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CHAPITRE XII

Rentrée de Guîbert à Paris. — La passion de Julie éclate avec violence. — Guibert rompt avec madame de Montsauge. — • La soirée du lo février I774- — Coïncidence tragique.

— Ivresse des premiers jours après la faute. — Julie ferme son salon. — Premières désillusions. — Soupçons jaloux à rencontre de mesdames de Boufflers et de Montsauge. — Scènes entre les deux amants. — Désespoir que Julie ressent de sa faiblesse. — Grave rechute du marquis de Mora.

— Instances de d'Alembert pour qu'il revienne à Paris.

— Inquiétudes secrètes de Mora au sujet de la fidélité de Julie. — Il se met en route pour venir la trouver. — Accident provoqué par la fatigue du voyage. — Billet suprême adressé à Julie. — Mort du marquis de Mora. — Affolement de Julie. — Elle tente de se suicider. — Persistance de ses remords. — Les lettres qu'elle écrit au défunt. — Surprenante patience de Guibert.

Pour dégager cette âme d'un tel chaos de sentiments contraires, et pour la faire passer du doute à l'espérance, puis de l'espérance à l'ivresse, il ne fallut à Guibert qu'un moment. Dès qu'ils furent en présence, plus que jamais Julie retomba sous le charme. Il revenait de son voyage avec un redoublement de prestige : il avait, disait-on par° tout, conquis, émerveillé jusqu'au Grand Frédéric, qui l'avait admis une semaine dans son intimité ; Voltaire, auquel il avait fait visite, l'avait sacré « grand homme » ; et l'opinion s'ancrait de plus en plus que son nom marquerait parmi les plus éclatants de l'Histoire. Personne, d'ailleurs, plus

que lui-même n'en avait la ferme assurance, et c'était de bonne foi qu'il disait en se faisant peindre : «Il ne faut jamais faire le portrait d'un homme à qui la postérité ne voudrait pas ériger une statue ^ &

L'éclat de ce « génie » n'était pas cependant ce qui touchait le plus Julie de Lespinasse. Tout en l'admirant sans, réserve, l'inquiétude l'assaillait parfois que, pour un si puissant esprit, l'amour fût un passe-temps plus que le centre et le but de la vie : « Je vois beaucoup M. de Guibert, confiet-elle au comte de Grillon '^. Je le trouve très aimable, mais on voit que c'est lui qu'il a peint lorsqu'il a dit du Connétable :

Ses talents l'agitaient et pesaient sur son âme.

Il a une activité qui le dévore et qui fait qu*il épuise trop vite tous les objets d'intérêt qui l'occupent successivement... Il s'ennuie de ce qui fait jouir les autres. »

Mais toutes les ombres s'envolaient quand elle voyait briller près d'elle la flamme de ces yeux étincelants, quand la voix éloquente enchantait ses oreilles et que d'ardentes paroles la faisaient frissonner jusqu'au fond de son être. Car, lui aussi, cédant enfin à l'attrait de la « magicienne » et gagné par la contagion de la passion qui l'embrasait, s'exaltait maintenant avec elle, rêvait d'ineffables délices et de paradis inconnus. Ce fut alors — du moins en donna-t-il l'assurance à Julie — qu'il rompit définitivement avec madame de Mont-

1 Mélanges de madame Necker.

2 Lettre du 14 janvier 1774. Lettres médites^ publiées par M. Charles Henry.

sauge ; on imagine quelle gratitude le paya de ce sacrifice. Dès ce moment, rien n'arrête plus l'élan qui la jette sur ce cœur désormais libéré, palpitante, extasiée, ne vivant que par lui, ne vivant que pour lui, livrée, les yeux fermés, au flot du torrent qui l'emporte.

Cet amour ne connaît d'ailleurs ni le calme de la confiance, ni la douceur de l'abandon. Malade de corps aussi bien que d'esprit, elle est en proie à une fièvre incessante. « Ma santé est détestable, écrivait-elle peu avant le retour de Guibert ; je tousse à mourir et avec assez d'effort pour cracher le sang ; ma voix est éteinte... Je ne dors point, ou presque point. & Cet état de souffrance physique s'aggrave aujourd'hui de l'agitation de son cœur, du remords que lui cause la pensée de Mora, du besoin qu'elle éprouve de posséder perpétuellement près d'elle celui que ses occupations retiennent trop fréquemment ailleurs. Les rares billets qu'on a de cette période ne sont qu'une longue supplication pour la venir trouver chaque joiu: et à toute heure : « Mon ami, je ne vous verrai pas, et vous me direz que ce n'est pas votre faute ; mais, si vous aviez eu la millième partie du désir que j'ai de vous voir, vous seriez là, je serais heureuse... Quand je n'ai pas ce que j'aime, je n'aime qu'à être seule... Est-ce le matin, est-ce le soir que je dois vous voir ? J'aimerais le matin, parce que c'e^t plus tôt, et le soir, parce que c'est plus longtemps. Enfin j'aimerai ce que vous voudrez bien m 'accorder ^ »

Sensible à im degré qu'on ne peut concevoir, le moindre oubli, la moindre négligence, la font

^ Lettres de novembre 1773. Éd. Asse, et arch. du comte de Villeneuve-Guibert.

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souffrir comme une blessure ; de même, la plus simple attention provoque une recrudescence de tendresse : « Mon ami, je vous aime comme il faut aimer, avec excès, avec folie, transport et désespoir. Tous ces jours-ci, vous avez mis mon âme à la torture ; je vous ai vu ce matin, j'ai tout oublié, et il me semblait que je ne faisais pas assez pour vous en vous aimant de toute mon âme, en étant dans la disposition de vivre et de mourir pour vous. Vous valez mieux que tout cela ^ » Entre des amoureux montés à un tel diapason, l'inévitable dénouement ne pouvait pas se faire longtemps attendre. Grâce aux multiples allusions qu'on trouve dans leur correspondance, on peut conjecturer le jour, le lieu, l'occasion de la chute.

En cette saison d'hiver de 1774, JuHe de Lespinasse, soit par le don gracieux d'un ami, soit qu'elle ait cru pouvoir se permettre un tel luxe, jouissait d'une loge à l'Opéra, loge vaste et confortable, à laquelle attenait un salon — une chambre, ainsi qu'elle s'exprime dans ses lettres — pour passer le temps des en tr' actes. Guibert était son invité de droit, généralement en tête à tête. Là, tous deux, assis côte à côte au balcon de la loge ou, plus souvent, sur « le bon canapé !> ^ de l'élégant boudoir, devisaient plus qu'ils n'écoutaient et, d'après l'aveu de Guibert, « entendaient fort mal » ^ la musique du Devin de village, de Vertumne et Pomone et autres pièces en vogue. Il n'en fut pas ainsi toutefois le soir du 10 février : ils se laissèrent

^ Ibidem.

