CHAPITRE XI
La fête de Moulin- Joli. — Le comte de Guibert. — Son prestige parmi ses contemporains. — Ses triomphes auprès des femmes. — Madame de Montsauge. — Impression produite par Guibert sur l'âme de Julie. — • Longues illusions qu'elle éprouve sur la nature de ses sentiments. — Voyage de Guibert en Allemagne. — Passion croissante de mademoiselle de Lespinasse. — Ses remords envers Mora. — ■ Mauvaises nouvelles reçues de ce dernier. — Correspondance de d'Alembert avec le duc de Villa- Hermosa. — Combats cruels qui se livrent dans le cœur de Julie. — Elle confesse franchement son amour à Guibert. — Comment il y répond. — ■ Jalousie naissante au sujet de madame de Montsauge. — Maladie de Guibert. — Anxiété de Julie. — Guibert annonce enfin son retour.
En Tan 1772, où nous a conduits ce récit, une des maisons les plus en vogue dans la belle société de Paris était celle de Watelet, financier, fermier général, écrivain et graveur, membre de deux Académies \ Cet homme universel, d'intelligence ouverte et de goût délicat, s'était aménagé, aux portes de la capitale, près de la rive gauche de la Seine et non loin du bac de Bezons, une sorte de demeure champêtre qui, par sa nouveauté, provoquait la curiosité et l'admiration générales. C'était l'époque de ce mouvement qui entraînait toute
ï Henri Watelet, né en 171 8, membre de l'Académie française et de l'Académie des Beaux- Arts, mort en 1780.
une génération vers « le retour à la nature ». De la littérature, cette mode se propageait aux arts de toute espèce, et notamment au décor des jardins. Aux anciens parcs français, avec leurs allées droites, leurs parterres carrés, leurs charmilles, on commençait à substituer des dessins moins géométriques et des formes plus capricieuses. Le financier Boutin avait donné Texemple ^ ; il avait même outrepassé le but, accumulant à profusion bosquets, prairies, rochers, cascades, collines aux sommets arrondis, « pareilles, selon Walpole, à des puddings aux herbes », ruisseaux serpentant alentour, et «navigables aisément dans la saison des coques de noix. » — « C'est quelque chose de si sociable, continue Tétemel railleur, que de pouvoir se serrer la main par-dessus une rivière, de la cime de deux montagnes ! Il n'y a qu'une nation aussi aimable qui ait pu l'imaginer *. »
Watelet avait évité cet excès ; son domaine de Moulin- Joli n'offrait pas cet aspect de «carte d'échantillons ». Les deux îlots dont il se composait, reliés par un « pont de bateaux » le long duquel couraient des caisses de fleurs, étaient tout couverts de vergers, d'arbustes en bouquets, d'arbres de haute futaie, peupliers d'Italie, ormeaux et saules pleureurs, dont les branches retombantes formaient comme des voûtes naturelles, «sous lesquelles on se reposait, on rêvait avec délices ^ ». Mélangées aux plantes rares, les fleurs sauvages, les herbes folles, croissaient et se multipliaient à l'aise ; et, dans des directions variées, de larges avenues en berceau ouvraient de claires percées, aboutissant
1 Chronique de Métra. Janvier 1775.
* Lettres des 5 et 11 août 1771. Ed. Cunningham.
3 Souvenirs de madame Vigée-Lebnm.
chacune à un beau point de vue, château, village, clocher d'église ou de couvent ^
Le créateur de ce délicieux « Elysée » vivait là, dans une harmonie et une union parfaites, avec celle qu'il avait associée à sa vie, Marguerite Lecomte, laquelle, trente ans auparavant, s'était échappée, pour le suivre, du logis marital. Cette fuite avait eu heu sans éclat ni scandale ; le mari, le premier, avait fait preuve de sereine indulgence, s'abstenant de toute plainte aussi bien que de tout reproche, occupant ses loisirs à fabriquer, pour se distraire, « du vinaigre et de la moutarde », et fréquentant assidûment le logis de son successeur'^. Le monde avait peu à peu fait de même. On ne parlait qu'avec des larmes dans la voix de ce couple sexagénaire, modèle des faux ménages, Philémon et Baucis de l'union extra-conjugale. La meilleure compagnie, les femmes les plus honnêtes, les grands dignitaires de l'Église, faisaient parade de leur intimité avec celle qu'on nommait «la meunière de Mouhn-Joli, J> et se pressaient dans ses salons. Dans une fête qui eut lieu en octobre 1773, la maîtresse de Watelet prit place à table entre l'archevêque de Bourges et mademoiselle de Cossé-Brissac, fille de la duchesse de ce nom. Le duc de Nivernais chanta au dessert des couplets où chacun des convives, y compris l'archevêque, était traité avec un familier sansgêne, et où tout le respect dont l'auteur était susceptible était réservé uniquement à Marguerite
1 Watelet légua Moulin- Joli à madame Lecomte, à la mort de laquelle le domaine fut vendu à un commerçant du nom de Gaudron, puis sous la Révolution à un chaudronnier, qui coupa tous les arbres et détruisit la propriété.
2 Souvenirs de Félicie, par madame de Genlis, et Souvenirs de madame Vigée-Lebrim.
Lecomte ^ Bref toute la société du temps témoigne d'un même empressement pour les hôtes de « l'Ile enchantée », et l'on n'entend dans ce concert qu'une seule note discordante, l'austère réprobation de madame de Genlis^, gouvernante des enfants de M. le duc d'Orléans et maîtresse avérée du père de ses élèves.
D'Alembert était assidu dans cette hospitalière demeure, dont le propriétaire était pour lui un ami de jeunesse : « Il y a trente ans, écrit Watelet au Père Paciaudi, que presque tous les jours nous nous sommes vus, ou donné des marques d'amitié. » C'est dire qu'il en était de même de mademoiselle de Lespinasse, et qu'à Moulin- Joli il ne se donnait collation, souper, réception d'aucun genre, où elle ne fût conviée toute des premières et spécialement fêtée. Elle assistait, entre autres, à la matinée
1 On en jugera par ces deux couplets, dont le premier vise l'archevêque de Bourges et le second madame Lecomte :
Voyez-vous ce gros patriarche.
Graisse par-ci, graisse par-là ?
Le bon Noé, sorti de l'arche.
N'était pas frais comme cela.
Il s'en va dans son diocèse ;
Il y fera ce qu'il faudra.
Mais il regrettera Thérèse, etc., etc.
Je vois une aimable meunière.
Talents par-ci, talents par-là.
Des beaux-arts la troupe légère Est toujours à ce moulin- là.
On les entend dire autour d'elle :
Chérissons-la et servons-la ; Où trouver un meilleur modèle ?
Chérissons-la et servons-la, La reine de ce moulin-là.
(La Comtesse de Rochefort et ses amis, par C. Rousset.) 2 Souvenirs de Félicie.
qui eut lieu le 21 juin 1772, par un beau jour de ce premier mois de l'été. Mora, sorti d une crise terrible, était enfin hors de danger, en pleine convalescence ; et son amie, libérée de sa longue angoisse, reprenait le goût de la vie, éprouvait le besoin de secouer un moment le souvenir de ces hem-es mortelles. Parmi les nombreux invités qui prirent aussi part à cette fête, était un personnage qui commençait alors d'occuper l'attention publique, Jacques-Antoine-Hippolyte, comte de Guibert, colonel dans l'armée du Roi, auteur d'im livre à succès, dont je parlerai tout à l'heure. Peutêtre — ainsi qu'il semble résulter d'une phrase de V Éloge d'Éliza ^ — Guibert et mademoiselle de Lespinasse s'étaient-ils déjà rencontrés dans quelque salon de Paris ; mais l'occasion avait manqué pour faire sérieusement connaissance. Au contraire, à MouHn-Joli, le laisser aller coutumier d'une réimion champêtre, la liberté de s'isoler, de se promener en tête à tête, tout invitait à la conversation, et ils usèrent de cette facihté. Bien que les détails fassent défaut, il est aisé de les imaginer marchant à côté l'un de l'autre dans les belles allées ombragées qui menaient vers la Seine, ou s'asseyant au pied d'un de ces saules pleureurs dont la chevelure pendante formait un poétique abri, et là, dans ce cadre charmant, s'abandonnant simplement, sans défiance, à la sympathie instinctive qui naissait au fond de leurs âmes, donnant un libre essor à ces pensées qu'on ne livre pas au vulgaire, et se découvrant mutuel-
1 < Je l*ai connue, écrit-il, à l'âge de trente-huit ans », ce qui nous donne la date de 1770 ; mais le manque de précision habituel à Guibert ne permet pas de se fier absolument à cette indication.
lement des goûts, des sentiments et des idées semblables.
