CONFIDENCES
Sylvie de Champmortain continua :
— Il y avait parmi les nombreux amis de monsieur de Champmortain un jeune homme qu'on citait pour ses suc-
ces, l'éclat de ses conquêtes et celui de ses ruptures : il venait rarement nous voir. Je le haïssais précisément pour tout ce qui le faisait rechercher des autres femmes. Ce fut celui-là... ce fut... monsieur de Brias, qu'importe que je vous dise son nom? vous le devineriez...
— Monsieur de Brias ! fit Julie avec effroi.
— Ce fut lui, continua Sylvie, qui remarqua ce mouvement, ce fut lui que je choisis de propos délibéré pour en faire le rival de monsieur de Champmortain ; maintenant que je suis perdue, je puis vous le dire. J'en eusse connu un autre plus diffamé par ses nombreuses bonnes fortunes, que je l'eusse préféré. Je portais un reste de justice dans ma mauvaise action ; je n'eusse pas voulu donner de vaines espérances à un cœur pour qui elles eussent été un chagrin mortel... Oh! folle orgueilleuse que j'étais, il me semblait que je devais inspirer un amour dont on pouvait mourir, et je ne prévoyais pas que ce serait moi qui l'éprouverais... Enfin, je pris occasion d'une visite ; je jouai mon rôle avec assez d'art pour que monsieur de Brias se crût remarqué ! Il s'habitua à revenir, je le vis souvent, puis tous les jours. Il me parla d'amour, et moi, toujours orgueilleuse, toujours sûre de moi. je l'écoutais... 0 Julie! quel monde nouveau s'ouvrit devant moi à cette parole brûlante qu'il faisait entendre à mon oreille ! 11 me sembla que mon cœur, jusquelà étreint dans une enveloppe glacée, ouvrait ses ailes à la vie, à la lumière, à la chaleur, comme le papillon qui s'échappe de sa prison... Je me sentais bercée dans une atmosphère enivrée de parfums humides et brûlants : j'écoutais, avide, frémissante, éperdue... Je m'arrachai à ce délire, et je rentrai en moi-même; je voulus prier, et je murmurai les mots d'amour qu'il m'avait appris... Je me condamnai à ne plus le revoir, et je le voyais sans cesse à mes genoux, triste, suppliant, sesyetix dans mon cœur... La nuit il traversait mes rêves et me chassait toute tremblante de mon lit... le jour, il prenait mes pensées, partout, dans le monde, au théâtre, à l'église; son nom, sa voix, son haleine flottaient autour de moi. Je faillis en devenir folle, j'eus plus peur de moi que de lui, je crus son souvenir plus puissant que lui-même... Je le revis... je le revis... 0 Julie!
malheur à moi!... A sa vue, à sa parole, je retrouvai dans mon âme cette joie souveraine, ineffable , où toute la vie se perd dans l'unique sensation de l'amour... J'eus encore peur, et je le chassai encore... Mais un jour vint où, le voyant irrité, prêt à me fuir... je lui dis que je l'aimais... Il y a trois mois de cela. C'est alors, Julie, qu'a commencé cette lutte où je péris... J'ai quittai Paris pour fuir le danger, il m'a suivie ici... 11 ne demande plus à genoux, il commande, il veut, il exige, il me dit que si je n'oublie pas pour lui et mes devoirs de femme , et l'honneur , et Dieu, et la chasteté et la pudeur... il dit que c'est que je ne l'aime pas... il me menace de fuir... de me donner une rivale... Julie ! Julie! il dit que je ne l'aime pas... Mais quand il me parle, quand il m'implore, il doit me voir pâlir, trembler, frémir.. . Je ne suis pas à lui. Mon Dieu ! s'écria Sylvie en se dressant sur ses genoux, vous avez permis qu'un dernier effort de cette vertu que je n'ai plus et dont j'étais si hère, me retint au bord de l'abîme... mais, mon Dieu ! soutenez-moi ! je n'ai plus de force contre lui... je n'en ai plus contre moi... Je l'aime... je l'aime, et si vous m'abandonnez, une heure viendra peut-être où je préférerai le remords de ma chute au terrible combat où vous m'éprouvez.
— Et vous vous disiez coupable, s'écria Julie... vous qui résistez avec tant de désespoir à l'amour qui vous torture!...
— Oh ! oui, je suis coupable, Julie; malheur à la femme qui laisse pénétrer dans son cœur un sentiment illégitime!... elle va à sa perte; car j'ai beau me débattre, je sens que je marche invinciblement à la mienne. J'ai résisté à mon amour, Julie ; je résiste à ce délire qui suspend mon àme tout entière à un accent de sa voix, à ce délire qui me jette à lui peut-être plus encore que lui-même ne m'y attire; mais je ne résisterai pas à ma jalousie, je le sens... Savez-vous, Julie, qu'il y a ici une femme belle, dit-on, à troubler la raison des plus glacés; cette femme, il la connaît, il va la veir... cette femme, à l'heure qu'il est, il est encore peut-être près d'elle. S'il l'aimait comme l'a aimée monsieur de Monrion, comme l'aime monsieur de Champmortain!...
