RÉSULTATS
(Suite.)
« Les voitures se pressaient dans la cour, mais tout mon monde était arrivé, et je sortis de derrière mon rideau au moment où le regard quêteur de Léona semblait chercher quelqu'un. J'allai droit à elle et je lui dis :
» — Me voUà.
>■> — L'avez -vous vue? me dit-elle, sans nier que ce fût moi qu'elle cherchât.
« — Oui, lui répondis-je, sans lui demander de qui elle me parlait.
» — Avez-vous pardonné à monsieur de Montaleu ?
» — Non.
» — Où allez-vous ?
» — Je vais la regarder.
» — En ètes-vous là, de commencer vos attaques par des œillades obstinées, pareilles à celles, que me lance ce petit bonhomme qui arrive à la ceinture de Montaleu?
» — 11 est fort gentil, lui dis-je; c'est le fils de mon apothicaire.
» — Je vous conseille de le présenter à la fille de votre faïencier.
» — Il faudrait d'abord que je fusse présenté moi-même.
» — Vous pourriez prier mon mari de vous rendre ce bon office.
» — S'il l'osait, vous ne lui pardonneriez pas; j'aime mieux le demander à Rrias.
» — S'il l'osait, Sylvie serait capable de lui pardonner.
» — Je ne le soumettrai pas à une si terrible chance de pardon, et je ne me ferai pas présenter; je me contenterai de la regarder.
» — Pourquoi faire ?
» — Pour la voir.
» — C'est donc un plaisir bien extraordinaire ?
» — C'est la première fois que je le comprends.
» — Vous n'avez donc rien vu d'aussi beau?
» — Rien.
» — Pour être méchant, vous devenez impoli.
» — Et pour que vous ne suiviez pas mon exemple, je vous laisse.
» Je n'étais pas fâché d'avoir jeté ce premier grain de poivre sur le triomphe de Léona. Si elle exècre la vertu et la bonne renommée de madame de Monrion, elle ne déteste pas moins sa beauté. J'étais sûr de faire éclater un peu plus rapidement les mauvaises intentions préméditées contre l'ange aux ailes coupées qui ne peut s'en retourner au ciel, et j'allai continuer mon rôle d'examinateur. Quand j'arrivai dans le second salon, Julie était ^eule entre trois ou quatre grandes filles montées en graine, qui se tordaient les yeux pour la voir sans la regarder. Elle souffrait visiblement, et ses yeux cherchaient partout un protecteur. Il y avait, dans l'autre salon, Champmortain, le maître de la maison, Brias qui la connaît, Amab qu'elle a aimé, et
que je m'attendais à voir venir près d'elle ; pas un ne démarra de la portée du regard de la Léona. Le colonel Thomas m'avait seul suivi dans le petit salon où se trouvait la belle abandonnée. Il la regardait étrangement, je vous le jure. Etait-ce de la haine, de l'admiration ou de l'amour?... Je ne puis vous le dire, mais ses yeu\ lançaient des rayons changeants qui firent peur à Julie quand elle les rencontra. Il en résulta qu'elle se tourna de mon côté. Probablement, je jouais sans m'en douter le même jeu que le colonel, car elle parut également blessée de mon attention. Heureusement pour moi, le signal de la danse fut donné. Il fallut de toute nécessité qu'un certain nombre de danseurs passât dans le second salon. Madame de Champmortain donna l'exemple. 11 y avait huit jours que cette pi'emièrc contredanse asrait été promise à Brias, qui avait eu l'esprit de la demander devant nous tous. Il s'en souvint, mais madame de Champmortain lui passa sous le nez avec le grand paquet de toile grise dont je vous ai parlé; c'est un certain baron de la Trottière , qui passe pour avoir conquis les faveurs d'une cantatrice à roulades d'Issoudun, et qu'on dit de première force sur l'épée^ Ceci réveilla Brias de son anéantissement, je vis le moment où il allait sauter à la gorge du grand baron. Je l'arrêtai à temps et je lui dis :
» — Pas de sottises... Un moment de courage, invitez madame de Monrion.