Nul roman, à coup sûr, dans cette entrevue initiale, pas même, tout au moins chez Julie, le désir ni la prévision d'un vrai commerce d'amitié. « J'étais bien éloignée, écrira-t-elle l'année suivante ^ d'avoir besoin de former une nouvelle liaison ; ma vie et mon âme étaient tellement remplies, que j'étais bien loin aussi de désirer un nouvel intérêt. » L'impression toutefois fut profonde ; trois jours après la rencontre à Moulin- Joli : « J'ai fait connaissance avec M. de Guibert, mande-t-elle à Condorcet ^. Il me plaît beaucoup ; son âme se peint dans tout ce qu'il dit ; il a de la force et de l'élévation ; il ne ressemble à personne. » Elle se procure immédiatement son livre, encore peu répandu ; cette lecture lui inspire une telle admiration qu'elle écrit à l'auteur pour le féliciter ; il remercie par une visite, et cette seconde causerie ne fait que fortifier l'effet de la première : « J'ai vu M. de Guibert chez moi, écrit-elle * ; il continue à me plaire infiniment. » Julie est donc fondée à faire dater, comme elle dira plus tard, de «la journée de Moulin- Joli » l'événement qui devait bouleverser entièrement son être et apporter «le malheur dans sa vie ». EUe n'est guère moins en droit de nier toute préméditation, pour n'accuser que la fatalité : « Est-ce que nous sommes libres ? Est-ce que tout ce qui est peut être autrement * } »
L'homme qui fait ainsi son entrée dans l'histoire
1 Lettre du 21 juin 1773 à Guibert. Éd. Asse.
2 Lettre du 24 juin 1772. Lettres inédites publiées par M. Charles Henry.
3 Lettre de juillet 1772 à Condorcet. Ibidem. * Lettre du 2z juin 1773 à Guibert. Éd. Asse.
de notre héroïne était alors âgé de vingt-neuf ans à peine ^ mais il avait déjà un passé brillant derrière lui : douze ans de services militaires, plusieurs actions d'éclat dans la guerre de Sept Ans et dans la campagne de Corse, enfin un livre dont l'apparition récente avait produit dans toute l'Europe une sensation extraordinaire, l'Essai général de tactique^. L'ouvrage qui valait à Guibert cette imiverselle renommée se divisait en deux parties, dont la seconde était un traité didactique des syslèmes en usage parmi les diverses armées et l'indication des réformes à apporter dans la tactique et dans la stratégie. De ce mémoire technique, il suffira de dire ici qu'il bouleversait toutes les idées anciennes pour y substituer celles en honneur de nos jours, et que Napoléon, dans ses premières campagnes, en emportait toujours un exemplaire, annoté de sa main. Mais ce qui, plus généralement encore, excitait l'enthousiasme, c'était la première partie de l'ouvrage, intitulée Discours préliminaire, morceau de brûlante éloquence, où le jeune écrivain disait audacieusement leur fait à toutes les monarchies et spécialement à sa patrie, frondait avec une fougueuse véhémence le pouvoir absolu, déterminait les bases sur lesquelles à son sens, il convenait de réédifier le vieux royaume de France, et formulait, vingt années avant la Révolution, les doctrines qui furent l'Évangile des réformateurs de la Constituante.
1 Le comte de Guibert naquit à Montauban le ii novembre
1743- — Pour plus de détails sur ce personnage, on peut consulter, à la page 197 de mon volume Gens d'autrefois, la notice intitulée : Un grand homme de salons.
2 Imprimé clandestinement dans les Pays-Bas, en 1770, le livre ne fut publié ouvertement en France, avec le nom de Guibert, qu'au commencement de 1773.
Il n'est pas de mots pour décrire l'effet produit m sur l'opinion par ce langage, alors nouveau, par ces pages exaltées, où les rêves généreux s'allient parfois aux idées justes, et où vibre toujours l'accent d'un patriotisme sincère. Tant que le livre fut interdit, on s'arracha sous main les exemplaires ; lorsqu'il vit le jour publiquement, les éditions se succédèrent avec ime rapidité prodigieuse. Tout le monde y trouvait à louer : les militaires se glorifiaient du succès d'im des leurs ; l'Encyclopédie exultait du lustre qu'une teUe adhésion ajoutait à son œuvre, et Voltaire appelait la Tactique un « ouvrage de génie » ; de leur côté, «la Cour et le grand monde se flattaient, dit La Harpe, d'opposer im colonel à toute la littérature ». A l'imprudent qui risquait ime critique : « On perd la vue à chercher les taches du soleil », répliquait sévèrement un bel esprit du temps \ Les femmes étaient les plus ardentes ; on trouvait l'Essai de tactique sur tous les guéridons et dans tous les boudoirs. Et dans un illustre salon, on discuta toute une soirée ce point intéressant : «lequel serait le plus à désirer, d'être la mère, la sœur, ou la maîtresse de M. de Guibert ^ ».
On peut bien penser, en effet, qu'un si vif engouement avait promptement passé de l'œuvre à son auteur. Dans ce miHeu vibrant, sonore et surchauffé de la société parisienne, on avait vu déjà surgir, dans ces dernières années, bien des grands hommes improvisés, bien des héros d'une heure ; mais la renommée d'aucun d'eux n'approcha, même de loin, le prestige surprenant qui, du jour au lendemain, s'attacha au nom de Guibert et lui
1 M. Dubucq. Mélanges de madame Necker. 3 Correspondance littéraire de La Harpe.
resta longtemps fidèle. « Il s'élance vers la gloire par tous les chemins », prédisait le Grand Frédéric, auquel faisait écho le patriarche de Ferney : « Je ne sais s'il sera un Corneille ou un Turenne, mais il me paraît fait pour le grand, en quelque genre qu'il travaille. » Julie de Lespinasse ne fait que s'associer à l'avis général lorsqu'elle lui dit, au début de leur amitié : « Il y a des noms faits pour l'Histoire ; le vôtre excitera l'admiration ! » Nul, en parlant de lui, n'oserait employer d'autre mot que celui de génie; nul ne doute qu'il soit, dans l'avenir, l'honneur de sa patrie, l'instrument de son relèvement. « Il est, dira encore Julie ^ comme à la tête d*une société de gens de beaucoup d'esprit, dont il est pour ainsi dire l'oracle. Ses disciples et ses amis ont une si haute opinion de ses vertus et de ses mérites, que quelques-uns se félicitent d'être nés de son temps, comme je ne sais plus quel
1 Portrait de M. de Guibert par mademoiselle de Lespinasse, écrit dans les premiers temps de leur liaison et retouché de la main de d'Alembert. (Arch. du comte de Rochambeau.) — Il existe un second portrait composé après celui-ci par Julie de Lespinasse ; c'est celui qui a été imprimé, sous le titre de Portrait du marquis de Mora, à la suite des lettres apocryphes publiées en 1820. On avait pu le croire fabriqué, comme les lettres qui le précèdent, jusqu'au jour où l'autographe a passé en vente, le 31 janvier 1854 ; mais, sauf M. Isambert, lequel a émis l'idée que ce pourrait être le portrait de Guibert, on a continué à croire que c'était le portrait de Mora. Il suffit cependant de le lire pour en reconnaître aisément le véritable modèle. Tout l'y désigne ; quelques-unes des expressions mêmes de ce morceau se retrouvent sous la plume de mademoiselle de Lespinasse dans ses lettres à Guibert. Au surplus, vm point lève tous les doutes : ce portrait d'un homme qui, dit mademoiselle de Lespinasse, «l'a lu de ses propres yeux t , est daté de 1773, alors que Mora était parti dépuis un an, pour ne plus revenir. Ajoutons qu'il existe, dans les archives du comte de Villeneuve- Guibert, un exemplaire de ce volume annoté de la main de la comtesse de Guibert, où celle-ci s'inscrit en faux contre l'attribution que l'on a faite dudit portrait et aflirme à plusieurs reprises que c'est celui de son défunt époux.
philosophe se félicitait d'être né du temps de Socrate. d Peut-être Bonaparte, à son retour d'Egypte, ne fut-il pas, dans les salons, l'objet d'aussi grandes espérances que le comte de Guibert, à l'heure où il liait connaissance avec Julie de Lespinasse.
