‹ JulieChapitre 13 sur 62 · UL1E · texte numérisé non relu

UL1E

— Au fait, je l'avais oublié. Eh bien ! qu'y a-t-il de commun entre ce monsieur Villon et Montéclain ?

— Le voici. 11 y a quelques mois, j'étais au bal del'Opéra, assise sur une banquette du foyer, lorsque quelqu'un vint prendre place près de moi : c'était Montéclain, qui, selon Si îi habitude, s'ennuyait là comme partout. Nous sommes des ennemis trop sincères pour que j'essayasse de lui faire du mal au risque de le distraire. Je préférai le laisser à l'ennui de lui-même, et j'allais quitter la place, lorsque j'aperçus monsieur Villon. Je l'appelai, et le faïencier, qui depuis une heure promenait un regard quêteur et désolé sur tous ces visages de salin noir dont pas un ne se tournait vers lui, s'as>it aussitôt près de moi. Il y a entre madame de Monrion et monsieur Villon des secrets...

— Que voulez-vous dire? s'écria vivement Brias ; prétendez-vous calomnier la comtesse ?

— Vous avez raison, je me suis mal exprimée, et j'aurais dû dire qu'il y avait eu des secrets entre mademoiselle Tlioré et monsieur Villon.

— D'une façon comme de l'autre, c'est une calomnie contre la vertu la plus chaste, l'àme la plus noble que j'aie jamais rencontrée.'

— Et qui la première, reprit Léona, vous a sans doute fait comprendre le véritable amour.

— Elle m'a fait, du moins, comprendre l'amour qui respecte l'objet de son culte.

Léona fut prise tout à coup d'un violent accès de toux : elle venait d'entendre sortir un sourd gémissement de la voiture. Brias s'arrêta, car ce bruit l'avait aussi frappé. Mais Léona reprit aussitôt :

— Que voulez-vous, mon cher Brias, chacun a ses distractions; vous avez oublié tout à l'heure ma haine pour madame de Monrion et vous m'avez avoué votre amour et votre admiration pour elle; cet amour et cette admiration, je les ai oubliés à mon tour pour laisser parler ma haine; nous sommes quittes... Du reste, voulez- vous en rester là? vous ne paraissez pas en état d'écouler un bon avis...

— Vous pourriez y arriver plus vite...

— Oui, si vous ne m'interrompiez pas...

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— Je vous écoute...

— Je vous disais que j'avais appelé monsieur Villon et ■pi'il était entre monsieur de Montéclain et moi. J'usai alors Je la liberté du masque pour dire tout ce que je savais au sujet du mariage de mademoiselle Julie Thoré, et je touchai si juste que le malheureux faïencier se mit dans la colère la plus furieuse et la plus ridicule. Il me menaça, je crois, il. comme je lui riais au nez, il alla jusqu'à interpeller Montéclain, et à lui demander s'il n'était pas permis à un galant homme de corriger une femme qui se permettait des propos indignes sur la plus chaste vertu, sur l'âme la plus noble... Oui, vraiment, je crois qu'il se servit des mêmes termes que vous, Brias. C'est un des privilèges de l'amour qu'inspire cette dame de faire dire les mêmes niaiseries à ses adorateurs. Malgré ses airs d'ennui, Montéclain nous avait attentivement écoutés. A l'interpellation de monsieur Villon, il se contenta de hausser les épaules et de lui répondre avec la parfaite insolence dont il était doué : « Vous êtes un sot de vous occuper de tout cela. Est-ce que vous n'avez pas reconnu madame Léona Àmab, autrefois madame de Cambure? » A cette révélation, je crus que le faïencier allait me sauter à la gorge; mais il se contint, et je le quittai en riant aux éclats, mais furieuse contre Montéclain qui m'arrachait ma victime. Cependant, je ne les perdis pas de vue ; ils se mirent à causer ensemble. Je fis quelques tours de foyer, ils continuaient à parler du ton le plus animé. Je restai plus de deux heures dans une loge, et lorsque je repassai dans le foyer ils étaient encore l'un près de L'autre, sur la même banquette. Que de choses Montéclain a pu apprendre de madame de Monrion dans cet entretien ! Vous le connaissez, vous savez avec quel art il arrive à ses tins...

— Lui ! dit Brias; je le crois fort indifférent à toutes ces Intrigues, et fort innocent des projets que vous lui prêtez.

— N'en parlons plus, fit Léona. Ah ! vous croyez Montéclain un homme fort indifférent, fort innocent... Je le savais un esprit supérieur, mais je ne le croyais pas capable de persuader de sa nullité un diplomate de votre force.

— Tout cela est fort bien, dit Brias ; mais quel rapport y

a-t-il entre cette rencontre au bal de l'Opéra et la présence de Montéclain dans ce pays ?

— C'est que Montéclain, qui ne dit rien à personne, qui ne connaît pas madame de Monrion, qui ne s'en occupe pas, a écrit à...

Léona fut interrompue par l'apparition de Montéclain, qui lui dit en souriant :

— Comment ! vous ouvrez mes lettres, madame ! Léona se remit avec une rapidité merveilleuse de la surprise qu'elle avait éprouvée, et lui répondit :

— Non, monsieur, non; mais si vous tenez à ce que vos correspondances restent aussi secrètes que vos pensées, il ne faudrait pas confier vos lettres à un domestique maladroit, qui, au lieu de remettre à madame Amab la lettre où vous la remerciez de son invitation, lui donne une lettre destinée à la poste et adressée à monsieur Louis Villon.

— Et cette lettre, madame"?

