LETTRE DU COLONEL THOMAS RIEN A MADAME MILLER, A COLOGNE
« 20 mai.
» Ma mère,
» Je vous ai déjà écrit hier, et je vous ai dit comment j'étais arrivé dans ce pays. Je vous ai nommé tous ceux que j'y avais rencontrés et ce que j'avais appris d'eux. Je n'ai point vu monsieur de Montaleuni la fameuse madame de Monrion. Je comptais les rencontrer chez monsieur de
Champmortain, chez qui je suis allé hier passer la soirée. Mais ils ne sont pas venus. J'avais eu le matin la visite de Montéclain et de Brias, visite qui m'a fort étonné, et vous allez le comprendre. Après quelques paroles fort insignifiantes, Montéclain s'est écrié tout à coup : s$*
» — Colonel, vous souvenez- vous de l'embuscade de" Cherchell ?
» — Oui, pardieu! lui dis-je; et sans vous qui, de la pomme d'or de votre cravache, avez fendu la tête à l'Arabe qui me tenait au bout de son pistolet, probablement je faisais ma dernière campagne.
» — C'est cela, colonel, et vous vous rappelez qu'en ce moment vous m'avez dit en vous élançant au plus fort de la mêlée : « Mon tour viendra, j'espère. »
» — Puisque vous me rappelez cela, dis-je à Montéclain, c'est que mon tour est venu.
» — Vous avez deviné.
» — De quoi s'agit-il ?
» — D'une chose fort importante et dont le secret doit mourir ici.
» — J'attends.
» — Il s'agit de prier madame Amab de se taire sur ce qu'elle a vu et entendu hier.
» Vous devez comprendre mon étonnement à ces paroles.
» — Je ne connais point madame Amab, lui dis-je.
» — Je le crois.
» — Je l'ai vue hier pour la première fois...
» — Je le crois. Mais je regarderai comme un service éminent l'empressement que vous mettrez à lui adresser cette prière en votre nom, et surtout sans lui dire qu'elle vous a été suggérée par moi ou par Brias.
» — Mais quelle autorité voulez-vous qu'ait sur madame Amab la prière d'un étranger?
» — Colonel, me répondit Montéclain, je ne discute point jusqu'où peut aller cette autorité; mais j'y compte.
» — Monsieur de Montéclain, lui dis-je alors, ceci devient une plaisanterie que je pourrais trouver de mauvais goût... Je vous répète que je ne connais pas madame Amab, et
que vous voulez me faire jouer vis-à-vis d'elle un rôle fort déplacé.
» — Colonel, me répondit Montéclain avec son air sardoniquc, vous ne vous imaginez pas tout ce que vous pouvez; de même qu'avant l'embuscade de Cherchell, je ne m'imaginais pas, moi, que je pusse sauver la vie d'un homme avec un coup de cravache. J'assénai le coup rudement... Voilà tout. Eh hien ! dites rudement, s'il le faut, à madame Amab, que vous ne voulez pas qu'elle parle de ce qu'elle a vu et entendu hier, et je vous jure que vous réussirez comme j'ai réussi.
» — S'il ne s'agissait d'acquitter une dette, dis-je à Montéclain, je considérerais ceci tout autrement; mais vous me sommez de tenir ma parole; soit : service pour service, je ferai ce que vous voudrez.
i) — Merci, colonel, me dit Montéclain, nous serons quittes, et alors nous pourrons marcher chacun à notre but sans crainte ni ménagements.
» Que veut dire ceci, ma mère? Cet homme me connaît donc? Il sait peut-être qui je suis... du moins il connaît mes relations avec Léona... Que dis-je, mes relations ? je ne mentais pas lorsque je disais que je ne connaissais point madame Amab, que c'était la première fois que je la voyais... il sait donc autre chose, il sait donc le lien mystérieux qui nous unit et qui nous enchaîne à la même vengeance? Aussitôt il s'éloigna avec Brias, qui pendant tout ce temps m'avait examiné comme une bête curieuse qu'il n'avait pas encore vue. Le jour de ma présentation chez Léona, nous avons évité d'échanger entre nous une seule parole en dehors de la conversation générale; j'avais remis à quelques jours à lui faire ma visite, pour que rien n'éveillàt les soupçons. Je ne pus résister à l'inquiétude que m'avaient causée les paroles de Montéclain, je cornais chez Léona... Elle rentrait, son mari était dans le salon et ne nous laissa seuls que durant quelques minutes. J'en profitai pour dire à Léona ce que m'avait demandé Montéclain. Elle m'expliqua à quoi s'appliquait cette recommandation, puis revenant à ce que j'attendais d'elle :
» — Cela vient-il de vous, Thomas? me fit-elle.
» — Qu'importe? lui dis-je, il le faut. C'est une dette que je paye.
» Elle n'eut pas de peine à deviner qui m'avait poussé à cette démarche, et elle me répondit :
» — Eh hien donc! je me tairai... Mais vous pouvez dire de ma part à Montéclain que c'est un niais; je n'avais aucune envie de me servir du secret de madame de Champmorlain ni contre elle, ni contre Brias. J'en ai tiré tout ce que je voulais.
