-même se sert, pour peindre ce spectacle, d'expressions passionnées : « Nous le vîmes plus d'une fois, dit-il, en adoration devant elle. »

Ainsi en est-il de Mora ; mais comment exprimer la révolution qui s'opère chez mademoiselle de Lespinasse, et qui la transfigure au point qu'ellemême ne se reconnaît plus ? Pour la première fois, dirait -on, elle découvre sa vraie nature et prend conscience d'elle-même. Le passé s'évanouit ; une jeunesse nouvelle refleurit ; le monde lui apparaît sous des couleurs qu'elle n'avait jamais vues. Les Mémoires, aujourd'hui perdus, qu'elle avait commencé d'écrire ne s'ouvraient qu'à l'époque de sa liaison avec Mora, << comme si sa vie n'eût daté à ses yeux que du moment où elle l'avait connu ^ ».

1 Éloge d^Éliza. Passim.

Dans ce milieu factice des salons parisiens, où la plupart des femmes, comme elle dit joliment, se contentent d'être « préférées & et n'ont nul besoin d'être « aimées », l'ouragan de passion qui s'est abattu sur son âme la dépouille, pour ainsi parler, de tous vêtements d'emprunt, arrache l'apprêt et le convenu auxquels, malgré sa sincérité naturelle, elle n'a pu jusqu'alors échapper d'une façon complète, met à nu son cœur palpitant, brûlé d'ardeurs, déchiré de désirs, dévoile enfin l'éternel fond d'humanité qui reparaît toujours à l'instant des grandes crises. Dès la première heure où elle aime, elle est déjà la femme qui écrira plus tard à M. de Guibert : « J'ai pour vous un sentiment qui est le principe et qui a les effets de toutes les vertus : indulgence, bonté, générosité, confiance, abandon, abnégation de tout intérêt personnel. Oui, je suis tout cela quand je crois que vous m'aimez. Mais un doute renverse mon âme, et me rend folle. » Elle n'existe plus désormais que pour celui qui l'a conquise, et elle ne jouit de rien que par rapport à lui. Peut-être est-ce à Mora plus encore qu'à son successeur que s'applique avec vérité cette phrase charmante qui éclôt un jour sous sa plume : «Il me semble que vous avez des droits sur tous les mouvements et tous les sentiments de mon âme. Je vous dois compte de toutes mes pensées, et je ne crois m'en assurer la propriété qu'en vous les communiquant. »

Cet enivrement réciproque dura l'hiver et le printemps de 1768. Leur tendresse commençante eut l'éclat doux et pur de l'aube d'une belle journée ; aucun nuage, si léger fût-il, n'en troubla la radieuse splendeur. Biefi des années après, en s&

rappelant cette saison de sa vie, Julie la proclamera la plus délicieusement, heureuse qu'elle eût jamais goûtée. Mais, si cette période initiale eut tout le charme d'une idylle, elle en eut aussi l'habituelle brièveté. Le congé de Mora expirait à la fin de mai ; de plus, il s'était engagé envers l'inséparable Villa-Hermosa à faire de conserve avec lui, avant de rentrer en Espagne, le voyage de Femey, pèlerinage de rigueur pour tous les sectateurs de la doctrine nouvelle. Comment Julie aurait-elle pu, sans renier ses principes, détourner son ami de remplir ce « devoir » ? Loin de s'opposer au projet, elle ne s'occupa au contraire qu'à le faciliter ; et, avec l'inconsciente cruauté des femmes violemment éprises, ce fut d'Alembert qu'elle chargea de recommander à Voltaire le futur visiteur, de faire valoir ses droits à l'attention du maître.

Le philosophe s'y prêta de bonne grâce ; il montra même de l'empressement. C'est, à la vérité, un spectacle affligeant, touchant et comique à la fois — nous aurons trop souvent l'occasion de le constater — que le rôle joué par d'Alembert dans les affaires de cœur de celle dont il est si vivement épris. A tenir auprès d'elle l'emploi d'un époux honoraire, il en a, du même coup, pris la candeur classique, l'aveuglement traditionnel. Jamais il ne soupçonne rien ; sa robuste confiance résiste à l'évidence, aux clartés qui lui crèvent Jes yeux. La fixité de son propre cœur, son inébranlable constance, son inlassable dévouement, lui sont un sûr garant de la fidélité de sa compagne d'existence. Une longue ^tude de la philosophie ne lui a pas appris que l'amour ne s'achète point par des services, qu'on ne lie pas un cœur par la reconnaissance, et qu'en

3iO» JULIE DE LESPINASSE

matière de sentiments il n'est d'autres devoirs que ceux qu'on se crée à soi-même. Aussi n'imaginerat-il point qu'aucun nouveau venu le puisse déposséder d'une place qui lui est si bien due et, quand tout dénonce la passion, il ne voit que la sympathie, l'engouement éphémère et l'inoffensive amitié ^

Il partage, d'ailleurs, de bonne foi, l'admiration dont tout son entourage honore le gendre du comte d'Aranda, et le billet qu'il adresse à Voltaire, à l'instigation de Julie, respire un enthousiasme convaincu : «Mon cher '^ et ancien ami, j'ai une grâce à vous demander, que je souhaite fort que vous ne me refusiez pas... Il y a ici un jeune Espagnol de grande naissance et du plus grand mérite, fils de l'ambassadeur à la cour de France, et gendre du comte d'Aranda, qui a chassé les Jésuites d'Espagne. Vous voyez déjà que ce jeune seigneur est bien apparenté, mais c'est là son moindre mérite. J'ai vu peu d'étrangers de son âge qui aient l'esprit plus juste, plus net, plus cultivé et plus éclairé. Soyez sûr que, tout jeune, tout grand seigneur et tout Espagnol qu'il est, je n'exagère nullement. Il est près de retourner en Espagne, et il est simple que, pensant comme il fait, il désire de vous voir et de causer avec vous... Je puis vous répondre que, quand vous l'aurez vu, vous me remercierez de vous l'avoir fait connaître... Oh ! qu'un jeune étranger comme celui-là fait de honte à nos freluquets welches I »

i II est curieux de remarquer que, dans le portrait que d'Alerabert trace de mademoiselle de Lespinasse en I77i, le principal tort qu'il lui trouve est la froideur de sa nature : « Les défauts que j'ai à vous reprocher prouvent peut-être — je ne vous dis cela qu'à l'oreille — qu'il n'y a guère de passion chez vous. »

2 Lettre du 5 avril 1768. Correspondance générale de Voltaire.

La réponse de Voltaire fut telle qu'on peut l'imaginer. L'hommage d'un grand d'Espagne, du gendre d'un premier ministre, n'était pas chose si commune à Femey, qu'elle ne dût chatouiller l'orgueil du a patriarche ». Le marquis de Mora était donc assuré du plus gracieux accueil, quand, le 26 avril, accompagné du duc de Villa-Hermosa, il s'arracha des délices de Paris pour prendre la route de Genève. Ses adieux à Julie furent tristes, mais non déchirants : chacun d'eux se savait aimé, chacun gardait par devers soi la promesse d'une absolue fidélité ; et la séparation — chacun d'eux en avait la complète assurance — serait suivie d'une réunion prochaine, fallût-il pour cela que le jeune colonel fît abandon de sa carrière? Mora paraît, dès ce moment, avoir pris sur ce dernier point des engagements formels.