2 Lettre de mademoiselle de Lespinasse du 22 septembre 1774. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.

3 Lettre de Guibert du 22 octobre 1774. Ibidem.

gagner au charme de la mélodie ; et nous savons la profonde impression que « l'art divin » du chant produisait, comme elle le confesse, sur l'âme et les sens de Julie. Guibert, de son côté, n'en était guère moins enthousiaste. L'opéra terminé, ils demeurèrent dans le salon avoisinant la loge, tous deux comme alanguis par l'enchantement d'une musique pénétrante. Leurs nerfs, leurs cœurs, vivement émus, vibraient à l'unisson ; un vertige éblouit leurs yeux ; leurs lèvres se cherchèrent, et ils burent, comme écrit Julie, la coupe du « délicieux poison ».

Ce même jour, cette même heure, par une coïncidence tragique, dans sa lointaine résidence de Madrid, le marquis de Mora était brusquement terrassé par une attaque nouvelle de son mal ordinaire, une attaque cette fois si terrible, que depuis lors il ne fera plus que languir et ne se relèvera jamais. Aussi, un an plus tard, tressaillant tout à coup à la pensée de cet anniversaire, Julie se sentira saisie d'un frisson d'épouvante : « lo février 1775. — Minuit sonne, mon ami ; je viens d'être frappé d'un souvenir qui glace mon sang I... Par quelle fatalité faut-il que le sentiment du plaisir le plus vif et le plus doux soit lié au malheur le plus accablant ! Oh ! mon Dieu, il y a un an, à pareille heure, M. de Mora fut frappé du coup mortel ; et moi, dans le même instant, à trois cents lieues de lui, j'étais plus cruelle et plus coupable que les ignorants barbares qui l'ont tué ! Je meurs de regrets... Adieu, mon ami, je n'aurais pas dû vous aimer ! »

Ces terreurs, ces remords ne suivirent pas immédiatement la faute, car l'alarmante nouvelle ne

parvint à Paxis qu'en mars \ Les premières semaines, au contraire, ne sont qu'extase et ravissement, effusions d'un cœur débordant. Les lignes que voici semblent écrites au lendemain même du complet abandon : « Comment êtes-vous ? Vous verrai-je ? Ah ! ne m'ôtez rien. Le temps est si court, et je mets tant de prix à celui que j'emploie à vous voir ! Mon ami, je n'ai plus d'opium dans la tête ni dans le sang; j'y ai pis que cela : j'y ai ce qui ferait bénir le Ciel, chérir la vie, si ce qu'on aime était animé du même mouvement... Oui, vous devriez m'aimer à la folie. Je n'exige rien, je pardonne tout, et je n'ai jamais un moment d'humeur c Mon ami, je suis parfaite, car je vous aime en perfection. » A quelques jours de là : « J'ai pensé à vous, mais beaucoup ; j'en ai été occupée, mais tant et tant que cela me fait comprendre comment les dévots peuvent avoir la présence de Dieu sans distraction *. j> Et dix-huit mois plus tard, se rappelant ces journées d'ivresse, elle reviendra sur cette comparaison : « Vous parlez de Lucifer ; il a prétendu égaler Dieu ; eh bien, j'ai mieux fait, car il y a eu un temps dans ma vie où je n'aurais pas voulu changer avec lui * ! » C'est encore de ce temps qu'est le billet fameux, dont la brève éloquence a toute la chaleur d'un baiser : « De tous Iles instants de ma vie. — Mon ami, je souffre, je vous aime, et je vous attends, & La pensée de sa « trahison », du « sacrifice de sa vertu », tout ce qui par la suite lui infligera de si cruelles tortures est oublié dans ces heures de vertige, noyé dans le flot de passion dont est 1 Lettres de d'Alembert au duc de Villa-Hermosa. Loc, cit. 3 Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.

8 Ibidem.

inondé tout son être. Le jour où, corps et âme, elle s*est donnée à celui qu'elle adore marque à ses yeux une ère nouvelle : « Mon sort est prononcé depuis le lo de février : vous aimer, ou mourir.'» Et tel est le changement survenu dans son âme qu'elle croit être quitte à jamais de sa maladie coutumière, la jalousie, l'ombrageuse suspicion. Le hasard a voulu qu'elle ait précisément alors rencontré madame de Montsauge ; elle a fort admiré sa taiUe et sa figure, et elle espère, dit-elle, que le moral répond à ce charmant physique : « Je le crois, et même je le désire. Ce mouvement est-il généreux ^ ? & Elle pousse cette « générosité > jusqu'à marquer de l'intérêt pour la jeune fille de son ancienne rivale : « Voilà enfin ce livre ^ ; je ne vous le donne qu'à la condition que vous le donnerez à madame de Montsauge. Quoique mademoiselle sa fille ne soit pas aussi enfant qn Emilie, il lui sera encore utile. Il y a bien de ces dames à plumes qui auraient besoin de le lire, mais elles n'en profiteraient pas. Tout ce qui est bon sera toujours pour elles comme leurs plumes, fort au-dessus de leurs têtes. »

Cette belle humeur et cette sérénité ne pouvaient guère être durables. Entre les deux amants, le contraste des caractères était trop accusé pour que la liaison fût paisible : JuHe, comme nous savons, excessive, absolue, se donnant tout entière et n'exigeant pas moins ; Guibert épris sans doute, mais apportant dans son amour l'égoïsme et la légèreté d'un homme gâté par de nombreuses conquêtes, d'ailleurs passionné de mouvement et

\ Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.

2 Ibidem. — Il s'agit du livre intitulé Les Conversations d'Emilie, par madame d'Épinay, qui venait justement de paraître.

d'activité extérieure. Un fossé profond les sépare, et l'esprit pénétrant de mademoiselle de Lespinasse ne tarde guère à s'en apercevoir : « La dissipation, l'occupation, le mouvement vous suffisent, lui dira-t-elle bientôt ; moi, mon bonheur, c'est vous, ce n'est que vous. »

