ARTHUR DE MONTÉCLAIN A M. LOUIS VILLON
« 23 mai.
» Je vous l'ai dit, mon cher ami, l'horizon était chargé de lourdes vapeurs : de pâles éclairs les sillonnaient furtivement, de sourds murmures frémissaient dans l'air; nous vivions dans une atmosphère électrique , les nerfs tendus , la respiration haletante ; tout annonçait l'orage, et l'orage a éclaté. C'a été par une soirée splendide. Le château de Rudesgens étincelait de bougies, les fleurs abondaient, les parquets luisants étaient de vrais casse-cous; les damas et les satins avaient été dépouillés de leur camisole de basin, on avait fait venir des livrées neuves de Paris; les argenteries massives de Rudesgens miroitaient d'un éclat terne à côté des étincelantes orfèvreries de Champmortain. Le beau-père était merveilleusement vêtu : habit bleu à boutons d'or, pantalon noir, bas de soie blancs, souliers vernis,
gilet blanc et cravate noire à col rabattu. Il avait l'air d'un jeune Lycéen qui a dépouillé l'uniforme pour son premier costume de bal. La belle-mère , surexcitée par la furieuse élégance de son mari , avait déployé une robe de satin rose retroussée de marabouts attachés par des agrafes de diamants. Cette robe, outrageusement décolletée, permettait à deux rivières de diamants de se promener par sauts et par bonds sur les protubérances rocheuses et dans les profondes vallées de ses longues épaules et de sa roide poitrine. Le tout était surmonté d'une auréole de marabouts judicieusement plantée dans des épis , toujours de diamants, ce qui faisait ressembler volontiers madame de Rudesgens à l'un de ces vastes éventails montés sur un manche de pierres précieuses , et dont se servent les esclaves de l'Inde pour agiter l'air autour de quelque radja indolent. Champmortain eût été fort bien s'il n'avait eu la prétention de faire croire qu'il a sa taille de vingt-cinq ans... L'abdomen horriblement sanglé en paraissait d'autant plus respectable. Quant à madame de Champmortain, elle était belle comme une femme qui a le bonheur de l'être, qui vc,ut l'être et qui sait l'être. Elle s'était contentée d'une robe blanche de mousseline de l'Inde, avec une demidouzaine de fleurs naturelles artistement semées dans ses cheveux. Ce peu de parure était si bien ajusté , si bien venu , si librement porté , que je ne serais pas éloigné de penser que Léona eût passé par cette toilette , comme elle a passé par ce cœur, car l'infortunée Sylvie paraissait heureuse et gaie. C'est que Léona est un terrible maître, et Champmortain pourra bien payer les frais d'éducation de sa femme. J'étais assez curieux de voir toutes les entrées ; je suis arrivé d'assez bonne heure pour n'être précédé que par une trentaine d'invités, qui, venus de cinq à six lieues à la ronde , s'étaient imaginé sans doute qu'ils n'arriveraient jamais assez tôt. .J'ai eu à subir quelques souvenirs du passé : j'ai retrouvé là d'anciens amis de mon père qui m'avaient vu naître, et qui m'ont raconté les maussades gentillesses de mes premiers ans; j'ai trouvé là aussi des petites filles que j'avais fait danser sur mes genoux il y a quelque quinze ans, et qui sont devenues de gaillardes de-
moiselle? très en appétit de mariage, maturœ viro, comme dit le latin. Cela m'a horriblement vieilli.
» J'ai trente-deux ans , mon cher Villon , et je ne suis rien, et cela grâce à ce vieux sauvage de Montaleu, qui rachète en morale prèchée l'immoralité pratique de sa jeunesse, qui fait de l'enthousiasme pour la vertu et de la sévérité pour le vice, après avoir chaudement cultivé le vice et écorné les angles aigus de la vertu ; comédien vulgaire dont les folies de jeunesse avaient été assez lestement troussées pour ne pas croire qu'elles finiraient en capucinades. Mais vous avez pour lui l'estime la plus profonde ; il est le ciel protecteur de l'étoile vers laquelle tendent sans cesse les rayons de vos yeux. Je vous ai promis de le respecter, et surtout de veiller sur votre étoile. J'abandonne donc ma haine légitime et je continue mon récit.