Les voyageurs, quarante-huit heures plus tard, débarquaient à Femey, porteurs d'une seconde lettre du zélé d'Alembert, plus élogieuse encore que la première : « M. le marquis de Mora ^ veut bien se charger de vous remettre cette lettre, dont il n'aura pas besoin quand vous aurez causé un quart d'heure avec lui. Vous trouverez en lui un esprit, un cœur selon le vôtre, juste, net, sensible, éclairé et cultivé, sans pédanterie et sans sécheresse. M. le duc de Villa-Hermosa, qui voyage avec M. le marquis de Mora, désire et mérite de partager avec lui la satisfaction de vous voir. Je vous l'ai dit, mon cher maître, vous me remercierez d'avoir connu ces deux étrangers, vous féliciterez l'Espagne de les posséder, et vous nous souhaiterez des grands seigneurs semblables à ceux-là, au lieu

^ Lettre du 25 avril 1768. Correspondance générale de Voltaire.

de nos conseillers de cour, imbéciles et barbares, de nos danseuses et de notre Opéra-Comique... » Je n'ai pas à décrire, après de telles annonces, la réception faite par Voltaire à ces visiteurs distingués. Il se montra tel qu'il était lorsqu'il avait envie de plaire, le plus accueillant des châtelains, le plus charmeur des hommes. Il les retint trois jours, ne les quittant pas d'un instant, prodiguant à pleines mains les trésors de son esprit, passant des questions les plus hautes aux grivoiseries les plus osées, avec une verve étourdissante et une aisance incomparable.

Ils écoutaient, émerveillés. Voltaire, de son côté, fut charmé de ses hôtes. Le jour de leur départ, dans sa réponse à d'Alembert, c'est en termes dithyrambiques qu'il crut devoir chanter leurs louanges : « Que l'Être des Êtres ^ répande ses bénédictions sur son favori d'Aranda, sur son très cher Mora, et sur son bien-aimé Villa-Hermosa ! Un nouveau siècle se forme chez les Ibériens. La douane des pensées n'y ferme plus l'allée à la vérité, ainsi que chez les Welches ; on a coupé les griffes au monstre de l'Inquisition... » Il écrit du même ton à tous ses correspondants habituels, au marquis de Villevieille, à d'Argental, à Dupont, au pasteur Jacob Vemes ; il leur fait part avec emphase de la visite qu'il a reçue et insiste tout spécialement sur le glorieux avenir réservé, penset-il, à Mora : « C'est un jeune homme d'un mérite bien rare. Vous le verrez probablement à son passage, et vous en serez étonné... Je vous prie de faire une brigue pour qu'on l'associe quelque jour au ministère d'Espagne. Je vous réponds qu'il

1 Lettre du i" mai 1768. Ibidem,

aidera puissamment le comte d'Aranda, son beaupère, à faire un nouveau siècle ^ 1 &

Sur un point tout au moins. Voltaire se faisait illusion. Mora, dans ce moment, n'avait qu'un médiocre souci de « faire entrer librement en Espagne tous les bons livres où les hommes peuvent puiser l'horreur du fanatisme » ou de « limer les dents au monstre de l'Inquisition ^ î>. Non qu'à cette politique répugnassent ses idées ; mais il avait bien autre chose en tête. Un désir unique l'assiégeait : retourner à Paris, revoir Julie de Lespinasse. Vers ce but se tendait tout l'effort de sa volonté, et tout, hormis cela, lui semblait négligeable. De Femey, les deux Espagnols avaient gagné Genève, où ils se séparèrent ; le diplomate s'en revint à Paris ; le colonel reprit ses quartiers à Madrid, où, plusieurs mois durant, il s'efforça vainement d'arracher au ministre la faveur d'un congé nouveau. Peut-être, en désespoir de cause, allait-il recourir dès lors au grand moyen de la démission, quand un événement de famille apporta l'occasion cherchée. Ce fut le mariage de sa sœur. Maria Manuela Pignatelli, avec le duc de Villa-Hermosa. Malgré la disproportion d'âge — la fiancée avait seize ans à peine et le futur près de quarante • — une vive inclination était l'origine de ce lien. Mora heureux d'avoir son meilleur ami pour beau-frère, encouragea fort le projet ; et le i^' juin 176g, au palais du comte d'Aranda, s'accomplit la cérémonie. Le marié, retenu en France par ses fonctions à l'ambassade, était représenté par le comte d'Aranda.

i Lettre du i« mai, à Villevleille, et du 6 mai, à d'Argental. Correspondance générale.

' 2 Lettres de Voltaire à Dupont et à Jacob Vemes. Ibidem.

3o6 JULIE DE LESPINASSE

Le marquis de Mora fut le témoin de sa sœur, et, le surlendemain de la noce, muni d'une permission en règle, il partait pour Paris avec la nouvelle duchesse, chargé de la remettre aux mains de son époux. Le voyage s'effectua en pompe ; quatre carrosses et quinze chevaux faisaient une sorte de cortège ; et l'on fut dix-huit jours en route. Le 20 juin, le frère et la sœur franchirent les barrières de Paris ; et ce jour-là, dans la grande capitale, il y eut quatre heureux de plus.

Cette période fut, pour Julie et Mora, la phase lumineuse de leur vie. Sorti victorieux de l'épreuve de la séparation, leur amour s'était fortifié de ce qui aurait pu affaiblir une moins profonde tendresse. Aux transports du début s'ajoutaient la sécurité et cette sorte de doux orgueil qui naît d'une mutuelle confiance. C'est au souvenir de ces défuntes ivresses que mademoiselle de Lespinasse exaltera, quelques années plus tard, en termes enflammés, « la plus charmante, la plus parfaite de toutes les créatures », celui qui « seul lui aura fait connaître le bonheur », et auquel ePe a dû, dit-elle, d'avoir « senti, quelques moments, tout le prix que peut avoir la vie ». — « J'étais aimée, s'écriera-t-elle, à un degré où l'imagination ne peut pas atteindre. Tout ce que j'ai lu était faible et froid en comparaison du sentiment de M. de Mora. Il remplissait toute sa vie ; jugez s'il a dû occuper la mienne ! » Et se rendant justice sur les joies dont elle-même a payé, en retour, « cette âme forte et passionnée du plaisir d'être aimée », elle fait ainsi parler l'homme qui dort dans la tombe : « Il comparait ce qui l'avait aimé, ce qui l'aimait encore, et il me disait sans cesse : « Oh I elles ne « sont pas dignes d'être vos écolières. Votre âme a