» Brias m'obéit en désespéré, et, comme tous les esprits faibles, il poussa les choses à l'extrême, et alla tout droit se placer en face de madame de Champmortain. 0 mon cher Villon ! il a fallu qu'en ce moment Dieu couvrit Julie et Brias du même bouclier de diamant dont il protégea les jours du vieux comte de Toulouse, dans les champs de la Palestine, pour que tous deux ne tombassent perforés, brûlés, écrasés du regard que leur lança la blonde Sylvie. Je ne sais quel parti allait prendre l'exaspération où je voyais madame de Champmortain, lorsque Léona parut conduite par ce goujat d'Hector. A cet aspect, et comme si cette femme portait autour d'elle une atmosphère de mauvaises pensées, une soudaine inspiration arriva à Sylvie :
elle fit signe à Léona de prendre place en face d'elle, et jeta insolemment ces mots à Julie :
» — Pardon, madame, voilà le vis-à-vis que j'attendais.
» Brias resta atterré; Hector ne s'aperçut de rien; madame de Monrion tomba presque évanouie sur un fauteuil qui se trouva derrière elle. Champmortain, qui avait vu le coup de théâtre, voulut s'approcher, mais il fut cloué I sa place par un regard de Léona. Le* colonel, qui avait tout examiné, se retira d'un air mécontent. Brias éperdu ne savait que dire à madame de Monrion, si ce n'est qu'il était désolé et qu'il allait trouver un autre vis-à-vis. Un moment je fus tenté de cueillir pour la contredanse une de ces giroflées montées et oubliées sur les banquettes, pour venir en aide à Brias et à madame de Monrion ; mais toute la douleur et tout l'effroi qui se peignaient sur ce beau visage ne purent me décider à paraître faire quelque chose pour quelqu'un qui intéresse le vénérable Montaleu. 11 venait d'entrer, fier de sa vertu, de sa bonne renommée, de sa pairie, de lui-même ; son aspect, vénérablement fat, refoula toute pitié au fond de mon âme; je laissai Brias à ses fureurs et Julie à son humiliation. Enfin elle aperçut monsieur de Montaleu, se glissa jusqu'à lui et l'entraîna dans une antichambre. Je me faufilai aux alentours. Le vieux Montaleu ne voulait point croire ce que lui disait Julie. Elle pleurait cependant, la veuve immaculée, la blanche Valkyrie, la Vénus chaste, elle pleurait, et le cuir verni qui couvre le cœur du vertueux Montaleu faisait glisser sur lui ces larmes saintes et sincères comme les gouttes de rosée sur une armure de fer-blanc. Dieu me damne, Villon! si ces perles qui bordaient lumineusement les longs cils de la blonde fée, et qui, se détachant une à une, faisaient, sur cet angélique visage, deux ruisseaux bien autrement précieux et éblouissants que les rivières de diamants qui se cahotaient sur le cou de la Rudesgens; si ces larmes m'eussent parlé à moi, soit comme frère, soit comme époux ou amant, j'atteste le ciel que je fusse rentré dans ce bal comme un homme ivre, que je me fusse jeté à travers celte insolente contredanse, pour y souffleter Champmortain, Brias,
le colonel, et le grand sarrau gris, et monsieur Amab, et tous les hommes qui eussent élevé la voix, non-seulement pour venger cette blonde enfant qui pleurait, mais pour oublier qu'il y avait là deux femmes, dont l'une méritait d'être fouettée publiquement et l'autre d'être mise au régime pénitentiaire. Mais je ne connais pas madame de Monrion. Je ne veux pas la connaître, et je la laissai sous l'aile déplumée de son noble pair. Savcz-vous, Villon, ce que ce vénérable objet de votre culte trouva de mieux à répondre à cette triste désolation?
» — Personne ici, dit-il, n'aurait osé me faire une pareille insulte.
» Le malheureux ! mais s'il n'avait été sous la protection de celle qu'il s'est donné la mission de protéger, je lui aurais cloué l'insulte au front, pour lui apprendre à avoir plus de pitié et de dignité.