Plus les semaines s'écoulent, plus les dissonances s'accentuent. Chez Julie, l'ardeur dont elle brûle a tué l'amour du monde, détruit même le plaisir qu'elle goûtait autrefois dans l'entretien des gens d'esprit : « Ah ! ne me parlez pas de la ressource que je trouve dans la société ! Elle n'est plus pour moi qu'une contrainte insupportable, et si je pouvais déterminer M. d'Alembert à ne pas être avec moi, ma porte serait fermée. & Ce besoin nouveau d'isolement, de calme, de silence, la conduit jusqu'à l'injustice. Dans l'âme de ceux qu'elle recherchait naguère elle ne veut plus voir aujourd'hui qu'orgueil, sottise et suffisance, en un mot, comme elle dit, «l'assemblage et l'assortiment de tout ce qui peuple l'Enfer et les petites maisons depuis mille siècles H. — « Tout cela, ajoute-t-elle, était hier au soir dans ma chambre, et les murs et les planches n'en sont pas écroulés, cela tient du prodige ! Au milieu de tous les grimauds, de tous les cuistres, les sots, les pédants, les abominables gens avec lesquels j'ai passé ma journée, je n'ai pensé qu'à vous et à vos folies, je vous ai regretté, je vous ai désiré. » Savourons encore ce tableau qu'elle trace de ses anciens fidèles ^ : « Mon [Dieu, que je les hais et que je les méprise, et qu'il me serait affreux de recommencer à vivre comme

1 Lettre de 1774. Éd. Asse, et arch. du comte de Villeneuve- Guibert.

2 IbicUm.

j'ai fait pendant dix ans ! J'ai vu de si près le vice en action, j*ai été si souvent la victime des petites et viles passions des gens du monde, qu'il m'en est resté un dégoût invincible, et un effroi qui me ferait préférer une solitude entière à leur horrible société.» A l'opposé de son amie, Guibert ne saurait se passer de ce tumulte qu'elle abhorre ; il lui faut un public, l'applaudissement, l'admiration de ses semblables. « Vous n'êtes pas fait pour l'intimité, murmure-t-elle tristement l ; vous avez besoin de vous répandre ; le mouvement, le brouhaha de la société vous sont nécessaires. Ce n'est pas le besoin de votre vanité, mais c'est celui de votre activité. & Le tête-à-tête, fût-ce avec sa maîtresse, amène promptement chez lui ime invincible lassitude ; il se morfond visiblement, laisse languir les propos, et peu s'en faut parfois qu'il ne s'endorme. « La soirée d'hier, écrit-elle certain jour, ressemblait assez à ces insipides romans qui font bâiller tout à la fois l'auteur et le lecteur. Il faut dire comme le roi de Prusse dans une occasion un peu plus mémorable : Nous ferons mieux une autre fois. i> Et telle est, malgré ces humiliations, le désir maladif qu'elle a de sa présence, qu'elle abaisse sa fierté jusqu'à mendier quelques instants de plus : « Savezvous * pourquoi j'aime mieux vous voir le soir que dans le reste de la journée ? C'est qu'alors l'heure arrête votre activité : il n'y a plus moyen d'aller chez madame une .telle, chez Gluck, et de faire cent inutilités, auxquelles il semble que vous n'attachez d'intérêt que pour me quitter plus tôt. »

Cette persistance est d'autant plus étrange que,

\ Lettre du 12 mai 1774. Éd. Asse.

* Lettre de 1774. Éd. Asse.

chaque jour davantage, elle perd ses illusions sur ce cœur que d'abord elle avait cru gagner. Depuis la date fatale, trois mois n'ont pas coulé qu'elle a reconnu sa méprise : « Comment ai- je été égarée, trompée à un tel excès ? Comment mon esprit n'at-il pas arrêté mon âme ? Et comment se fait-il qu'en vous jugeant sans cesse, je sois toujours entraînée ^ ? » Elle sait maintenant, à n'en pouvoir douter, qu'il ne peut éprouver un sentiment profond, qu'aimer pour lui n'est « qu'un accident de son âge », que rencontrât-il par hasard une créature parée de toutes les grâces, de toutes les perfections — « le visage de madame de Forcalquier à vingt ans, la noblesse de madame de Brionne, l'esprit de madame de Montsauge, enté sur celui de madame de Boulflers d — il serait incapable d'assurer le bonheur de cet être idéal. A plus forte raison n'espère-t-elle plus rien pour elle-même, et si forte est cette conviction que, la plupart du temps, elle n'ose parler à cœur ouvert et laisser jaillir au dehors les sources profondes de son âme : « Je ne vous parle ni de mes regrets ni de mes souvenirs, et, ce qui est plus cruel encore, je ne vous laisse voir qu'une partie de la sensibilité dont vous remplissez mon cœur, et je retiens la passion que vous excitez dans mon âme. Je me dis sans cesse : il n'y répondrait pas, il ne m'entendrait pas, et je mourrais de douleur ^ ! »

A la suite de la déception vient promptement la défiance, et la jalousie endormie se réveille plus active et plus lancinante que jamais. Elle déploie à ce jeu une ingéniosité savante, une ténacité douloureuse, se forgeant tour à tour mille sujets divers

' Lettre du 12 mar 1774. Passint, ' Lettre de 1774,

de tourments ; et il faut bien avouer qu'avec un homme tel que Guibert, dont tant de femmes sont affolées, elle n'a que l'embarras du choix. Ses soupçons s'égarent quelque temps sur madame de Boufïiers. J'ai dit, dans un des précédents chapitres, quel charme exquis conservait, malgré les années, cette femme spirituelle et coquette, experte en l'art de plaire, avide d'hommages comme en sa prime jeunesse. Qu'elle ait eu le désir de mettre Guibert sur sa liste, la chose est vraisemblable ; une lettre qu'elle lui adressait lors de son voyage en Allemagne, et qui s'est retrouvée plus tard dans les papiers de mademoiselle de Lespin^asse ^ , nous renseigne sur son talent à prendre cet orgueilleux par son faible : « Je suis fort injuste, monsieur, je vous l'avouerai. Malgré la nouveauté de votre connaissance, je m'attribue le droit des plus anciennes amitiés, et, sachant qu'on avait des lettres de vous, je me plaignais en secret de n'en avoir pas aussi. Je ne suis pas surprise de l'accueil que vous avez reçu du roi de Prusse ; mais j'aime à la folie la noble franchise avec laquelle vous parlez du trouble et du respect que vous a inspirés sa présence... Conservez votre noble enthousiasme, et ne vous laissez jamais persuader que la démarche naturelle de l'homme soit de ramper dans la boue. La disposition d'esprit que vous possédez est la source de plaisirs dont on ne se lasse jamais. La faible part qui m'en a été donnée fait tout le bonheur

* Recueil de pièces manuscrites provenant de la succession de mademoiselle de Lespinasse (Archives du comte de Rochambeau). C'est peut-être à la trouvaille de ce billet de madame de Boufflers que se réfère le passage suivant d'une lettre de Julie à Guibert : « Parmi les lettres que vous m'avez renvoyées, il y en a une qui n'est pas de moi, mais je jure de ne vous la rendre jamais ! > (Lettre de 1774. Éd. Asse.)

de ma vie, mais je n'oserais pas en parler à d'autres qu'à vous... »