» Je m'arrachai aux souvenirs des pères et aux espérances des petites filles, et je me cachai dans l'angle d'une croisée et derrière un vaste rideau. De cette façon je planais sur la cour où défilaient les voitures des invités , et j'espionnais dans le salon. Durant une heure je n'eus d'autre distraction que de voir débarquer les toilettes les plus outrecuidantes sortant des véhicules les plus extravagants. Toutes les carrioles, toutes les guimbardes du pays avaient été mises en réquisition, de même que les chevaux de labour et ceux des moulins environnants. Je ne vous parlerai pas des calèches dont les soupentes étaient restaurées à force de cordes , et dont les glaces absentes étaient remplacées par des pans de rideaux de couleurs diverses. Je passe sous silence deux caisses de cabriolet assujetties sur des trains de berline ; je ne m'arrête point sur deux coupés, dont la partie supérieure avait été remplacée par une tente en coutil. Tous ces ingénieux subterfuges de l'industrie nivernoise m'étaient connus, et eussent fatigué mon imagination , si je n'avais été récompensé de mon attention par l'arrivée d'un fort beau gaillard empaqueté dans un sarrau de toile grise , dans un pantalon à pied de toile grise, et le chef couvert d'une casquette de toile grise. Ce paquet gris et crotté était monté sur un long cheval ; il en a jeté les rênes à un petit drôle en haillons qui l'a suivi
dans le coin de la cour. Là , et en un tour de main , il a dépouillé le pantalon , le sarrau , la casquette, et est sorti de smi enveloppe grise , pimpant, leste, blanc, propre, brossé, comme un marié ; il a secoué sa chevelure dont il ftvail comprimé la frisure sous sa casquette, pour ne pas l'abandonner au coup de vent de sa course rapide ; il a tiré de sa poche des gants jaunes, il a fait descendre jusqu'à la main le chapeau Gibus qu'il avait glissé dans le dos de son habit, et il a monté le perron d'un air beaucoup plus dandy que Brias,qui venait de descendre de son coupé, la tète basse et le front de mauvaise humeur. Brias, qui ne manque pas d'esprit , n'a pas le moindre tact. Dans la position où il est , on peut être tranquille , on peut être désespéré , on peut être ravi , mais on n'est pas de mauvaise humeur ; cela est trop naturel. Madame de Champmoitain vaut bien la peine qu'il joue une petite comédie pour elle. Brias prétend qu'elle n'y croirait pas. Tant mieux , les femmes vous savent toujours quelque gré du mal qu'on se donne pour les tromper. J'épiai l'entrée de Brias dans le salon : il fut reçu, comme tout le monde, par Sylvie. 11 en pâlit. Elle a dû avoir un véritable moment de bonheur. 11 chercha quelqu'un des yeux, et tomba sur le seigneur Annibal de Budesgens, qui l'entraîna de mon côté pour lui parler de la belle madame Amab. Je repris mon observation extérieure au bruit foudroyant que faisait une énorme diligence avec coupé, intérieur, rotonde, impériale , etc. , le tout traîné par six chevaux de poste. 11 en descendit un tout petit jeune homme qui cria ses ordres au postillon de la voix la plus discordante. Je le reconnus pour le fils d'un apothicaire qui a heureusement appliqué la manique au métier de monsieur Fleurant, et qui est le principal actionnaire d'une entreprise de messageries. 11 continuait à jeter ses ordres aux automédons de monsieur son père, lorsqu'il fut rasé comme une borne par un délicieux équipage qui coupa tous les autres avec cette rapidité insolente qui n'appartient qu'à des chevaux de prix et à des laquais de parvenu ou de femme douteuse. Le double droit du laquais à cette impertinence était justifié : c'était l'équipage de monsieur et madame Amab. L'entrée de Léona dans le
salon fut excellente : elle était belle, elle était calme, elle était modeste ; elle se utontra heureuse et embarrassée de l'accueil transcendant qu'on lui faisait, elle accepta en baissant les yeux la place réservée que madame de Champmortain lui offrit près d'elle. Le vieux Rudesgens trépignait d'aise ; elle eut l'air de le découvrir d'un regard et de le saluer avec une finesse qui semblait rappeler une rencontre passée. Brias , qui n'avait pu se Jécrocher des confidences de l'antique Cupidon , fut obligé de s'incliner devant ce salut adroitement partagé. C'était une Lâcheté de le faire, c'était surtout une sottise de le faire disgracieusement. Je n'avais plus d'yeux que pour Léona, et je suivais avec une extrême attention ses regards qu'elle promenait timidement et autour d'elle. Cela me mena à découvrir à l'angle d'une porte le majuscule Hector de Montaleu, bridé dans une cravate de satin blanc épinglée de diamants : il était abominable. Quand on rencontre ce vaste individu, avec ses longues guêtres de cuir, sa veste de velours, sa casquette fauve, son fouet, sa gibecière et tout son attirail de chiens , il a une sorte de beauté forestière qui vous fait croire qu'avec un peu de tenue cela ferait encore un beau cavalier dans un salon. Mais l'habit le dépoétise. Il était à peindre pour une enseigne du Bœuf à la Mode. 11 n'en est pas de même du coloneLThomas Rien, qui était à deux pas de lui : sa haute et fine taille était admirablement dessinée par un habit noir exactement boutonné jusqu'à sa cravate blanche sur laquelle se dessinait un étroit liséré de son ruban de commandeur. Puisque vous prétendez le savoir, mon cher Villon, je ne veux pas vous contredire. Je veux bien que le colonel Thomas soit le fils d'une bonne Allemande à moitié illuminée , c'est-à-dire aux trois quarts folle , et qui vit retirée dans un couvent de Cologne. Que cette excellente madame Muller, qui est aussi la marraine de Léona, soit la mère dudit colonel, je n'y contredis point; mais, de par tous les diables ou de par tous les saints, il y a du sang de pure race dans cet homme : il a le nez arqué de l'aigle et a une grâce incroyable dans les lèvres ; et lorsqu'il abrite , sous ses blonds et épais sourcils , son œil fauve et bleu, il en sort des tonnerres et des éclairs. Il y a
du Jupiter dans la naissance de ce garçon-là, et feu monsieur Huiler, qui n'a jamais existé, vous pouvez m'en croire, est un amphitryon imaginaire, je vous l'atteste; je dis mieux, j'en suis sur, et je vous dirai un jour le nom auquel a droit celui qui a choisi ce nom de Rien comme un défi jeté à la fortune.