» Comment se fait-il, Villon, que parmi tous ces hommes, un seul ait eu un bon mouvement pour Julie, et que ce soit le vieux Rudesgens, le ridicule incarné? C'est qu'au fond de cette vieille bonbonnière en peau de citron racornie, il y a un cœur de père... c'est que Rudesgens a une fille. Un père, si bête qu'il soit, a un sens de plus que les autres hommes.
» Cependant il fallait en finir. Monsieur de Montaleu prétendit qu'il allait avoir une explication qui montrerait à Julie qu'elle s'était complètement trompée sur les intentions de madame de Champmortain. 11 envoya un laquais prier tout bas monsieur et madame de Rudesgens , ou monsieur de Champmortain , ou au besoin madame de Champmortain elle-même, de vouloir bien venir lui parler. Mais monsieur de Rudesgens était pris dans un whist, madame de Rudesgens dansait, on n'avait pu découvrir Champmortain, et madame de Champmortain priait qu'on voulût bien l'attendre un instant. Brias entra au moment même. Il fut très-troublé de la rencontre, et me demanda.
>> — Pardon, lui dit monsieur de Montaleu, vous donniez le bras à madame de Monrion lorsqu'elle a été oLligée de se retirer de la contredanse ; dites-lui, je vous piie , que madame de Champmortain n'avait aucune intention mal-
veillante, lorsqu'elle s'est trouvée forcée de remplir un engagement pris sans doute antérieurement.
» Brias baissa les yeux sans répondre.
» — Pensez-vous donc, monsieur, dit monsieur de Montaliu, que madame de Champmortain eût l'intention d'insulter ma nièce ?
» — Que dites-vous là, mon ami? dit Sylvie qui entra en ce moment. Je pensais au contraire être fort agréable à la reine des beautés, à votre divine nièce, en lui donnant la possibilité de causer plus particulièrement avec monsieur de Brias.
» Julie adressa à madame de Champmortain un simple :
» — Oh ! madame !
» Ce mot a été dit avec une éloquence de regard qui me prouve que Julie en sait plus que personne.
» — C'est au moins là un amour permis, je le sais, répondit madame de Champmortain, et dont un prochain mariage légitimera, je l'espère, les imprudences. Quant à moi, j'ai voulu faire quelque chose pour le hâter; je suis désolée d'avoir si mal réussi.
» Monsieur de Montaleu, qui, en sa qualité d'homme sapiens et forti$, ne sait jamais rien, semblait chercher l'explication de ces paroles aux angles de tous les murs.
» Madame de Momïon regarda Sylvie avec une pitié si touchante que j'en fus ému.
» — Oh ! madame , lui dit-elle , en quelles mains êtesvous tombée !
)> Elle croyait avoir tout deviné, tout compris, et elle avait pitié de la folle jalousie de Sylvie. Monsieur de Montaleu prit la main de sa nièce, et parlant haut à un domestique qu'il appela :
» — Ma voiture, et vous direz à monsieur de Champmortain que j'espère le voir demain matin.
» 11 sortit sur cette bravade surannée. Sylvie eut un moment d'hésitation, et peut-être eût-elle dit à monsieur de Montaleu une parole qui eût amené une plus convenable explication, si ce damné Brias, qui est le diplomate le plus malencontreux que je connaisse , ne se fût avisé de dire à madame de Champmortain :
» — Ah ! madame , je sais quelle main perfide vous a poussée à insulter la plus pure vertu ; mais je vous jure <pie je l*en punirai.
» Ceci ranima toutes les fureurs jalouses de madame de Champmortain.
» — C'est votre devoir de futur, lui dit Sylvie. » Je croyais les péripéties du drame épuisées , lorsque tout à coup le gros Hector de Montaleu, portant haut comme un cheval de carrosse , entre et s'écrie avec une légèreté écrasante :
» — Le futur de qui ?
» — Mais, de votre belle cousine , de madame de Monrion.
» Hector, qui faisait semblant de vouloir faire plusieurs bouchées d'une glace , faillit n'en faire qu'une de Brias ; mais la présence de madame de Champmortain l'arrêta d'abord. Cependant il ne put attendre qu'elle fût tout à fait partie pour s'approcher de Brias, et lui dire d'une voix sinistre :
» — Il faut que je vous tue , Brias ! » Madame de Champmortain s'arrêta et laissa échapper un cri étouffé ; elle eut peur.