« été échauffée par le soleil de Lima, et mes com- « patriotes semblent nées sous les glaces de la <( Laponie ^ ! »

La chaleur de ces expressions, le délire qu'elles révèlent, soulèvent une question délicate : de quel nature fut la liaison de ces deux êtres passionnés, libres tous deux, tous deux également affranchis de scrupules religieux, également dédaigneux des conventions sociales ? Pour la plupart des biographes modernes, la cho§e ne fait point doute. Un amour si fougueux, disent-ils, n'a pu demeurer platonique ; et de ce que Julie fut plus tard, sans conteste, la maîtresse du comte de Guibert, ils tirent cette conclusion qu'elle fut de môme la maîtresse de Mora. L'argument n'est pas sans réplique ; je voudrais •qu'il me fût permis de reviser un procès sommairement instruit, ou tout au moins d'indiquer les motifs qui peuvent faire croire à l'innocence. Je sais bien que, sur ce terrain, on ne doit s'avancer qu'avec une sage prudence, que c'est un rôle ingrat que celui d'avocat et de champion de la vertu, qu'une affirmation trop précise égaie facilement la galerie, et qu'on risque de s'attirer l'ironique apostrophe de madame de Lassay : « Comment faitesvous, monsieur, pour être si sûr de ces choses-là ? » Force est pourtant de reconnaître que, des contemporains de mademoiselle de Lespinasse, aucun n'a suspecté ses relations avec Mora. Parmi les faiseurs de mémoires, un seul aborde le sujet, et c'est pour affirmer nettement le platonisme : « Elle avait, écrit madame Suard ^ écrit et communiqué à M. Suard, qui lui demanda la permission de m'en faire

1 Lettre de 1775 à Guibert. Éd. Asse.

2 Essais de mémoires sur M. Suard. Passim,

3o8 JULIE DE LESPINASSE

part, l'histoire de ses sentiments pour M. de Mora. Jejpuis assurer qu'il n'y a eu entre eux que des communications par lettres et des conversations. »

L'attitude de Julie, au cours de cette intimité, semble plus probante encore que cette affirmation. Elle, si craintive pour sa réputation, elle qui, lorsque Guibert régnera sur son cœur, poussera jusqu'à l'excès la précaution et le mystère, tremblante au moindre indice qui peut faire découvrir son douloureux secret, on la voit, au contraire, étaler au grand jour ses sentiments pour M. de Mora. C'est presque ouvertement — et en « s'en faisant gloire », comme dit madame de la Ferté- Imbault — que, dans ses causeries et ses lettres, elle en parle à ses confidents, à Suard, à Condorcet, à certaines femmes même de son entourage. Si bien que cette passion est l'entretien courant de ceux qui vivent auprès d'elle et que, sauf d'Alembert, pas un ne croit à la simple amitié.

Même aisance de propos et même simplicité d'allures à l'égard des parents du marquis de Mora. Elle les voit fréquemment, elle les reçoit sans gêne, que ce soit le comte de Fuentès, le duc de Villa- Hermosa, ou Luis Pignatelli. La seule personne de la famille qu'elle n'ait pas rencontrée est la duchesse de Villa-Hermosa. Ce n'est pas faute de l'avoir désiré : « Que je voudrais la connaître ! écrit-elle. Que je voudrais vivre auprès d'elle l » Mais Mora s'y est opposé, redoutant, a-t-il expliqué, que l'exaltation de Julie n'avivât à l'excès la tendresse presque maladive que cette sœur, à l'âme passionnée, éprouvait pour son frère \ Hors cette unique ex-

1 Lettre du g octobre 1774. Arch. du comte de Villeneuve- Guîbert. — < Cette crainte, ajoute mademoiselle de Lespinasse, n'était-elle pas le dernier degré de la passion et de la confiance

Ji

ception, les rapports sont excellents entre Julie et les Fuentès. Lorsque Mora tombe malade à Paris, ses père et mère envoient régulièrement de ses nouvelles à son amie ; plus tard, lors de sa rechute à Madrid, c'est Villa-Hermosa, c'est le comte de Fuentès, qui la tiennent au courant, qui cherchent à la rassurer ; enfin, au lendemain de la mort, c'est d'Alembert que le père désolé suppliera d'écrire le portrait de ce fils sur la tête duquel reposaient toutes ses espérances, c'est mademoiselle de Lespinasse qu'il chargera d'obtenir cette faveur, en invoquant son affection pour celui qui n'est plus. Tout démontre, en un mot, que, comme les amis de Julie, les parents de Mora n'ont jamais éprouvé de doutes sur l'innocence des nœuds qui les liaient l'un à l'autre.

Mais il existe, à l'appui de ma thèse, des arguments plus significatifs encore : ce sont certains passages, jusqu'à ce jour inédits, des lettres de Julie à Guibert ^ S'adressant cœur à cœur, et dans une intime confidence, à l'homme auquel elle s'est volontairement et librement donnée, elle le prend à témoin qu'il a été sa première faute, que lui seul a pu triompher de ses scrupules, de sa longue honnêteté, et lui reproche — d'ailleurs injustement — les remords de conscience, le mépris de soi-même, dont elle est, dit-elle, accablée : « Le crime d'un moment écrase toute ma vie. Il me semble qu'inutilement j'ai été honnête jusqu'à ce que je vous ai connu. Qu'importe, en effet, ce que j'ai été? Je

en mon sentiment ?» En réalité, il semble que la jeune duchesse éprouvait à l'égard de Julie un sentiment d'inquiétude et de jalousie, et nous verrons plus tard mademoiselle de Lespinasse manifester des craintes au sujet de l'hostilité de cette sœur de l'homme qu'elle adore.

1 Arch. du comte de Villeneuve-Guibett.

sais que j'ai manqué à la vertu, que j'ai manqué à moi-même, et j'ai perdu ma propre estime. Jugez si j 'ai le droit de prétendre à la vôtre ! Et, si vous ne. m'estimez pas, y a-t-il moyen dé m'aveugler, de croire que vous puissiez m 'aimer ? » Ailleurs encore : « Je ne suis devenue méprisable que parce que je vous ai aimé : vous n'avez douté de mon cœur que parce que je vous l'ai donné ; et vous n'avez cessé de m'estimer que parce que je vous ai fait le sacrifice de mon honnêteté. Tout cela doit être la suite et le prix de l'abandon de la vertu... » Se trompe-t-on à de tels accents ? Est-il permis de soupçonner d'un bas et inutile mensonge celle qui toujours, dans ses rapports avec le dominateur de son âme, poussa la sincérité jusqu'à la maladresse, jusqu'à risquer, par sa franchise, de s'aliéner un cœur qui lui est plus cher que la vie ?