— Elle encore! s'écria Julie.
— Oui, elle, toujours!... Elle ne craindrait pas, elle, de répondre à cet amour, et de lui donner les preuves fu- Éfestes -ans lesquelles il dit qu'on n'aime pas... Eh bien! Julie, s'il doit me quitter pour elle; si je ne puis le retenir qu'au prix de mon honneur, je me perdrai, Julie, je vous le jure.
— Oh ! ne dites pas cela, Sylvie, ne dites pas cela : Dieu Vous a soutenue, Dieu vous sauvera.
— .Non, Dieu m'abandonne; je le prie tous les jours, partout, à toute heure; je macère mon âme et mon corps... Satan l'emporte; je l'aime plus que jamais... Julie, je vous dis que je suis perdue.
— Rappelez votre raison; comparez le malheur où vous plongerait une faute à celui que vous souffrez maintenant; il serait mille fois plus horrible. Si vous saviez quelles terreurs, quel désespoir suivent une faute !... Oh! ajouta Julie avec un soupir profond, ne l'apprenez jamais!
— Eh ! mon Dieu ! reprit Sylvie d'une voix sombre, si le remords est une torture, le crime a ses joies qui le font oublier... Savez-vous ce que j'ai fait aujourd'hui?
— Non, dit Julie alarmée.
— Eh bien ! cette femme, cette Léona... monsieur de Champmortain a exigé de ma mère qu'elle fut invitée à sa fête.
— Elle v a consenti? .
— Oui! .
— Et vous ?
— Moi !
— Oui, vous , dont elle a flétri l'existence en séduisant monsieur de Champmortain; vous n'avez pas permis, je pense, qu'il introduisit chez vous cette indigne rivale?
— Oh ! je n'en suis plus là , dit Sylvie. La dignité de l'épouse ne se révolte pas si fièrement dans mon cœur; si ce n'eût été que monsieur de Champmortain , j'aurais laissé cette femme venir triompher dans la foule de nos invités; mais il la connaît, lui aussi, il la voit, il la trouve belle; il y allait aujourd'hui même... Eh bien ! j'ai voulu rendre à cette femme un peu du mal que je souffre ; j'ai
voulu l'insulter et l'humilier devant lui; j'ai attendu l'heure où devait être réunie autour d'elle cette cour d'adorateurs qui baise le pan de sa robe. J'ai envoyé chez elle cette invitation si impérieusement exigée par monsieur de Champmortain ; mais cette invitation n'était que pour monsieur Amab; en acceptant le mari, je chassais la femme; je l'ai chassée... Oh! on la dit orgueilleuse ! J'ai dû la blesser cruellement... elle doit souffrir aussi. Et si je suis restée ici, c'est que je voulais fuir la colère de monsieur de Champmortain, à qui elle aura sans doute demandé compte de cette insulte.
Il y avait dans l'accent de madame de Champmortain quelque chose d'égaré et de ciuel qui fit peur à Julie. Cependant elle essaya de calmer cette âme éperdue, cette tête bouillonnante ; elle chercha à lui persuader que Brias ne pouvait aimer Léona; puis une fois qu'elle eut apaisé les fureurs de cette jalousie, elle lui montra la gloire du triomphe, la joie sereine qui récompense des douleurs du combat, la sainte fierté d'une âme éprouvée et qui n'a pas succombé. Julie fit si bien, que la foi chaste et persuasive de son àme sembla tomber comme une rosée rafraîchissante sur ce désespoir brûlant.
Mais pour lui parler au nom de ses devoirs, au nom de Dieu et de la vertu, il fallut que Julie écoutât les plaintes, les cris, les désirs de cette folle passion ; si bien que lorsque la nuit se fut passée dans ce long et pénible entretien, Sylvie se disait :
— Oh ! elle est heureuse, elle n'aime pas. Et Julie murmura avec tristesse :
— Elle souffre... mais elle aime.
Le lendemain, Sylvie avait repris son désespoir, Julie avait gardé sa mélancolie. Cependant madame de Monrion essaya de retenir Sylvie; mais à mesure que le jour avançait, une fiévreuse inquiétude s'empara de madame de Champmortain; enfin, lorsque sonnèrent deux heures, Sylvie, tremblante, éperdue, s'échappa; et comme Julie voulait la retenir, comme elle la suppliait, elle lui répondit d'un ton égaré :
— 11 m'attend près du parc à trois heures... il faut que je le voie...
Et elle s'arracha aux larmes, aux prières de Julie.
A trois heures... c'était de toutes les heures que Léona avait proposées à Brias la seule qu'il eût refusée... et le bois placé près du parc de Sylvie était le seul endroit que Brias avait trouvé peu convenable pour un rendez-vous.