» Quoi qu'il en soit, l'assemblée était déjà devenue assez nombreuse pour que l'on commençât à être mal à l'aise dans le grand salon. Madame de Champmortain, avec une affectation incroyable, y entassait, cependant, femmes sur femmes, a%mépris des toilettes les plus exquises; l'orchestre avait déjà grincé quatre ou cinq préludes; mais madame de Champmortain n'y voulait rien entendre, et, au lieu de donner le signal, elle venait reprendre sa place auprès de madame Amab, qu'elle comblait de la façon la plus ridicule... A propos, j'oubliais monsieur Amab : il était tombé en partage à Champmortain, qui s'en dépêtra sur Montaleu, qui le planta là tout net...
» Il était dans un des salons secondaires, lorsque tout à coup la porte se désencombre, et je vois entrer une fée...
» Villon, mon ami, vous m'avez dit un jour : « Je l'ai- » nierai toute ma vie sans espoir, car maintenant la dis- » tance qui nous sépare est infranchissable; mais s'il arri- I» vait qu'il fallût donner ma fortune et ma vie pour lui » sauver un chagrin, je ne croirais pas avoir tout à fait » perdu mon temps sur cette terre. » Vous m'avez dit cela, et sachant qu'elle devait venir dans ce pays où je suis venu, vous avez ajouté : « Veillez sur elle, protégez-la, et si » quelque danger la menaçait, avertissez-moi, et je serai » près d'elle pour la sauver. »
)) Vous m'avez dit tout cela, Villon ; et quoiqu'il y ait entre moi et. elle un secret que vous savez et qu'elle ignore, un secret qui m'a fort prévenu en sa faveur, je l'avoue, si je ne vous ai pas ri au nez, c'est que j'ai pitié des fous. Eh bien! Villon, s'il y a un fou entre nous deux, ce n'est pas vous, c'est moi. Je l'ai vue, Villon, belle, candide, majestueuse, naïve, pure image des anges par sa beauté, et vêtue connue une duchesse. Quand les rayons de ses yeux ont fait pâlir toutes les bougies pour inonder le salon d'une lu-
mière céleste, quand j'ai vu frémir ses lèvres purpurines, rose qui sourit et qui parle, quand j'ai aperçu cette blanche épaule, ces bras aux contours amoureux et dont nul ne connaît l'étreinte ; cette main d'enfant, cette taille qui doit plier et bondir comme une épéc d'acier... Villon, Villon, je suis demeuré ébloui, anéanti, confus. Je me suis méprisé... et je vous ai trouvé bien insolent. Quoi! vous l'aimez, Villon? Sur mon àme, je ne l'oserais pas. Non, de par toutes les belles dames que j'ai honorées de mes hommages, je ne l'aimerai pas. Mais si je l'aimais, cette femme, je me ferais son esclave, son laquais, je l'adorej'ais à deux genoux sur des pointes d'acier, je voudrais la poser sur un trône, sur un autel, ou plutôt, je l'enfermerais dans un donjon, je monterais la garde à sa porte, je la maltraiterais, je la tuerais, si je la croyais capable d'avoir un regard pour un autre que moi. Non, rassurez-vous, Villon, je ne l'aimerai pas, je n'ai aucune envie de devenir stupide et ridicule. Ce n'est pas certes que je veuille dire cela de vous. Votre nature peut supporter de pareilles amours, tant mieux. Quant à moi, je suis trop colère et trop impérieux pour accepter un pareil pouvoir. Je suis surtout trop égoïste. Si j'aimais votre étoile, votre sainte vierge, votre Julie, je ne m'appartiendrais plus. Car enfin il faut en finir avec toutes ces métaphores indigentes, qui ne disent rien de ce que j'ai éprouvé... C'était Julie, c'était la comtesse de Monrion. L'auréole lumineuse qui l'entourait était si éblouissante que j'y pus à peine distinguer la figure de monsieur de Montaleu qui lui donnait le bras. Cet exécrable vieillard a pu passer sous mes yeux sans m'agacer de l'envie de lui briser la tète, grâce à la protection de cette blanche fille mariée. C'est une véritable fée. Vous vous demanderez comment j ai pu voir tant de choses, découvrir tant de perfections dans le court espace de temps qu'une femme met à entrer dans un salon. C'est que ce court espace de temps a été prolongé de la façon la plus insultante. Madame de Mon rion, arrivée à l'entrée de ces deux demi-cercles de femmes qui la dévoraient des yeux, chercha du regard la maîtresse de la maison. Celle-ci était près de Léona, et trop maladroitement penchée vers elle pour qu'il ne fût pas évi-