En présentant ce plaidoyer, je n'ai pas, comme on pourrait croire, cédé à la tentation un peu vaine de contredire une opinion reçue et de laver d'une tache la mémoire de mon héroïne. Mais cette thèse, en réalité, me semble propre à éclaircir des points restés obscurs dans l'histoire ultérieure de mademoiselle de Lespinasse, et j'y vois notamment une explication naturelle — je ne dis pas l'excuse — de ce qu'elle-même un jour nommera « sa trahison ». La suite de ce récit en fournira la preuve. Quant aux gens qu'étonneraient, de la part d'une femme si ardente et si peu chargée de principes, une si vaillante défense, un triomphe si complet de la vertu sur la passion, la réponse e?t aisée. Il n'est pas besoin d'alléguer ce vague instinct de propreté morale et cette répugnance aux souillures qui sont, pour bien des femmes, un frein plus fort que les

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scrupules de la conscience et les préceptes de la religion. Sans vouloir diminuer le mérite de sa résistance, il faut tenir ici grand compte de motifs d'ordre moins élevé et, pour ainsi dire, plus bourgeois. Il n'est pas douteux, en effet, que, chez ce couple d'amoureux, presque dès l'origine de leur intimité, surgit la pensée du mariage, et que, de jour en jour, à mesure qu'ils se connurent mieux, ridée grandit, prit corps, devint enfin une résolution arrêtée.

Bien que les deux intéressés eussent gardé ce secret avec un soin jaloux, certains de leurs contemporains en eurent pourtant un vague soupçon. Marmontel notamment, dans un passage de ses Mémoires, en parle assez ouvertement, et il y joint un perfide commentaire, insinuant que Julie, plus ambitieuse que réellement éprise, joua la comédie de l'amour pour s'assurer un bon parti. Une note de Morellet, oncle de Marmontel, proteste énergiquement contre cette calomnie, que dément d'ailleurs toute la vie de mademoiselle de Lespinasse ; mais, tout en se portant garant du désintéressement de Julie, il insiste sur le désir qui la poussait vers ce mariage : « Et il n'y a rien de mal à cela f>, conclut-il justement ^ Ce qui, malgré ces témoignages, n'était encore qu'une simple conjecture se change en certitude par suite des documents nouveaux qui ont été mis sous mes yeux. Certaine note manuscrite de madame de Guibert ^ rapporte qu'elle tenait le fait de la bouche même de Luis Pignatelli, frère cadet de Mora : « Ils étaient fiancés, dit-il, et le mariage aurait eu heu sans l'infidélité de mademoiselle de Lespinasse, suivie de

1 Mémoires de l'abbé Morellet. Pièces justificatives.

2 Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.

la mort de mon frère. » Une lettre de Suard à Julie fait allusion à ce projet, dont elle lui avait fait confidence : « J'aurais bien voulu être plus instruit de l'état de votre cœur et savoir où en sont vos espérances. Quand pourrai- je vous savoir heureuse ? Vous me devez ce bonheur-là, pour me consoler du sentiment de vos peines ^ » Julie elle-même, dans un passage que j'aurai bientôt à citer, fait sur ce point des aveux à Guibert de la plus transparente façon. Enfin les lettres des Fuentès, conservées parmi les archives de la maison de Villa-Hermosa, achèvent de lever tous les doutes, en exprimant les inquiétudes que leur inspire ce dessein de leur fils^

Il est donc avéré que Mora, fortement épris, voulait consacrer publiquement, par un engagement décisif, la violente tendresse qui absorbait toutes les facultés de son être. En vain, Julie de Lespinasse, avec ime sincérité méritoire, faisait-elle quelquefois valoir les objections tirées de sa condition personnelle, son âge, sa pauvreté et sa naissance .irrégulière ; elle affligeait le cœur de son ami sans ébranler sa volonté : « Nous nous aimons, répondait-il, tout est donc égal entre nous. & Et, peu à peu, eUe se laissait convaincre, avec cette facilité qu'on éprouve à croire les choses qu'on désire.

Les Fuentès, comme j'ai dit, bien que tenus à l'écart de ces arrangements, en eiuent cependant

1 Lettre du 24 mai 1770. Arch. du château de Talcy.

*^ Retratos de Antano. Passini. Une lettre de l'abbé Galiani au duc de Villa-Hermosa, datée de décembre i77o, et publiée dans la Revue de l'Histoire littéraire de la France, fait également une allusion discrète à ce projet de mariage.

connaissance et en prirent sérieusement ombrage. Ils prétendirent y couper court d'après leur méthode ordinaire, en éloignant Mora de l'objet de sa flamme. Sa santé, chaque jour plus mauvaise, fut un prétexte suffisant pour l'envoyer passer l'hiver loin des bords humides de la Seine, dans le tiède climat de la Catalogne, où tenait garnison le régiment qu'il commandait. Résister n'eût servi de rien : la puissance paternelle et l'autorité militaire étaient choses avec quoi nul ne songeait alors à plaisanter. Il partit donc, soumis en apparence, mais résolu, au fond du cœur, à reconquérir à tout prix sa chère indépendance. Le printemps de l'année 1770 fut tout rempli des luttes qu'il eut à soutenir sur ce point contre ses amis et ses proches, les premiers s'évertuant à le retenir au service, et lui cherchant à s'évader hors d'une carrière où tout pourtant paraissait lui sourire. Deux mois après sa rentrée en Espagne ^ à l'âge de vingt-six ans, il est nommé général de brigade, chargé d'un emploi à la Cour. Ses parents, enchantés, croient déjà avoir ville gagnée : «Cela a été pour moi une grande satisfaction, écrit à Villa-Hermosa son cousin, le marquis de Castimente. On connaîtra maintenant ses mérites, qui ne sont pas du commun. — Je ne sais s'il est content, réplique cet excellent beaufrère, mais moi je le suis, car ses talents sont supérieurs à tout ce que l'on pourrait dire ! &

Il fallut bientôt déchanter. A quelques mois de là, le nouveau général répondait à ces compliments par une démission dans les formes ^. Ce fut parmi

1 Avril 1770.

2 La raison alléguée par Mora pour justifier cette démission fut le mauvais état de sa santé, et il est trop certain que le motif était plausible, bien que la plupart de ses amis se refusassent alors

les siens une grande consternation, qu'on devine aux consolations qui leur sont prodiguées : «Je gage que Mora a quitté le service, car que pouvaitil faire de pis?... Ce n'est pas la philosophie, bien ou mal entendue, qui lui aura fait faire cette démarche. Ne craignez pas toutefois pour sa fortune. Il la gâtera trente fois, et trente fois il la pourra remonter. » C'est l'abbé GaHani qui réconforte ainsi le duc de Villa-Hermosa. L'amoureux, pour sa part, ne songeait guère à « sa fortune s>. Paris obsédait son cerveau ; s'y fixer à jamais près de celle qu'il aimait était le but qu'il assignait à sa liberté reconquise. La fin de cette année fut employée par lui à rompre les dernières entraves. Tout était mûr pour son dessein, tous lés préparatifs achevés et le jour pris pour le départ, lorsque survint un contretemps, plus grave et plus dangereux que tous les autres ensemble. Le 25 janvier 1771, il fut atteint d'une crise, telle que jamais il n'en avait eu de semblable : violent vomissement de sang, fièvre terrible, évanouissement si long et si profond, qu'on craignit un moment qu'il ne s'éveillât plus.

