LE PREMIER RENDEZ -VOUS
Quoique Brias affectât d'avoir pour Montéclain une trèspetite estime, les avis mystérieux que celui-ci lui avait donnés l'avaient frappé : il avait compris la difficulté qu'il éprouverait à mener de front ses projets de mariage et son amour pour madame de Champmortain. Ce n'est pas que cet amour fût un de ceux auxquels un homme sacrifie en aveugle les intérêts les plus chers ; tout au contraire, Brias avait froidement calculé que ce ne pouvait être pour lui qu'une chaîne qui pèserait sur tout son avenir. La passion de Sylvie l'effrayait. Accoutumé à porter ses faciles affections à, des autels dont les divinités ne redoutent pas le changement du prêtre, il avait été dès l'abord intéressé et presque dominé par l'amour de Sylvie ; amour sincère, absolu, et qui, dans sa résistance , se montrait mille fois plus brûlant que d'autres dans leur abandon. La curiosité du libertin s'était émue à cette lutte désespérée, et il avait cherché avec ardeur à avoir le dernier secret de cette âme timorée; il s'était fait une image charmante de la chute complète de cette vertu chancelante, et, comme le disait Sylvie, il avait osé demander avec l'autorité d'un cœur qui se dit méconnu, et qui cependant était maître de lui. Dans «es combats, où il torturait froidement le cœur désolé de Sylvie, Brias avait enfin compris que le triomphe n'est pas toujours le bonheur ; il avait pu sonder l'avenir qu'il se préparait. Les exigences incessantes, l'esclavage inflexible, les jalousies furieuses, voilà ce que lui promettait la défaite de Sylvie, en écartant même de cet avenir les dangers sérieux et scandaleux que pouvait faire naître l'imprudence
d'une si ardente passion. Ces réflexions qui s'étaient souvent présentées à lui prirent une nouvelle puissance, grâce aux singulières paroles de Montéelain, et Brias se résolut à rompre avec madame de Champmortain , autant pour échapper aux périls d'une liaison pareille, que pour rester libre dans ses entreprises sur madame de Monrion. Mais un homme à bonnes fortuites accepte difficilement le rôle d'un poltron et d'un traître, et Brias crut devoir employer, pour rompre, un moyen très-vulgaire, mais qui devait mettre tous les torts du côté de madame de Champmortain.
11 était déjà plus de trois heures lorsque Brias arriva dans un fourré qui longeait un côté du parc de monsieur de Budesgens. C'était une réserve, entourée d'un palis, de façon qu'il était à l'abri de la surveillance des gardes et des promenades des désœuvrés. Une petite porte du parc ouvrait sur celte réserve, et l'on y entrait du bois par une brèche faite au palis, et soigneusement cachée. Lorsque Brias arriva, il crut remarquer qu'on avait écarté les bourrées qui fermaient la brèche; mais il se rassura en voyant Sylvie à quelques pas.
— Vous êtes venue par là ? lui dit-il.
— Oui, répondit-elle froidement; je reviens de chez madame de Monrion.
— Champmortain, que je viens de rencontrer allant chez madame Amab, m'a dit que vous aviez passé la nuit chez madame de Monrion, et que vous y comptiez demeurer toute la journée.
— Je vois que j'ai eu tort de venir...
— Ne suis- je pas venu? dit Brias en homme qui eût pu s'en dispenser.
— Monsieur de Brias, répondit Sylvie, qui faisait tous ses efforts pour dominer l'agilation qu'elle éprouvait, je viens de passer une mut qui m'a été salutaire... elle m'a éclairée sur l'imprudence coupable des démarches auxquelles je me suis laissée entraîner par vous... Il faut qu'elles cessent dès aujourd'hui, et pour toujours.
Sylvie se détourna pour cacher ses larmes. Toutefois, Brias n'entendit pas sans quelque mécontentement de vanité une déclaration qui venait si bien en aide à ses propres
desseins. Il voulait fuir, mais il ne voulait pas être renvoyé. Cependant il fit taire te léger mouvement d'amourpropre, et il reprit d'un air de tristesse fort bien joué :
— Je devais m'y attendre. Ce devait être la récompense d'un amour sincère... J'obéirai, madame.
— Et je suppose (pie vous le ferez avec joie, reprit amèrement madame de Cliampmortain, car vous aurez plus de liberté pour donner à vos amis les heures que vous perdez avec moi.
— En vérité, madame, je ne vous comprends pas, dit Brias alarmé de cette insinuation.
