SECOND RENDEZ -VOUS
Madame de Champmortain suivit Léona, qui la conduisit jusqu'à une allée sombre dans laquelle elle avait fait cacher sa voiture; elles y montèrent ensemble, et, sur un ordre de Léona, la voiture partit avec rapidité. Sylvie, en proie au désespoir le plus effrayant, gardait un morne silence pendant que Léona lui glissait dans le cœur les plus indignes calomnies contre sa rivale. Sylvie, à vrai dire, ne l'entendait pas ; elle mesurait l'abîme où elle était tombée. En un jour le secret de cette passion qu'elle combattait de toutes les forces de son âme était arrivé, à la fois, dans les mains de celle qui pouvait lui ravir son amant, et dans les mains de celle qui lui avait enlevé son époux. Mais dans cette
âme jalouse et désolée, la honte d'être au pouvoir de Léona n'approchait poim de la colère qu'elle éprouvait à la pensée d'être le jouet de sa rivale. Léona connaissait trop bien le cœur des femmes pour ne pas continuer ses calomnies, quoique Sylvie parût ne pas l'écouter. A ce moment, ce n'étaient qne de vaines paroles ; mais Léona savait quel retentissement elles auraient, lorsque, plus tard, le souvenir en reviendrait à madame de Champmortain. Elles arrivèrent ainsi à l'endroit du rendez-vous pris par Léona. Celleci aperçut de loin Brias qui se promenait avec activité. Les stores furent immédiatement baissés.
— Restez dans la voiture, dit Léona... Je me tiendrai assez près pour que vous puissiez tout entendre.
Elle lit arrêter, descendit, et fit un signe particulier au cocher, qui la suivit pas à pas. Brias arriva.
— Vous voyez que je suis exact, lui dit-il.
— Je ne le suis pas moins; l'heure n'est pas sonnée.
— Et maintenant, dit Brias, puis -je savoir à quoi je dois cet aimable empressement?
— A une chose de la plus haute importance pour vous et peut-être pour moi.
— S'il en est ainsi, fit Brias en baissant la voix, nous pourrions prendre une autre allée ou dire à votre cocher d'arrêter.
— Il a, d'une part, l'avantage impayable, reprit Léona, d'être sourd et muet, et de l'autre, c'est, aux yeux des gens qui peuvent nous rencontrer, un témoin assez respectable pour qu'on soit assiué qu'il ne se passera rien que de convenable dans notre entretien.
— Vous avez des prévoyances admirables, Léona ; parlez donc, et dites-moi pourquoi vous m'avez accordé ce rendez-vous, à moi qui ai eu l'indignité de ne jamais en solliciter un de vous.
— C'est un manque de galanterie que je vous pardonne, repartit Léona légèrement. Quand on a l'esprit bourrelé d'assignations, de commandements, de papiers timbrés de toute sorte, on ne pense guère qu'aux affaires sérieuses. J'ai à vous parler des vôtres. Savez-vous ce que Montéclain est venu faire ici ?
Cette question parut embarrasser Brias, qui jeta un regard de côté .sur le taillis.
— Mais, répondit-il, il est venu dans ce pays pour y voir et j surveiller ses propriétés... je le suppose.
— Non; monsieur de Montéclain y est venu pour madame de Monrion.
— Lui î fit Brias en tressaillant; impossible! il me l'aurait dit.
— Il faut, reprit Léona, que je vous raconte à ce sujet une petite anecdote que vous ignorez peut-être. 11 y a de par le monde un certain monsieur Villon, un ex-commis de monsieur et madame Thoré, maintenant propriétaire de leur ancienne maison de commerce. Ce monsieur Villon, ex-adorateur de mademoiselle Jidie Thoré, a gardé pour madame de Monrion une sorte de culte passionné qui lui ferait faire les actes les plus extravagants pour empêcher son idole de devenir l'épouse d'un diplomate ruiné comme vous l'êtes, et, à ce que je dois croire, plus amoureux de la fortune de madame de Monrion que de sa personne.
— Vous vous trompez, Léona ; si beaucoup d'amour peut tenir lieu de beaucoup d'argent, je ne connais personne qui ait plus de droits que moi à la main de la comtesse.
— Comment ! repartit Léona d'un ton railleur; vous l'aimez à ce point, et c'est à moi que vous le dites...
— J'oubliais que vous la haïssiez mortellement pour le nom qu'elle porte et pour celui que vous portez. Mais qu'importe mon amour, quel qu'il soit? il faudra peutêtre renoncer à tous mes projets...
— Avez-vous reçu de Paris des nouvelles trop pressantes ?
— Non, dit brusquement Brias.
— Serait-ce l'arrivée de Montéclain ?
— Non... non, car, j'en suis sûr, Montéclain ne connaît pas la comtesse de Monrion.
— C'est vrai, mais il désire fort la connaitre.
— Mais à quel propos ?
— A propos de ce monsieur Villon dont je vous parlais tout à l'heure.