» — Quand vous reverrai-je? lui dis-je.
» — A la fête de madame de Champmortain.
y> Son mari rentra, je me retirai.
» Le soir venu, j'allai voir les Rudesgens, et je compris ce que Léona n'avait pas eu le temps de m'expliquer.-Elle a fait de madame de Champmortain une ennemie implacable de cette madame de Monrion dont le nom remplit ici toutes les bouches. .Madame de Champmortain n'a pas dit un seul mot contre elle; mais comme monsieur de Rudesgens venait de se répandre en louanges sur madame de Monrion, et qu'il en appelait au témoignage de sa fille, celle-ci s'est tournée vers Brias et lui a dit :
» — C'est à vous de dire si cet éloge est mérité; car je crois que vous la connaissez plus particulièrement qu'aucun de nous.
» Il y avait dans ces paroles, prononcées d'une voix légère et avec un charmant sourire, un fond de rage indicible. Brias a balbutié comme un sot. Quant à Montéclain, à qui j'ai dit que j'avais fait ce qu'il m'avait demandé, il a été d'un ridicule sublime. Il a fait la corn- à madame de Rudesgens avec une constance et un air de bonne foi qui faisaient pâmer la vieille en regards incroyables et en soupirs de l'autre monde. Puis il s'est amusé à taquiner monsieur de Rudesgens et à lui faire raconter ses bonnes fortunes, ce qui a amené entre le vieux marquis et sa femme une furieuse querelle dont il a ri comme un fou. Brias avait l'air d'un enfant en pénitence; Champmortain s'ennuyait et paraissait inquiet; sa femme dévorait dans un morne silence sa jalousie et sa colère. 11 n'y avait que Montéclain
dont l'esprit parut libre de tout souci. Quel est cet homme? que veut-il? où va-t-il? Je croyais le connaître, parce que je savais ce que le monde en dit. Je voudrais interroger Léona à son sujet. 11 faut attendre jusqu'à après-demain. Je le ferai. Je n'oublierai pas que vous m'avez recommandé de me laisser guider par elle. Je sais la tendresse que vous lui portez, et je ne veux rien vous en dire qui puisse vous blesser... Mais j'aurais voulu que celle dont vous avez élevé l'enfance eût mieux profité des conseils qu'a dû lui donner votre expérience et votre vertu. Mais je ne l'accuse ni ne la juge. Elle a eu à souffrir de la pauvreté et du mépris, elle se venge... N'est-ce pas aussi mon but? Je vous manderai ce qu'elle me dira de Montéclain... Elle doit le connaître. Ils sont en présence comme deux ennemis qui, sachant ce qu'ils valent l'un l'autre, craignent de s'attaquer. Nous verrons. Je ne puis vous répéter que ce qu'on m'avait dit de madame de Rudesgens. Cette femme a oublié son passé, et sans les preuves écrites que possède Léona, jamais on ne l'amènera à un aveu. Du reste, elle me parait de bonne foi dans son hypocrisie. Elle a raison; sa fidélité à monsieur de Rudesgens peut lui compter comme une vertu capable d'effacer tous les accidents possibles de sa jeunesse. Mais je reviens à ma visite.
» Pour vous dire tout ce qui s'est passé hier soir, je dois ajouter qu'après mille détours, et pendant que Montéclain tenait à lui l'attention de tout le monde, Brias s'est approché de madame de Champmortain et lui a adressé quelques paroles de la voix la plus suppliante.
» — Je crois, lui a-t-elle répondu sèchement, que je deviens sourde ; veuillez parler plus haut; je ne vous entends pas.
» L'imprudent Brias a murmuré avec désespoir le nom de Sylvie, que j'ai pu saisir.
» — Vous avez raison , a-t-elle dit en se levant : c'est l'heure de prendre le thé.
» Alors Brias, dépité, a voulu jouer l'indifférent; il s'est mis à parler à tort et à travers, en disant les plus énormes folies. Madame de Champmortain eut la cruauté d'en rire avec nous. Le pauvre Brias n'y a pas résisté, et il est tombé
dans le marasme. Vers onze heures et demie nous nous retirâmes, et je quittai ces messieurs à la porte du château. Montéclain n'avait pas cessé d'être d'une gaieté folle, et je l'entendis rire encore lorsque j'étais loin d'eux.
» Voilà où j'en suis. Après-demain je verrai sans doute monsieur de Montaleu à la fête qui se prépare. Je l'observerai avant d'en arriver à la terrible explication qui doit avoir lieu entre nous. Je ne l'ai vu que dans cet entretien d'une heure que j'eus avec lui, il y a quinze ans, et qui décida de ma destinée. Il m'apparut alors comme un modèle d'ingratitude et de dureté... Cependant il passe pour un homme d'honneur et de probité sous tous les rapports... Ce n'est qu'un masque sans doute, et je dois le croire... Soyez tranquille, ma mère, je le lui arracherai.
» Tout à vous et toujours.
» Votre fils,
» Thomas. »