Observé à distance et dans le recul de l'histoire, cet enthousiasme semble assez inexplicable. C'est qu'il avait son origine et sa cause essentielle dans ces dons extérieurs qui tiennent à la personne et qui disparaissent avec elle. Je n'entends point par là les avantages physiques ; Julie elle-même est calme sur ce point : « Sa figure, nous dit-elle \ est belle sans être distinguée ; ses traits sont réguliers, sans avoir beaucoup de jeu ; sa physionomie a quelque chose de doux et de sombre ; son maintien est négligé ; son rire est tout naturel, c'est celui de la première jeunesse. » Les portraits de Guibert conservés de nos jours donnent l'impression de la force et de l'énergie, plus que de la grâce et du charme : le front est vaste et encadré de cheveux épais et crépus, les yeux fortement enchâssés, la mâchoire un peu lourde, la bouche large, aux lèvres charnues ; la tête, re jetée en arrière, est portée par un cou puissant. Sa stature était peu élevée, mais sa taille était « noble et leste », avec « quelque chose d'adroit et de délibéré dans toutes ses manières ^ ». Bref, un homme de bonne mine et de belle allure, sans rien pourtant qui frappe à première vue, sans rien surtout qui sente le héros de rornan.
Mais le secret de son eropire résidait avant tout dans un don d'éloquence qui tenait presque du prodige. Dès qu'il ouvrait la bouche, on était
1 Premier portrait du comte de Guibert. Passim.
3 Deuxième portrait écrit par mademoiselle de Lespinasse.
fasciné. Sa voix timbrée, douce et prenante remuait le cœur de ceux qui Técoutaient, avant même que leur âme ait subi l'ascendant d'une parole imagée, jaillissant comme un flot sonore, féconde en aperçus nouveaux, en formules saisissantes, en comparaisons poétiques, ayant tout de la flamme, la chaleur avec la clarté. Il semblait qu'un feu mystérieux s'échappât des profondeurs de son être, illuminât tous les replis de sa pensée. « Son âme, écrit madame de Staël ^ vous appartenait en vous parlant... Sa conversation était la plus variée, la plus animée, la plus féconde que j'aie jamais connue... Dans le monde, ou seul avec vous, dans quelque disposition qu'il fût ou que vous fussiez, le mouvement de son esprit ne s'arrêtait jamais ; il le communiquait infailliblement. & Et pour appuyer ce jugement d'une personne passionnée, voici celui de madame Necker, aussi calme, aussi modérée que sa fille était excessive : « Plus heureusement doué que les plus heureux en ce genre, on admirait en lui des facultés merveilleuses et absolument individuelles, qu'aucun homme avant lui n'avait encore possédées... Son génie avait de l'enthousiasme ; il faudrait en avoir pour le peindre, le montrer réuni à tous les objets par le sentiment, par la pensée, par le mouvement, ainsi qu'il le fut toujours pendant sa vie '^. d Au lendemain d'une lecture que Guibert avait faite de l'un de ses ouvrages : « Un jeune homme, écrit-elle à Grimm ', lit à lui tout seul une pièce mieux que la meilleure troupe possible, et l'on emporte les
1 Notice sur Guibert composée au lendemain de sa mort.
2 Mélanges et Nouveaux Mélanges de madame Necker. «Lettre de 1773, citée par le comte d'Haussonville dans Le
Salon de madame Necker.
femmes mortes ou mourantes au sortir de ce spectacle. »
Si Ton ajoute à cette force oratoire une mémoire sans pareille et dont on cite des traits inouïs ^ une inlassable activité, et une faculté de travail qui lui permettait de faire face aux plus rudes et aux plus diverses besognes sans Tempêcher de se livrer aux distractions du monde, on comprendra le culte admiratif dont Guibert fut l'objet de la part de ses contemporains, et spécialement l'impression qu'un tel homme devait produire sur l'imagination des femmes. De fait, sans être un don Juan de métier, il faisait autant de passions que les plus fameux séducteurs, et le nombre de ses conquêtes n'avait d'égal que le dédain avec lequel il les considérait. «La légèreté, je pourrais même dire la dureté avec laquelle il traite les femmes, lui reprochera Julie de Lespinasse ^ vient du peu de cas qu'il en fait... Voici comment il les voit : coquettes, vaines, faibles, fausses et caillettes. Celles qu'il juge plus favorablement, il les croit romanesques ; et s'il est forcé de reconnaître dans quelques-unes certaines bonnes qualités, il trouve que ce n'est point la peine de les en estimer davantage, parce que c'est plutôt en elles des vices de moins que des vertus de plus. & — « C'est, reprendelle plus loin, comme dissipation et divertissement qu'il les prend et qu'il les quitte, et il n'estime pas assez leurs sentiments pour se croire obligé de ménager leur sensibilité. » Cette appréciation n'a rien d'exagéré. Toutefois, avec cet illogisme auquel leur sexe est volontiers enclin, moins il semblait
1 Voir la Correspondance de Grimm, la Chronique de Métra^ VEspion anglais, etc., etc.
2 Second portrait de Guibert. Passim.
tenir à ses adoratrices, plus ardemment elles s'attachaient à lui. Il recevait comme un juste tribut les bonnes fortunes qui s'offraient à lui de toutes parts, papillonnant au gré de son caprice et ne donnant guère de son cœur ; car l'ambition, le souci de la gloire, à cette aube de sa vie, l'absorbaient trop pour qu'il perdît son temps à des rêveries sentimentales, et, comme le dit madame de Staël, non sans une pointe de malice, « il était distrait des autres par sa pensée, et peut-être aussi par lui-même ».
Ces succès de rencontre et ces amourettes de passage ne mettaient d'ailleurs pas obstacle à une liaison sérieuse et, pour ainsi dire, affichée. « On peut dire, insinue Julie dans le premier portrait qu'elle ait tracé de lui, que M. de Guibert est moins aimable encore que digne d'être aimé, du moins par ses amis et par sa maîtresse, car il est impossible qu'il n'en ait une. » Elle en était d'autant plus sûre que, comme nous le verrons bientôt, il lui en avait fait confidence et lui en parlait sans détour ; et cette chaîne, quoique peu pesante, avait la force et la solidité que donne une longue accoutumance. La femme dont il s'agit, Jeanne Thiroux de Montsauge ^ avait, au temps où nous sommes arrivés, dépassé la trentaine ; fille de Bouret, le fermier général — célèbre longtemps par son faste et ses folles prodigalités, puis par sa ruine complète
1 Jeanne Bouret avait épousé en 1758 Philibert Thiroux de Montsauge, qui fut nommé en 1778 directeur et administrateur des postes. La date de sa naissance et celle de sa mort sont inconnues. On sait seulement qu'elle passa en Angleterre le temps de la Révolution et qu'elle laissa une fille, mariée en 1778 à Etienne Narcisse, vicomte de Durfort. Elle avait deux sœurs, dont l'une épousa M. de Villemorien et l'autre M. Marin de La Haye, fermier général.
et par sa fin tragique ^ — elle avait conçu pour Guibert un attachement tranquille et sans fracas, mais profond et tenace. C'était, autant qu'il y paraît, une personne réfléchie, raisonnable, avisée, tant soit peu terre à terre, capable de vi-ai dévouement et, comme écrit Guibert, faite pour «une amitié très douce et très aimable » plus que pour de grands sentiments et de fougueuses ivresses. Cette sagesse, cette modération, lui attireront fréquemment les dédains de mademoiselle de Lespinasse : « Je crois qu'il a fait une grande méprise ; il a rencontré quelqu'un qui a arrêté tous ses mouvements. Enfin il n'a pas rencontré madame de la Moussetière. Il en était digne '^ ! & Et, par une criante injustice, c'est aussi le reproche qu'adressera plus d'une fois à madame de Montsauge l'amant auquel elle reste assez fortement attachée pour supporter, sans plainte et sans apparente jalousie, ses froideurs, ses caprices, ses infidélités.
Entre Julie de Lespinasse et le comte de Guibert, un commerce suivi s'établit aussitôt après le départ de Mora. Leurs lettres nous renseignent sur leurs dispositions morales à l'heure où s'inaugure
1 On rapporte notamment qu'il avait fait nourrir une vache de petits pois « à cent cinquante livres le litron », afin de fournir à une de ses maîtresses un lait plus succulent. Il dépensa également des sommes fabuleuses pour recevoir et divertir l,ouis XV, acheva de se ruiner en bâtissant aux Champs-Elysées des maisons dont il ne tira nul profit, et, après avoir mangé, dit-on, quarante-deux millions, mourut insolvable, dans des conditions si étranges que nul ne douta du suicide.
