AMOUR
Dans cette même journée, monsieur de Rudesgens, sa femme et sa fille avaient été faire une visite à monsieur de Montaleu, ils y étaient restés à diner. Au milieu de la soirée, Sylvie avait déclaré qu'elle était fort souffrante. Sa mère lui avait proposé de se retirer sur-le-champ, mais elle avait assuré que le mouvement de la voiture la rendrait plus malade , et il avait été décidé qu'elle coucherait au château de Montaleu. La comtesse de Monrion avait donc conduit madame de Champmortain dans une chambre contiguëà la sienne, puis après s'être assurée que rien ne lui manquait, elle était rentrée chez elle, laissant monsieur de Rudesgens fort occupé à faire un mort contre son épouse et monsieur de Montaleu.
Lorsque Julie fut seule, la bonne grâce, l'empressement, l'expression bienveillante et heureuse qui animaient ordinairement son visage en nrésence des étrangers, disparurent tout à coup pour faire place à une expression de mélancolie et de découragement. Enveloppée d'un long peignoir blanc, elle erra quelque temps dans la chambre quasi royale qu'elle occupait, prenant et quittant chacun des objets
qu'elle rencontrait sous sa main, cherchant quelque chose sur quoi fixer son attention sans pouvoir y réussir. Deux ou trois fois elle posa son pied blanc et nu sur la première marche de l'estrade sur laquelle s'élevait le vaste lit à dais de cette chambre, mais à chaque fois elle redescendit tristement. Elle était trop sure de n'y pas rencontrer le sommeil. Elle alla alors s'asseoir dans un de ces vastes fauteuils gothiques où les peintres aiment à poser de gracieuses et blanches jeunes filles sur le fond sombre de quelque riche tapisserie. Heureux ! s'ils avaient vu Julie ainsi placée, sa blonde tête jetée en arrière, ses deux mains réunies sur ses genoux et fixant au ciel de beaux yeux bleus d'où s'échappaient des larmes silencieuses. Quelles pensées l'agitaient? quel malheur planait sur elle pour qu'elle pleurât ainsi ? Peut-être n'eût-elle pas osé l'avouer, car elle parut avoir quelque honte de l'émotion à laquelle elle se livrait. En effet, elle se leva brusquement, ouvrit sa fenêtre et s'y accouda pour y respirer à la fois le parfum et le calme de la nuit. En face d'elle était le château dont elle portait le nom, habité par celle qui avait voulu la perdre et qui d'un souffle empoisonné avait éteint dans son âme la première flamme qui l'avait brûlée. Une lumière isolée luisait dans cette maison.
— C'est peut-être lui qui veille, se dit Julie. Oh ! le malheureux, qu'il doit souffrir s'il a jamais compris à quel point je l'aimais ! Oh ! maudite soit la femme qui a flétri ce noble génie, quoiqu'elle ait rompu une union où, je le sens à présent, je n'aurais trouvé que le malheur ! Hélas ! celui qu'elle m'a légué est-il moins affreux? Qui suis-je maintenant?... quel sera mon avenir?... A peine protégée par un vieillard presque éteint, vivant dans un monde qui n'est pas le mien et que j'aime, j'y marche en aveugle avec un nom qu'on m'a jeté comme une réparation et qui ne m'appartient pour ainsi dire que par hasard ; car cette autorité d'une vie honorable, acquise sous la protection d'un époux, cette sanction du nom qu'on porte et qui dit à tous qu'on est digne de le porter, je ne les ai pas. La mort ou
l'absence m'ont enlevé les seules affections indulgentes que Dieu ait données aux hommes. Je suis seule dans ma vie, qu'en ferai-je?
A ce point de ses réflexions, les larmes de Julie recommencèrent, mais cette fois elle s'y abandonna ainsi qu'aux pensées qui les amenaient.