— Je n'en ai lu que l'adresse ; mais elle m'a suffi à apprendre que monsieur le marquis de Montéclain était en relations suivies avec monsieur Villon.

— Et qu'en concluez-vous, madame?

— Je vous laisse le soin de tirer vous-même cette conclusion, messieurs; le but que je voulais est atteint : c'était de prévenir tous ceux qui m'écoutent des véritables desseins de chacun.

Aussitôt elle salua, et ouvrant elle-même la portière de sa voiture, elle y monta rapidement et referma plus rapidement encore.

— Je le comprends, son but, dit Brias : c'est de perdre madame de Monrion.

— Brias ! s'écria Montéclain d'une voix altérée, les yeux fixés sur la voiture qui s'éloignait.

— Ou bien, continua Brias, de nous faire couper la gorge.

— Brias! dit encore Montéclain en lui montrant la voiture.

— A moins qu'elle ne veuille...

— Brias ! reprit Montéclain d'une voix terrible, Léona n'était pas seule dans sa voiture; il y avait quelqu'un.

— Champmortain peut-être, dit Brias effrayé.

— Non, c'était une femme.

— Une femme ? mais laquelle ?

— Madame de Champmortain ?

— Impossible, s'écria Brias en pâlissant.

— Je n'ai vu que son pied chaussé d'un brodequin de itin, et il n'y en a pas deux au monde d'aussi jolis et 'aussi menus, fût-ce ceux de madame de Moiirion, que je e connais pas.

— Sylvie, Sylvie! s'écriait Brias; et elle a pu entendre ce ue j'ai dit. Mais c'est impossible ; mais il y a à peine une leurequeje l'ai quittée furieuse contre Léona.

— Quand je vous disais hier que cette femme méditait uelque infamie... vous avez ri.

— Non... non... non... ce ne peut être madame de lhampmortain, reprit Brias. Comment? par quel art? par [uelle surprise?...

— Je ne sais ! mais j'en suis sûr. Brias, vous ne m'avez tas tout dit.

- Sur l'honneur! je ne vous ai rien caché.

- "Nous le croyez ; mais vous ne savez donc pas qu'avec e serpent, auprès duquel celui de la Genèse n'est qu'un pprenti, chaque mot, chaque intonation est un danger. Somment vous a-t-elle proposé ce rendez-vous?

— Mais tout simplement.

— Elle vous a donné cette heure et ce lieu tout d'abord?

— Attendez que je me rappelle... Non, elle m'a offert le natin, puis midi, puis deux heures.

— Je comprends, dit Montéclain avec colère, vous avez îccepté toutes ces heures, excepté une ?

— C'est vrai.

— Et elle a dû vous promener par toute la forêt, jusqu'à pielque endroit que vous n'avez pas trouvé convenable?

— C'est cela... Vous me faites trembler, Montéclain.

— Savez-vous les mathématiques, Brias?

— Au diable la question !

— Répondez-moi: savez-vous pourquoi la ligne droite est le plus court chemin d'un endroit à un autre?

— Parce que cela est, voilà tout, dit Brias en haussant les épaules; cela ne se prouve point.

— Erreur ! Brias ; c'est un de ces principes dont on prouve la vérité en montrant l'absurdité de tous ceux qui les entourent. Quand un mathématicien a prouvé que toutes les lignes qu'on peut tracer à côté d'une ligne droite sont plus longues qu'elle, il lui reste acquis que celle-ci est la plus courte. Or, quand Léona a trouvé que toutes les heures de la journée et tous les endroits de la forêt vous étaient indifférents, excepté une certaine heure et un certain endroit, il lui a été mathématiquement acquis que vous aviez un rendez-vous à cette heure et à cet endroit. Ergo : elle était à votre rendez-vous avec madame de Champmortain.

— Mais, dans quel but ?

— J'ignore ce que vous avez dit dans ce rendez-vous; mais ne savez-vous pas que Léona ne peut faire accepter ses vices dans le monde que sous la protection des fautes) des autres femmes ? Maintenant qu'elle a votre secret eli celui de madame de Champmortain, comprenez-vous quelle fatale, puissance- elle a sur elle et sur vous ?

— Heureusement, s'écria Brias avec une sincérité qui fit) sourire Montéclain, heureusement que Sylvie est innocente ; que jamais elle n'a oublié ses devoirs.

— Très-bien, Brias, lui dit Montéclain; mais elle a éti assez imprudente pour paraître tout à fait coupable; elk est assez timorée pour le croire, et Dieu sait ce que Léonf peut faire d'une pareille circonstance et d'une pareille dis position d'esprit.

— 11 faut que je la voie, s'écria vivement Brias.

— Le voudra-t-elle ? le pourrez- vous ?

— Que faire alors?

— Elle tient madame de Champmortain par vous... i faut tenir Léona par Champmortain.

— Eh ! mon Dieu ! Sylvie sait la vérité, et l'abandon d< son mari lui est devenu indifférent.

— Sans doute ; mais monsieur Amab ne le sait pas, et il est homme à tuer sa femme.

— Vous ne le connaissez pas, Montéclain : il tuerai Champmortain, mais il ne toucherait pas à Léona.

— Je crois que vous avez raison, dit Montéclain... Mais

de par tous les diables, j'y songe... nous avons un auxiliaire Impayable.

— Qui donc?

— Le colonel Thomas Rien.

— Comment cela ?

— A cheval, Brias; il faut le voir avant qu'il n'aille ce soir chez Champmortain... Venez, je vous expliquerai cela en route.

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