» — Ah ! pardieu, repartit Brias, vous me rendrez grand service.
» Sylvie entendit encore la réponse, et je ne sais ce qu'elle allait faire, lorsque Champmortain parut. Sylvie s'enfuit sous la protection de Léona qui passait. Hector, plein de courroux, arrêta le mari au passage pour lui demander de lui servir de témoin contre Brias. Champmortain demandait une explication, lorsque entra un domestique qui lui remit un billet écrit au crayon.
» — De quelle part ?
» — De la part de monsieur le marquis de Montaleu. » — Est-ce qu'il est parti ?
» — Mais je crois qu'il ne pouvait guère faire autrement, dit Brias.
» Pendant ce temps, Champmortain parcourait le billet.
» — Bien ! s'écria-t-il tout à coup, encore une affaire...
» — Comment ! mon vieux coquin d'oncle, dit Hector, veut se battre aussi ?...
» — Je ne crois pas ; cependant le billet est sec,.. Ah çà ! mais, reprit Chatnpmortain, il s'est donc passé encore quel? que chose de nouveau?...
» — Probablement, fit Hector, car je n'ai rien vu.,.
» — Messieurs, dit Champmortain, veuillez rentrer dans le bal. Point de scandale, je vous en supplie. Nous tâcherons de nous expliquer tous demain.
» Ils rentrèrent, et je sortis de ma cachette.
» Qu'en diles-vous , l'ami Villon? ceci ne vous semblet-il pas un joli commencement de discorde? un prélude à un engagement général ; car, Léona aidant, il est probable que d'ici à quelques jours, monsieur Amab, le grand baron, le colonel, et moi-même et bien d'autres nous entrerons tous dans la mêlée; cela va faire un terrible grabuge, j'en suis sur. En attendant, je présumai que je pouvais être de quelque utilité à Brias , ne fût-ce que pour l'empêcher dé se laisser tuer en désespéré par ce bœuf d'Hector ; je reparus dans le salon. Mais j'y cherchai vainement les Rudesgens et les Champmortain ; ils avaient profité de la furia et de l'encombrement de la danse pour disparaître. Léona s'était envolée avec eux, et avec eux aussi Hector et Brias. Amab jouait avec le colonel et deux richissimes maîtres de forges. Comme d'habitude , les deux richards gagnaient l'argent de l'artiste et du soldat. Ils étaient dans la chambre à coucher de madame de Champmortain , et je fus très-étonné de voir que le boudoir qui la suit était fermé. Un sourd murmure de voix transsudait à travers la porte. Il y avait conciliabule. Il fallut m'en tenir aux aguets, car, je vous l'atteste , je ne me serais fait nul scrupule de me mettre aux écoutes. Je pris la place d'Amab , qui avait déjà trop perdu, et je me donnai le plaisir de tarir la verve luxuriante, hilarante et dévorante des deux marchands de gueuses, en leur gagnant quelques centaines de louis. Je n'ai jamais vu deux sacs d'écusplus surpris qu'ils le furent en rencontrant un homme qui fit reculer l'insolence de leur bonheur par l'audace de ses attaques. Cependant je ne
jouais que d'un œil, l'autre était fixé sur la porte du boudoir. Elle s'ouvrit enfin, et je vis sortir tout d'abord monsieur et madame de Rudesgens. Le zépbyr sexagénaire avait à la fois une mine confuse et triompbante ; madame de Rudesgens était exaspérée ; ses rivières en frétillaient sur les aspérités de son décolle tage.
» — C'est l'horreur des horreurs, murmura-t-elle.
» — Hé ! repartit son mari, il est du bon temps ; nous sommes de la même époque.