Quand il sortit de cet accès, ce fut pour entendre un arrêt qui le plongea dans un vrai désespoir. Les médecins déclarèrent qu'il avait « les deux poumons pris », qu'il n'y avait qu'un seul remède et une seule chance de guérison : c'était de faire un long séjour dans un climat réparateur, doux et vivifiant à la fois. Ils indiquèrent Valence, «une

à le prendre au sérieux : * Mora a quitté l'armée, écrit au prince de Salm Carlos Fernan Nunez, et je partage ton opinion à ce sujet. On me dit bien qu'il est malade, qu'il a les nerfs attaqués et la tête faible, mais la plupart pensent que ce sont là des prétextes honorables. > (Lettre du 15 janvier 1771. Études sur l'Espagne, par Morel Fatio.)

des contrées les plus délicieuses de l'Europe i>, où se trouvait alors précisément Jorge Azlor Aragon, le frère cadet de Villa-Hermosa. Dès qu'il put voyager, Mora s'y transporta, avec son médecin Navarro et deux amis dévoués qui s'offrirent à l'accompagner. Il arriva faible, abattu et se soutenant à peine. Deux mois plus tard, il semblait transformé, et Jorge Azlor mandait joyeusement à son frère ^ : « Mora est plus gras et a meilleure mine que jamais. Toutefois, comme la douleur aux poumons n'a pas complètement disparu, je suis d'avis que son père lui persuade de ne pas encore partir d'ici, d Le 13 juillet, nouveau bulletin, qui donne une singulière idée des doctrines médicales du temps : « Pour te faire plaisir je te dirai que Mora va mieux tous les jours ; si bien qu'on pense à lui faire de nouvelles saignées, car la vigueur, surtout si la douleur aux poumons persiste, lui pourrait être préjudiciable... J'insiste pour qu'il demeure ici jusqu'à ce que ses poumons soient tout à fait cicatrisés ^. t>

Pendant cette douloureuse épreuve, on devine les tortures de mademoiselle de Lespinasse et les cruelles alternatives d'espoir et de découragement, qui tantôt abattaient son âme et tantôt Texal-

1 Lettre du 27 mai 1771.

2 C'est au cours de ce séjour que se place une tentative de Mora pour obtenir une plus prompte guérison. Au monastère de Veruela vivait alors un moine dont la réputation était grande en Espagne, don José Rodiguez, le maître sans maître, ainsi qu'on l'appelait à cause de la science profonde qu'il avait acquise tout seul, sans leçons de personne. Consommé en théologie, il passait également pour un guérisseur sans rival, et on lui attribuait des cures extraordinaires. Mora voulut le consulter, et fit un séjour à Veruela ; mais il ne paraît pas en avoir tiré grand profit, et l'air de Valence lui fut plus efficace que toutes les drogues du savant religieux.

3i6 JULIE DE LESPÎNASSE

talent jusqu'au plus inquiétant délire. Tant que dura la maladie de Mora, l'arrivée du courrier d'Espagne provoquait deux fois par semaine, chez son impressionnable amie, une fièvre violente, suivie d'un « accès convulsif &. Les lettres par lesquelles, presque quotidiennement, ils s'efforçaient tous deux d'adoucir leur séparation sont hélas! aujourd'hui perdues, et nous en sommes réduits à l'imagination pour nous représenter ce qu'était cette correspondance. Les lettres de Mora, chaleureuses, passionnées, se sentaient sans doute, pour le style, de son origine étrangère ; Julie, en en montrant à Suard quelques échantillons, a soin de prier ce dernier de se départir un instant de son purisme académique : « J'ai un scrupule ^ en vous faisant voir ses lettres. Je vous prouve combien il est sensible, mais je fais tort à son esprit. Il est étranger, il m'écrit avec rapidité et négligence ; mais, croyez-moi, il a autant d'esprit que d'âme, et je l'avais jugé ainsi avant que de l'aimer. » Il nous est plus aisé, grâce à ce qui subsiste des lettres d'amour de Julie, de nous figurer de quel ton, de quel accent, étaient les pages que recevait Mora dans son lointain exil. « Elles avaient le mouvement et la chaleur de sa conversation, témoigne un homme qui a lu des fragments de cette correspondance ^ Elles trompaient sur son absence, elles la remplaçaient presque, au moment où on les recevait. &

Après les deux intéressés, le plus à plaindre en cette affaire était certainement d'Alembert. Celle qu'il avait associée à sa vie, énervée par l'attente, rongée par des tourments dont elle devait dissi-

^ Archives du château de Talcy.

- Éloge d'Êliza, par le comte de Guibert.

muler la cause, l'âme et le corps brisés par Tangoisse et par l'insomnie, maîtrisait mal les mouvements de son cœur. Son humeur, de tout temps inégale, se faisait chaque jour plus chagrine, tournait parfois à l'aigreur et à l'amertume ; ou encore, des journées entières, elle restait silencieuse au coin de son feu solitaire, absorbée par son idée fixe et concentrée dans sa douleur. Vainement, pour lui complaire, et sentant d'instinct l'inquiétude que lui causaient les nouvelles de Mora, d'Alembert courait-il lui-même chercher, les jours de poste, le paquet arrivé d'Espagne. Pour qu'elle eût son courrier quelques instants plus tôt, il se levait à l'aube et dérangeait, lui l'exactitude même, l'heure habituelle de son premier repas ^ « Il n'y a point de malheureux savoyard à Paris, dit Grimm dans sa Correspondance '^y qui fasse autant de courses, autant de commissions fatigantes, que le premier géomètre de l'Europe, le chef de la Société encyclopédique, le dictateur de nos académies, en faisait tous les matins pour le service de mademoiselle de Lespinasse. & Julie le remerciait de ces preuves de bonté, pour retomber bientôt dans sa rêverie distraite et dans sa froideur accablée. Sensible, au fond, comme nous le connaissons, d'Alembert souffrait d'autant plus d'un tel changement d'humeur qu'il en comprenait mal la cause ; le chagrin minait sa santé, toujours fragile et délicate. Il en arrivait peu à peu à ne plus manger ni dormir ; le travail même, suprême consolateur, lui devenait presque impossible. Dans toutes ses lettres de ce temps, à Voltaire, au Père Paciaudi, à