Madame de Champmortain pétrissait dans ses mains crispées le mouchoir avec lequel elle avait essuyé les larmes qu'elle cherchait vainement à retenir.
— Vous ne me comprenez pas, monsieur, reprit-elle ; soit, n'en parlons plus... il ne me reste plus qu'à vous remercier d'avoir bien voulu m'accorder ce dernier entretien.
— Madame...
— Il e*t vrai, dit amèrement Sylvie, que vous ne pouviez pas être ailleurs; un rival plus heureux occupe en ce moment les caprices de cette fièrc beauté qui vous dédommagera sans doute bientôt des ennuis d'un amour ridicule.
Brias comprit alors sur qui se portaient les soupçons de Sylvie, et tout à fait rassuré sur le secret de ses desseins vis-à-vis de madame de Monrion, il se décida à jouer franchement la scène qu'il avait préparée.
— Je ne sais de qui vous voulez parler, madame, reprit-il d'un ton contraint; mais il serait peut-être heureux pour moi que vous eussiez raison. Oui, je vous le jure, Sylvie, je bénirais le jour où mon cœur, brisé par vos refus, trouverait dans sa fierté ou dans son désespoir la force d'offrir à une autre cet amour que vous repoussez.
— Ah ! dit madame de Champmortain d'une voix altérée, vous n'en êtes plus à attendre ce bonheur, il est venu...
— Vous vous trompez, Sylvie, reprit Brias, mais j'y ferai tous mes efforts.
— Comment! dit Sylvie avec un sourire sardonique, un homme comme vous en est encore à l'espérance avec une femme comme celle-là?... Vous me surprenez étrange-
ment, monsieur. Comment! une assiduité de quinze jours n'a pas triomphé encore de cette vertu ?
— On ne peut espérer réussir là où l'on ne tente rien.
— Qu'allez-vous donc faire chez elle tous les jours ? s'écria madame de Champmortain en éclatant. Vous y étiez encore hier, peut-être ce matin, peut-être y serez-vous dans quelques minutes. Oh! vous me trompez, j'en suis sûre, vous me trompez.
— Non , madame , dit Brias avec une fierté affectée. Je ne vous trompe pas, non, je n'aime point madame Amab.
— Ah ! s'écria madame de Champmortain avec colère , vous l'avez aisément reconnue !
— Mars quand je l'aimerais , continua Brias , n'en aurais-je pas le droit? Ne puis-je pas vouloir m'arracher par tous les moyens à une passion folle, à qui vous interdisez toute espérance... à une passion... que vous n'avez jamais partagée... que vous dédaignez...
— Et c'est vous qui me parlez ainsi, monsieur! mais pourquoi suis-je ici, mon Dieu! pourquoi ai-je quitté madame de Monrion, pourquoi ne suis-je pas rentrée dans ma maison? pour venir près de vous, au risque de mon honneur...
— Et pour me dire, reprit Brias avec vivacité, qu'il est temps que toute relation cesse entre nous.
— Et vous vous êtes empressé d'obéir.
— Pensez-vous que ce ne soit pas assez d'humiliation , madame? pensez-vous que je ne me sois pas jugé indigne de vous , en voyant avec quelle froideur vous me repoussiez?... Je ne me plains pas, madame, de ne point vous paraître mériter le retour que j'ai tant de fois imploré à genoux... mais vous permettrez à celui qui souffre de s'arracher à sa torture.
— Et d'aller chercher ailleurs un cœur plus complaisant.
— Eh bien! oui, madame, oui, dit Brias avec un feint emportement, et si celle que vous accusez voulait accepter des vœux que vous rejetez si cruellement , je la bénirais.
— Et vous l'aimeriez... ou plutôt vous l'aimez déjà...
— Soit, madame, dit Brias, qui croyait enfin à cette rupture tant désirée.
— Mais qu'a-t-elle donc ? s'écria tout à coup madame
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de Champmortain, qu'a-t-elle donc de si enivrant pour vous plaire à tous , cette femme que vous me préférez ? Est-ce donc parce qu'elle n'a ni pudeur ni retenue? est-ce dune parce qu'elle se livre sans combats , sans remords , à ses caprices honteux?
— Eh bien ! madame, si elle le fait, du moins ne jouet-elle pas le rôle d'une odieuse coquette, qui demande l'amour, qui l'exige, qui l'enflamme, qui l'égaré, et qui, lorsqu'il tombe éperdu et suppliant à ses genoux, le repousse d'un pied dédaigneux... Peut-être est-elle coupable... mais elle aime, et dans l'amour, Sylvie, il n'y a d'autre crime que de n'aimer pas.