A son retour de Prusse, il fréquenta régulièrement chez elle, et l'on en jasa quelque peu ; si bien que cette rumeur parvint aux oreilles de Julie. On juge combien elle en est agitée : « L'abbé MoreUet disait ^ ces jours passés, et dans l'innocence de son âme, que vous étiez fort amoureux de la comtesse de Boufîlers, que vous étiez de la plus grande occupation d'elle, du désir de lui plaire, etc. Si cela n'est pas tout à fait vrai, cela est si vraisemblable qu'il me semble que je n'aurais qu'à me plaindre de ce que vous ne m'ayez pas mise dans la confidence. Je ne vous demande, pour vous acquitter envers moi, qu'une chose : c'est de me dire la vérité. Croyez qu'il n'y en a point que je ne puisse entendre. Je puis vous paraître faible, et assez pour vous faire croire qu'il faut me ménager ; cela n'est pas vrai, jamais, au contraire, je ne me suis senti plus de force ; j'ai celle de souffrir. & Les dénégations de Guibert, le ton dédaigneux qu'il affecte pour parler de madame de Boufflers '^, rien ne peut entièrement bannir les méfiances de Julie,

1 Lettre de 1774. Éd. Asse, et arch. du comte de Villeneuve- Guibert.

2 « Je crois que je suis fort mal avec madame de Boufflers, affirme Guibert à Julie. Je lui écris par ce courrier, et en voilà peut-être jusqu'à mon retour, car je ne sens ni besoin ni attrait qui me porte vers elle... Il y a huit jours, dit-il ailleurs, que je veux écrire à madame de Boufflers. Je ne peux jamais commencer avec elle, et avec vous je ne peux jamais finir. » Même affectation d'indifférence après son retour à Paris : « J'ai passé ce soir deux heures avec madame de Boufflers. Elle est continuellement vis-à-vis de moi occupée d'ôter son masque et de le remettre. Je lui ai beaucoup parlé du malheur des gens qui étaient attaqués de la maladie de la considération ^ et je lui al fait dire beaucoup de mal d'elle. > (Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.)

et constamment, dans sa correspondance, reviennent à ce propos les pointes piquantes et les reproches voilés.

Ce n'est là cependant qu'un nuage encore léger, un chagrin de surface ; son vrai supplice, la plaie vive qui la ronge, c'est la jalousie qu'elle ressent au sujet de madame de Montsauge. Guibert sans doute — il en a pris l'engagement solennel — a rompu sa chaîne amoureuse, mais il demeure l'ami de son ancienne maîtresse, il lui conserve des égards, et c'est plus que ne peut en supporter Julie : « Je remarque que vous mettez votre plaisir à avoir des soins pour madame de M... Vous lui donnez, vous lui prêtez tout ce qui vous a fait plaisir ; et avec moi, c'est l'autre excès, l'oubli, la négligence, le refus. Il y a trois mois que vous m'avez promis un livre qui est à vous, et que j'ai dû emprunter à un autre. Sans doute, il vaut mieux que cette manière désobligeante tombe sur moi ; cela n'est que juste; aussi je ne me plains que de l'excès. » Ce n'est encore que de l'aigreur ; voici maintenant le désespoir : « Dans le moment où vous lirez ceci, je parie que vous aurez déjà reçu un billet où l'on vous dit :

Je regrette pour toi les transports de mon cœur ; Montsauge manquera toujours à ton bonheur !

« Ah ! mon Dieu, croyez-la, rendez-lui le repos et, s'il est possible, soyez heureux. C'est le souhait, c'est le vœu, c'est le désir de la malheureuse créature qui a toujours sous les yeux cette inscription affreuse de la porte de l'Enfer : En entrant ici, on laisse toute espérance ^ »

^ Lettre de 1774. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.

Que sera-ce lorsque, au mois de mai, Guibert s'absentera quelques jours pour aller faire visite, en son château de la Bretèche, à celle qui inspire à Julie tant de frayeur et tant de haine ! Cette brève séparation était, depuis la soirée fatidique, la première entre les amants ; elle blessa cruellement Julie. Elle qui, lorsqu'ils se voient presque quotidiennement, ne peut se retenir de lui écrire à tout propos, s'abstient de lui adresser un seul mot tandis qu'il est éloigné d'elle, et elle en laisse entendre le motif dans ces lignes, pleines d'amertume, qu'il trouve le jour de son retour : « Ne me faites pas prononcer pourquoi je ne peux pas vous écrire où vous êtes. Je n'ose m'en avouer à moi-même la raison : c'est une pensée, un mouvement auquel je ne veux pas m'arrêter ; c'est un genre de supplice qui me fait horreur, qui m'humilie et que je n'avais jamais connu M... » L'entrevue du lendemain amène la première scène d'une liaison qui sera bientôt si féconde en orages. Julie s'emporta sans mesure, et Guibert répondit par la sécheresse et le dédain ; c'est tout au moins ce que semble indiquer ce billet^, qui suivit de près la querelle : « Dimanche, minuit. — Vous avez donc oublié, vous avez laissé là cette furie, folle et méchante tout ensemble ! La malheureuse créature a passé sa journée dans les limbes ; elle attendait un ange consolateur, qui n'est point venu. Il faisait sans doute le bonheur et le plaisir de quelque créature céleste ; lui-même était enivré des plaisirs du Ciel, et dans cette disposition rien ne pouvait me rappeler à lui. f> Cette seule idée ranime sa colère apaisée : « Si, en effet, il est aussi

^ Lettre de mai 1774. Éd. Asse.

^ Lettre de moi 1774* Ibidêtn,

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heureux, je souhaite, du fond de l'âme, que rien ne le ramène à moi ; car je suis assez injuste pour détester son bonheur et pour désirer que le repentir et le remords le poursuivent sans cesse... Voilà les vœux, voilà le souhait de l'âme qui Ta le mieux aimé, et qui a le plus besoin de s'éteindre pour jamais ! »

Que parmi ces chocs répétés, malgré tant de mécomptes, tant de raisons de désaccord, une liaison subsistât entre deux êtres aussi foncièrement dissemblables, on a droit de s'en étonner ; et, plus d'une fois, Julie s'est posé ce problème avec une indicible angoisse : « Je ne peux pas m'expliquer ^ le charme qui me lie à vous. Vous n'êtes pas mon ami, vous ne pouvez pas le devenir. Je n'ai aucune confiance de vous ni en vous. Vous m'avez fait le mal le plus profond et le plus aigu qui puisse affliger et déchirer une âme honnête. Vous me privez peut-être pour jamais, dans ce moment-ci, de la seule consolation que le Ciel accordait aux jours qui me restent à vivre ^.. Eh bien, mon ami, je pense, je juge tout cela, et je suis entraînée vers vous par un sentiment que j'abhorre, mais qui a le pouvoir de la malédiction et de la fatalité. & Et de nouveau, à quelques jours de là, elle interrompt ses plaintes par cette exclamation : « Mon ami, dans le temps où l'on croyait aux sortilèges, j'aurais expliqué tout ce que vous me faites éprouver, en disant que vous aviez eu le pouvoir de jeter sur moi un sort qui m'enlevait à moi-même. »