1 Souvenirs inédits de madame de la Ferté-Imbault, Mémoires de Marmontel, etc.

2 Correspondance littéraire.

3i8 JULIE DE LESPINASSE

ses autres correspondants, il décrit ce fâcheux état, se peint comme faible, abattu, déprimé, le corps las, la tête vide, à demi « imbécile de découragement et de tristesse f>. a Je ne sais, s'écrie-t-il, quand cela se passera. Si je dois continuer à vivre ainsi, j'aimerais beaucoup mieux finir ! )>

Cette détresse s'aggrava au point que, malgré ses propres souffrances, Julie s'en aperçut ; elle fut touchée de compassion, et sans doute aussi de remords. Consciente de sa propre impuissance, elle eut recours à Condorcet, par ces lignes où elle témoigne d'une tendre et vraie sollicitude ^ : « Venez à mon secours, monsieur ; j 'implore tout à la fois votre amitié et votre vertu. Votre ami, M. d'Alembert, est dans l'état le plus alarmant. Il dépérit d'une manière effrayante, il ne dort plus et ne mange que par raison. Mais, ce qui est pis que tout cela encore, c'est qu'il est tombé dans la plus profonde mélancolie ; son âme ne se nourrit que de tristesse et de douleur ; il n'a plus d'activité ni de volonté pour rien ; en un mot, il périt, si on ne le tire par un effort de la vie qu'il mène... > Le moyen qu'elle propose est le remède classique en pareil cas, un voyage dans un beau pays, la distraction forcée qu'amènent la vue de spectacles nouveaux, l'influence d'un autre milieu. Peut-être, à son insu, dans l'ardeur qu'elle apporte à réaliser ce projet, se glisse-t-il aussi le désir de se délivrer pour un temps d'une affection devenue importune, de pouvoir, sans témoin, donner libre cours à ses larmes. « Nous nous réunissons tous pour le conjurer de changer de lieu et de faire le voyage d'Italie. Il ne s'y refuse pas tout "à fait, mais

1 27 juillet 1770. Lettres inédites publiées par M. Charles Henry,

jamais il ne se déterminera à faire ce voyage seul ; et moi-même je ne le voudrais pas. Il a besoin des secours et des soins de l'amitié, et il faut qu'il trouve tout cela dans un ami tel que vous K » Suit un plan de conduite pour vaincre une résistance prévue, sans que le malade se doutât que la pensée vînt de Julie ; mais, au bas de l'épître, on lit ce post-scriptum : « M. d'Alembert me surprend à vous écrire, et je viens de lui avouer de bonne foi que je vous proposais le voyage d'Italie. Il m'y paraît décidé. Partez de là, monsieur, pour prendre vos arrangements avec lui... Venez, venez ou du moins n'ayez pas une pensée ni ne faites un mouvement qui ne soit relatif à cet objet ! f>

D'Alembert persuadé, Condorcet disposé à ce qu'on demandait de lui, un obstacle restait, plus difficile à vaincre, le manque d'argent; car la bourse du philosophe ne lui permettait pas le luxe d'un voyage. Il se souvint alors du royal protecteur dont naguère il avait dédaigné les offres ; mettant de côté tout orgueil, en termes presque suppliants, il écrivit au Grand Frédéric : «Ma santé, sire ^ dépérit de jour en jour. A l'impossibilité absolue où je suis de me livrer au plus léger travail, se joint une insomnie affreuse et une profonde mélancolie. Tous mes amis et mes médecins me conseillent le voyage d'Italie, comme l'unique remède à mon malheureux état ; mais mon peu de fortune, sire, m'interdit cette ressource, la seule cependant qui me reste pour ne pas périr d'une mort lente et cruelle... On m'assure que ce voyage, pour être fait avec quelque aisance, et

1 Lettres inédites.

2 Lettre du 3 août 1770. Correspondance inédite de d^Alembert avec Cramer, etc.

3ao JULIE DE LESPINASSE

surtout pour quelqu'un d'infirme et de malade, exige environ deux mille écus. Je prends donc la liberté de les demander à Votre Majesté... & Quinze jours plus tard, la somme arrivait de Berlin, mais Frédéric ne se retenait pas d'y ajouter une épigramme : « C'est une consolation pour moi que ces rois tant vilipendés puissent être de quelque service aux philosophes. Ils sont donc au moins bons à quelque chose ^ &

Au commencement d'octobre, d'Alembert et Condorcet se mirent en route de compagnie. Avant de gagner l'Italie, ils avaient résolu de traverser la Suisse. Comment ne pas s'arrêter à Ferney ? Ils le firent en effet, et s'y trouvèrent si bien qu'ils n'allèrent pas plus loin. L'accueil de Voltaire, sa gaieté, le mouvement et l'activité de cette hospitalière demeure, chassèrent les idées noires, rendirent à d'Alembert l'appétit, le sommeil et le goût de la vie. Dès qu'il se sentit mieux, il lui parut intolérable de rester plus longtemps privé de son amie ; et novembre le vit rentrer dans son appartement de la rue Saint-Dominique. Sur les deux mille écus du roi, c'est bien juste si sa dépense atteignait quinze cents livres ; il versa le surplus chez le banquier de Frédéric, et, ce dernier n'ayant pas voulu le reprendre, il employa l'argent à des œuvres de bienfaisance. « M. d'Alembert se porte bien depuis son retour, mande peu après Condorcet au Père Paciaudi. Il avait besoin de voyager pour sentir le prix du repos et d'une vie douce avec un petit nombre d'amis. »

Pendant ce temps, à des centaines de lieues de là, ce même humble logis qui, d'une manière

I Frédéric II à d'Alembert, i8 août. Ibidem.

irrésistible, attirait d'Alembert, était le but vers lequel convergeaient d'autres désirs non moins ardents et plus partagés sans nul doute. Sur cette « terre bénie » de Valence et parmi les brises parfumées par la senteur des orangers, Mora convalescent se rongeait d'impatience. Irrité des délais imposés à sa hâte, il cédait parfois, lui aussi, à la fougue de son caractère et contristait par d'injustes reproches les amis dont le zèle s'efforçait à le retenir : « Son Excellence a le goût du tragique — gémit plaintivement Casalbon à la suite d'une scène de ce genre — et emploie un langage aux couleurs renforcées. On ne se débarrasse pas d'un assassin avec des termes plus injurieux que ceux dont il s'est servi envers moi ! » Il vint une heure où rien ne prévalut contre une impétueuse volonté. Malgré les conseils des médecins et les prières de sa famille, le jeune homme partit subitement. Sans s'arrêter, fût-ce un jour, à Madrid, où l'attendait sa sœur la religieuse ^ il voyagea d'une traite de Valence à Paris, où cette brusque arrivée suscita chez les siens plus de surprise à coup sûr que de joie. Et de nouveau reprit l'idylle interrompue, avec une recrudescence de tendresse, au souvenir du cruel passé.