2 Lettre du 14 janvier 1774 au comte de Grillon. (Lettres inédites publiées par M. Charles Henry.) — Madame de la Moussetière était une femme alors célèbre par une aventure amoureuse qui se dénoua par sa mort et celle de son amant
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cette dangereuse familiarité. Après quelques années d'une liaison, qui peut-être flattait insuffisamment son orgueil, Guibert touchait à cette période où l'homme n'est plus guère retenu que par le lien de l'habitude et n'attend sournoisement que l'occasion de s'échapper ; au moins est-ce ce qu'il assurait formellement à Julie. « Vous avez donc oublié, lui écrira celle-ci, ce que vous m'avez dit vingt fois l'année dernière ? Je vous ai vu dans la disposition de prendre le parti le plus violent, de rompre avec elle, de ne plus la voir. Je me souviens d'avoir combattu cette résolution, et alors vous savez bien que je ne désirais pas d'être heureuse par vous. & Dans une lettre ultérieure, elle lui répète encore : « Vous m'aviez assuré que vous n'étiez plus amoureux de cette femme, et que vous aviez l'âme si libre, si dégagée de tout sentiment, que votre désir le plus vif était de vous marier ^d Toutefois, par ce besoin inhérent à notre âme de relever et d'ennoblir ce que nos sentiments ont quelquefois de plus vulgaire, il attribuait la fatigue de son cœur à la désillusion causée par une nature médiocre, qu'il ne pouvait, malgré ses peines, hausser à son propre niveau : « Après tout, disait-il avec mélancolie, je n'ai pas raison de me plaindre. C'est tout ce que sent, c'est tout ce que peut sentir son âme. Puis- je exiger qu'elle me ressemble, qu'elle vous ressemble ^ ? & Il développait ce thème avec cette chaleur d'expressions qui prêtait tant de force à ce qui sortait de ses lèvres, et Julie, persuadée, en arrivait à plaindre de bonne
1 Lettres de Juillet et du 3 septembre 1774. Arch, du comte de Villeneuve-Guibert.
* Lettre de Guibert à mademoiselle de Lespinasse du 20 septembre 1773. {Lettres inédites publiées par M. Charles Henry.)
foi la victime d'une méprise funeste, à pleurer sur cet incompris : « Il n'y a que les malheureux qui soient dignes d'avoir des amis ; si votre âme n'avait point souffert, jamais vous n'auriez été jusqu'à la mienne ^ &
Cette prétendue analogie de deux cœurs également malades, également douloureux, semble avoir été l'origine de leur intimité. L'absence du marquis de Mora et les mauvaises nouvelles arrivées après son départ trouvaient cette fois Julie sans énergie, presque sans espérance. Les distractions d'esprit, le tourbillon du monde, ne parvenaient plus, comme naguère, à étourdir, à bercer sa tristesse. Elle crut trouver quelque adoucissement à sa peine dans l'intelligente sympathie d'une âme compatissante, passionnée comme la sienne et pareillement blessée ; et c'est en parlant de Mora que, par une pente insensible, elle s'abandonnait à l'attrait de ce consolateur. « Vous seul peut-être, écrira-t-elle, avez eu le pouvoir de suspendre quelques instants ma douleur, et ce bien d'un moment m'a attachée à vous pour jamais... Mon âme, ditelle encore, n'avait point besoin d'aimer. Elle était remplie d'un sentiment tendre, profond, partagé, répondu, mais douloureux cependant, et c'est ce mouvement qui m'a rapprochée de vous. Vous ne deviez que me plaire, et vous m'avez touchée. » Et elle dévoile ingénument le fond même de son cœur, en ces mots pleins de grâce : « J'avais tant souffert ! Mon corps, mon âme, étaient épuisés par la durée de la douleur. C'est alors que je vous ai vu, c'est alors que vous avez ranimé mon âme ; vous y avez fait pénétrer le plaisir : je ne sais
1 Lettre de mademoiselle de Lespinasse à Guibert du 30 mai 1773. Éd. Asse.
lequel m'était le plus sensible, ou de vous le devoir, ou de le ressentir \ &
Aucun pressentiment, dans cette première période, ne l'avertit du danger qui s'approche ; la pensée de l'absent, la tendresse qu'elle lui garde lui répondent de son cœur, l'empêchent, selon son expression, de se défier d'elle-même : « Comment craindre, comment prévoir, lorsqu'on est garantie par le sentiment, par le malheur, et par le bien inestimable d'être aimée par une créatuje parfaite ? Voilà ce qui entourait mon âme, ce qui la défendait, lorsque vous y avez fait descendre le trouble du remords et la chaleur de la passion. & C'est ce qu'elle répétera plus tard en faisant, seule avec elle-même, une sorte d'examen de conscience : « Je n'aurais pas pu alors me rendre compte à moimême de ce que je pensais. Je passais alternativement du trouble que cause le commencement d'une passion à l'illusion trop nécessaire et trop flatteuse d'avoir rencontré autant de sensibilité et de tendresse qu'il avait su m'en inspirer ^. & L'unique crainte qui l'agite est que cette amitié naissante ne puisse toujours rester aussi paisible et aussi bienfaisante, que l'excessive nervosité à laquelle elle se sait sujette ne soit plus tard entre eux une cause de trouble et de dissentiment : « Je vous l'ai dit, nous ne ferons point de tout ceci l'amitié de Montaigne et de La Boétie. Ces gens-là étaient calmes ; ils n'avaient qu'à se livrer aux impressions douces et naturelles qu'ils recevaient ; et nous, nous sommes deux malades. Mais avec cette différence, ajoute-t-elle, que vous êtes un malade plein
^ Lettres des 13 mai, 24 juin, 6 septembre 1773. Éd. Asse. 2 Deuxième portrait de Guibert par mademoiselle de Lespinasse. Passim.
de force et de raison, qui vous conduisez de manière à jouir incessamment de la plus excellente santé, tandis que moi je suis atteinte d'une maladie mortelle, à laquelle tous les soulagements que j 'ai voulu apporter se sont convertis en poison et n'ont servi qu'à rendre mes maux plus aigus ^ &
Ne laissons pas, sans nous y arrêter, passer ces dernières lignes ; on y entend une note nouvelle qui s'accentuera rapidement. Dès cette heure, en effet, et malgré l'illusion dont elle est enivrée, elle a, par échappées, comme une vague intuition de la vraie nature de Guibert ; elle pressent, dirait-on, les déceptions que lui causera ce cœur « plus ardent que sensible », ayant de la passion la flamme et non pas la chaleur, trop occupé de «gloire» pour se livrer sans réserve à l'amour. Écoutons-la lui dire un jour avec une mélancolique ironie : « Je ne sais pourquoi, j 'ai quelque chose qui m'avertit que je pourrais dire de notre amitié ce que le comte d'Argenson dit en voyant pour la première fois mademoiselle de Berville, sa nièce : Ah ! elle est bien jolie ; il faut espérer qu'elle nous donnera bien du chagrin !t> Et plus clairement encore : «Je suis bien trompée, ou vous êtes créé pour faire le bonheur d'une âme vaine, et le désespoir d'une âme sensible... Je plaindrais une femme sensible dont vous seriez le premier objet ; sa vie se consumerait en craintes et en regrets '. &
Ce ne sont encore néanmoins que des lueurs fugitives. La plus légère protestation, la moindre marque d'intérêt ramènent vite la confiance et ressuscitent le charme : « Si j'étais jeune, jolie et bien aimable, je ne manquerais pas de trouver
1 Lettre du 14 juillet 1773. Éd. Asse.
2 Lettres des 23, 30 mai et x*' juillet 1773. Éd. Asse.
beaucoup d'art dans votre conduite envers moi ; mais, comme je ne suis rien de tout cela, que je suis le contraire de tout cela, j'y trouve une bonté et une honnêteté qui vous ont acquis à jamais des droits sur mon âme. Vous l'avez pénétrée de reconnaissance, d'estime, et de tous les sentiments qui mettent de l'intimité et de la confiance dans une liaison... Vous voulez que je jouisse en paix de l'amitié que vous m'offrez, et que vous me prouvez avec autant de douceur que d'agrément. Oui, je l'accepte, j'en fais mon bien ; elle me consolera, et si jamais je jouis de votre société, elle sera le plaisir que je désirerai et sentirai le mieux ^ » Ainsi, pendant ces premiers mois, Julie passe-t-elle par des alternatives de doute et d'espérance, de joie et de tristesse, constamment ballottée par des courants contraires, devinant de loin les écueils sans trouver dans son cœur la force de les fuir.