Ce a sortilège & qui l'attache, malgré tout, à l'homme qui lui a révélé l'amour dans toute sa plénitude, elle le connaît, au fond, plus qu'elle ne

1 Lettre de i774- Éd. Asse.

2 Allusion au projet de son mariage avec Mora.

veut se l'avouer à elle-même, et sa plume, en termes voilés, laisse échapper un jour le douloureux secret : « Je sais de reste que je ne trouverai point de consolation dans votre âme, mon ami ; elle est vide de tendresse et de sentiment. Vous n'avez qu'un moyen de m'enlever à mes maux, c'est en m* enivrant, et ce remède même est le plus grand de tous mes malheurs ! » On comprend assez -ce langage : elle a goûté la voluptueuse ivresse, et ses lèvres sont desséchées par la soif du perfide poison. L'humiliation que lui cause sa faiblesse, la lutte constamment renouvelée entre son âme et son être physique, entre ses sens et sa raison, c'est désormais le drame mystérieux de sa vie, le tourment caché qui l'épuisé, jusqu'à l'instant prochain où elle y succombera. Nous venons d'assister aux premières atteintes de ce mal ; ce qui n'est encore aujourd'hui qu'un trouble mélangé de honte va tourner brusquement à la souffrance aiguë ; une inguérissable blessure va s'ouvrir au fond de son âme, juste et terrible vengeance, pensera-t-elle avec désespoir, de celui dont elle a trahi la tendresse.

L'accident du mois de février avait laissé Mora dans le plus déplorable état de prostration morale et de faiblesse physique. La mort récente de sa mère, la comtesse de Fuentès, victime de la même maladie qui consumait son fils ^ , redoublait encore l'in-

^ La comtesse de Fuentès avait été prise, en septembre 1772, d'une phtisie qui fit les plus rapides progrès. Son mari, ses enfants, ne la quittèrent pas un instant pendant sa maladie, et Mora notamment fut constanunent près d'elle. Elle succomba le 12 octobre 1773. Une lettre de mademoiselle de Lespinasse parle de l'immense douleur que cette perte causa au marquis de Mora. (Lettre du 21 octobre 1774. Éd. Asse.)

quiétude ; lui-même, si longtemps rempli d'illusions, semblait entrevoir par instants la menace d'une issue funeste. L'hémorragie reparaissait sans cesse ; la fièvre ne le quittait plus. Les médecins de Madrid, appelés en foule à son chevet, essayaient tour à tour des remèdes les plus violents, doses massives et répétées de fer, de quinquina, surtout innombrables saignées, suivant l'habitude espagnole. « Nulle part au monde on ne saigne autant qu'à Madrid ! d s'écriait d'Alembert au reçu de ces tristes détails. Justement effrayé de cette médication, le « secrétaire s> de mademoiselle de Lespinasse n'a qu'une idée en tête, qui revient comme un refrain dans ses lettres au duc de Villa- Hermosa : arracher le malade à des mains ignorantes, au climat « sec et brûlant » de Madrid, et le faire soigner à Paris par des praticiens éclairés. « Je suis venu à perdre haleine, écrit-il ^ apporter les nouvelles à m.ademoiselle de Lespinasse, qui les attendait avec une terreur et un effroi dont j'étais fort alarmé. Nulle part au monde, M. le marquis de Mora ne peut être plus aimé qu'il est dans le petit coin que nous habitons... Vous voyez, monsieur le duc, que la méprise des médecins d'Espagne vient de penser coûter la vie à M. de Mora. Qui peut répondre qu'à l'avenir ils voient et fassent mieux ? Ce serait une action tout à fait digne de votre amitié de le ramener en France, et vous pourriez vous dire que vous auriez non seulement assuré la santé de votre ami, mais que vous lui auriez sauvé la vie... Ce projet me semble très facile, insiste-t-il encore, quand je pense à votre sentiment pour M. le marquis de Mora et à la nécessité de le

1 Lettre du ii mars 1774 au duc de Villa- Hermosa. Retraios de Antano, Appendice.

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tirer promptement d'un air funeste et de fuir les médecins qui l'ont empoisonné. »

Que cette pensée, comme le dit Marmontel dans un passage de ses Mémoires \ fût inspirée à d'Alembert par mademoiselle de Lespinasse, la chose est vraisemblable, et nul ne saurait l'en blâmer. L'opinion unanime de tous les amis de Mora était que le séjour de la capitale de la Castille serait pour lui la mort à bref délai : « La rechute de Mora commence à me faire désespérer sur son compte, mandait de Naples Galiani '^. L'air de Madrid est trop ventilé, et ses poumons ne le supportent pas. Cet avis était appuyé par le fameux Lorry ^ le médecin le plus réputé «parmi les femmes et les beaux esprits » de Paris, si fort en vogue, au dire de Bachaumont, que, lorsqu'il souffrait de la goutte, il donnait ses consultations du fond de son carrosse, où les malades descendaient le chercher. Il connaissait Mora pour l'avoir soigné autrefois et il lui expédiait lettre sur lettre et note sur note, mi en français, mi en latin ^ pour l'adjurer de fuir un climat pernicieux et de

1 4 Mademoiselle de Lespinasse, dit Marmontel, imagina de faire prononcer par un médecin de Paris que le climat de l'Espagne lui serait mortel (à Mora), que, si on voulait lui sauver la vie, il fallait le renvoyer respirer l'air de la France. Et cette consultation, dictée par mademoiselle de Lespinasse, ce fut d'Alembert qui l'obtint de Lorry, son ami intime et l'un des plus célèbres médecins de Paris, L'autorité de Lorry, appuyée par le malade, eut en Espagne tout son effet. On laissa partir le jeune homme. Il moiu"ut en chemin. »

2 Lettre du 15 février 1774. Éd. Perey et Maugras.

9 Anne Charles Lorry, docteur-régent de la Faculté de Paris, né en 1726, médecin du prince de Condé, des ducs de Noaillcs et de Richelieu, et occasionnellement du Roi, mort aux eaux de Bourbonne, le 18 septembre 1783. {Éloge de Lorry, par Vicq d'Azir.)

* Correspondance de d'Alembert avec le duc de Villa- Hermosa. Loc. cit.

venir promptement se remettre en ses doctes mains.