— Toujours, reprit Sylvie en frémissant de colère et de douleur, toujours le même reproche, la même menace... Je ne vous aime pas, dites-vous ; mais, mon Dieu! que faut-il donc que je fasse?
Bras avait déjà vu ces paroxysmes de douleur où la tète de Sylvie semblait prête à s'égarer, et toujours il l'avait vue sortir triomphante de la lutte... 11 prévit qu'il en sciait de même cette fois, et il voulut frapper le dernier coup.
— 11 fauÇ lui dit-il d'une voix émue, il faut que vous répondiez à ma tendresse. Oui, Sylvie, il le faut... ou je ne croirais plus à cet amour, si fort contre le mien, si fort contre lui-même...
— Non... fit-elle... non; j'aime mieux mourir... j'aime mieux vous en voir aimer une autre... Non... non... je ne veux pas... jamais...
— Adieu donc, madame, dit Brias ; adieu, et pour toujours.
— Adieu, lui dit-elle d'une voix éteinte.
Brias la regarda tomber sur un banc de gazon, où elle demeura éplorée et anéantie. Elle était ainsi d'une beauté saisissante, toute la passion qu'elle étreignait si puissamment en elle-même frémissait dans le désordre de ses traits, dans le tremblement convulsif de ses lèvres, dans l'égarement lixe de ses regards. Brias hésita... Le désir bizarre de contempler encore une fois les douleurs de cette passion l'emporta sur la prudence qu'exigeaient ses desseins; il revint pies de madame de Ghampmortain, et il lui dit:
— Ainsi, c'en est fait, Sylvie !
Elle se détourna sans répondre.
— Adien donc ! reprit-il.
— Où allez-vous ? s'écria -t-elle tout à coup en l'arrêtant.
— Que vous importe, madame...
— Où vas-tu, Frédéric? reprit-elle d'un ton égaré.
— Qu'avez-vous dit, Sylvie? dit Brias, que ce cri émut malgré lui.
— Ce que j'ai dit... je ne sais... Mais, Frédéric, vous, que voulez-vous de moi ? qu'exigez-vous ?
— Si votre cœur ne vous le dit pas , ce n'est pas à moi de vous le dire.
— Vous m'aimez, n'est-ce pas ?
— Est-ce à vou* à en douter ?
— Et vous ne retournerez plus chez cette femme ?
— Jamais!
— Eh bien! Frédéric, ce soir... cette nuit... dans ce pavillon... Non... non... reprit-elle avec un nouveau désespoir, jamais... jamais... Non, laissez-moi... fuyez-moi... je ne vous aime pas...
Brias pensa avoir satisfait à toutes les exigences d'une rupture, et, cachant sa tète dans ses mains, il s'éloigna en répétant encore une fois :
— Adieu donc, madame, adieu!
Il prit un petit sentier, et il allait sortir du taillis, lorsqu'il vit paraître tout à coup devant lui madame de Champmortain pâle, éperdue, à demi folle, qui lui dit d'une voix haletante :
— Eh bien! puisque tu pars, Frédéric... puisque tu le veux... viens cette nuit dans ce pavillon... viens, j'y serai...
Brias s'arrêta stupéfait de son bonheur, et Sylvie ajouta :
— Maintenant, laissez-moi.
— A ce soir donc, dit Brias.
Et il s'éloigna rapidement, espérant au fond de l'àme qu'un retour de conscience empêcherait madame de Champmortain de venir à ce rendez- vous.
A peine Brias fut-il éloigné que Sylvie resta immobile, la tète basse, les bras pendants. Ses yeux étaient fixes et secs. Il n'y avait point sur son visage cette agitation qui naît de l'incertitude ou du remords, Il n'y avait que l'exprès-
sion désespérée d'une résolution inexorable. Elle fût demeurée sans doute bien longtemps dans cette position, si un léger bruit ne l'eût arrachée à sa profonde préoccupation. Elle releva la tète comme une biche alarmée, et vit devant elle une femme qui la regardait avec l'expression d'une douce pitié. Celte femme s'avança tout à fait près de Sylvie. qui se recula avec terreur.
— Qui èles-vuus et que me voulez-vous, madame? lui dit-elle.
— Je m'appelle madame Léona Amab, et je désire vous parler.
— Je ne vous connais pas, madame, repartit madame de Champmortain avec une indignation pleine de fierté.