dent qu'elle ne voulait point voir madame de Monrion. Julie finit par apercevoir madame de Champmortain, et s'avança vers elle. Monsieur de Montaleu l'arrêta en reconnaissant Léona. Il espérait sans doute que madame de Champmortain, en les apercevant et en venant au-devant d'eux, leur épargnerait le déplaisir de se trouver face à l'ace avec madame Amab. Madame de Champmortain fut implacable; elle s'obstina à rester attentivement penchée vers Léona et à ne voir ni monsieur de Montaleu, ni madame de Monrion. Cependant ce petit temps d'arrêt, au milieu du vide que faisaient deux grands arcs de fauteuils hérissés de femmes, cette hésitation avait été remarquée. Madame de Monrion resta calme, mais monsieur de Montaleu, retroussant sa cravate, lit un pas pour se retirer. Quelques voix discrètes appelèrent madame de Champmortain, comme pour l'éveiller de l'attention trop profonde qu'elle prêtait à Léona; sa voisine même la poussa du coude : elle resta impassible. Cela allait devenir tout à fait scandaleux, lorsque monsieur de Rudesgens, soit qu'il devinât l'intention incroyable de sa tille, soit qu'il crût à une distraction réelle . traversa vivement le salon , prit la main de Julie,
la conduisit près de madame de Champmortain, en disant assez haut :
» — Ma fille, voilà madame de Monrion qui vous attend depuis trop longtemps.
» Le vieil Amadis, avec ses ridicules prétentions, a eu plus d'esprit et de savoir-vivre que ce butor de Champmortain, qui voyait tout cela et qui crevait dans son pantalon en essuyant d'une main tremblante la sueur pâle et froide qui l'inondait. Madame de Champmortain ainsi interpellée se retourna négligemment, se leva le plus lentement qu'elle put, salua le moins possible, et jetant un regard distrait autour d'elle, chanta d'une voix traînante l'accueil suivant :
» — Comment venez-vous si tard , madame ? Nous n'avons plus de place dans le grand salon; il faut absolument que je vous cache dans ce petit coin là-bas.
» Elle prit le bras de Julie et la conduisit jusqu'à la porte, où elle rencontra sa mère qu'elle chargea du soin de placer
la comtesse dans un premier salon où il n'y avait encore que des hommes. Monsieur de Rudesgens s'était emparé de monsieur de Montaleu, qui ne vit point ce dernier trait d'impertinence. Il y avait autour de ce salon plusieurs figures plus ou moins affectées de cette scène : d'abord, comme je vous l'ai dit, Champmort'àn, qui suait et crevait ses gants, tant il serrait les poings; Brias ensuite, qui avait l'air ahuri et hébété d'un homme ivre ; puis monsieur Amab, dont la pâleur avait tourné au vert, et dont j'entrevoyais la tête sous le bras d'Hector de Montaleu, dont le visage pourpre s'allumait de convoitise pour la belle Julie sur sa cravate blanche. Quant au colonel Thomas Rien, il semblait qu'il n'eût que des yeux dans le visage, tant il les ouvrait d'une façon foudroyante pour contempler la belle des belles. Léona est toujours un grand maître dans les petites choses ; elle avait considéré madame de Monrion avec un sourire charmé, et s'était retournée vers son autre voisine pour lui dire d'une voix flûtée :
» — Voilà une bien belle personne. »