Ces appels, si pressants, qu'ils fussent, n'auraient peut-être pas suiïi pour décider le moribond à entreprendre un long et fatigant voyage, si im autre motif ne Fy eût secrètement poussé. Sans qu'il ait eu d'information précise, et guidé par ce seul instinct qui naît d'un sentiment profond, il devinait confusément que quelque chose avait changé dans le cœur de Julie. « Je m'en souviens, confessera celle-ci avec larmes ^ j'avais osé concevoir l'abominable projet, j'avais formé la résolution de porter la mort dans le sein de mon ami, de l'abandonner, de cesser de l'aimer comme il voulait l'être, comme il méritait de l'être. & Pourtant, elle reculait toujours l'heiure du cruel aveu, dont eUe craignait l'effet sur ce frêle organisme ; mais sa plume, autrefois si libre et si sincère, trahissait, malgré ses efforts, les perplexités de son âme, et Mora, étonné, anxieux, cherchait vainement, dans ces lignes embarrassées, la chaleur, l'effusion, qui répondaient autrefois à sa flamme. «Il a connu pour la première fois le doute, écrit encore Julie ^; il passait de l'inquiétude à la crainte ; ses lettres, ainsi que son cœur, étaient rempHes de trouble et de douleur. » Loin cependant de le décourager, l'affreux soupçon ne faisait qu'aviver sa ferme volonté de reconquérir l'inconstante ^. Telle fut, affirme mademoiselle de Lespi-

1 Lettre du 3 septembre 1774. Arch. du comte de Villeneuve- Guibert.

2 Lettre du 3 septembre. Passim.

3 Madame Suard, dans ses Mémoires, insinue que Mora avait, de son côté, fait infidélité à mademoiselle de Lespinasse : <I1 fut trois ans absent, écrit-elle, et d'après ce que j'ai appris, ils avaient à se faire une confidence réciproque... Le cœur de made-

nasse, la grande raison qui précipita son départ : «Il a risqué sa vie \ il s'est arraché à une famille, à des aniis qui Tadoraient. Il venait, disait-il, réchauffer un cœur que l'absence avait refroidi, ranimer une âme que le malheur avait rebutée. » Et ce fut dans Tardeur de sa tendresse indéfectible qu'il crut trouver la force nécessaire pour affronter la périlleuse épreuve.

« M. de Mora devrait être en route pour revenir ici, du 4 de ce mois, — mande le 8 mai Julie à Condorcet. — C'était son projet encore le 25 du mois dernier ; il était enrhumé, il était faible, ses crachats avaient été teints de sang peu de jours auparavant ; si bien que, dans cette situation, je ne suis bien sûre que de sa volonté et de son désir... Il faudra que je le voie pour croire à son retour. » Lorsqu'elle traçait ces Hgnes, Mora, depuis déjà cinq jours, était en route pour la rejoindre. Il quitta Madrid le 3 mai ^, escorté du sieur Navarro,

moiselle de Lespinasse eût été soulagé en apprenant que M. de Mora avait à se reprocher le même tort dont elle s'accusait ellemême. » Cette assertion est contredite par tous les documents . qui émanent de la famille de Mora. On y voit, au contraire, que ses parents, désolés de son obstination à vouloir épouser Julie, cherchèrent à renouer les liens qui l'attachaient jadis à la duchesse de Huescar, et à le marier avec celle qu'ils dédaignaient naguère, mais qu'ils ne parvinrent point à vaincre son refus opiniâtre. Julie écrit de son côté dans un passage, jusqu'à ce jour inédit, de ses lettres à Guibert : < Le malheur, l'absence, la maladie, la séduction de deux femmes passionnées, dont il était l'unique objet, rien n'avait pu ébranler ni refroidir une âme de feu.» (Lettre du 26 septembre 1774. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.) De ces « deux femmes », l'une est assurément la duchesse de Huescar, l'autre nobs reste inconnue.

1 Lettre du 3 septembre 1774. Passitn.

2 Cette date résulte d'un billet de Mora à Julie, cité par cette dernière dans sa lettre du 14 mai 1775, et elle est confirmée par le récit de Retratos de Antano. Mademoiselle de Lespinasse, dans une lettre de juillet 1774, avait d'abord indiqué par erreur la date du 7 mai comme celle du départ de Mora.

son médecin ordinaire, et de deux domestiques ; il en informait son amie par un mot griffonné dans la hâte du départ : « Madrid, 3 de mai 1774. — En montant en voiture pour vous voir. s> Il voyageait lentement et par petites journées, afin d'éviter la fatigue, les cahots des mauvais chemins. Les premiers jours se passèrent sans encombre ; il commençait à prendre espoir : « J'ai en moi de quoi vous faire oublier tout ce que je vous ai fait souffrir ^ f>, mandait-il à Julie le 10, après une semaine de voyage. Ce même jour, une hémorragie brisait ses dernières forces. Il voulut néanmoins poursuivre le trajet, qui ne fut qu'une longue agonie. «De Bordeaux, 23 mai 1774, en arrivant, et presque mort & ; c'est ainsi qu'il datait un nouveau billet à Julie.

Je n'ai pas à décrire l'épouvante et l'horreur que ces nouvelles, arrivant à Pans, jetèrent dans l'âme de mademoiselle de Lespinasse. Si violente est son angoisse que, même avec Guibert, elle ne peut la dissimuler. Au sortir d'une crise nerveuse, qui la laissa, quatre heures durant, gisante et .comme inanimée : « J'ai une espèce de terreur et d'effroi qui égare ma raison, lui dit-elle. J'attends mercredi, et il me semble que la mort même n'est pas le remède suffisant à la perte que je crains... Il est au-dessus de mes forces de penser que, peutêtre, ce que j'aime, ce qui m'aimait, ne m'entendra plus, ne viendra plus à mon secours. » Auprès de Suard, son confident, elle épanche sa détresse avec im plus libre abandon : « Les noiivelles de demain me délivreront peut-être de la vie. Cette pensée est horrible et ne me quitte pas. L'image de M. de Mora ne se présente plus à moi que sous l'aspect

1 Phrases citées par mademoiselle de Lespinasse dans une lettre de mai 1774.

de la mort. s> Dans un second billet apparaît, plus nettement encore, le projet de suicide qui, dès lors, obsède son cerveau : «Il me semble que je n'ai plus rien à ménager. Vous savez bien à quoi vous en tenir, cependant vous ne savez pas tout. Non, il n'y a plus de calme, de repos à espérer... Vous me pardonnerez de ne pas faire cas de la raison et de la modération. Si je voulais vivre en société, il faudrait bien me soumettre à ces vertus ; mais je vous dis que je ne veux plus rester qu*vm moment dans ce triste pays qu'on nomme la vie. D'après cela, voyez tout ce que je pense, et jugez de tout ce que je ferai ^ ! »

