RESULTATS
Champmortain, qui était allé faire sa visite accoutumée chez Léona pour avoir l'explication de sa froideur de la veille, venait de rentrer chez lui, fort dépité de ne l'avoir point rencontrée. 11 apprit que sa femme n'était pas revenue, et il allait se rendre chez monsieur de Montaleu, lorsqu'il vit arriver la voilure de madame Amab. 11 fut d'abord ravi que sa femme fût absente. Champmortain croyait fermement que Sylvie avait envoyé à Léona l'invitation qu'il avait exigée. Mais il n'était pas sûr de l'accueil qu'elle ferait à madame Amab. Il y a mille manières d'être de la dernière impertinence avec la plus exacte politesse, et les femmes s'\ entendent merveilleusement. 11 se félicitait donc en pensant que cette première visite se passerait entre Léona, monsieur et madame de Rudesgens et lui-même. Les prétentions conquérantes de monsieur de Rudesgens lui étaient un garant de son amabilité, et la terrible histoiie dont il avait menacé sa belle-mère l'assurait du bon accueil qu'elle ferait à Léona. Monsieur de Champmortain fut donc étrangement surpris de voir descendre de la voiture de Léona madame de Champmortain elle-même; Sylvie était pâle et agitée,- Léona, calme et triste. Ces daines semblaient dans les meilleurs termes. En ce moment, il se passa quelque d'étrange et cependant de fort naturel dans l'esprit de monsieur d( Champmoi tain. Poussé par Léona, dont l'ambition était, avant tout, de se faire admettre dans un monde
qui jusque-là lui avait fermé ses portes, il avait exigé et obtenu une invitation pour elle à la fête qui se donnait au château de monsieur de Rudesgens. Assurément, après cette victoire, il eût été fort mécontent si l'accueil fait à Léona eût assez clairement démenti l'invitation pour la rendre comme non avenue, et cependant il fut encore plus mécontent en voyant l'espèce d'intimité soudaine établie entre Sylvie et madame Amab. Le mari voulait, à la vérité, imposer sa maitresse à sa femme, mais il allait encore moins à ce même mari que sa maitresse devint l'amie de la maison. Champmortain connaissait trop bien Léona pour ne pas savoir que ce ne pouvait être là une intimité convenable pour Sylvie-. Que madame Amab se trouvât dans son salon, au milieu de cent autres femmes et dans le tumulte d'une fêle, c'était là un fait de peu d'importance, et qui ne devait pas, dans ses projets, avoir d'autre suite. Il se repentit un moment de son succès.
Avant que Champmortain fût descendu dans le salon, où se trouvaient monsieur et madame de Rudesgens, Sylvie avait présenté Léona à son père et à sa mère; elle avait raconté que, revenant à pied de chez monsieur de Montaleu, elle avait rencontré dans le bois madame Amab qui venait pour lui faire une visite, et que cette dame s'étant arrêtée, elle avait accepté une place dans sa voiture. Sylvie ajouta qu'elle était ravie de celte rencontre, qui lui avait donné lieu de mieux connaître et de mieux apprécier une charmante voisine. Pendant que Sylvie parlait ainsi, monsieur de Rudesgens, pris à l'improviste dans sa robe de chambre de calemande, se confondait en excuses et en salutations, et madame de Rudesgens se roidissait en révérences forcées, promenant un regard surpris et effaré de l'empressement de sa fille aux jubilations de monsieur de Rudesgens. Champmortain entra dans le salon pendant que monsieur de Rudesgens s'esquivait pour aller réparer la désinvolture de sa toilette. Jusqu'à ce moment, madame de Rudesgens n'avait fait que saluer et se pincer les lèvres, mais elle fut obligée au sourire Je plus gracieux, lorsque Léona lui dit:
— En vérité, madame, j'ai besoin que ce soit madame de Champmortain qui me dise qu'elle me présente à sa mère
pour que je le croie. J'aurais pensé sans cela qu'elle avait une sœur.
— 11 est vrai, madame, que j'étais bien jeune quand j'ai épousé monsieur de Rudesgens, reprit la maman en minaudant.
Cliumpmortain fut encore plus mécontent, il s'avança et salua Léona de l'air le plus froid et le plus cérémonieux. Elle lui rendit son salut avec une modestie parfaite, et continuant de s'adresser à madame de Rudesgens, elle lui dit :
— Madame, permettez-moi de ne point faire de phrases cérémonieuses vis-à-vis d'une femme d'un esprit aussi élevé que le vôtre, et laissez-moi vous dire bien franchement combien j'ai été heureuse et flattée de l'invitation que vous avez bien voulu m'adresser ; car quoique cette invitation m'ait été faite au nom de madame de Champmortain, je dois croire qu'elle a été soumise à l'approbation de sa mère.