Pour dissiper les brumes qui obscurcissent sa volonté, il faudra une épreuve nouvelle, la rupture passagère de l'intimité commençante. Dans une époque où le goût des voyages lointains était peu répandu parmi la société française, Guibert, depuis son plus jeune âge, étonnait ses contemporains par son ardeur à « courir les grandes routes &, curiosité d'une âme avide de sensations nouvelles, peut-être aussi comme le lui reprochera Julie, suggestion d'une nature inquiète, impatiente du repos : « En tout, lui dit-elle, le mouvement vous est plus nécessaire que l'action ; cela paraît bien subtil, mais pensez-y, et vous verrez que cela est juste. s> En mai 1773, il lui prit la subite envie de parcourir l'Autriche, la Prusse, les bords du
1 Lettre du 23 mai 1773. Ibidem.
Rhin, de .visiter les champs de bataille de la guerre de Sept Ans, d'étudier l'organisation militaire de l'Allemagne sous le règne de Frédéric. Lutter contre cette fantaisie, Julie n'avait encore aucun droit de le faire ; elle s'y résigna donc, se bornant, pour dédommagement, à demander des lettres fréquentes. Encore, la promesse faite, a-t-elle scrupule d'imposer une contrainte : « Voyez si je suis généreuse, je m'engage à vous rendre votre parole, si vous avez à vous reprocher quelque méprise... Avouez-le-moi, et je vous réponds de n'en pas être blessée. Croyez qu'il n'y a que la vanité qui rende difficile, et je n'en ai point : je ne suis qu'une bonne créature, bien bête, bien naturelle, qui aime mieux le plaisir de ce que j'aime que tout ce qui n'est que moi et pour moi... Mettezvous bien à votre aise, et écrivez-moi un peu, beaucoup, ou point du tout ^. »
Le départ était annoncé pour le mercredi 19 mai. Pourtant, le lendemain de ce jour, Julie est instruite par hasard qu'on a vu Guibert à Paris : «J'allai moi-même savoir si vous n'étiez point malade, et, ce qui vous paraîtra affreux, c'est qu'il me semble que je le désirais. Cependant, par une inconséquence que je ne vous expliquerai pas, je me sentis soulagée en apprenant que vous étiez parti *. » Ce trouble, cette incertitude, ce flux et ce reflux de sentiments contradictoires, c'est ce qui, après la séparation, caractérise encore les premières lettres de Julie : « Comme j'ignore l'im-
1 Lettre du 24 mai 1773. Éd. Asse.
2 Gtiibert avait quitté Paris le jeudi 20 mai, à cinq heures et demie du soir : « Pourquoi n'êtes- vous pas parti mercredi ? l'interroge peu après Julie avec une jalouse inquiétude. Est-ce à quelqu'un ou à vous-même que vous avez accordé ces vingtquatre heures ? >
pression que me fera votre départ, disait-elle avant les adieux \ je ne sais point si j'aurai la liberté et la volonté de vous écrire. 9 Cette a volonté », comme bien on pense, n'attend même pas que Guibert ait franchi la frontière de France ; mais les longues pages qu'il reçoit à Strasbourg sont faites pour dérouter un homme aussi habitué aux conquêtes. Il semble, à lire certains passages, qu'elle cherche à se reprendre, qu'elle retrouve dans la solitude le courage qui lui manque lorsqu'ils sont en présence : « Non, non, je ne veux pas de votre amitié... Elle m'exaspérerait, et j'ai besoin de me reposer, de vous oublier pendant quelque temps. » Il est vrai que, l'instant d'après, elle atténue la dureté de sa phrase : a Oui, votre absence m'a rendu le calme, mais aussi je me sens plus triste. Je ne sais si je vous regrette, mais vous me manquez comme mon plaisir. » Et l'inquiétude la hante que les distractions du voyage fassent tort au souvenir de l'amie : « Quand vous lirez ceci, mon Dieu, à quelle distance serez-vous ? Votre personne ne sera qu'à trois cents lieues, mais voyez quel chemin votre pensée aiua fait ! Que d'objets nouveaux ! Que d'idées, que de réflexions nouvelles ! Il me semble que je ne parle plus qu'à votre ombre ; tout ce que j'ai connu de vous a disparu ; à peine trouverez- vous dans votre mémoire la trace des affections qui vous animaient les derniers jours que vous avez passés à Paris. » Cette perspective l'émeut si fort qu'elle fait appel, en termes presque suppliants, à cette même amitié qu'elle paraissait repousser tout à l'heure : « Plût au Ciel que vous fussiez mon ami, ou ne vous
1 Lettre du 15 mai. Ibidem.
avoir jamais connu ! Croyez- vous ? Serez- vous mon ami ? Pensez à cela une fois seulement ; est-ce trop ^ ? »
C'est seulement aujourd'hui que ses yeux commencent de s'ouvrir. Cette agitation, cette angoisse, ce vide qui s'est creusé brusquement dans sa vie, sont-ce là les suites accoutumées d'une pure et tranquille affection ? Une fois déjà, n'a-t-elle pas ressenti ces symptômes ? Elle s'analyse longuement, avec bonne foi, et, tremblante de sa découverte, elle s'adresse à l'absent pour l'aider à lire en son âme et réconforter sa détresse : « Ditesmoi, est-ce là le ton de l'amitié ? Est-ce celui de la confiance ? Qu'est-ce qui m'entraîne ? Faitesmoi connaître à moi-même ; aidez-moi à me remettre en mesure. Mon âme est bouleversée ; sont-ce mes remords ? Est-ce ma faute ? Est-ce vous ? Serait-ce votre départ ? Qu 'est-ce donc qui me persécute ? Je n'en puis plus ! Dans ce moment, j'ai de la confiance en vous, jusqu'à l'abandon ; et peut-être ne vous reparlerai-je de ma vie. » Quelques semaines plus tard : « Je ne sais plus ce que je vous dois ; je ne sais plus ce que je vous donne. Je sais que votre absence me pèse, et je ne saurais répondre que votre présence me fît du bien. Quelle situation horrible, où le plaisir, où la consolation, où tout enfin devient poison ! Que faire, dites-moi ? Où retrouver le calme ? Oh ! combien de fois Ton meurt avant que de mourir ^ ! )>
La souffrance qu'elle dépeint en ces mots éloquents, il est facile d'en deviner la cause. Ce cœur tout frémissant, ce cœur qui lui échappe, elle a
1 Lettres des 15 et 23 mai. Passim.
2 Lettre du i»' juillet. Éd. Asse.
perdu le droit d'en disposer, elle en a fait don à un autre ; chacun de ses battements est une sorte de trahison. Déjà, la veille du départ de Guibert, elle a senti la première morsure du remords, en recevant une lettre de Mora pleine de tendresse et de confiance : « Il me parle de moi, de ce que je pense, de mon âme, avec ce degré de connaissance et de certitude qu'on a, lorsqu'on exprime ce que l'on sent vivement et fortement \ » Et brusquement ces pages ont réveillé sa conscience endormie : « Je veux être de bonne foi avec vous, avec moi ; et en vérité, dans le trouble où je suis, je crains de m 'abuser. Peut-être mes remords sont-ils audessus de mon tort ; peut-être l'alarme que je sens est-elle ce qui offenserait le plus ce que j'aime... » Elle a beau raisonner ainsi et chercher à se rassurer, une voix intérieure l'avertit qu'elle est bien réellement coupable : « Par quelle fatalité êtes-vous venu me distraire ? Que ne suis- je morte dans le mois de septembre '^ ? Je serais morte alors sans regret, et sans avoir de reproche à me faire. Hclas ! je le sens, je mourrais encore aujourd'hui pour lui ; il n'y a point d'intérêt dont je ne lui fisse le sacrifice ; mais, il y a deux mois, je n'avais point de sacrifice à lui faire. Je n'aimais pas plus, mais j'aimais mieux. »
Tel est le début du combat qui, pendant trois années, va déchirer son âme ; c'est de ce jour que date son long martyre. Nous en suivrons, au cours de ce récit, les douloureuses étapes ; mais ce que tout d'abord il me faut raconter ici, c'est le grave surcroît de tourments que, durant l'absence de
1 Lettre du 15 mai, Passtm.
2 C'est-à-dire dans le mois qui a suivi le départ du marquis de Mora.
Guibert, vont causer à Julie les nouvelles qu'elle reçoit d'Espagne.