Les sombres prévisions de mademoiselle de Lespinasse n'étaient que trop fondées. Dans la ville de Bordeaux, au fond de la chambre d'auberge où l'on avait porté l'héritier des Fuentès, un être décharné, ravagé par le mal, se débattait en vain, avec une énergie farouche, contre la mort qui le privait de la consolation de revoir son amie. Trois jours entiers, il lutta contre l'agonie, conservant sa pleine connaissance. Il semble qu'à cette heure suprême la foi de son enfance se soit réveillée dans son âme ; il est, en tout cas, avéré que le curé de la paroisse voisine lui vint administrer les secours de la reUgion. Le 27 mai, rassemblant toutes ses forces, de sa main défaillante il traça pour JuHe quelques lignes empreintes de désespoir et de tendresse : « J'allais vous revoir ; il faut mourir. Quelle affreuse destinée !... Mais vous m'avez aimé, et vous me faites encore éprouver un sentiment doux. Je meurs pour vous ^...9

1 Arch. du château de Talcy.

'■^ Cité dans la lettre de mademoiselle de Lespinasse du 26 septembre 1774. Éd. Asse.

Cette même journée, il rendit le dernier soupir, et on l'enterra le lendemain — avec une certaine « pompe », comme s'exprime l'acte de décès ^ - — dans l'église, aujourd'hui détruite, de Notre-Damede-Puy-Paulin. Avant de l'ensevelir ses serviteurs retirèrent deux bagues de son doigt : l'une encerclait une mince tresse de cheveux, des cheveux de Julie ; l'autre était un simple anneau d'or, où était gravée cette devise : Tout passe, hormis l'amour, La première de ces bagues fut envoyée par la duchesse de Villa-Hermosa à mademoiselle de Lespinasse, qui la lui restitua plus tard par testament. Les deux reliques se retrouvent de nos jours encore parmi les souvenirs de famille de cette noble maison ^.

C'est le jeudi 2 juin que mademoiselle de Lespinasse reçut le frmeste message ^. « J'aurais été trop fortunée, s'écria-t-elle à ce souvenir, que le terme de ma vie eût été le mercredi i^"^ juin î » Le premier cri qui lui échappe est qu'elle a tué l'homme qui l'aimait, qu'elle a, comme elle le dit, « prononcé son arrêt ». Rien ne pourra jamais délivrer entièrement son âme de cette effroyable impression * . Au déchirement de la douleur se joint la morsure du

1 Cet acte est imprimé parmi les documents complémentaires des Lettres inédites de mademoiselle de Lespinasse, publiées par M. Charles Henry.

2 Renseignements communiqués par M. le marquis d'Alcedo.

3 Lettre du 26 octobre 1775. Arch. du comte de Villeneuve- Guibert.

4 < Pourquoi aggraver vos maux, lui remontrait vainement Guibert, en vous imaginant que vous avez pu contribuer à sa mort ? Il la portait dans son sein depuis deux ans, et y avait échappé deux fois en Espagne ; il était parti mourant. Le consul à Bordeaux m'a dit que le médecin avait prononcé que partout il serait mort de même. Votre malhevir est assez grand pour ne

ris supposer des circonstances qui l'augmentent, » (Lettre du octobre 1774. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.)

remords. Elle ne se repent pas seulement de s'être montrée infidèle ; cette faute, au moins Mora ne Ta-t-il pas connue : « Mon Dieu, combien je suis tombée ! Combien je suis déchue ! Mais il l'a ignoré.» Ce qui l'accable plus encore, c'est le regret d'avoir, par la froideur inconsciente de ses lettres, ébranlé la sécurité, la confiance de ce cœur fidèle : « Quelle affreuse pensée ! J'ai troublé ses derniers jours. En craignant d'avoir à se plaindre de moi, il exposait sa vie pour moi ; et son dernier mouvement a été une action de tendresse et de passion ^ »

Auprès du désespoir que lui cause cette idée, tout ce qu'elle a souffert depuis sa plus tendre jeunesse lui semble aujourd'hui négligeable : « Un moment a anéanti trente-sept ans de malheur ^ ! » Sa tête s'égare : pour échapper à l'intolérable suppUce, elle voit une seule issue, la mort, et sa résolution est prise. Que réellement elle ait voulu s'empoisonner, la chose est hors de doute ; vingt passages en font foi dans sa correspondance avec Guibert, témoin du fait et acteur dans le drame. Mais y eut-il, comme il parait probable, un commencement d'exécution, et les soins de Guibert la rappelèrent-ils, malgré elle, à la vie ? Ou bien arriva-t-il chez elle à l'heure précise où elle allait boire le poison, et juste à temps pour arracher le mortel breuvage de ses lèvres ? C'est ce que l'on ne peut discerner avec certitude, parmi l'ambiguïté des textes. Dans tous les cas, si elle dut à Guibert une prolongation d'existence, elle lui en sut un faible gré ; bien souvent, au con-

1 lettres des 25 août et 15 septembre 1774. Éd. Asse. -' Billet écrit à Suard le jour où parvint la nouvelle de la mort de Mora. Arch. du château de Talcy.

traire, elle lui adressera par la suite, pour son zèle maladroit, les plus durs et les plus sanglants reproches \

La fièvre, une fois tombée, fit place à un affaissement inquiétant : « Elle est hors d'état de vous . exprimer elle-même le prix qu'elle met aux marques de votre intérêt. Sa santé est très altérée ; elle est dans un abattement de cœur qui ne lui permet pas de jouir des consolations de l'amitié ^. » Ainsi s'exprime d'Alembert, en remerciant madame Necker d'une lettre de condoléances adressée par elle à Julie. « Je regrette pour moi, poursuit-il, l'homme qui avait l'âme la plus sensible, la plus vertueuse et la plus élevée. Son souvenir et les regrets qu'il me cause sont à jamais gravés dans mon âme. }> Ces lignes sont sincères ; il semble bien que nul, après Julie, ne pleura plus que d'Alembert la disparition de Mora ; les pages où il décrit son chagrin personnel pourraient être signées de mademoiselle de Lespinasse : « La douleur dont j 'ai été pénétré ^ ne m'a pas permis d'écrire dans le premier moment... Quelle perte pour moi, qui conserverai jusqu'au tombeau le plus cher et le plus douloureux souvenir de la plus

ill faut reconnaître toutefois que, dans les premiers tempï qui suivirent le décès de Mora, les consolations prodiguées par Guibert durent être un adoucissement à la douleur de mademoiselle de Lespinasse : « Pleurez, mon amie, lui écritil affectueusement, mais ne dites pas que vous avez perdu tout ce qui vous aimait. Ne prenez pas la vie en haine et l'amour en horreur. La vie vous offre encore des consolations, des intérêts, des sentiments, > (Arch. du comte de Villeneuve- Guibert.)