» L'épithète qui ferma la bouche à monsieur de Rudesgens se perdit pour moi dans le frôlement bruyant du satin rose de son épouse, qui s'élança, légère comme un enfant, dans les mains d'un apprenti danseur. Le marquis la suivit. Un moment après, Champmortain sortit du boudoir avec sa femme... Elle avait pleuré... Il y avait eu explication et scène... Je ne doutai pas qu'il ne s'agit de l'insulte faite à madame de Monrion. Je commençais à espérer que la Léona s'était enfournée dans une entreprise où elle laisserait quelque peu de ses griffes envenimées. Je comptais sur la colère de Brias, lorsqu'à ma grande surprise je le vis à son tour paraître avec Léona, qu'il écoutait de l'air le plus convaincu, et pour couronner le tout, après eux se montrait Hector. Il paraissait au mieux avec Brias, quoiqu'un sombre nuage obscurcît le sommet de cet Atlas. Une infamie venait de s'accomplir, et pour que rien ne manquât à ma conviction, je pus voir quelques instants après Brias valser avec madame de Champmortain. La folle était ivre du pardon qu'elle avait sans doute accordé ; elle rayonnait de passion dans les bras de Brias. Mais ce pardon, où et quand avait-il été obtenu? Comment s'était opérée la réconciliation de Brias et d'Hector? Je flânai autour d'eux pour recueillir quelque balourdise d'Hector ou quelque indiscrétion de Brias. Ils étaient scellés comme des testaments. J'avisai Champmortain, lui seul était sombre et mécontent. 11 n'est pas dupe de Léona, quoiqu'elle le tienne en laisse. Jusqu'à présent il ne lui avait guère sacrifié que sa fortune et sa considération ; mais il n'est pas homme à la laisser jouer avec l'honneur et l'avenir de sa femme. Je le tàtai à l'endroit de madame de Monrion, lui demandant niaise-
ment ce quelle était devenue. Il me répondit assez lestement qu'il ne s'en souciait guère. Je n'en tirai pas autre chose. Je me mis à chanter mentalement le chœur :
Quel est donc ce mystère ?
» Ou si vous l'aimez mieux :
Je n'y puis rien comprendre.
» Après me l'être suffisamment chanté à moi-même, j'allai tout doucement le soutfler dans l'oreille de Léona, qui me répondit :
» — Comme j'ai fait donner leur parole d'honneur à tous ceux qui en sont instruits de n'en parler à personne, il est probable que tout le bal le saura ce soir.
» En efl'et, une heure après, je le savais... Mais vous, mon ami Villon, vous ne le saurez pas. C'est une nouvelle drôlerie de la Léona, un merveilleux agencement d'une petite histuire qui ne m'est pas inconnue.
» Du reste , dormez en paix, ami Villon ! je suis là, je veille... et d'abord je veille pour vous écrire; car j'ai quitté presque aussitôt cette abominable cohue que j'ai laissée en proie à la démence de toutes les mauvaises et de toutes les ridicules passions que la Léona lui avait soufflées. Il était une heure quand j'en suis sorti, il en est quatre. Je vais me coucher.
» Ne me répondez qu'un mot : si j'étais amoureux de Julie, me le pardon neriez-vous? Oui, ou non.
» Bonjour.
» Monteclain. »
Le lendemain , monsieur de Montaleu entra de bonne heure dans l'appartement de Julie. Elle ne s'était pas couchée ; ses yeux étaient rouges de larmes et d'insomnie ;
mais, à ce moment, il semblait qu'une résolution ferme et inébranlable eût remplacé le désespoir qui lavait tenue éveillée.
— Je suis venu pour causer avec vous de l'affaire d'hier, lui dit monsieur de Montaleu. J'ai écrit, comme vous le savez, un mot à monsieur de Champmortain, j'espère qu'il me fera l'honneur de venir me donner une explication , sinon j'irai la chercher. Mais pour que cette explication soit complète , il faut que vous me répondiez avec franchise. 11 a dû se passer entre vous et madame de Champmortain quelque chose qui l'a poussée à l'insulte publique qu'elle vous a faite. Répondez-moi , Julie... Je suis votre protecteur, je vous considère comme ma fille, je veux savoir toute la vérité.
Madame de Monrion écouta monsieur de Montaleu avec un visage parfaitement calme et résigné. Lorsqu'il eut achevé , elle prit la parole d'une voix ferme et lui répondit :
— Monsieur, je suis la fille d'honnêtes gens et je suis fière de leur nom; mais je comprends que ma naissance obscure offusque la susceptibilité de ceux qui appartiennent à une autre classe que celle dont je suis sortie. Madame de Champmortain a voulu me faire comprendre que je n'étais pas à ma place chez elle.
