A. DE VICHY
1 Archives de Roanne.
D'autre part, le marquis de Vichy s'adressa à La Pérouse par l'intermédiaire d'un ami commun, M. Soulaire, auquelle navigateur répondit en ces termes :
Je suis pénétré de reconnaissance, monsieur, de l'intérêt que vous voulez bien mettre à l'expédition dont je suis chargé ; votre amour pour les sciences vous fait désirer avec raison que des savants de toutes les classes soient à portée d'interroger la nature dans tous les lieux où nous aborderons ; vous voudriez des yeux très exercés, afin que rien n'échappe à nos observations. Je pense comme vous, mais nos vaisseaux sont petits, et ce qui est nécessaire à notre subsistance est immense. Un seul homme de plus exige quinze cents rations, en ne le calculant que comme un matelot. Nous sommes donc obligés de nous restreindre aux observations astronomiques, à quelques recherches de botanique et de minéralogie, avec de bons relèvements des différents pays, et quelques vues pour lesquelles j'ai embarqué des peintres. Quant à la chimie, nous rapporterons en France tout ce qui nous paraîtra valoir la peine d'être décomposé, et nous en apporterons dans le creuset de M. le marquis de Vichy, auquel je vous prie de témoigner mes regrets et ma vive reconnaissance.
Je suis, monsieur, avec les sentiments distingués qui vous sont dus, votre très humble et très obéissant serviteur.
lapÉrouse.
Paris, le 17 mai 1785.
Nous avons deux naturalistes et c'est le nombre fixé par le RoL
Premier portrait du comte de Guibert composé par mademoiselle de Lespinasse, avec retouches de la main de d'Alemhert.
I^a figure de X... est belle, sans être distinguée; ses traits sont réguliers, sans avoir beaucoup de jeu ; sa physionomie a quelque chose de doux et de sombre ; son maintien est négligé ; son rire est tout naturel, c'est celui de la première jeunesse. Il a infiniment d'esprit, et de plus d'une sorte ; la grâce n'est pas ce qui y domine le plus, il l'a même un peu sec ; mais trois qualités principales et portées au plus haut degré en font le caractère : la facilité, la sagacité, et la profondeur. Philosophie, belles-lettres, matières de gouvernement et d'administration, les gens qui sont en état d'en juger disent qu'il est également propre à tout, également instruit de tout, également plein de vues et de réflexions sur tout. Ceux qui ne l'aiment pas lui trouvent l'esprit gauche et pédant ; ce jugement me paraît aussi absurde que faux. Il est vrai qu'il l'a précis et exact, et que peut-être il attache un peu trop d'idée et d'importance à cette espèce de rectitude qui en effet nuit à la facilité et à la grâce de la conversation. Sa science est plus sérieuse que saillante ; cependant il n'est point ennemi de la gaîté ; au contraire, il se plaît avec les gens qui en ont.
On le croit dédaigneux, et il croit n'être que timide, et je croirais assez qu'il est tous les deux à la fois. Il n'estime pas à bon marché ; il est peu louangeur, peu confiant, peu affectueux, même avec les gens qu'il aime, ce qui fait que la plupart de ses amis ne paraissent pas à leur aise avec bii ni lui avec eux. On l'accuse encore d'avoir bonne opinion de soi, et il est difl&cile
de ne pas le croire, mais cela ne me paraît qu'un effet de la justesse de son esprit, qui se juge comme il jugerait un autre. Quelqu'un a dit de lui, avec plus de finesse que de vérité, qu'il fallait attribuer son embarras et sa timidité apparente à la crainte qu'il a toujours que ce qu'il va dire ne réponde pas au grand cas qu'il fait de sa personne. On ne doit pas être étonné après cela que son air réservé, austère et même un peu haut lui ait attiré beaucoup d'ennemis, surtout parmi ses confrères» qui le haïraient encore et en seraient jaloux à bien meilleur marché. Mais les qualités solides de son esprit et de son cœur lui ont fait des amis très zélés, qui, par leur attachement, le dédommagent de n'en avoir pas un plus grand nombre. Il est comme à la tête d'une société de gens de beaucoup d'esprit, dont il est pour ainsi dire l'oracle. Ses disciples et ses amis ont si haute opinion de ses vertus et de ses mérites, que qtielques-uns d'eux se félicitent d'être nés de son temps, comme je ne sais plus quel philosophe ^ se félicitait d'être né du temps de Socrate.
Ce sentiment peut paraître exagéré, non pas à moi qui connais et qui aime X... mais il est rare de faire de tels enthousiastes sans le mériter en effet par des qualités supérieures. Aussi X... en a-t-il beaucoup de cette espèce ; personne n'a l'âme plus vertueuse et plus honnête, une morale plus sincère dans la spéculation et dans la pratique, plus d'amour du bien et de l'humanité, et plus de talent pour y concourir.
Ceux qui ne le connaissent pas lui croient l'âme froide ; il l'a au contraire très passionnée, mais ses passions sont, comme son maintien, réservées et contraintes. Il est ambitieux, mais d'une ambition sourde et concentrée, qui désire les places sans les rechercher assidûment, et surtout sans vouloir employer aucun moyen avilissant pour les obtenir. Il se croit appelé à faire le bien, et ne souhaite les dignités que pour le bien qu'on y peut faire. Tel est le louable motif de son ambition. Sans ces vues respectables, son goût le porterait à la solitude et aux lettres. Personne n'a une plus belle, plus grande et plus surprenante mémoire, ni n'a le goût plus sûr et plus juste en tous
1 Platon (note de la main de d'Alembert).
les ouvrages d'agrément et de sentiment. Il y a un plaisir infini à causer avec lui. Enfin il me paraît avoir autant de sensibilité que d'esprit et, selon moi, je ne saurais le louer davantage. Tout mis en balance, on peut dire que X... est moins aimable encore que digne d'être aimé, du moins par ses amis et par sa maltresse, car il est impossible qu'il n'en ait une.
Voici le résumé de tout ce que je viens de dire : X... est un homme vertueux, de beaucoup d'esprit, et d'un mérite rare, dont on doit rechercher et ambitionner l'estime, si l'on n'est pas assez heureux pour pouvoir prétendre à devenir son ami.
(Archives du comte de Rochambeau, andcnne collection Minoret.)
Notice généalogique sur la comtesse de Guibert.
Alexandrine- Louise Boutinon des Hayes de Covircelles, comtesse de Guibert, née en 1758, morte en 1826, était fille unique de Louis- Marie- Marc- Antoine Boutinon des Hayes de Courcellesle-Roy, écuyer, chevalier de St-Louis, commissaire général des Suisses et Grisons, et de Louise-Charlotte- Françoise Valmalette de Morsan. Marc-Antoine avait un frère, Louis Boutinon des Hayes, seigneur d'Assé, commissaire des guerres à l'armée de France au Piémont, mort sans postérité, et une sœiu:, Thérèse Boutinon des Hayes, mariée à Alexandre Le Riche de la Popelinière, fermier général.
Us étaient tous trois enfants de Samuel Boutinon des Hayes, écuyer, cornette- de cavalerie, qui avait épousé en 1712 sa petite-nièce, Marie-Michelle Carton d'Ancovurt, dame de Courcelles-le-Roy de par son père. Marie-Michelle était fille de Florent Carton d'Ancourt, écuyer, seigneur de Courcelles-le-Roy, né à Fontainebleau le i" novembre 1661, mort le 6 décembre 1726, marié le 14 avril 1680 à Thérèse Le Noir de la Thorillière. C'est le célèbre auteur dramatique.
(Renseignements communiqués par M. le comte de Villeneuve- Guibert.)