Nous avons pris congé du marquis de Mora le jour où il quittait Paris pour tenter une cure à Bagnères. Ce séjour ne fut ^aère heureux : de terribles hémorragies, jointes aux saignées prescrites par le médecin, l'aiïaiblirent à tel point que l'on douta d'abord qu'il pût gagner Madrid. «Il est parti de Bagnères dans un état qui me fait tout craindre pour sa vie, mandait Julie à Condorcet ^. Son médecin le conduit ; mai?, s'il peut le secourir, il ne pourra pas le garantir d'une rechute qu'il ne pourra soutenir dans l'état d'épuisement où il est. Il a été saigné neuf fois, et il était si anéanti qu'il n'a pas pu juger du péril auquel il s'exposait en se mettant en route... Vous êtes le plus excellent et le plus sensible de tous les hommes ; jugez de ma situation ! » Le trajet s'effectua toutefois tant bien que mal jusqu'à Bayonne, où le joignit sa sœur, la duchesse de Villa-Hermosa, et ils revinrent de compagnie dans la capitale espagnole. Là, le repos, les bons soins, l'air natal, amenèrent une amélioration. Mais une dure épreuve l'attendait : plus malade encore que son fils et déclinant avec rapidité, la comtesse de Fuentès
1 Lettre du 22 septembre 1772. (Lettres publiées par M. Charles Henry.) — On lit, à cette même date, dans un billet de madame Suard à Condorcet : < On a reçu d'alarmantes nouvelles de Bagnères : un nouveau crachement de sang a obligé à neuf saignées. Grand Dieu, M. de Mora y résistera-t-il ? Le dernier courrier a pourtant apporté quelque espérance, et mademoiselle de Lespinasse en est aussi plus calme. M. Suard l'a vue soir et matin ; il revenait toujours l'âme remplie d'une tristesse qui passait bientôt dans la mienne. Il dit qu'elle ne peut vivre longtemps, qu'elle se consume et se dévore. » (Arch. du château de Talcy.)
réunissait ses forces expirantes pour lutter contre la passion qui dévorait son premier-né. Aux instances de Mora pour obtenir qu'elle consentît à son mariage avec Julie, elle répondait par des refus formels. La jeune duchesse de Villa-Hermosa, dont la dévotion redoutait pour son frère l'influence, ainsi qu'elle disait, de «l'astucieuse Française », encourageait sa mère dans cette résistance obstinée ^ «J'ai le pressentiment, écrivait Julie justement inquiète, que madame de Villa-Hermosa empoisonnera le reste de ma vie. Au moins, qu'elle n'empoisonne pas la sienne ^ ! » Ces discussions, ces querelles de famille, la déception de voir ses projets ajournés, jetaient Mora dans un vrai désespoir, sans ébranler pourtant la fidélité de son cœur : « J'en ai eu dix pages qui m'ont pénétrée de tendresse et de douleur, dit encore son amie ^. Il est bien plus malheureux que moi ; il sait bien mieux aimer ; il a bien plus de caractère. En un mot, il a tout ce qu'il faut pour être le plus malheureux et le plus aimé de tous les hommes. &
Emportées par leur zèle, la mère et la sœur de Mora en arrivaient bientôt aux moyens violents. Elles abusaient de la faiblesse qui confinait le convalescent dans sa chambre pour intercepter au passage, quand l'occasion le permettait, la correspondance amoureuse, les lettres partant de Madrid comme celles venant de France. De là, entre les deux amis, des périodes de silence forcé, suivies de récriminations contre les méfaits de la poste. « Les lettres se perdent ; il y a sans cesse des retards » ; cette plainte revient continuelle-
1 Retratos de Antano. Passitn.
2 IMtres inédites publiées par M. Charles Henry. Appendice. Ibidem.
ment sous la plume de Julie, A la longue, cependant, elle eut quelque soupçon ; c'est alors qu'elle imagina de s'adresser au duc de Villa-Hermosa. Une fois de plus, le dévoué d'Alembert remplit l'office d'intermédiaire ; et telle est l'origine de la correspondance qui, conservée dans les archives de la maison de Villa-Hermosa, est aujourd'hui pour nous une source d'informations précieuses. « Quoique les amis de M. le marquis de Mora approuvent fort son silence, ils en sont pourtant alarmés, écrit le philosophe ^ ; ils craignent qu'il n'y ait dans ce silence plus d'impossibilité de le rompre que de régime qui oblige à le garder. M. le duc est donc instamment prié d'avoir la bonté de faire savoir aux amis de M. le marquis de Mora si la poitrine est restée attaquée de la violente secousse qu'elle a éprouvée à Bagnères, s'il a encore des évanouissements, et quels sont les aliments dont il fait usage. M» le duc voudra bien pardonner ces questions aux sentiments d'amitié qui oblige de les lui faire... »
Le beau-frère de Mora répond à cette requête avec le plus, vif empressement et n'épargne point les détails : « ... Vous pouvez assurer ses amis que sa poitrine n'est pas restée attaquée du tout de la violente secousse qu'elle a éprouvée à Bagnères et que, depuis qu'il en est sorti, il n'a pas essuyé le plus petit évanouissement. Il est cependant trop faible encore pour se nourrir seulement de légumes ; il mange un peu de notre puchero ou de notre pot à l'espagnole, du poulet et du veau. Il est même obligé de manger tout seul, et ce n'est qu'hier qu'il m'a fait l'honneur de dîner chez moi ; c'est
1 Lettre du 7 décembre 1772. RetnUos de Antano. Appendice avec reproduction photographique des lettres.
la première fois qu'il a quitté sa chambre à pareille heure. Il sort fort peu, et avec toutes les précautions imaginables pour se garantir de l'air froid et vif de ce pays. En un mot, monsieur, je puis avoir l'honneur de vous dire qu'il se rétablit, mais lentement... Il m'a chargé de vous assurer, ainsi que ses amis, de son attachement et de sa reconnaissance, et de vous dire qu'il a écrit la dernière semaine, et trois postes auparavant, à mademoiselle de Lespinasse ^.. »
Les lettres ultérieures du duc, celles de Mora luimême envoyées par son entremise, donnèrent d'abord l'espoir d'une vraie convalescence. Les derniers mois d'hiver, le début du printemps, n'amenèrent pas de rechute sérieuse ; et Julie retrouvait quelque sécurité, quand subitement, un mois après le départ de Guibert, une nouvelle crise survint, suscitant de nouvelles angoisses. « Il a craché le sang, il a été saigné deux fois, mande à Guibert mademoiselle de Lespinasse ; au moment du départ du courrier, il était bien, mais l'hémorragie a pu recommencer ; le moyen de se calmer avec cette pensée !... La souffrance, ajoute-t-elle, a amolli mon âme, et je lui cède. J'ai pris à cinq heures du matin deux grains d'opium ; j'en ai obtenu du calme, qui vaut mieux que le sommeil... Je puis vous parler, je puis me plaindre ; hier, je n'avais pas de mots, je n'aurais pu prononcer
1 < Ce qui m'étonne, répond d'Alembert à cette lettre, c*est ce que vous me faites l'honneur de me mander, que M. le marquis de Mora a écrit plusieurs lettres à mademoiselle de Lespinasse. Elle n'en a pas reçu une, et sûrement ce n'est pas la faute de la poste d'ici... Elle a lieu de croire que les lettres qu'elle lui a écrites ont eu le même sort. En conséquence, M. le duc, permettez-moi de vous supplier de vouloir bien remettre cette lettre à M. le marquis de Mora. » (Lettre du 8 janvier 1773. Loc. cit.)