— Madame de Monrion est partout à sa place ; celle que j'appelle ma nièce a droit d'être partout accueillie avec égards, reprit le marquis.
— Vous voyez, monsieur, qu'il n'en est pas ainsi.
— Vous ne me dites pas la vérité, Julie, dit monsieur de Montaleu. Vous êtes venue dans ce pays, il y a six mois, et la maison de monsieur de Rudesgens vous a été ouverte avec empressement. Madame de Champmortain vous a reçue à Paris , comme une amie , et elle vous traitait de même, il y a quelques jours. Ce changement a eu lieu depuis la nuit qu'elle a passée ici. Vous savez comment elle est partie, malgré vos instantes prières pour la retenir... Auriez-vous par hasard manqué d'égards envers elle?...
— Non, monsieur.
— Je sais que cela n'a point été dans vos intentions ; mais,
peut-être, peu accoutumée à certaines susceptibilités d'un monde que vous ne connaissez pas entièrement, peut-être avez-vous pu blesser madame de Champmortain.
— Vous voyez, monsieur, dit Julie avec un sourire triste, que c'est moi qui dois probablement avoir tort : le mieux est donc que je renonce h ce monde, pour lequel je ne suis point faite...
— Vous n'êtes pas calme, Julie, et vous me répondez avec amertume. Il s'agit peut-être d'un enfantillage... ditesmoi tout. Rappelez-vous s'il s'est passé ou s'il a été dit quelque chose de peu convenable entre vous et madame de Champmortain.
— Si quelque chose de peu convenable a été dit entre moi et madame de Champmortain, fit Julie avec fermeté, j'aime mieux l'oublier que m'en souvenir.
— Vous me causez un véritable chagrin, Julie ; vous ne m'avez pas habitué à vous trouver si froide et, je puis le dire, si hautaine. Je vous demande quelques renseignements qui puissent m'aider dans l'explication que je veux avoir; ces renseignements, vous me les refusez...
— Puisque vous avez prononcé le mot, monsieur le marquis, je l'accepte... Vous avez raison... ces renseignements, je vous les refuse.
Monsieur de Montaleu parut fort irrité.
— N'oubliez pas, s'écria-t-il, que vous portez un nom qui a été celui de ma sœur, et que si je suis prêt à le défendre en vous contre toute injure, c'est parce que je suppose que vous ne l'exposerez à aucun reproche.
— Ce nom, monsieur, dit Julie, vous savez comment je l'ai reçu. C'a été comme réparation, et cependant, quel que fût le crime qui m'a forcée à l'accepter, je suis convaincue que celui qui me l'a donné sur son lit de mort l'eût fait respecter en moi, s'il eût vécu. C'est parce que j'ai cette conviction, c'est parce que je respecte ce nom, que je ne veux pas le laisser exposé à des outrages odieux, et que je veux quitter ce pays.
— Julie, Julie, fit monsieur de Montaleu, surpris de la fermeté de cette résolution, c'est me dire que je suis incapable de vous protéger.
— Non certes, monsieur, reprit Julie avec une douceur inexorable, mais c'est refuser de vous engager dans une lutte qu'il vous serait difficile de soutenir pour moi, puisque je suis décidée à la déserter.
— C'est aussi me dire que vous voulez me quitter, répéta monsieur de Montaleu d'une voix plus émue qu'il ne l'eût peut-être voulu.
— Ne me dites pas cela, repartit Julie, vous me rendriez trop douloureuse une résolution sage, et qui vous sauvera, je l'espère, plus de chagrins dans l'avenir qu'elle ne vous causera de déplaisir dans le présent.
— Mais quelle est la cause de cette résolution?
— 11 est inutile que je vous la dise, reprit madame de Monrion.
— En vérité, ceci est étrange, dit monsieur de Montaleu vivement blessé. Je vous ai appelée auprès de moi comme ma fdle, et ne pouvant vous en donner le nom, j'ai voulu vous en assurer les droits...