— Helas! se dit-elle, faut-il vivre et mourir ainsi l'âme vide, sans espérance, sans amour? 0 mon Dieu! prenez en pitié ce tumulte de mon àme où je m'égare , cette soif d'aimer qui me brûle et que je n'étancherai jamais. Qui aimerai-je maintenant?... Qui oserais-je aimer sans craindre de me briser plus que jamais à quelque passion égoïste, à quelque hideux calcul!... Oh! la trahison, le désespoir, les larmes, toutes les douleurs d'une passion méprisée, sont préférables à cette solitude du cœur... N'espérer rien, ne croire à rien, n'attendre rien... c'est affreux... Aller ainsi devant soi dans la vie, sans y voir un asile où puisse se reposer le cœur, sans y craindre même un écueil où il puisse se briser. C'est la mort! Nager dans le vide infini où ne luit aucun monde qu'on espère atteindre, ce vide fùt-il éclairé de la plus éblouissante lumière du ciel, c'est aussi épouvantable que de tomber dans les ténèbres sans fin de l'enfer!... 0 mon Dieu, arrachez-moi à ce vertige. Ne me laissez pas seule avec moi-même... J'ai besoin d'aimer... Mon cœur se meurt de solitude et d'ennui... Qui m'aimera, mon Dieu... qui aimerai-je?
Ainsi pensait Julie, si toutefois on peut appeler penser ces ardentes aspirations qui se perdaient dans l'espace, ce cri d'un cœur solitaire auquel rien ne répondait.
In nouveau mouvement lui fit repousser avec terreur ces désirs inféconds, et elle joignit les mains en priant Dieu de la délivrer de ces funestes pensées.
Julie était ainsi plongée dans les larmes et dans la prière, lorsqu'elle entendit tout à coup, à côté d'elle, éclater de plus cruels sanglots, de plus douloureux gémissements... Elle écouta... C'était madame de Champmortain qui gémissait ainsi près d'elle. Julie crut qu'elle se trouvait plus malade ; elle sortit rapidement de sa chambre, et entra dans celle où était Sylvie. Madame de Monrion s'arrêta sur
le seuil, aussi surprise qu'épouvantée. Madame de Champ mortain, à demi nue, était à genoux sur le tapis, ses cheveux tombaient en désordre sur ses pieds, et l'infortunée, la tète et le corps renversés en arrière, les mains tendues vers le ciel, s'écriait avec des sanglots convulsifs :
— Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! prenez pitié de moi! Madame de Monrion courut vers madime de Champ-
mortain. Celle-ci la regarda, et laissa de nouveau éclater ses larmes, en lui disant :
— Oh ! si c'est vous qu'il envoie à mon aide, ayez pitié de moi!... Pitié! pitié!
— Calmez-vous, lui dit Julie en s'asseyant près d'elle et en essayant de la relever.
— Non, lui dit Sylvie, je suis bien là à genoux devant vous, qui êtes pure et heureuse, moi qui suis si coupable et si infortunée !
— Coupable!... vous, madame, dit Julie... Non... non... vous soutirez... Je vous consolerai si je le puis.
Sylvie cacha son front dans les genoux de Julie et les inonda de larmes, puis elle releva tout à coup la tète en disant :
— Oh ! tenez, il faut que je vous dise tout, il faut que mon cœur éclate, dussiez-vous me mépriser, dussiez-vous me trahir, il faut que je dise à quelqu'un ce que je souffre !
Julie, émue de cette douleur cruelle, ne savait cependant comment l'aborder ; elle avait été si stupéfaite en entendant madame de Champmortain s'accuser d'être coupable, qu'elle tremblait de lui faire la moindre question. Cependant elle se hasarda à lui dire :
— Est ce donc monsieur de Champmortain qui vous a fait tous ces chagrins?
— Oh ! lui dit Sylvie, ils me viennent moins de lui que de moi-même, quoiqu'il en soit la première cause.
— La légèreté de sa conduite, peut-être? Sylvie secoua doucement la tète.
— Mais qu'est-ce donc ?
— Ce que c'est? dit Sylvie l'œil éperdu, c'est un amour insensé, jaloux, furieux... Oui, j'aime à en perdre la raison.
— Pauvre Sylvie ! dit Julie toute tremblante de l'exprès-
sion énergique et ardente dont madame de Champmortain avait prononcé ces paroles.