2 Lettre de d'Alembert à madame Necker, du 4 juin 1774. {Le Salon de madame Necker, par le comte d'Haussonville.)

3 Lettrq^ de d'Alembert au duc de Villa- Hermosa et au comte de Fuentès. {Retraios de Antano, et lettres publiées par M. Asse.)

parfaite créature que j'aie jamais connue !... Son esprit donnait au mien une énergie qu'il n'aura plus, mais je me souviendrai éternellement des instants, chers à mon cœur, où cette âme si pure, si noble, si forte et si douce aimait à se répandre dans la mienne. 9 Rapprochés par cette affliction commune, Julie et d'Alembert retrouvaient pour un temps la touchante harmonie, Tintimité d'an* tan : « M. d'Alembert, dit-elle avec une gratitude émue, a écrit à M. de Fuentès ; il a écrit de son propre mouvement ; et en me lisant cette lettre, il pleurait, et il me faisait fondre en larmes \ »

Jamais, il faut le reconnaître, la mémoire de Mora ne s'effacera de l'âme de son amie. Elle est fidèle au mort plus qu'elle ne le fut au vivant. La faute dont elle est coupable envers lui ne l'incite pas à chercher un refuge dans le port commode de l'oubli. Elle déploie, au contraire, une sorte d'acharnement à évoquer ce qu'elle appelle « son crime & ; elle s'en accuse sans cesse devant celui qui en fut le comphce. La compassion de ses amis, attribuant sa tristesse à ses regrets et non à ses remords, l'irrite parfois au point que peu s'en faut qu'elle ne laisse échapper son secret. Le jour où Suard lui fait, au sujet de son deuil, ime visite de condoléance : « Je ne suis pas digne

1 lettre du 15 octobre 1774. Éd. Asse. — Le comte de Fuentès avait demandé à d'Alembert de composer l'éloge funèbre de son fils, afin d'honorer sa mémoire et de < servir d'encouragement à la vertu pour ses autres enfants », et il écrivit à mademoiselle de Lespinasse pour la supplier d'appuyer cette requête. Il semble que ce morceau ne fut jamais écrit ; mais Julie resta toujours en relations amicales avec le duc de Villa-Hermosa et avec le comte de Fuentès. Ce dernier mourut quelques jours avant elle, le 13 mai 1776, remarié depuis peu de mois avec la duchesse de Huescar.

de votre intérêt >>, lui répond-elle d'un ton farouche. Il n'en put tirer autre chose, et ne comprit le sens de ces paroles que trente années plus tard, lorsqu'il lut pour la première fois les lettres à Guibert ^ On dirait, par instants, qu'elle cherche à se punir elle-même, en ne manquant nulle occasion de réveiller l'image de « l'être parfait et sacré » envers lequel elle a péché. Quand, quelques mois plus tard, Guibert passe à Bordeaux, elle l'oblige à faire une enquête, à interroger le consul, à recueillir sur les dernières heures de Mora de minutieux détails, dont elle nourrira sa douleur. L'année d'après, sachant que Luis Pignatelli vient de débarquer à Paris, elle veut le voir, l'entendre parler de son frère, malgré le mal affreux que lui fera cet entretien, dont elle sort en effet brisée : « Sa présence me tue "^ ! Le son de sa voix me fait frissonner de la tête aux pieds. Je suis alternativement pénétrée de sensibilité et d'horreur. » Et que sera-ce le jour où un hasard tragique lui fera parvenir deux lettres, longtemps égarées par la poste, deux lettres de celui qui, depuis une année, repose au fond de son cercueil ? Ce langage d'outretombe résonne à son oreille comme im avertissement sinistre, un appel du défunt à venir promptement le rejoindre '.

A vivre ainsi continuellement parmi les lugubres souvenirs et les images funèbres, elle s'entretient dans une exaltation qui parfois confine au délire. Il lui arrive, aux heures d'émoi, — que ce soit ivresse ou chagrin — de reprendre la plume dont elle usait jadis pour correspondre avec Mora

1 Mémoires de madame Suard. Passim.

2 Lettre du 13 mars 1775- Éd. Asse.

3 Lettre du 14 mai 1775. Ibidem.

et de confier ce qu'elle éprouve à cette ombre qui la poursuit ^ : « Savez-vous, confesse-t-elle, le premier besoin de mon âme, lorsqu'elle a été violemment agitée par la passion ou la douleur ? C'est d'écrire à M. de Mora. Je le ranime, je le rappelle à la vie, mon cœur se pose sur le sien, mon âme se verse dans la sienne ; la chaleur, la rapidité de mon sang brave la mort, car je le vois, il vit, il respire pour moi, il m'entend ! Ma tête s'égare et s'exalte au point de ne plus avoir besoin d'illusion ; c'est la vérité même ^ ! » Ou encore elle l'invoque et, suppliante, implore humblement son pardon : « Oh ! mon ami, si dans le séjour de la mort vous pouvez m'entendre, soyez sensible à ma douleur, à mon repentir. J'ai été coupable, je vous ai offensé, mais mon désespoir n'a-t-il pas expié mon crime ? Je vous ai perdu, et je vis ; oui, je vis, n'est-ce donc pas être assez punie ^ ? »

Les lettres qu'elle adresse désormais à Guibert sont toutes pleines des réminiscences de son passé sentimental. Sans cesse, entre elle et son amant, elle dresse le spectre de Mora, comparant celui qui n'est plus à celui qui demeure, comparaison où le second n'a jamais l'avantage. Il faut confesser que Guibert fait preuve d'une rare patience à supporter ce désobligeant parallèle. C'est à peine si, de loin en loin, il risque une timide remontrance : «Écrivez-moi, mon amie, dût votre lettre être

^ « Et vous, mon amie, répond Guibert à cette singulière confidence, votre plaisir s'est tourné en poison ; vous l'avez tout de suite apporté à cette ombre qui vous poursuit, vous lui en avez fait part, vous lui avez écrit ! » (Lettre du 20 février 1775. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.)

2 Lettre de 1775. Éd. Asse.

3 Lettre du 15 septembre 1774. Ibidem.

pleine de M. de Mora ^ » Le plus souvent, il accepte tout sans mot dire, avec la mansuétude et la résignation: d*un homme qui, comme nous allons voir, ne se sent pas, sur tous les points, la conscience entièrement tranquille.

1 IvCttre du 17 août i774- Arch. du comte de Villeneuve- Guibert.

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