— Oh ! monsieur, monsieur, s'écria vivement Julie, ne persistez pas dans cette pensée ! ne me faites pas, je vous en supplie, des ennemis qui ne me pardonneraient pas vos bienfaits.
— Qu'est-ce à dire , Julie ? accusez-vous mon neveu Hector ?
— Non, certes, monsieur.
— Cependant lui seul peut avoir à se plaindre de mes résolutions à votre égard, et ses motifs de plainte auraient pu disparaître aisément, si vous aviez consenti à me laisser répondre favorablement à la demande qu'il m'a adressée.
— Veuillez me pardonner, monsieur, de vous rappeler que vous-même n'avez pas pour monsieur Hector de Montaleu une considération excessive.
— Je connais ses défauts ; ce sont ceux d'une nature violente, d'une éducation grossière et d'une vie peut-être un peu rustique; mais Hector est un honnête homme, il a un grand nom, il est jeune, brave, et ses prétentions n'ont rien que de raisonnable. Du reste, je ne lui ai point encore formellement répondu. Ecoutez-moi, Julie, j'ai beaucoup réfléchi à ce sujet : je comprends que votre délicatesse s'effa-
vonche de la recherche d'Hector ; mais, d'un autre côté, ce mariage concilierait beaucoup d'intérêts.
— Ce mariage est impossible, monsieur, dit Julie avec un douloureux effort.
— Impossible?...
— Pardonnez-moi, monsieur, fit Julie avec une vive agitation; vous avez été mon ami, mon protecteur, vous avez voulu remplacer les parents que j'ai perdus dans un funeste événement. Croyez, croyez, monsieur, que jamais reconnaissance ne fut plus sincère et plus profonde que la mienne; mais lorsque je suis convaincue que ma présence chez vous peut devenir un sujet de malheurs dont vous aurez peut-être à souffrir autant que moi, croyez, mon noble ami, que j'aurai le courage d'une séparation qui me brise le cœur, mais qui est nécessaire... Il faut que je parte...
— Et que deviendrez-vous, seule au monde, sans arr is, sans parents?
— J'ai un frère, monsieur.
— Un étourdi, sans tenue, sans consistance; un enfant, d'ailleurs.
— Le malheur vieillit vite, monsieur, et la dignité dont mon frère manque aujourd'hui viendra avec la nécessité de protéger sa sœur.
— Il y a quelque chose d'extraordinaire dans tout ceci, et je pensais mériter que vous me le dissiez, repartit amèrement monsieur de Montaleu.
Julie, qui jusque-là avait conservé une fermeté pénible, mais inébranlable, ne put contenir plus longtemps le désespoir qu'elle avait comprimé. Ses larmes, refoulées dans son cœur, remontèrent violemment à ses yeux avec des gémissements et des sanglots, et elle s'écria :
— Laissez moi partir, monsieur... Je vous en supplie, ne me faites pas vous dire d'où m'est venue l'insolence de madame de Champmoi tain...
— Elle avait donc une raison!... s'écria vivement le marquis.
A ce moment, la cloche du château annonça l'arrivée de plusieurs étrangers, et l'on vint avertir monsieur de Mon
taleu que monsieur de Rudesgens, accompagné de Champmortain et de Brias, demandait à le voir.
— Attendez-moi, Julie, dit-il; nous ne pouvons nous séparer ainsi... Vous ne partirez pas sans m'avoir revu.
— Cela vaudrait peut-être mieux, fit madame de Monrion avec amertume.
— Songez que partir en ce moment serait accepter comme juste l'indigne outrage qu'on vous a fait hier.
Monsieur de Montaleu sortit. Julie le regarda s'éloigner avec une colère douloureuse; mais tout à coup elle parut se raffermir dans la résolution qu'elle avait prise, et elle s'écria :
— Oui, je partirai... mais je ne ferai pas comme eux, je n'abandonnerai pas les faibles et les orphelins.
Aussitôt elle s'enveloppa d'une mante, prit une bourse dans son secrétaire et quitta immédiatement le château sans prévenir personne de sa sortie.