que je craignais pour la vie de ce que j*aime ; il m'aurait été plus facile de mourir que de proférer des mots qui glacent mon cœur. Vous avez aimé ; concevez donc ce que c'est que de pareilles alarmes ! Et jusqu'à mercredi, je serai dans une incertitude qui fait horreur, et qui cependant me commande de vivre jusque-là *. »
L'anxiété qui la mine et qui, selon son expression, la fait passer sans cesse « de l'état de convulsion à celui d'abattement », a d'étranges contrecoups sur ses sentiments pour Guibert. Dans le premier moment, superstitieuse autant que peu croyante, elle ne peut se défendre de faire un rapprochement entre les tourments qu'elle éprouve et l'infidélité de son cœur ; elle y croit voir comme un châtiment de sa faute et maudit le destin qui a mis sur sa route ce funeste consolateur : « Oui, en honneur, je pense que c'est un malheur dans ma vie que cette journée que j'ai passée, il y a un an, à Moulin- Joli... Je déteste, j'abhorre la fataUté qui m'a poussée à vous écrire ce premier billet ! » Il ne lui suffit pas de s'accuser elle-même ; elle en veut à Guibert de l'affection qu'il lui a inspirée : « Oh I qu'êtes-vous donc pour m'avoir détournée un instant de la plus charmante, de la plus parfaite de toutes les créatures ! & Et l'amertume dont elle est inondée la rend sévère, injuste même, à l'égard de celui qui, dans ses pérégrinations lointaines, s'étonne des variations d'humeur dont la cause lui échappe : <t Je ne suis pas contente de votre amitié ; je trouve qu'il y a de la froideur et de la légèreté à ne pas me dire pourquoi vous ne m'avez pas écrit de Dresde, comme vous me l'aviez pro-
1 Lettres des 20 et 21 juin. Éd. Asse.
mis... Et puis, vous le dirai- je ? je suis blessée de ce que vous me remerciez de V intérêt que je prends à vous. Pensez-vous que ce soit y répondre t Vous me trouvez bien injuste, bien difficile ; non, je ne suis rien de tout cela ; je suis bien vraie, bien malade et bien malheureuse. Si je ne vous disais pas ce que je sens, ce que je pense, je ne vous dirais rien. & Quelques semaines après : « Vous êtes jeune, vous avez connu l'amour, vous avez souffert, et vous en avez conclu que vous étiez sensible ; et cela n'est pas vrai ^ ! »
Les plaintes, les reproches de ce genre sont dès ce moment chose commune sous la plume de Julie, mais ce ne sont pourtant encore que des nuages passagers, que fondent vite les rayons de sa tendresse naissante. Chaque pas fait en arrière est suivi d'un retour, et la frayeur d'avoir offensé son ami lui inspire des accents où se révèlent les progrès de sa flamme. Elle renonce graduellement à s'attarder dans de vaines équivoques ; cette passion qu'elle ne peut plus vaincre, elle la confesse bientôt avec une entière loyauté, et rarement tel aveu trouva-t-il plus charmante et plus délicate expression : « Je vous aime trop pour pouvoir m'imposer la moindre contrainte ; j'aime mieux avoir à vous demander pardon que de ne point faire de fautes. Je n'ai plus d'amour-propre avec vous... Je ne connais point de devoirs envers mon ami ; je me rapproche de l'état de nature ; les sauvages n'aiment pas avec plus de sensibilité et de bonne foi. Le monde, le malheur, rien n'a pu corrompre mon cœur... Ne chicanez pas, accordez-moi beaucoup ; vous verrez que je n'abuse
1 Lettres des 21 juin et 25 juillet. Éd. Asse.
point. Oh ! vous verrez comme je sais bien aimer ! Je ne fais qu'aimer, je ne sais qu'aimer ! » Citons encore ces lignes, si tendres sous leur apparente rudesse : « Je n'adopte aucune de vos louanges, et je vais vous étonner : c'est qu'elles ne me louent point. Que m'importe que vous jugiez que je ne suis pas bête ? Il est singulier, mais il est pourtant vrai que vous êtes l'homme du monde auquel je me soucie le moins de plaire. « Et voyonsla enfin abdiquer tout orgueil, implorer d'un ton suppliant, à défaut de tendresse, un peu de douceur et de pitié : « Songez que vous devez beaucoup à ma situation : je suis malheureuse, je suis malade ; voyez si cela ne sollicite pas votre vertu. Ce qu'elle m'accordera sera payé d'une reconnaissance infinie. Mon Dieu, le pauvre motif et le pitoyable sentiment, ne trouvez- vous pas ^ ? d
Nul ne peut s'y tromper ; c'est bien le langage de l'amour, parfois timide encore, mais cependant complet et déjà exclusif, régnant seul sur le cœur où il s'est installé en maître. Si celui qui reçoit ces lignes en peut encore douter, il suffira pour le convaincre des passages où Julie laisse éclater, comme malgré elle, la souffrance intime que lui cause la liaison, non encore dénouée, de Guibert avec madame de Montsauge. Le nom de cette dernière revient constamment sous sa plume ; elle interroge Guibert à son propos avec une curiosité douloureuse. A-t-il, en même temps que les siennes, eu des lettres de sa maîtresse ? Lesquelles a-t-il lu les premières ? Auxquelles a-t-il répondu d'abord ? « Réglons nos rangs, donnez-moi ma place ; mais, comme je n'aime pas en changer, donnez-la-moi un
1 Lettres des 14 juillet, i« et 9 août 1773. Éd. Asse.
peu bonne. Je ne voudrais pas de celle où vous souffrez cette malheureuse personne, d Souvent aussi elle s'apitoie sur le sort de l'homme supérieur lié à une créature incapable de le comprendre : « D'où vient donc que cette femme ne vous aime pas à la folie, comme vous voudriez l'être, comme vous méritez de l'être ? A quoi donc peut-elle employer son âme et sa vie ? Oh ! oui, elle n'a ni goût ni sensibilité, j'en suis sûre. Elle devrait vous aimer, ne fût-ce que par vanité... Mais de quoi vais- je me mêler ? Vous êtes content ou, si vous ne l'êtes pas, vous aimez le mal qu'elle vous fait ^ » C'est ainsi que déjà l'on sent naître et grandir en elle cette jalouse inquiétude qui deviendra bientôt l'un des pires tourments de sa vie.
Une autre crainte l'agite et se fait jour en plusieurs de ses lettres : elle tremble que le monde ne vienne à soupçonner l'intimité — tout innocente soit-elle — qui l'attache à Guibert, et que le bruit en aille jusqu'à Madrid, pour y semer le désespoir dans un cœur confiant et fidèle. Un jour, Chastellux a fait une discrète allusion au sentiment nouveau qui remplit ses pensées : « Il prétend que je vous aime beaucoup ; comment le sait-il ? Lui auriez-vous écrit ? » Une autre fois, dans une visite à madame de Boufflers, la causerie a pris une tournure plus alarmante encore : la maîtresse de maison, grande amie de Guibert, a déclaré devant une nombreuse assistance que ce dernier n'aimait plus madame de Montsauge, mais qu'il était « fortement attaché », sans qu'on sache à quelle femme, et qu'il ne voyageait que pour guérir son cœur : « Enfin, après bien des conjectures sans intérêt, on
1 Lettre du le' juillet. Éd. Asse.
36o JUIJE DE LESPINASSE
vint à me demander si je vous aimais, si je vous connaissais beaucoup, car je n'avais pas dit un mot : Oui, je l'aime beaucoup, et quand on le connaît un peu, il n'y a que cette manière de l'aimer. — Eh bien, vous savez donc sa liaison ? Quel est l'objet de sa passion ? — Non, en vérité, je n'en sais rien du tout \ » Devinerait-on donc quelque chose ? Prise de terreur à cette idée, Julie conjure Guibert de ne parler d'elle à personne et de détruire scrupuleusement ses lettres : « Brûlez- vous les miennes ? Je vois d'ici qu'elles tombent des paquets énormes que vous tirez de vos poches. Le désordre de vos papiers trouble ma confiance ^. » Inutile d'ajouter que ce vœu fut mal obéi ; les citations qu'on vient de lire en sont une preuve sans réplique. Julie malheureusement montra plus de prudence, et la plupart des lettres de Guibert, pour cette première période, échappent ainsi à toutes recherches. Toutes rares qu'elles soient pourtant, celles qui font survécu, rapprochées des passages où mademoiselle de Lespinasse fait allusion aux pages qu'elle a reçues, nous permettent de conjecturer dans quelle mesure l'objet d'ime si forte tendresse répond aux sentiments qui lui sont témoignés. C'est d'ailleurs un point sur lequel Julie, à cette époque, est elle-même assez incertaine : « Que pensez-vous, lui demande-t-elle un jour, d'une âme qui se donne avant que de savoir si elle sera acceptée ? f> Dans la réalité, il semble qu'au début l'impression de Guibert soit surtout celle de la surprise, presque de l'inquiétude, qu'il se sente comme déconcerté par cette passion fougueuse, par cette façon d'aimer, pour lui nouvelle
ï Lettre du i" juillet. Passim.