— Ecoutez-moi, reprit Sylvie, je veux tout vous dire, tout... Voilà deus ans «pie je me meurs, deux ans que je m'étouffe le cœur pour qu'il se taise... 11 faut que je parle... Mieux vaut que ce suit à vous qu'à lui...
— Qu'à lui, avez-vous dit? il ignore donc...
— Non... il s'ait... ou plutôt il ne sait rien... Vous-même ne me comprendriez pas... si je ne vous disais cette folie désespérée qui me torture. Ecoutez donc... Vous savez qu'il y a environ cinq ans, j'épousai monsieur de Champmortain...
— Oui.
— Je ne l'aimais pas... je n'aimais rien. Elevéedans les habitudes austères d'un couvent, j'acceptai le mariage comme l'accomplissement d'un devoir envers ma famille. J'étais sans amour pour monsieur de Champmortain comme sans répulsion pour lui. Son élégance, sa facilité dans la vie, sa constante bonne humeur, ce savoir-vivre exquis qu'il apportait dans le monde, et surtout les droits du mariage qui livrent toute une femme, moins son cœur, à celui dont elle a accepté la main, le respect que j'avais pour tout ce qui est un devoir me persuadèrent que je l'aimais. Je pris pour de l'amour cette servilité de mon âme qui me faisait obéir à ses volontés et céder à ses désirs. J'entendais bien quelquefois parler autour de moi de ces funestes passions qui pressent le cœur, le déchirent et l'enivrent; mais je considérais comme des fous ou des comédiens ceux qui disaient les avoir éprouvées. D'ailleurs, je dois vous le dire, Julie, la sévérité de ma vie écartait de moi l'apparence même de semblables passions. Je vivais ainsi calme, partagée entre mes devoirs religieux et les soins de ma maison, dans laquelle monsieur de Champmortain trouvait peut-être une réserve qui contrariait la liberté de ses mœurs. Que ce soit ma faute ou la sienne, je ne sais... je n'accuse plus, je plains ceux qui tombent; quoi qu'il en soit, dis-je, il abandonna peu à peu sa maison. Je ne l'aimais pas, Julie, car son absence ne me laissait aucun vide, elle blessait seulement la régularité de mes habitudes. Mais enfin vint un jour où je soullris cruellement, ce fut celui où j'appris que
j'étais délaissée pour une indigne rivale, pour une femme qui flétrit tous ceux qui l'approchent et dont vous savez mieux que moi la funeste puissance, madame Léona Amab.
— Elle ! dit Julie avec un mouvement d'effroi. Oh ! je comprends alors vos terreurs, votre désespoir... Je cornprends combien votre cœur dut être blessé...
— Non, reprit madame de Champmortain d'une voix haletante... Mon cœur ne souffrit pas. .. Je le crus alors; maintenant je sais ce que c'est que la douleur du cœur, je ne m'y trompe plus. Ma vanité fut blessée, mon orgueil se révolta. Dieu m'a punie d'avoir écouté ce sentiment funeste. , et qui a précipité du ciel le roi des anges... Ce que je souffre est le châtiment que Dieu m'a infligé; l'abîme où je me débats, le feu qui me brûle, c'est l'enfer où il m'a jetée... 0 Seigneur! dit Sylvie enjoignant les mains avec une sainte ferveur, ai-je assez souffert ? n'eteindrez-vous pas ce foyer où se consument les forces de mon âme et de mon corps ? 0 mon Dieu, mon Dieu, tuez cet amour dans mon cœur, ou tuez-moi avec lui !
— Mais, dit Julie, n'avez-vous pas le droit d'être irritée de l'abandon de monsieur de Champmortain?...
— Sans doute ; mais je ne devais pas écouter les orgueilleux conseils de cette juste colère. Elle me persuada... oh ! Dieu vous garde jamais d'une pareille tentation ! elle me persuada de punir mon mari de cet abandon en lui faisant craindre le mien. Des amies fatales, pour qui la coquetterie est un jeu qu'elles croyaient facile à toutes les natures, me persuadèrent d'éveiller à mon tour la jalousie de mon mari.
— Imprudente ! dit Julie.