— C'est vrai, madame, mais je désire que vous me connaissez.
— C'est ce que je ne désire pas, moi, dit madame de Champmortain en cherchant à s'éloigner.
— C'e^t cependant le seul moyen de vous sauver, lui dit Léona en se plaçant résolument devant elle.
— De la violence, madame.
— Non, madame, une prière.
— Oubliez-vous qu'il ne peut y avoir rien de commun entre nous?
— Vous vous trompez, madame, lui dit froidement Léona; il y a les soupçons que vous venez de montrer à monsieur de Brias, et qui me touchent.
— Quoi! madame, s'écria Sylvie en regardant Léona d'un œil égaré, vous étiez...
— Oui, madame, repartit Léona, j'étais là.
— Miséricorde du ciel! s'écria Sylvie d'une voix désolée, je suis perdue.
— Non , madame , dit Léona avec douceur. Si j'avais voulu vous perdre, j'aurais amené ici monsieur de Champmortain.
Sylvie parut ne pas l'entendre.
— Perdue... répéta-t-elle d'une voix presque éteinte, perdue, et par qui...
— Non, madame, sauvée, et par une femme à qui vous avez fait la plus sanglante injure.
Sylvie reprit toute sa fierté.
— C'est bien, madame, dit-elle avec un geste impérieux, dites tout h monsieur de Champmortain, il vous croira... il y est accoutumé... en voilà assez entre nous.
— Pas encore, madame, poursuivit Léona, vous m'avez outragée, et si les assiduités de monsieur de Champmortain en eussent été la cause, je ne vous l'eusse point pardonné. Je trouve que celle qui donne des rendez-vous pareils à celui que je viens de voir n'a guère le droit de blâmer personne ; mais cette injure , je vous la pardonne, parce qu'elle vous a été inspirée par la passion sincère qui vous domine.
— Madame, j'attends votre dénonciation; mais je vous ai dit que j'ai assez de vos outrages.
Léona se contenait à grand'peine, cependant elle reprit d'un ton calme :
— J'ai subi les vôtres, madame; et si vous considérez mes paroles comme des outrages, vous devez, vous qui êtes dévote, comprendre mieux que jamais l'excellence de ce principe de votre religion, qui ordonne de ne pas faire aux autres cequ'onne voudrait pas qu'on vous fît. Mais, madame, croyez-moi et écoutez-moi patiemment. Je ne suis ici ni pour une menace, ni pour une vengeance; je suis ici pour une justification. Vous avez accusé monsieur de Brias de rechercher mon amour ; monsieur de Brias, madame, a mieux à faire que de poursuivre auprès d'une femme mariée une intrigue comme il en a eu tant, comme il en a encore; monsieur de Brias, madame, criblé de dettes, arrêté dans sa carrière , ne peut se sauver que par un riche mariage. Il l'espère , il le cherche , et si vous avez remarqué en lui quelque froideur, elle ne vient que de la crainte où il est de voir lui échapper la main et la fortune de madame de Mon r ion.
Depuis que Léona avait prononcé le mot mariage, Sylvie lécoutait avec une curiosité avide et une inquiétude croissante.
— Madame de Monrion! répéta-t-elle d'une voix étouffée... 11 veut épouser madame de Monrion !
— Soyez-en sûre, et comme ma parole n'est peut-être
pas pour vous un gage suffisant, je puis vous donner la preuve de ce que je vous dis.
— La preuve! dit Sylvie éperdue... la preuve!... vous l'avez?... Ah! donnez-la-moi, madame, donnez-la-moi... et je vous jure... Mais non, c'est impossible : vous haïssez madame de Monrion, et vous me trompez.
— Je hais madame de Monrion, mais je ne vous trompe pas.
— Eh bien! cette preuve... cette preuve!...
— Osez me suivie, madame, jusqu'à un rendez-vous que j'ai sollicité de monsieur de Brias pour lui parler de ses propres affaires, et cette preuve vous l'aurez.
Madame de Champmortain fit un pas pour suivre Léona; puis elle s'arrêta tout à coup : un combat cruel s'élevait entre sa colère et sa dignité; elle subissait à la fois, dans toute leur rigueur, la honte de sa position et les tortures de la jalousie et de l'incertitude. Léona la contemplait avec une joie cruelle , pendant qu'elle se débattait avec désespoir entre ces horribles sentiments; enfin la passion l'emporta9 et elle s'écria :
— Perdue pour perdue, j'aime mieux savoir la vérité ! . . .