Pour qui n'est pas personnellement en cause, rien de monotone comme l'amour, de fastidieux comme le bonheiu-. Aussi n'essaierai- je point de peindre une seconde fois les ivresses de ce couple emporté dans l'azur des rêves. Tous deux également

1 « Je suppose, écrit cette dernière à Villa-Hermosa, que tu as le plaisir d'avoir en ta compagnie notre cher Pepe, sur l'arrivée duquel nous comptions ici à la fin du mois passé. Je souhaite qu'il ait bientôt recouvré entièrement sa santé ! » (Lettre du 4 août 1771. Retratos de Antano.)

exaltés, également imaginatifs, ils se découvraient chaque matin des perfections et des beautés nouvelles, vivant dans une mutuelle extase et justifiant cette apostrophe de Guibert à Mora : « La mort t'enleva au milieu de ta carrière, mais, en quelques années, tu épuisas tout le bonheur que le Ciel peut accorder aux hommes sur la terre * ! » Ils se voyaient sans cesse, passant les matinées souvent en tête à tête, se retrouvant presque quotidiennement dans les dîners, dans les soupers, où leurs amis communs ne manquaient pas de les convier ensemble. Il semble bien que cette période eût été pour Mora, s'il s'y fut prêté davantage, l'apogée de sa gloire mondaine. Nul n'était plus fêté que lui dans les réunions littéraires où il consentait à paraître'; il n'était de salon fameux où on ne prétendit l'avoir ; la marquise du Deffand elle-même en oubliait ses préventions pour prier à souper l'admirateur attitré de Julie avec l'élite de ses plus brillants commensaux, les Beauveau, les Stainville, l'archevêque de Toulouse, le comte de Creutz, Caraccioli. « Cela ne se passa pas mal », mande-t-elle le lendemain à Walpole '^,

Ces plaisirs, ces succès, ces joies de vanité, glissaient, sans y laisser de trace, sur l'âme du jeune Espagnol. « Au milieu de la dissipation de la Cour, écrit mademoiselle de Lespinasse, étant l'objet de la mode, étant devenu celui de l'engouement des plus belles dames, il n'avait qu'une affaire, il n'avait qu'un plaisir : il voulait vivre dans ma pensée, il voulait remplir ma vie. » Au mois d'octobre de cette même année, il fut invité par

1 Éloge d'Êliza.

2 Lettre du 17 décembre 1771, Éd. Lescure.

Louis XV à faire séjour à Fontainebleau. Force fut de s'y rendre et de quitter Julie, mais jamais, semble-t-il, ne furent-ils plus unis qu'au cours de cette séparation. Pendant plus d'une semaine, Julie resta confinée dans sa chambre, seule avec ses pensées, ne recevant personne : « J'attendais une lettre, dit-elle, ou j'en écrivais une ^ » Mora, de son côté, lui écrivait chaque matin et chaque soir : «L'absence dura dix jours; j'eus vingt-deux lettres. j> Cette abondance épistolaire était d'ailleurs conforme aux habitudes d'un temps où la passion des billets doux fut poussée jusqu'à la fureur. « On a connu ici — assure Horace Walpole ^ alors en séjour à Paris — des gens qui s'écrivaient quatre fois le jour. On m'a parlé d'un couple qui ne se quittait jamais, et dont l'amoyreux, forcené pour écrire, mettait un paravent entre eux deux, écrivait à Madame de l'autre côté, et lui jetait les lettres par-dessus. &

Une si rare harmonie les aurait conduits au summum de la félicité humaine, sans les perpétuelles inquiétudes qu'inspirait à Julie la santé fragile de Mora. La provision de forces puisée dans Tair vivifiant de Valence fut promptement dépensée parmi les brouillards de la Seine, l'atmosphère factice des salons, les fatigues de la vie du monde. Quelques mois après son retour, les accidents reparaissaient, légers d'abord, puis plus sérieux, et toujours plus fréquents. Insouciant par nature, sujet d'ailleurs aux illusions des malades de sa sorte, Mora ne s'en affectait guère et reprenait confiance au sortir de chaque crise. Mais son amie, plus clairvoyante, se sentait quelquefois

1 Lettre du 26 octobre 1771 à Gnibert. Éd. Asse.

2 Lettre du 12 septembre 1771. Éd. Cunningham.

à bout d'espoir et de courage : « Tous les biens de la vie, dit-elle à Suard après une de ces alertes, ne me dédommageraient pas de ce que j 'ai souffert depuis lundi... Au reste, depuis trois mois je suis à la torture, et je n'en aime que davantage. & Les premiers jours de juin 1772, l'hémorragie fut si forte et si longue que, trois journées durant, la vie fut en danger. « Il a été saigné trois fois, et est hors d'affaire, écrit le 7 Condorcet à Turgot, mais il n'avait pas mérité cet accident, et cela est bien effrayant poiur ses amis. » — « Mademoiselle de Lespinasse est encore bien inquiète, mande-t-il de É même à madame Suard, et ces accidents si répétés, dans un corps si délicat, ne fondent que trop ses inquiétudes K »

^ Mora pourtant se remit assez rapidement ; mais Lorry, son médecin, prescrivit que, l'été venu, il fît une saison à Bagnères ^, station thermale alors fort réputée pour les affections de poitrine ^. Cette séparation nécessaire ne devait être qu'une préface à un plus long et plus douloureux sacrifice. La famille des Fuentès traversait en effet une série de tristes épreuves. La vie coûteuse de Paris et de Versailles et le grand train de l'ambassade

1 Archives du château de Talcy. — « Je voudrais, ajoute Condorcet, que les amis des causes finales m'expliquassent, sans galimatias, pourquoi la nature a donné une mauvaise poitrine à un homme aimable, vertueux, qui peut être si utile à son pays, tandis que le professeur Munster et M. Paquier ont reçu des poumons excellents, qu'ils ne devaient employer qu'à dure des sottises atroces. >

2 < Mettez bien dans la tête à mon cher Mora, écrit dans le même temps Galiani à madame d'Épinay, qu'il n'y a point d'autre remède pour lui que de venir cicatriser ses poumons à l'air soufré de Pouzzoles. Je dis cela sans aucim intérêt personnel, mais parce que j'en suis convaincu... >