■ 2 Lettre du 22 août 1773. Éd. Asse.
et jusqu'à ce jour ignorée. Les faciles galanteries mondaines, l'attachement doux et résigné de madame de Montsauge, ne l'ont guère préparé à ce flot impétueux, à ce torrent de lave. Aussi il louvoie, se dérobe, n'écrit qu'à de rares intervalles, et, quand Julie se plaint de son silence, s'excuse avec gaucherie : « Je me disais toujours : demain, j'écrirai ; et les jours s'écoulaient. Je n'ai écrit à personne au monde. Quand je ne vous écris pas, soyez donc sûre une fois pour toutes que je suis mort à l'univers entier \ »
Chaque fois qu'il peut, il fuit les questions personnelles, il esquive les terrains brûlants, remplit ses lettres de récits, de descriptions, intéressantes sans doute, mais d'un ton si banal que mademoiselle de Lespinasse peut sans danger en donner connaissance à ses confidents habituels, à Chastellux, à madame Geoffrin, au marquis de Mora lui-même ^ : « Vous me dites si peu de vous, lui reproche-t-elle tristement, que vos lettres pourraient presque aller à toutes les femmes que vous connaissez. Il n'en est pas de même des miennes ; elles ne peuvent avoir qu'une adresse^. & Ainsi pressé, il fait la sourde oreille, feint de prendre le change et de ne voir dans les plus transparents aveux que des assurances d'amitié : « Je chéris les conseils que vous me donnez. Je trouve avec plaisir que ce sont ceux de quelqu'un qui veut s'assurer de me revoir. Et moi, je vous dirai à mon tour : Ménagez-vous donc d'ici à ce que j'arrive, tâchez de calmer votre âme... L'amitié, telle que je la sens, ou
1 Lettre du 20 septembre 1773. Lettres inédites publiées par M. Charles Henry, - Lettre de mademoiselle de Lespinasse du le^ juillet. Éd. Asse. * Lettre du 22 août. Ibidem.
plutôt telle que vous me l'avez inspirée, a des droits sur moi dont vous n'osez pas assez concevoir l'étendue... J'aime votre amitié comme elle est ; sa vivacité fait mon bonheur, et j'espère qu'elle ne nuira pas au vôtre ^ d Et il a soin d'associer d'Alembert au désir qu'il exprime de retrouver Julie : « Je suis bien aise que M. d'Alembert ait de l'amitié pour moi. Et que je serai aise de le revoir I » Sur un point cependant, il accorde à Julie quelque satisfaction, en faisant bon marché du cœur et de l'esprit de madame de Montsauge : « Que ditesvous d'im sentiment qui, devant être plus vif que le vôtre, reste toujours en arrière du vôtre ? Ah ! ne me le dites pas, vous m'affligeriez en m'éclairant... Croyez-vous que, si j'en était le maître, je ne changerais pas ses facultés contre les vôtres ? » Mais il gâte aussitôt tout l'effet de ces lignes en mettant au même plan la maîtresse dédaignée et la nouvelle amie : « Quel ridicule compte vous faites de toutes les personnes qui passent avant vous ! Madame de M... et vous, je vous jure que vous êtes les deux
Premiers objets vers lesquels se porte ma pensée, e ne saurais dire à laquelle j'écris la première ; aujourd'hui, par exemple, c'est à vous ^ »
Parmi ces dissonances et ces malentendus, le voyage de Guibert approchait de son terme. Après avoir parcouru tour à tour la Prusse, la Silésie, l'Autriche, il avait un instant songé à pousser jusqu'à Saint-Pétersbourg, au grand désespoir de Jidie : « J'abhorre la Russie ! s'écrie-t-elle. Jusqu'à ce que vous eussiez eu envie d'y aller, je ne haïssais que les Russes. & Mais il renonce à ce projet, comme
1 Lettres des 20 septembre et 9 octobre 1773. Lettres inédites publiées par M. Charles Henry.
2 Lettre du 20 septembre. Passim.
à celui de visiter la Suède, et mademoiselle de Lespinasse, tout en s'en réjouissant, ne peut, sur cette information, se retenir d'une suspicion inquiète : « Pourquoi avez-vous renoncé à aller dans le Nord ? Je ne puis croire que ce soit uniquement pour abréger le temps de votre voyage. A qui donc faitesvous donc le sacrifice de la Suède ? Si on l'a exigé, vous êtes content... Enfin, si votre retour est avancé, j'aime la personne ou la chose qui en est cause \ » Les derniers jours d'août, il annonce qu'il va quitter Vienne pour revenir en France ; après quoi, trois semaines s'écoulent sans qu'on entende parler de lui. La lettre que Julie reçoit après ce long silence n'est pas pour la tranquilliser : à la veille de partir, Guibert est tombé malade ; une inflammation d'intestins, une fièvre violente, l'ont retenu plusieurs jours alité. A peine en voie de guérison, complication nouvelle : par suite d'une confusion de noms — la police avait lu Guibert au lieu de Guliberg — l'auteur de la Tactique a été impliqué dans l'obscure affaire politique qui a déjà fait mettre à la Bastille Favier et Dumouriez ; s'il ne prouve pas son innocence, il coiut risque d'être arrêté en passant la frontière ^
On imagine, à ces nouvelles, l'affolement de Julie. Sans doute elle parvient aisément, grâce à ses puissantes relations, à faire éclaircir l'imbroglio, à dégager Guibert de toute complicité ; de ce côté, elle est vite rassurée ; mais la maladie la désole, et elle craint que Guibert ne dise pas toute la vérité : « Au ton de votre lettre ^ je vois que vous
1 Lettre du i6 août.. Éd. Asse.
2 Voir à ce propos les documents qui se trouvent à la suite des Lettres médites publiées par M. Charles Henry, pp. 213 et suiv.
* Lettre du 23 septembre. Éd. Asse.
étiez bien faible, bien pâle et bien abattu... Au nom de l'amitié, ne faites point de folie ; dormez, reposez-vous, et, pour arriver plus tôt, ne risquez pas de n'arriver jamais ! ?> Il ne suit que trop bien ces judicieux conseils, et s'attarde à tel point que la première semaine d'octobre le trouve encore à Vienne, se demandant s'il va retoiu*ner à Paris ou bien prolonger son voyage. Il n'abandonne cette dernière idée que sur les instances de Julie : « Revenez, revenez, ce serait une atrocité que de vous en aller 1 » Enfin, le 9 octobre, sa décision est prise : « Pour le coup, je pars ^ et je l'assure, parce que je n'ai pas la fièvre depuis quatre jours, parce que ma voiture est attelée, parce que j'y serai dans deux minutes... » Il compte ne voyager que par petites journées, mais, à la fin du mois, il sera sans faute à Paris. Vive est, à cette promesse, la joie de mademoiselle de Lespinasse ; ime inquiétude pourtant l'assiège : n'ira-t-il pas d'abord à la Bretèche, rendre visite à madame de Montsauge ? « Sans doute, le moment où je vous verrai, vous serez encore tout occupé de ce que vous aurez senti en revoyant ce que vous aimez. Convenez que, ce jour-là, vous serez plus éloigné de moi que vous ne l'étiez à Breslau. Mon Dieu, cela est juste. Pourvu que, lorsque vous serez calme, vous reveniez à moi, je serai trop heureuse. » Guibert, bon prince, s'efforce à chasser ce souci : « Je vous verrai avant Elle. C'est sans doute parce qu'il faut que j'arrive à Paris d'abord ; mais Elle serait sur le chemin de Paris que, si je croyais que vos souffrances, votre santé, votre âme, eussent besoin de moi à un moment près, j'arriverais droit à vous. »
1 Lettre du 9 octobre. Lettres inédites publiées par M. Charles Henry.
C'est dans ces dispositions incertaines, mélange d'amour et de frayeur, de désir et de jalousie, que mademoiselle de Lespinasse attend l'heure du revoir ; et elle confesse ainsi son trouble à l'homme qui désormais tient sa destinée dans ses mains : «Je me reproche à présent les remords que j*ai eus en me livrant à mon penchant pour vous... Est-ce à présent, était-ce alors que je me faisais illusion ? En honneur, je n'en sais rien. Mais vous, dont le malheur ne bouleverse pas l'âme, vous me jugerez mieux, et, quand je vous verrai, vous me direz si je dois m'applaudir ou m'affliger du sentiment que vous m'inspirez. »