— Sans doute, madame.
— Vous en doublez le prix, madame, et vous me montrez, dès le premier moment, la vérité de ce qui m'a été dit cent fois, qu'il était impossible d'allier plus de grâce et de bienveillance à plus de supériorité et de vertu.
Champmortain fut très-alarmé. Il pensa que sa bellemère allait comprendre que Léona se moquait d'elle; mais Champmortain ne savait pas encore combien est robuste la vanité humaine. Ces flatteries à brûle-pourpoint, et qui semblaient devoir renverser madame de Rudesgens, ne firent que la chatouiller agréablement. Elle sourit, minauda, et la conversation prit cette tournure vulgaire destinée à remplir une visite de dix minutes. Léona se retira au bout de ce temps malgré les instances de madame de Rudesgens. Les dames l'avaient reconduite jusqu'à la porte du salon ; Champmortain voulut aller plus loin. Léona l'arrêta en lui disant tout bas :
— A demain ! soyez prudent.
Lorsqu'elle fut sortie, Champmortain regarda sa femme : elle était plongée dans de profondes réflexions. Il s'adressa à sa belle-mère :
— Eh bien ! madame, vous avez vu cette terrible personne que vous refusiez de recevoir... Qu'en pensez-vous?
— C'est, je crois, une fort bonne femme, dont on a dit beaucoup de mal , comme de toutes celles qui ont le malheur d'être belles, ajouta madame de Rudesgens, en s'appliquant par un profond soupir la dernière partie de sa phrase.
— Elle passe pour avoir de l'esprit, dit Champmortain en souriant.
— De l'esprit, peut-être, fit madame de Rudesgens, mais je lui crois du tact, du jugement... des appréciations justes...
— Et surtout, dit Sylvie d'un ton convaincu, des idées d'un ordre peu commun... c'est une femme extraordinaire.
— Avez-vous donc pu en juger en si peu d'instants? reprit Champmortain.
— Nous sommes restées plus d'une beure ensemble.
— Et que vous a-t-elle dit?
Sylvie regarda son mari d'un air plein de sarcasme, et lui répondit en quittant le salon :
— Vous seriez peut-être embarrassé, si je vous répétais ses confidences.
Champmortain ne sut que dire, et sa belle-mère allait probablement lui demander l'explication de cette phrase, lorsque monsieur de Rudesgens entra radieux en se frottant les mains et en se balançant de l'air le plus débauché.
— Vous venez trop tard, lui dit madame de Rudesgens ; la colombe est envolée...
— Bah! fit monsieur de Rudesgens en riant; très-bien! très-bien !
— Vous le prenez bien gaiement, monsieur.
— Eh ! mais je n'ai pas lieu d'être triste.
— Vous êtes un vieux fou... lui dit en haussant les épaules madame de Rudesgens. Du reste, madame Amab n'est pas ce que vous pensez... c'est une femme de mérite, d'esprit...
— Je le crois...
— Et toutes vos galanteries n'arriveront qu'à vous rendre ridicule.
— Je vous prie de le croire, dit monsieur de Rudesgens en saluant ironiquement sa femme qui sortit.
Et tout aussitôt il se tourna vers Champmortain en s'écriant :
— Ah! Champmortain, le tour est excellent! J'avais été surpris en négligé, j'avais couru m'habiller et j'allais rentrer dans le salon, quand j'ai entendu les salutations d'adieu. Vous ouvriez la porte du salon, je me suis jeté légèrement de côté, et à peine la porte était-elle refermée, que je me suis présenté aux regards de madame Amab. Je dois l'avouer, Champmortain, j'ai été mal pour vous. Je lui ai dit, je crois, que je lui demandais la permission de réparer l'incivilité de mon gendre, en lui offrant la main jusqu'à sa voiture ; et quand elle a eu posé sa main dans la mienne, j'ai, ma foi, ajouté qu'il fallait être le dernier des maladroits pour céder une si belle main à qui que ce soit... J'ai encore dit deux ou trois mots charmants, et Dieu me damne ! je crois que je lui ai serré la main... car elle a rougi.
— Elle en est capable, dit Champmortain avec humeur.
— Décidément, mon cher, elle est délicieuse ; mais je vous laisse... Je veux être discret.
A ces mots, monsieur de Rudesgens tourna sur ses talons et alla promener son triomphe dans le parc.
— Ah ça ! se dit Champmortain, elle les a tous ensorcelés. Et il se retira plus mécontent que jamais du succès de
Léona, après avoir été lui même au delà de toutes les convenances pour obtenir qu'on voulut bien la recevoir. Maintenant nous allons abandonner ce récit pour faire connaître à nos lecteurs quelques lettres écrites par plusieurs des personnages de cette histoire.