3 Les eaux de Bagnères, déjà connues des Romains, avaient été remises en vogue, l'année 1712, par le duc de Lauzun.

avaient fortement ébréché le patrimoine du comte ; il glissait sur la pente qui aboutit vite à la ruine. De plus, aux graves soucis que lui donnait la santé de son fils, il s'en joignait de tout pareils au sujet de sa femme : la faiblesse, la langueur qui minaient de longue date la comtesse de Fuentès avaient fait des progrès dangereux, et l'on craignait qu'elle n'eût les poumons attaqués. Accablé de tourments, l'ambassadeur perdait littéralement la tête et prenait Paris en dégoût. «Il paraît que son hypocondrie augmente tous les jours, lit-on dans les lettres d'Azara, et certainement tout ce qu'il voit n'est pas fait pour l'égayer. » — « Il a obtenu un congé pour passer un certain temps à Madrid », reprend quelques jours après le même correspondant \ En quittant, dans ces circonstances, un poste, que d'ailleurs il ne devait plus reprendre ^ Fuentès exigeait que son fils, sa saison d'eaux terminée, vînt le retrouver en Espagne, pour s'y soigner auprès de sa mère.

Tels étaient les projets, dont le seul énoncé faisait frémir Julie de Lespinasse. Son angoisse se trahit, malgré l'effort qu'elle fait pour se contraindre, dans ces lignes à Condorcet : « M. de Mora ^ a passé hier l'après-dînée chez moi. Il était fort bien, mais l'avenir m'effraie : trois cents lieues d'éloignement, et urte maladie mortelle ! Cette pensée est au-dessus de mon courage. Il est affreux, ce qu'une affection de plus met de malheur dans la vie ! Cependant le sentiment a

1 II juin 1772. Cartas de Azara à Roda.

2 II ne revint même pas présenter ses lettres de rappel, et fut remplacé par le comte d'Aranda.

3 Lettre du 14 juin 1772. Lettres inédites publiées par M. Charles Henry.

un tel charme, qu'on ne voudrait point cesser d'aimer. » Même chagrin chez Mora, à mesure qu'approchait la fatale échéance ; mais sa jeunesse lui épargnait au moins le suppHce du découragement et écartait les prévisions funestes. Il a foi dans l'avenir et se flatte d'une prompte guérison : « Ma santé, écrit-il ^ est parfaitement rétablie, et je suis au point où j'étais avant ce dernier accident \ Je crois même que mon régime actuel vaut mieux que celui que j'observais auparavant, et j'en espère un effet plus aissuré... » Il est vrai qu'il ajoute, quelques Hgnes plus bas : «Le nom des Pyrénées, que je Es dans votre lettre, me fait trembler, en voyant déjà si près ce cruel mois de septembre ! » Mais l'espoir renaît aussitôt : « Je ne pourrais jamais m'y réduire, si je n'étais assuré de mon retour, qui comblera tous mes vœux et remplira toutes mes espérances. »

Ces « vœux », ces « espérances » se réfèrent au projet de son mariage avec JuUe. Il comptait bien mettre à profit son séjour à Madrid pour vaincre sur ce point l'opposition de sa famille, emporter l'affaire de haute lutte et ne revenir à Paris qu'avec le titre de fiancé. Il laissait, en partant, cette promesse solennelle, gage de son indestructible tendresse, rayon qui brille au plus fort de l'orage. Et c'est aussi à quoi fait allusion ce passage d'une des premières lettres adressées à Guibert par mademoiselle de Lespinasse ^ : « Vraiment vous me faites une singuHère question : A-t-il de meil-

1 Lettre du ic juillet 1772, à Condorcet. Ibidem, documents complémentaires.

2 « M. de Mora continue à se mieux porter, confirme à cette même date mademoiselle de Lespinasse. Il mène à peu près sa vie ordinaire. » Ibidem.

3 21 juin 1773. Éd. Asse.

leures raisons que moi pour cette absence ^ ? Ah ! oui, il en a de meilleures, il en a une absolue, et telle que, s'il vient à vaincre, le sacrifice de ma vie ne pourrait pas m'acquitter. Toutes les circonstances, tous les événements, toutes les raisons physiques et morales sont contre moi ; mais il est si fort pour moi, qu'il ne me permet pas d'avoir un doute sur son retour. » Le bruit de ce projet s'était même si bien répandu qu'au fond de sa terre du Forez le comte d'Albon eut vent de la nouvelle et, craignant qu'à cette occasion sa sœur ne réclamât le nom de sa mère et sa part d'héritage, il soumit la question à un avocat renommé, dont la consultation est encore aujourd'hui dans les archives d'Avauges ^. Craintes d'ailleurs superflues, car « toujours entraînée, comme dit Morellet, par un sentiment qui n'avait point d'autre objet que lui-même », Jolie ne songeait guère au nom ni à l'argent, et n'était occupée que de sa seule tendresse. Il convient de l'en croire lorsque, par la suite, évoquant la mémoire de Mora, elle prendra ses mânes à témoin qu' « aucun vil calcul d'intérêt » n'entacha la passion dont elle fut six ans consumée : « Qu'aurait-il pu penser de moi, dira-t-elle, s'il m'avait vue un moment ressembler à tant d'autres femmes ? Qui est-ce qui lui aurait alors garanti la pureté de mes sentiments ?... Soit que ma délicatesse m'attache à ma pauvreté, soit que, sentant ma vie s'éteindre, je n'aie point pensé à l'avenir, je proteste qu'il ne m'est pas échappé une seule fois le souhait de voir changer ma fortune *. »

1 Guibert venait alors de partir pour un long voyage en Allemagne.

2 Archives du marquis d'Albon.

8 Lettre de mademoiselle de Lespinasse, citée par Guibert dans VLloge d'Éliza.

Lorsque, le 7 août 1772, elle s'arracha, défaillante et baignée de larmes, des bras de son ami, lorsqu'elle vit le carrosse s'ébranler lourdement pour emporter Mora sur la route de Bagnères, il lui sembla réellement que son cœur s'échappait hors de sa poitrine : « J'ai réuni toutes mes forces en im seul point. Toute la nature est morte pour moi, excepté l'objet qui anime et remplit tous les moments de ma vie ! d Certes, celle qui écrit ces lignes passionnées est d'une sincérité entière ; mais qu'aurait-elle pensé d'elle-même si elle avait pu soupçonner que, moins d'un an après le jour de ce cruel départ, elle pourrait, avec vérité, s'appUquer cette autre parole, également tombée de sa plume : « Les plus grandes distances ne sont pas celles que la nature a marquées par des lieues. Le véritable éloignement, les séparations effroyables, c'est l'oubli de l'âme : cela ressemble à la mort, et cela est pire, parce que cela est senti longtemps. »

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